‹ Le connétable de Bourbon (volume 2)Chapitre 6 sur 14 · II · texte numérisé non relu

II

qui céda sans peine à ses elToi Is. Quel spectacle !

Une porte secrète pratiquéedans Tépaisseurdu mur avait étéouverteet laissait voir l'intérieur d'une chambre voisine éclairée de flambeaux. Quatre homraesd'iin aspectterrible, et les bras nus, étaient là, immobiles comme des statues. Appuyés sur des haches étincelantes, ils semblaient attendre un signal.

Derrière eux se tenait debout un patricien, le chaperon en tète et le poignard à la ceinture. Catherine reconnut son oncle Andréa , qui , le regard fixé sur elle et iC doigt posé sur la bouche, lui donnait à entendre que le moindre cri , la moindre hésitation allait couler la vie à son amant.

eATIIERINE CORNEU. 165

Elle laissa retomber la tapisserie, el au même instant elle sentit un bras vigourenx la saisir et la pousser doucement vers la fenêtre ouverte.

Comme elle mettait le pied sur le balcon, la gondole de Marco Venier s'arrêtait au seuil du palais.

Le jeune homme se débarrassa de son manteau et monta sur la partie supérieure de sa gondole. Son front touchait ainsi le balcon où, pâle et tremblante, la reine de Chypre était accoudée.

— M'a-t-on dit vrai, balbutia Marco d'une voix frémissante : est-ce librement et sans contrainte que vous renoncez à moi? Répondez , Catherine.

— Oui , répéta la jeune fille , qui pensa

166 CAtHEBINE CORNf:f«.

défaillir en prononçant ces mots crueU , librement et sans contrainte!

Marco cacha son visage dans ses mains et demeura quelques minutes sans pouvoir recouvrer la voix. Il releva enfin la tête et regardant Catherine au visage :

'— J'aVàis besoin , dit-il , d'entendre votre bouche me confirmer celte nouvelle* A présent, je me retire satisfait. Adieu, Ve* nlsn! adieu, Catherine! aussi ingrates^ aussi perfides Tune que l'autre I je vous arrache de mon souvenir. Reine de Chypre! montrez-vous digne de la mère qui vous adopte. Partez; allez régner. Fi.iies-vous un jeu des choses les plus saintes, et puissent les enfans que vous mettrez au jour vous ressembler pour votre malheur !

La gondole s'éloigna.

Andréa Corner reçut dans ses bras sa nièce, qui venait de perdre connaissance.

Onofrio , la main appuyée sur l'épaule de Marco Venier, fit un signe mystérieux de respect et d'obéissance au sénateur, dont le chaperon de soie rouge brillait au reflet de la lune entre les balustres de marbre du balcon.

vni

Trois ans s'étaient écoulés depuis le mariage du roi Jacques avec la fille du patricien Corner. Venise continuait d'asseoir ténébreusement les bases de sa domination prochaine sur l'ile de Chypre ,

en dépit des inutiles efforts de la princesse Charlotte, qui se voyait réduite, en son abandon , à vendre ses joyaux et les reliques de son trésor pour subsister dans un coin des possessions du grand-maître de Rhodes.

Catherine, violemment arrachée à sa ville natale et à tout ce qu'elle aimait , subissait sa triste grandeur avec une résignation angélique et sans dévoiler à aucun regard l'amertume de son existence. Dès les premiers jours de son arrivée en Chypre, au milieu des plaisirs et des fêtes somptueuses dont l'amour de son mari se plaisait à l'environner , son esprit revolait sans cesse à ce noir palais aux massifs écussons de pierre sculptés, dont le Canalazzo reflétait la silencieuse façade. La

170 CATHERINE CORNKR.

reine , comme une ombre errante, se laissait emporter sur les ailes de l'imagination et du souvenir vers ces murs qui avaient abrité la folle joie et les tendres espoirs de la jeune fille. Jusque dans son sommeil , jadis si pur et si calme, elle voyait se pencher sur elle, avec un sourire de dédai'n sur les lèvres , la figure pâle et pleurante de Marco, de Marco mort peutêtre en l'accusant ! Cette idée était un poignard dans le cœur de Catherine.

h'à république, en marâtre intéressée, qui sait d'avance combien lui rapportera sa tendresse , avait fêté magnifiquement les fiançailles de sa fille adoptive. Le Doge lui-même, suivi de ses conseillers et d'une députationdu sénat, était venu la chercher au palais de son père el lui avait présenté

la main droite pour la conduire sur le Bucentaure.

Du Lido , une galère l'avait transportée à Famagousle, Tune des principales villes de son nouvean royaume, où d'autres fêtes non moins fastueuses l'attendaient.

Les habitans de cette île , autrefois célèbre par ses temples d'Amathonte et de Paphos, publiaient à l'envi que le temps de Vénus était revenu. Le roi Jacques , ivre d'amour, avait comblé d'honneurs et de richesses les oncles de sa femme, Benibo et Andréa Corner, qui vivaient dans son intimité. Ces hommes ambitieux n'avaient pas lardé, forls de l'indulgence du roi, à rendre odieux au peuple ce pouvoir dont ils faisaient le plus scandaleux abus. La

reine elle-même, accoutumée à souffrir de leur tyrannie , osait à peine se plaindre , car elle redoutait leur vengeance 5 et, au fond du cœur, quoique les preuves lui manquassent, elle soupçonnait vaguement ses oncles de n'avoir pas été étrangers à la mort du seul fils qu'elle eût donné au roi son mari, et qui était passé presque au même instant de la terre au ciel.

Depuis cette cruelle perte, le roi Jacques demeurait absorbé dans une sombre mélancolie dont rien ne pouvait le distraire. Son corpset son esprit dépérissaient chaque jour. Le bel et fougueux archevêque, qui naguère étonnait les habitans de Nicosie par les grâces de sa personne et par la vivacité de son humeur , était devenu un vieillard moroseau regard terne et fiévreux.

Sans qu'on pût en deviner la cause , sa taille se courbait , ses cheveux se détachaient de sa tête. Au palais on donnait pour cause à ce changement le chagrin j parmi le peuple on l'attribuait au poison.

Unjour,leroi, plus souffrant que de coutume , était enfermé dans ses appartemens. Andréa Corner et Bembo, montés sur des mules richement caparaçonnées et suivis d'une foule de valets , traversèrent la ville de Nicosie et s'arrêtèrent devant la maison du Baylede Venise. Ils entrèrent, et, selon leur coutume, ils eurent avec cet ambassadeur un secret entretien, duquel le peuple conclut que le mal du souverain empirait. Jacques, qui n'avait pour toute compagnie qu'un médecin de Venise (car Andréa et Bembo éloignaient en son nom la reine

174 CATHEIUiNE CORNEU.

leur nièce de l'apparlement de son mari ) , Jacques se souleva sur les coussins de w)n fauteuil, et, en agilantsa main, parce qu'il ne pouvait élever la voix sans douleur, il appela le médecin vers lui.

Celui-ci s'empressa de verser dans une coujie quelques gouttes d'un élixir qu'il avait coutume d'offrir au royal malade, pour rappeler ses forces engourdies.

— Non ! non ! fit le roi en repoussant avec humeur le vase (|u'on lui présentait. Assez pour aujourd'hui! Un froid glacial court dans mes veines. Il semble qu'une main de fer s'appuie sin^ ma lêle et me déchire les entrailles.

— Buvez, répliqua le médecin en ap-

|>roc]ianl (1(^ nouvcîUî la coupe, «mîo le roi

éloigna avec un geste de terreur. Buvez , Sire , ou sinon je ne réponds plus de la guérison que je vous ai promise.

— Vous êtes un savant docteur, reprit le roi en jetant un coup d'œil de défiance du côté de son médecin. Je sais gré à la république de Venise, ma mère bienaimée , de vous avoir envoyé à ma cour. Si je reviens de mon mal , je compte lui en témoigner, ainsi qu'à vous, ma reconnaissance.

— Sire, je vous le répète, je réponds de vous si vous suivez mes conseils.

— Vous pensez donc, vous aussi , que je suis en voie de guérison ?

— Oui, Sire, et ce breuvage salutaire que j'ai composé exprès |-our vous....

176 CATHERINE CORNEn.

— C'est singulier, interrompit le roi moribond, je ne me trouve pas aussi bien que vous le dites. La vertu de cet élixir est donc bien puissante ?

— Une seule goutte épanchée sur la bouche d'un homme près d'expirer suffirait pour suspendre en lui la décomposition de la mort.

— En vérité, dit le roi, j'admire humblement votre science. Venise est la reine du monde et nous sommes de pauvres barbares. Venise a soumis la nature elle-même à ses lois; la vie et la mort lui obéissent; Venise est aussi habile à composer les élixirs que les poisons.

La médecin pâlit à ces mots que Jacques prononça d'une voix ferme en le pour-

CATHEr.lNE CUlîNER. JlT

suivant d'un regard où se lisait à la fois l'inquiétude et la colère.

— Vrai Dieu! continua le roi, qui se dressa sur son fauteuil comme un spectre sur la pierre de son tombeau , je me sens ému d'une soudaine amitié pour vous. Il me vient une idée bizarre, folle, un caprice de malade; je veux que cet élixir bienfaisant vous profile aussi bien qu'à moi. Je veux que chaque jour nous le buvions ensemble. Qu'en dites-vous, savant médecin de Venise? Voyons, sur l'heure même, prenez celte coupe et videz-la devant iT.oi

Le médecin fit trois pas en arrière. Le

roi rnîsit le vase, et d'une main décharnée

et tremblante il s'accrocha à la longue robe ir. 12

178 CATHElUiNE COIINER.

du docteur, qui recula jusqu'au mur en donnant les signes du plus violent effroi.

— Buvez, dit Jacques d'une voix sèche et stridente. Buvez, je le veux !

— Sire , je ne le puis !

— Ainsi donc, s'écria le roi, qui brisa la coupe en la jetant à ses pieds ^ vous avez peur de votre ouvrage! Vous savez ce que

♦peut votre volonté, et le déplorable état où vous m'avez réduit vous annonce que votre terrible science a porté ses fruits. Je suis empoisonné par vous! Holà! mes gardes à moi! Une épée! une épée! pour punir cet infâme! A moi! à moi! répéta le malheureux roi, qui dans cette lutte inégale tomba épuisé , la bouche tordue et le corps agité d'une cirrayanle convulsion.

CATHERINE COHNEU. 179

Les officiers de garde accoururent à la voix de leur maître, qu'ils trouvèrent étendu sans voix sur les dalles de sa chambre.

— Le roi vient d'éprouver une crise salutaire, dit froidement le médecin, qui franchit au plus vite le seuil de l'appartement. Qu'on le reporte sur son lit, et que l'on cherche à lui faire boire, pendant sa léthargie momentanée, un peu de l'élixir que voici : il en éprouvera bientôt un soulagement certain.

La reine était seule au chevet de Jacques de Lusignan, quand celui-ci s'éveilla.-Les yeux vacillans du malade brillèrent d'un court éclair de joie en rencontrant les yeux de Catherine, ainsi qu'une fleur brisée par la tempête retrouve uu

instant ses vives couleurs sous un rayon du soleil ; mais bientôt le visage du roi reprit son expression de désespoir, et l'on entendit ces mots sortir de ses lèvres contractées.'

— Je meurs par le poison !

La reine se leva précipitamment et s'approcha du malade 5 elle crut lire dans ses traits bouleversés que cette exclamation lui était arrachée par la souffrance et le délire. Elle laissa donc retomber doucement sa tête, et elle se prit à pleurer.

— Je meurs empoisonné, vous dis-je!

répéta Jacques en se frappant le front. Vous aussi, vous voulez donc ma mort?

consolez-vous, elle vient!

Les sanglots de la reine émurent vive-

ment le roi, qui saisit la main de sa femme et la pressa entre ses mains défaillantes.

— Pardonnez-moi , Catherine, lui dit-ilj oh! je suis bien ingrat! Pardonnez-moi!

Yous si douce et si bonne, vous qui m'avez tant aimé!

Ce mot d'amour, prononcé à un pareil instant, fit tressaillir la reine comme une accusation , et réveilla le souvenir d'une passion que n'avaient éteinte ni les combats de la vertu, ni les prières, ni les larmes. 0 mon Dieu ! même à son heure suprême il fallait donc tromper encore cet homme si généreux, et par pitié ne pas luiravircette illusion si douce dans laquelle il s'endormait !

— Pardonnez-moi, Catherine, répéta Jacques de Lusignan, j'ai proféré un blas-

4^2 «wVTIIERIKE CORNEK.

phôme; mais vos oncles, Catherine, mais vos oncles sont des traîtres! Ce misérable médecin qu'ils avaient aposté près de moi pour épancher' ma vie goutte à goutte, celui-là n'était que l'arme perfide dont leurs mains se servaient ; mais celte infâme agonie que j'endure/ce sont eux qui me l'ont faite !

— Quoi, Sire, s'écria la reine, vous pensez qu'ils auraient eu l'audace

— Je suis empoisonné, te dis-je! Ce mal qui me consume, Catherine, cette fièvre lente qui m'emporte chaque jour une partie du fliible reste de vie qu'ils m'ont laissé, c'est le poison. Le poison de Venise! ne le reconnais-tu pas? Cette maigreur qui me couvre, cescheveux qui tombent d'euxmêmes, ces dents qui se brisent, ces yeux

qui s'éteignent, c'est le poison! Insensé que je suis! prisonnier dans mon palais, roi sans pouvoir, meuble inutile sur lequel ils ont placé une couronne qu'un autre doit ceindre quand le temps sera venu, mes ordres ne sont pas écoutés même de mes serviteurs qui s'en vont disant, quand je leur tends les bras pour qu'ils me sauvent : C'est le délire qui parle ! c'est la folie qui habite le cerveau de notre roi !

— Ne vous trompez-vous point? poursuivit la reine. Quelques motifs que j'aie moi-même de soupçonner la fidélité de mes oncles, puis-je croire à tant de cruauté? Quel serait leur but? leur espérance?

— O mon père! s'écria l'infortuné souverain , en élevant vers le ciel ses bras décharnés ; mon père, tu me l'avais bien dit î

Venise le venge! Venise a la main sur sa proie! Venise est la malédiction du père descendue sur l'enfant !

—Achevez, Sire, reprit la reine , et dites : Maudit soit le jour où le portrait de Catherine Corner mit dans mon cœur cette passion funeste qui devait me livrer à mes ennemis! Ah! Sire, je comprends aujourd'hui leur tendre soUicilude pour mon avenir, ces honneurs, ces attentions dont ils m'entouraient pour me faire servir aux projets de leur ambition. Le masque est tombé; je les vois tels qu'ils sont; je pleure mon aveuglement et la trop longue, indulgence qui vous a réduit à n'être que leur esclave. Il en est temps encore, Sire, donnez des ordres; qu'ils soient saisis par vos gardes et j iigés selon leurs méri'Os.

Le roi arrêta Catherine d'un geste de profond désespoir.

— Il est trop tard, murmura-t-il. Ils sont plus maîtres que moi dans Nicosie. En leur donnant les premières fonctions de l'État , j'ai moi-même fabriqué le joug que je porte.

— Sire, montrez-vous au peuple.

— Le peuple, reprit le moribond, le peuple , dira , si je les accuse : Ne voyez-vous pas que notre roi est fou? Regardez-le. Quel est ce spectre qui sort de sa tombe? c'est l'ombre de Jacques de Lusignan , répondra-t-on. Faisons célébrer une messe à Sainte-Sophie pour le repos de son ame.

— Mais vos soldats. Sire!

— Ignorez-vous, Catherine, que toutes les issues de mon palais sont bloquées; que

j'ai une garde vénitienne qui veille nuit et jour au seuil de celle chambre, d'où je ne puis sortir sans un ordre de mes tuteurs.

— Eh bien, moi, j'irai trouver l'armée, et le peuple et le sénat, interrompit la reine. Je leur dirai : Venez sauver votre souverain !

— N'en faites rien , balbutia Jacques en baissant la voix. Prenez garde qu'on ne vous entende parler ainsi , car vous seriez perdue. Réservez vos efforts et votre courage, Catherine, pour le moment où je ne se.^ai plus. Alors, allez trouver le peuple de Nicosie, qui vous aime pour le bien que vous n'avez cessé de lui faire, et contez-lui ma déplorable fin. Déployez devant ses yeux mon testament que voici , et qui l'appelle aux armes pour soutenir les droits que je

fATHEUINE rOHNER. 187

VOUS transmets. Que vos oncles alors recueillent le fruit de leur ingratitude et de leur trahison. Mais, je vous le répète , attendez ma mort, plus prochaine qu'ils ne le pensent eux-mêmes. D'ici là , cherchez, parmi nos amis les plus sûrs , un homme dévoué qui se charge de faire justice en votre nom. Choisissez-le bien, toutefois, car ma couronne vous échappe s'il vous trahit.

— J'entends un bruit de pas dans la galerie voisine, dit la reine.

— Silence! répondit Jacques. Ce sont vos oncles peut-être qui viennent savoir combien de jours encore je leur puis faire attendre ma succession.

Le roi ferma les yeux et parut dormir. La porte s'ouvrit.

Le grand-scnéchal du palais se présenta sur le seuil de la porte et demanda la permission de parler à la reine. Catherine lui fit signe qu'il pouvait entrer.

— Madame, dit le grand-sénéchal , vos oncles sont partis pour Famagouste, où une galère est arrivée cette nuit avec des lettres pour le Bayle. Cette galère a conduit dans notre île un ambassadeur du grandmaître de Rhodes, chargé par la prncesse Charlotte, votre belle-sœur, de vous remettre une nouvelle protestation contre ce qu'elle appelle r usurpation de votre auguste époux; — Dieu veuille conserver ses jours!

— Vous savez, répliqua la reine, que plusieurs lettres semblables sont déjà restées sans réponse.

— Ainsi, madame, Votre Altesse ne

CATHERIiNE CORNER. 189

recevra ni la missive ni l'ambassadeur ?

— Non , monsieur le grand-sénéchal.

— J'avais déjà prévenu le chevalier de Saint-Jean, porteur de ce message, qu'il ne serait point reçu. Il a répondu, Madame , qu'il s'attendait à votre refus. Mais , avant de repartir, il m'a chargé de vous assurer de ses respects et de vous dire qu'il est comme vous de Venise et qu'il s'appelle Marco Venier.

A ce nom le visage de la reine se couvrit d'une extrême pâleur; ses lèvres tremblèrent sans pouvoir proférer une parole. Elle sembla près de défailh'r. Le grandsénéchal attribuant cette crise au chagrin que la reine ressentait de la maladie de son époux 5 voulut sortir pour appeler les dames d'honneur. Catherine le retint.

IgÛ CATHERINE COBNEB.

— Monsieur le grand-sénéchal , dit-elle en revenant à elle tout à coup, qu'on amène devant moi le chevalier de Saint- Jean que m'envoie la princesse Charlotte j Je le recevrai aujourd'hui même. Telle est ma volonté.

Le peuple a "suivi jusqu'aux portes du château royal de Nicosie deux gentilshommes étrangers venus de Famagouste sans suite et sans escorte. L'un deux est vêtu d'un costume élégant et fastueux qui indique son oi'igine ilalieime; l'autre est

192 CATHERINE CORNEU.

enveloppé dans le manteau à bec, qui distingue l'ordre militaire des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem. En attendant l'audience de la reine, les deux étrangers sont introduits dans l'une des salles du palais.

— Je vais donc lavoir! dit le chevalier de Rhodes à son compagnon. Je ne me flattais pas de cette faveur insigne, quoique je n'aie brigué l'honneur de ce voyage que pour satisfaire un désir bien triste, celui de contempler une femme que j'ai tant aimée!

— Vrai Dieu! mon cher Marco, répondit l'interlocuteur du chevalier, vous voilà revenu aux beaux jours de votre adolescence, et cette passion que vous croyez éteinte pourrait bien se réveiller tout à coup et vous rendre vos vingt ans.

— Ne craignez rien pour uîoi , Onofrio. Trois années de guerres et d'aventures si diverses ont bien changé votre ami. Ce n'est plus le jeune et brillant patricien du Broglio qui vous parle. Venise et les promenades en gondole, les mascarades amoureuses, les sérénades au clair de lune, les nuits de jeu au ridotto et les soupirs sous les balcons des belles dames voilées , tout cela ne vit plus pour moi que dans un lointain souvenir. Le jour où, plein de désespoir, je quittai ma patrie et ma famille pour aller demander à la religion et à la gloire un baume qui cicatrisât mes blessures, j'avais dit déjà un éternel adieu à toutes ces vanités de la terre. Je resterai fidèle aux vœux que j'ai prononcés. Je me sens ":rt et sans peur, Onofrio , ici comme

sur la brèche de Négrepont, où je bravai II. I j

104 CATHtKIiVE CORiNER.

la fureur des ennemis de la chrélienté; vous ne l'ignorez pas.

— Marco , prenez-y garde ! reprit le gentilhomme au pourpoint de velours , le manteau de profès, orné de la croix à huit pointes, ne garantit pas mieux de l'amour que du sabre des infidèles. Malgré votre courage et votre audace, souvenezvous que l'assaut de Négrepont vit couler votre sang; rappelez-vous le serment que vous avez fait sur les marches de l'autel à Dieu tout-puissant, à la glorieuse vierge Marie , à monsieur saint Jean-Baptiste (moyennant sa grâce) de vivre sans fortune et de garder chasteté, ainsi qu'il convient à tout bon religieux catholique.

— Inutile de me le redire, OnolVio , icplfipia le clievalior de Saint-Jean. Ma

CATHERI^E CORNER. 195

mission terminée, je repars, et vous jugerez alors si j'ai eu raison de vous parler ainsi. Quand vous me soupçonneriez d'ailleurs d'une pensée coupable, la reine de Chypre se montrerait-elle pour moi moins inclémente que ne le fut Catherine Corner ?

Non : tout est fini , éteint , dispersé par l'orage de la vie, dans mon cœur comme dans le sien ! Je la verrai , non pas sans émotion , mais sans regrets. Elle me regardera sans me distinguer peut-être que par mon nom resté dans un pli de sa mémoire, et qui lui arrachera tout au plus un souvenir d'indifférence, croyez-le bien. — Pour votre bonheur et pour mon repos , poursuivit Onofrio , qui serra la main de son ami d'un air pensif; quittez Nicosie et l'île de Chypre aussitôt que

vous aurez une réponse à la mission du

d90 CATUEI\1^E CORiNET..

giand-maître. Votre présence en celte ville n'est pas bien vue du Bayie , je vous en préviens entre nous. La république prend facilement ombrage : ne vous exposez pas à ses jalousies dangereuses.

— Je sais de quels excès elle est capable, répondit Marco Yenier, et, quoique loin de la sphère où s'étend sa terreur inquisitoriale, je ne me regarde pas comme hors de son atteinte. Vous-même, Onofrio, vous souvenez-vous de ce jour où vous fûtes arrêté en pleine place St-Marc par un sénateur masqué , et conduit au palais ducal où tout Venise vous croyait bien enseveli pour jamais, pauvre Onofrio ! une grâce du Ciel vous en tira , je ne .sais comment. Vous ne m'avez point conté celte histoire

nVTHERINE CORNER. 407

^— Ne me questionnez jamais sur celte aventure , Marco , si vous êtes mon ami , interrompit Onofrio qui devint tout tremblant à cette simple demande. Une fois pour toutes, ne prononcez jamais devant moi le nom des inquisiteurs d'État.

Silence! il est de ces mots qui entr'ouvrent des abîmes ! Ici, comme sous les arcades de la Piazzetta, il est des bouches de marbre où la délation tombe en silence et tue plus rapidement que le poison.

Onofrio promenait autour de lui des regards eftarés dont l'expression étrange porta le trouble dans l'ame de Marco.

L'arrivée du grand-sénéchal interrompit ce singulier entretien. Marco fut conduit à l'audience de la reine.

L'entrevue de Catherine et de l'ambas-

i^^ CATHERINE CORNF.R.

sadeiir de Rhodes, sous les yeux du grandsénéchal du palais, ressembla en tout point aux autres cérémonies de cette espèce.

Elle fut froide et inutile, du moins quant aux discours qu'elle provoqua. Mais sous cette froideur apparente , sous ce voile épais que les yeux vulgaires ne pouvaient traverser, l'ame de Catherine et celle de Marco se comprirent : Catherine reconnut que la passion de son amant n'avait rien perdu par l'absence ; Marco devina que la reine avait une preuve éclatante de dévouement à lui demander.

Lorsque l'audience prit fin, la reine de Chypre se leva de son fauteuil , et, faisant un pas vers le chevalier de Saint-Jean :

— Monsieur l'ambassadeur, dit-elle en lui tendant un papier , voici la réponse

CATnER!>E COIîNER. 409

dont je vous charge pour la princesse Charlotte de Lusignan.

Marco s'inclina et sortit.

Il eut à peine franchi le seuil de l'appartement de Id reine, qu'il fit voler en éclats l'enveloppe de la lettre qu'il venait de recevoir.

— Pour moi ! s'écria-t-il en lisant son nom écrit à la première ligne par une main bien coiinue. Puissances du ciel! Pour moi ! c'est bien à moi qu'elle écrit !

Il couvrit de baisers ce papier chéri auquel l'illusion la plus exagérée dé son amour n'aurait jamais osé prétendre, et, les paupières gonflées de douces larmes , la poitrine pleine de sanglots, il demeura quelque temps interdit, frémissant , incapable

200 CATHERlNf; CORNER.

de lire ce billet que le trouble profond de son ame faisait vaciller comme une flamme devant ses yeux. Pourtant il y parvint; puis tout à coup, parcourant à grands pas les salies du palais , il s'élança comme un insensé sur la place publique , qu'il traversa rapidement pour aller s'enfoncer dans les rues étroites et populeuses de Nicosie.

Tandis que ces choses se passaient^ les oncles de la reine , qui avaient appris sur le chemin de Famagouste le débarquement et le départ pour Nicosie de l'ambassadeur de Rhodes et du gentilhomme vénitien qui l'accompagnait , étaient revenus sur leurs pas. Après avoir conféré quelques instans avec le Baylc , on les avait vus retourner en hâte au palais, et, sous le prétexte d'une promenade nécessaire à sa santé , ils avaient

CATHEniNE CORNER, 201

contraint le roi Jacques de monter à cheval et (le se rendre avec eux, entouré d'une compagnie de la garde qu'ils commandaient^ dans une maison de plaisance située à peu de distance de la capitale.

L'infortuné monarque, à peine arrivé dans la villa où ses tyrans avaient marqué le terme de sa trop longue agonie , éprouva une nouvelle attaque de son mal, et fut porté cérémonieusement sur un lit d'où il ne devait plus se relever.

Le docteur vénitien fut introduit dans la chambre où l'on avait déposé sa victime. Andréa Corner lui montra du doigt ce corps sans pouls et sans chaleur.

Le docteur se pencha sur le corps , et , d'un air triomphant, il dit en relevant la tête:

20St OATIIKRINE CORNEU.

— Le roi est mort, Messeigneiirs.

Un éclair de joie brilla dans les regards de Marco Bembo et d'Andréa Corner. Andréa enleva du mur un miroir qu'il présenta devant le visage du souverain, et il fit remarquer à Bembo qu'aucun souffle ne venait ternir sa surface.

Le médecin reçut l'ordre de se retirer et de cacher à tout le monde la nouvelle jusqu'au moment où les oncles de Catherine jugeraient à propos de la divulguer.

Comme le docteur mettait le pied hors de l'appartement^ un bruit de voix résonna au bout de la galerie voisine , et cette, rumeur s'accrut de plus en plus, si bien qu'après quelques minutes on distingua les pas de plusieurs personnes qui se dirigeaient vers la chambre du roi , malgré la sévère

r.ATHEBINE CORM'.R. 203

défense qui avait été faite d'en approcher.

Marco Bembo jeta son manteau sur le cadavre de Jacques.

Andréa prêta l'oreille. Les cris: La reine! la reine ! éclatèrent enfin de tous côtés. La porte s'ouvrit : Catherine parut.

Ses oncles s'inclinèrent devant elle et portèrent hypocritement sa main à leurs lèvres.

Sur un geste d'Andréa, le capitaine de la garde fit reculer les gentilshommes et les odiiciers du palais, qu'avait amenés Catherine avec elle.

— Belle nièce , dit Marco Bembo en essayant un sourire, nous ne vous attendions pas à cette heure.

— Soyez la bienvenue, poursuivit An-

dréa, et, quel que soit le sujet qui vous amène , commandez à vos esclaves respectueux.

Catherine les regarda d'un air où la défiance et la crainte se mêlaient au mépris.

— Le roi ! demanda-t-elle. Où est le roi ?

— 11 repose , répliqua Bembo.

— En attendant qu'il s'éveille , continua Andréa , qui présenta un fauteuil à sa nièce, veuillez souffrir notre compagnie.

Catherine s'assit sans répondre.

Au feu de son regard , au frémissement inaccoutumé de sa voix, à sa fière attitude, ses oncles comprirent qu'elle connaissait leur crime , et que, pour la première fois,

CATHERINE COUNEU. 205

cette femme , jusqu'ici sans volonté , était décidée à leur tenir tête.

Andréa rompit le premier le silence :

— S'il m'est permis, belle nièce, de hasarder une question auprès de vous , quel est le motif de celte colère que vous semblez nous vouloir cacher ? Quelque audacieux vous aurait-il fait affront ? Nous commandons ici pendant la maladie du roi , votre époux. Dites un mot, et justice sera bientôt faite.

— Je l'espère , interrompit sévèrement la reine. Vous ne vous êtes pas trompés, messieurs; j'ai une offense à venger. Nous en parlerons tout à l'heure. Mais le roi ! avant tout. Conduisez-moi vers le roi. Je suis venue pour le voir. Je veux le voir, messieurs; entendez-vous , je le veux !

!206 CATUElllISE COllNEU.

Andréa et Bembo ne purent réprimer une marque d'impatience et d'étonnement. Catherine ne les avait pas accoutumés à un pareil langage.

— Dans peu d'instans , dit Andréa Corner penché sur le fauteuil où la reine était assise, nous conduirons Votre Altesse auprès du roi. Mais il est bien mal. Nousa\ions vainement pensé que cette promenade, l'air pur delà campagne , rappelleraient un peu sesforces. Sans vouloir vous ôter tout espoir de le conserver, il faut que vous sachiez bien, Catherine, qued'un momentà l'autre Dieu peut ravir ce vertueux prince à son peuple et à notre amour. Dans celte prévision , nous avons dû songer à votre avenir. Reine et veuve à 20 ans , ne pensez-vous i as <ju'un sceptre disputé soit un

CATUERINE COUNER. 207

poids bien lourd pour votre bras ? Si le Ciel enlevait aujourd'hui votre époux à la terre, demain vous verriez la révolte armée parcourir votre royaume. Le Soudan d'Egypte, le sultan des Turcs, revendiqueraient son héritage , que viendrait vous disputer encore la princesse Charlotte de Lusignan , votre belle-sœur, appuyée par les flottes de Rhodes, par les Génois et les armées du pape.

— La république de Venise doit venir en aide à sa fille adoptive et la débarrasser de cette couronne qu'elle ne saurait défendre. N'est -il pas vrai , mes excellens oncles , voilà le conseil que me donne votre tendre amitié?

— C'est à ce péril, au contraire , répii- <|ua Marco Hcmbo,que nous voulons vous

!208 <;atherine corner.

arracher. Si vous acceptez la tutelle de la république, vous êtes perdue sans ressources.

Catherine , qui était loin de s'attendre à cet aveu , regarda ses oncles et les engagea d'un coup d'œil à s'expliquer.

— Croyez-en nos avis , Catherine , reprit Andréa, et vous maintiendrez la couronne de Chypre dans notre famille. Vous serez reine encore , et après vous les héritiers de l'illustre nom de Corner...

— Que faut-il faire pour cela , messieurs?

— Choisissez sur l'heure l'un de vos oncles pour votre nouvel époux , Catherine, car Jacques de Lusignan n'est plus.

En prononçant ces paroles, Marco Bcmbo

OATIiERIlNE CORNER. '209

enleva le manteau qui cachait le cadavre du roi.

Catherine poussa un horrible cri, et se dressant comme un fantôme entre les deux meurtriers :

— Je garderai mon sceptre de reine!

s'écria-t-elle , mais ce sera pour en frapper les empoisonneurs de mon mari!

Elle s'élança d'un bond vers le balcon qui dominait les jardins delà villa, et, arrachant son voile blanc de sa tête, elle le jeta au vent. Un grand cri poussé du dehors et qui fut suivi d'un cliquetis d'armes répondit à son appel.

Andréa Corner et Bembo tressaiUirent.

Aux hurlemensdu peuple, qui se préci-

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