Le connétable de Bourbon
Un soir du mois de juin 4522 , après le couvre-feu sonné , au milieu du silence qui planait sur les pavés déserts de la rue Saint-Antoine , à Paris, une femme , masquée d'un cacheletde velours noir, et enveloppée des pieds à la tête dans un manteau de
soie (Je même couleur, marchait rapidement le long des murs et semblait de plus en plus hâter le pas , se retournant par intervalles, comme si elle craignait d'être poursuivie ou surveillée. A quelque distance derrière elle, un homme, également roulé dans son manteau , cheminait sans mot dire , réglant sa marche sur la sienne, s'arrêtant lorsqu'elle s'arrêtait , et rabattant sur ses yeux son chapeau emplumé , de crainte sans doute d'être reconnu.
Au détour d'une petite rue la dame poussa un cri d'eiïroi. Elle venait de tomber parmi une troupe de laquais ivres qui , agitant autour d'elle leurs torches fumantes , à demi éteintes , voulaient à toute force l'obliger à les suivre à l'hôtel de monsieur Chabot de Brion , puîné de
la maison de Jarnac , et favori du roi, où ils allaient attendre leurs maîtres engagés dans une partie d'hombre pour la nuit.
Au cri de la dame, l'homme au manteau s'approcha , et , prenant par les oreilles le chef de la bande avinée, il lui enjoignit, d'un geste impératif, d'avoir à passer outre. Les laquais se découvrirent respectueusement devant le muet personnage qui venait de se révéler à eux d'une façon si énergique, et ils s'enfuirent comme une volée de moineaux. La dame, ainsi délivrée, se confondit en remerciemens, puis elle sollicita de son libérateur la permission de se retirer. Celui-ci réclama pour récompense de son service la faveur de soulever le masque de la belle voyageuse qui , toute tremblante, refusa par deux fois d'accor-
der ce qu'on lui demandait. L'homme insista avec plus d'instance, en jurant ses grands dieux qu'il serait discret. Nouveau refus plus obstiné encore que la sollicitation.
— Hé bien , dit le cavalier en saisissant la dame par la main , puisque vous persistez dans votre silence , il faudra donc que ce soit moi qui vous dise ce que vous venez chercher ici. Ne vous appelle-t-on pas Suzanne de Langenfeld, fdle d'un capitaine allemand , employé à cette heure à recruter de l'autre côté du Rhin des lansquenets pour monsieur le connétable de Bourbon?
— 0 Ciel ! fit la dame masquée.
— N'appartenez-vous pas , en qualité de dame d'honneur, à madame Louise de
Savoie, duchesse d'Angoulême , mère de notre roi François , premier du nom ?
— Monsieur !
— N'êtes-vous pas mariée depuis deux mois à un jeune gentilhomme du Bourbonnais , nommé Ponthus de Saipt-Romain ?
— Mon Dieu, assistez-moi! murmura la pauvre femme en s'appuyant contre l'angle d'un mur.
— Ce soir vous avez jeté une mante sur vos épaules , rais un masque sur votre visage, et, sortant de l'hôtel des Tournelles à la dérobée , sans même un laquais à votre suite , vous voici i\ neuf heures du soir au bout de la rue Saint-Antoine , exposée aux insultes des voleurs de nuit et des coureurs
d'aventures ; vous voici , jeune épouse à qui l'amour tourne la tête , cherchant un
homme que vous aimez , et cet homme
ce n'est pas votre mari !
La dame, à ces mots, tressaillit de tous ses membres ; son implacable interlocuteur continua : "^
— Cet homme, c'est le connétable de Bourbon , un prince du sang royal , le premier de France après le roi. C'est votre amant, Madame , et il arrive ce soir à Paris de sa ville de Moulins en Bourbonnais. Vous vous impatientez de son retard, et vous allez l'attendre dans cette maison que voici, laquelle appartient à quelqu'un de sa suite. Refuserez-vous maintenant de me faire votre confidence?
— Monsieur de Bonnivet! s'écria la dame
en arrachant son masque, monsieur tle Bonnivet, ne me perdez pas!
L'homme au manteau cessa de cacher son visage. C'était en effet Guillaume Gouffier, amiral de Bonnivet, l'un des favoris de François P'. Il sourit doucement de la terreur qu'il inspirait.
Suzanne de Saint-Romain était une proie digne de grossir la liste des conquêtes de l'amiral. Sa figure ovale encadrée de soyeux cheveux bruns, ses longs yeux noirs pleins de mélancolie, son esprit, sa grâce, le charme indéfinissable répandu dans sa personne , tout contribuait à exciter les désirs du muguet le plus vain qui fût à l'hôtel des Tournelles. 11 est vrai , qu'il avait à lutter cojître un dangereux rival. Mais il lui importait peu d'être aimé de ses maîtresses 5
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ce n'était pas à leur cœur qu'il s'adressait.
On se souvient que ce même personnage osa, une nuit , comme le roi François P' et sa suite avaient accepté un logis en son château de Bonnivet, s'introduire par une trappe dans la chambre de Marguerite de Valois, duchesse d'Alençon , sœur de son souverain. La duchesse n'échappa à cette audacieuse entreprise qu'avec l'aide de ses dames d'honneur. La vanité du favori n'aurait sans doute pas été moins flattée de supplanter le connétable de Bourbon auprès de madame de Saint-Romain.
— Madame, lui dit-il avec une politesse affectée, je hais monsieurde Bourbon de tout mon cœur, c'est vrai! H me le rend sans marchander, c'est encore vrai. Mais la galanterie , comme la guerre , a ses lois.
— Vous n'êtes pas mon juge, Monsieur, soupira Suzanne; il faut pourtant que vous m'écoutiez.Youspouvezmeperdre,aumoins vous ne me calomnierez pas. Oui, je viens ici chercher monsieur le connétable! Oui, je l'aime; mais d'un amour trop saint et trop pur pouravoirdonnéàqui que ce soit le droit de me mépriser. Et comment nel'aimerais-je pas? Dès que mes yeux se sont ouverts au jour, c'est le premier visage dont ils aient vu le sourire. Traînée tout enfant à travers les camps d'Italie, privée de ma mère, hélas! que je ne connus jamais, je fus amenée par mon père au château de Moulins, chez monsieur le duc de Bourbon, où je grandis sous la protection de madame Suzanne de Beaujeu, sa femme, qui me donna son nom pour la grande amitié (lu'elle me portait. La mort vint trop tôt
me priver de ma bienfaitrice et m'apprendre que le sentiment de la reconnaissance n'était pas le seul qui pût faire battre mon cœur. Quelle femme eût résisté au bonheur de se voir aimée d'un héros que l'Europe admirait déjà à l'âge où l'on sait à peine ce que c'est que la gloire ? Je le fis pourtant, moi. Je voulus conserver chaste et pure cette noble passion dont le souvenir n'aura jamais pour moi de pensées amères ni de nuits sans sommeil. Je quittai le château de Moulins. Je vins à Paris , où madame d'Angoulême, mère du roi, m'accueillit parmi les femmes de sa suite.
— Un an s'est passé depuis ce jour.
Madame, interrompit l'amiral, et je dois avouer que depuis un an vous donnez à la cour le scandale inoui d'une irréprochable
vertu. Je vous en veux pour le mauvais exemple.
— Ce fut là, poursuivit la dame^ ^ue je rencontrai , monsieur de Saint- Romain , un des gentilshommes du connétable , qui m'avait déjà vue à Moulins. Un ordre de mon père et de madame d'Angoulême le rendit mon époux avant que j'eusse eu le temps de résister à la violence que l'on faisait à mes affections. Depuis ce jour, je cessai même de correspondre avec monsieur le duc qui, d'ailleurs, passa toute cette année dans son gouvernement de Languedoc.
Maintenant , Monsieur, vous savez tout.
Bonnivet contempla quelque temps cette belle coupable qui frémissait sous son regard. 11 la rassura par ces mots :
— - Puis-je vous condamner. Madame,
pour une laute que je voudrais prendre sur ma conscience au risque de la damnation? Non, vous n'êtes pas plus criminelle à mes yeux que notre belle comtesse de Châteaubriant que les esprits chagrins appellent la maîtresse du roi , et que nous nommons, nous autres, le soleil de la cour de France ' Tout au plus si madame Marguerite trouverait ici la matière d'un de ces contes moqueurs dont elle égaie les matinées des Tournelles. Qui vous blâmerait, après tout, de ne pas aimer votre mari, un sauvage gentilhomme de province, assez bon courtisan cependant pour ne point s'apercevoir des prévenances et des assiduités dont monsieur le duc, son protecteur, vous environne sous ses yeux. Sur ma parole , voilà ce qui s'appelle une habile ingénuité, et cette paisible igno-
rance de monsieur de Saint-Romain cache une science profonde dont je lui envie tout le premier le secret.
— Monsieur ! Monsieur ! s'écria Suzanne, vous calomniez le plus noble des hommes qui soit au monde! Je vous le répète, monsieur de Saint-Romain n'a jamais rien soupçonné.. .
— Les faveurs du connétable. Madame, lui ont sans doute paru un hommage naturel rendu à ses mérites inconnus jusqu'alors.
— Monsieur ! interrompit Suzanne avec dignité, j'estime mon mari; —je l'estime et je veux l'aimer!
— Et vous dites , insinua l'amiral avec
cet air enjoué qui lui servait si bien auprès I. a
des femmes de la cour , vous dites que c'est pour causer de votre conversion que vous avez rendez-vous ce soir avec monsieur le connétable?
— J'ai désiré le voir une dernière fois , Monsieur, reprit Suzanne en rougissant, une dernière fois, je vous jure. Le bruit de son mariage avec madame d'Angoulé me n'a-l-il pas couru de nouveau? Ne dit-on pas que l'auguste mère de François I" va rapprocher du trône celui que son indifférence pour elle en avait si long-temps éloigné ? Si, comme on l'assure, les années n'ont pas affaibli l'amour dans le cœur de cette Hère souveraine, je verrai sans déplaisir monsieur le connétable faire à sa fortune le sacrifice des sentimens de son cœur.
— Je crois, dit iionnivet qui haussa la voix
en tournant la tête vers le sombre auvent d'une boutique où Ton pouvait apercevoir quelque chose se mouvoir au milieu des ténèbres, je crois que le jour de cette bienheureuse union ne se lèvera pas encore avec le soleil de demain .
— Qui le sait, Monsieur? Je veux être la première à complimenter monsieur de Bourbon. Quoique je n'aie pas à rougir d'une liaison qui fut toujours honorable, songez que je serais perdue si madame la duchesse venait à la découvrir. Une reine qui aime n'épargne pas une rivale. Permettez qu'en vous quittant je mette mon honneur sous la sauve-garde de votre discrétion.
— Elle ne saurait, ma foi ! être mieux placée, cria l'amiral en éclatant de rire.
Au même instant, une autre femme, ac-
coiïipagnée d'un vieillard et de deux laquais armés, sortit des profondeurs de l'auvent où elle s'était tenue cachée.
Blême de colère, elle s'approcha de Suzanne et lui saisit le bras avec force.
— La duchesse d'Angoulême! Je suis perdue! balbutia la pauvre jeune femme en se voilant le visage de ses deux mains.
L'amour malheureux de la mère de François I" pour son cousin Charles de Bourbon , ses jalousies et ses vengeances révélées dans plus d'une occasion mémorable , sa puissante influence , son ascendant illimité sur le roi son fds , annonçaient à madame de Saint-Romain combien sa position était fâcheuse. La présence d'Antoine Duprat, auprès de la duchesse , ne présageait
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non plus rien de bon. Ce petit gentilhomme d'Auvergne, vieilli dans les plus sales intrigues de cour, était ainsi parvenu au rang de chancelier de France en servant les passions de la reine-mère. C'est à lui que l'on doit l'invention de la vénalité des charges. Après la mort de sa femme, Françoise de Veny, fille de Michel, seigneur d'Arbouze, il était entré dans les ordres par ambition. Il fut successivement évêque de Meaux, d'Albi, de Valence, et de Gap; archevêque de Sens. Plus tard, en 1527, il reçut le chapeau de cardinal. Il travaillait en ce moment à l'obtenir.
La reine-mère serrait toujours de ses deux mains le bras de sa rivale, comme si elle avait craint qu'elle lui pût échapper.
—Ne rétractez aucun de vos propos, dit-
elle d'une voix saccadée et profonde. Point de faux sermens! point de parjure! J'étais là, cachée pour vous entendre. Vous avez donné dans un piège !
— Ah! Monsieur! fit Suzanne en jetant un regard de désespoir à celui qui l'avait livrée; ah! Monsieur! c'est une indigne trahison !
— Une trahison? répliqua la duchesse; n'est-ce pas vous , dites , qui trahissez vos devoirs? après deux mois de mariage, femme sans foi et sans pudeur ! Et moi , ne me trahissez-vous pas aussi? Malheur à vous! — Monsieur le chancelier Duprat!
A cet ordre, le vieillard, qui se tenait respectueusement derrière la duchesse, s'avança Madame d'Angoulôme poursuivit :
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— Afin que celte femme ne s'imagine plusque ce prétendu mariage entre monsieur le connétable et moi existe autre part que dans la cervelle de quelques fous , j'adopte tous les plans que vous m'avez proposés. Je vous somme d'intenter demain une action devant le parlement de Paris, au nom du roi et au mien, contre monsieur de Bourbon , à cette fin qu'il restitue la succession de madame Suzanne de Beaujeu, sa femme, c'est-à-dire tout ce qu'il possède!
Puis^ se tournant vers Suzanne :
— Oui, Madame, d'un mot je puis faire que ce somptueux connétable soit demain aussi pauvre que le dernier gentilhomme de ses terres. IN'est-il pas vrai , monsieur le chancelier ?
— Vous le pouvez, Madame, dit le chan-
celier Duprat. Les biens de la duchesse Suzanne reviennent légitiraeraent à l'État et à vous , ainsi que nous le prouverons en temps et lieu, et par actes authentiques.
— Vous l'entendez ?
— Vous ne le ferez pas, Madame, hasarda la jeune femme en levant timidement les yeux.
— Sur mon honneur! je le ferai. Nous verrons comment son orgueil portera la livrée de la misère ! Et , attendu que c'est injustement que monsieur de Bourbon s'est emparé des duchés, comtés, vicomtes et seigneuries de notre cousine de Beaujeu , j'insiste, monsieur le chancelier, pour qu'en appelant la cause^ les titres de duc de Bourbonnais et d'Auvergne soient rayés.
— Êtes-vous bien persuadée, maintenant , que je ne veux point épouser votre connétable ?
En toute autre circonstance Suzanne se fût abandonnée, sans même cherchera parer le coup qu'on lui portait , à la vengeance de cette femme dont elle connaissait le caractère implacable ; mais cette fois ce n'était pas seulement sa vie qu'il s'agissait de défendre: c'étaient la vie et la fortune d'un homme qu'elle admirait et qu'elle aimait. Le péril retrempa son audace. Elle voulut concentrer sur elle-même toute la responsabilité de sa faute.
— Si j'ai commis uncrime, Madame, voici mes mains, dit-elle , faites-les lier ; voici ma tête, ordonnez qu'elle tombe j — voici mon corps et mon ame, torturez-les à votre plai-
sir. J'ai pu follement aimer ce que je devais respecter; mais qu'un grand prince issu du sang royal, qu'un héros que Dieu a couvert, comme d'un manteau, des rayons de toutes ses gloires, se soit abaissé jusqu'à l'amour d'une pauvre inconnue^ jusqu'à la fdle d'un obscur capitaine de ses lansquenets , voilà ce qui n'est pas possible et ce que vous ne croyez pas, Madame. Mesurez d'un coup d'œil l'abîme qui nous sépare! Lui au sommet du pic qui s'élève dans les nuages! et moi au plus profond du gouffre! lui où volent les aigles , et moi où rampent les vers! N'est-il pas vrai qu'il passe chaque jour sous vos fenêtres, par milliers, des filles et des femmes plus belles cent fois que je ne le suis? N'est-il pas vrai aussi que, ni parmi les ducs et les princes, ni parmi les rois sur leurs trônes, ni dans tout l'u-
nivers rassemblé , il ne se trouverait un homme plus accompli et plus digne que lui d'être aimé ?
La duchesse poussa un soupir et baissa la tête.
— Que, dans un château solitaire, poursuivit sa rivale , j'aie charmé quelques instans les loisirs de monsieur le duc, suit-il de là que mon souvenir ait laissé trace dans ce cœur débordant de tant de grandes passions? Et pensez- vous que moimême , malgré toutes les illusions de mon amour, je ne me rende pas bonne justice et sur le peu que je vaux et sur le peu que je puis? Un an d'exil prouve trop bien, hélas! que je suis abandonnée à mon désespoir !
Madame d'Angoulême parut se calmer
quelque peu à ces mots. L'air de son \isage devint moins menaçant. Moins d'éclairs se croisèrent dans ses yeux. Un cœur qui aime est habile à se flatter.
Suzanne contemplait son ouvrage avec un sentiment mêlé de crainte et d'espoir : c'était pour elle la mort ou la vie, le ciel ou l'enfer! Quand la duchesse lui demanda le motif du rendez-vous qu'elle avait accepté de monsieur le connétable de Bourbon :
— C'est moi qui l'ai donné, dit-elle , ce rendez-vous. Une femme délaissée et dont on ne veut plus est si peu dangereuse. La galanterie de monsieur le duc...
— Eh bien! répliqua la duchesse, je veux m'assurer si vous ne mentez pas , ma
mie. Donnez-moi votre masque , il me plaît d'assister à cette entrevue. Je passerai pour une femme de votre service , pour ce que vous voudrez. Vous ne bougerez pas de cette place, au moins! Et moi je me tiendrai là, derrière vous. Si monsieur le connétable vous aime, tremblez pour vous et pour lui!
L'ordre était pressant ; Suzanne obéit.
Mais son courage se brisa; la seule chance qui s'offrît à elle désormais, c'était que le connétable ne vînt pas. Était-ce à elle de l'espérer !
Bientôt monsieur de Bonnivet, qui se tenait aux écoutes, annonça qu'il voyait au loin des torches briller. Suzanne éprouva un affreux serrement de cœur. La lueur s'approcha. On vit distinctement un homme
s'avancer. Monsieur de Bonnivet et le chancelier se cachèrent dans l'angle d'une petite rue voisine. La duchesse masquée se plaça derrière Suzanne. Monsieur de Bourbon •parut.
Sur un geste qu'U fit, après avoir aperçu celle qu'il cherchait, ses laquais remontèrent la rue Saint-Antoine.
— Suzanne, ma chère Suzanne! s'écria le duc, en laissant tomber autour de lui les plis flottans de son manteau. Puis il s'arrêta pour demander s'il pouvait parler en présence de cette femme masquée qu'il distinguait dans l'obscurité à quelques pas.
La duchesse dicta la réponse de Suzanne. Le connétable ne s'inquiéta pas
davantage de cette aventure; il pensa que madame de Saint-Romain avait amené avec elle une amie dévouée, dépositaire de son secret.
— Depuis une heure seulement je suis à Paris, dit-il , en baisant avec transport la main de la jeune femme. En ce moment le roi m'attend aux Tournelles; mais, avant le roi, avant la cour, avant toute chose au monde, c'est vous, Suzanne, qu'il fallait que je visse, vous, ma reine si long-temps inflexible î
Madame de Saint-Romain le repoussa doucement. Elle espérait par cette froideur simulée donner un autre cours à la conversation; mais monsieur de Bourbon ne tint pas compte de l'avertissement.
— C'est voire voix, reprit-il, que mon
cœur avait soif d'entendre! Ce sont vos yeux dans lesquels je voulais voir encore le bonheur me sourire! Enfin vous voici, mon ame! Entrons dans cette maison, où tout est prêt pour vous recevoir. Ici je serais jaloux du ciel lui-môme , du vent qui me ravirait vos paroles , des indiscrètes étoiles qui troubleraient le mystère de nos entretiens. Venez! venez!
— Non oh! non, Monseigneur, interrompit Suzanne, je n'ai qu'un instant à rester. D'ailleurs le roi vous attend
— Je l'aime^ ingrate! le roi peut bien at« tendre ! Ce rendez-vous que tu veux abréger, songe que depuis six mois entiers je le sollicite de toi.
— Votre délicate générosité, Monsieur le
duc , sait donner du prix môme aux services que vous rendez. A vous entendre, quand vous daignez céder aux importunités d'une femme qui doit désormais vous être indifférente, il semble que ce soit elle qui donne et que ce soit vous qui receviez.
— En est-il donc autrement?
L'embarras de Suzanne croissait avec l'ardeur de son amant. Elle se débarrassa brusquement de ses mains, et, prenant un visage froid et compassé :
— J'ai désiré vous voir, Monsieur le duc, pour vous parler de mon mariage ; — pour recommander monsieur dô Saint-Romain à vos bontés.
— N'est-ce que pour cela? répliqua le duc de plus en plus étonné.
— Vous l'avez toujours distingué parmi les gentilshommes de votre maison. Vous savez s'il vous est dévoué et fidèle. La justice que vous rendez publiquement à ses qualités modestes est une preuve de la haute estime en laquelle vous le tenez. C'est mon espoir que vous lui fournirez l'occasion de vous servir en queique chose , de mourir pour vous s'il le faut. Tel est le véritable et l'unique motif de l'entrevue que je vous ai demandée.
Suzanne pensa expirer en prononçant ces derniers mots, que les élans de son cœur contredisaient si bien. Monsieur de Bourbon , injuste comme tous les amans aimés, aima mieux la soupçonner que de la comprendre. 11 se plaignit, il s emporta, et, dans le long résumé do ses prétendus
griefs , il acheva de tout apprendre à la duchesse qui étouffait de rage sous son masque.
— Monsieur! monsieur! s'écria Suzanne qui oubliait son rôle en présence d'une si poignante accusation, qu'il est cruel à vous de me traiter de la sorte! Si vous saviez!....
— Parlez, justifiez-vous, dit le duc; que craignez-vous? ne sommes-nous pas seuls?
La duchesse fit un pas vers Suzanne qui recouvra aussitôt le souvenir du péril qui la menaçait.
— Oh oui! bien seuls! répondit-elle d'une voix défaillante.
Monsieur de Bourbon se radoucit et se
30 Li: COMNÉTABLE DE BOLRBOxN.
rapprocha d'elle. Un pâle et tremblant rayon de lune qui perçait en ce moment le rideau de nuages étendu sur la face orageuse du ciel permit de lire dans les traits du connétable la vive émotion dont son cœur était agité.
— Écoutez , Suzanne poursuivit le duc, je vous aime autant qu'il est donné à un homme d'aimer et de chérir une femme.
— Silence! par pitié ! murmura madame de Saint-Romain. Si quelqu'un venait à vous entendre!...
— Moi, me taire! reprit le connétable; moi craindre! non! Dieu et Satan fussentils ligués contre mon ame! Croyez-vous donc que ce ridicule mariage dont on prétend que le roi me veut atïublor me rende
timide et retenu à ce point de n'oser dire à une femme que je l'aime!
— Au nom du Ciel! monsieur le duc, interrompit Suzanne qui essaya de lui fermer la bouche avec le revers de sa main.
Mais lui, sans l'écouter :
— Sainte-Barbe! je suis trop rude courtisan pour ne pas déclarer à la face du royaume que je ne veux point d'une fiancée qui pourrait être ma mère, cachât-elle ses cheveux gris sous une couronne de reine!
— Oh ! infamie! infamie! balbutia la duchesse sous son masque.
Suzanne comprit que tout était perdu sans ressource.
— Eh bien donc ! plus de lâchetés ! s'é-
cria-t-elle. Votre courage me rend le mien. Je vous aime, duc, plus que je ne vous aimai jamais! Ni mon exil volontaire, ni les combats de ma conscience, ni mes sermens à l'autel, ni la crainte , ni l'opprobre — rien n'a pu me faire changer, car je vous aime et je sais que je suis aimée' de vous! Cet aveu c'est mon arrêt de mort — c'est votre ruine aussi; — notre juge est là qui nous entend !
La duchesse d'Angoulême foula son masque sous ses pieds. Elle était livide de fureur.
Le duc de Bourbon fronça légèrement le sourcil , puis son visage reprit toute sa sérénité. Les gens de la suite de la duchesse l'entourèrent j les flambeaux des laquais vinrent éclairer cette scène, prélude me-
naçant du lugubre drame qui devait plus tard se dérouler.
— M'avez-vous assez outragée! dit la duchesse en cherchant à dévorer sa honte. Ah ! je me vengerai cruellement !
Puis, s'adressant au connétable :
— Moi qui, pour complaire au roi , mon fils, consentais à vous faire l'honneur de vous accepter pour époux! à éteindre par cette folle union les discords des branches d'Angoulême et de Montpensier L'insulte est au comble ! — Monsieur de Bonnivet, rentrons à l'hôtel des Tournelles ! — Vous, Madame, vous me suivrez, car je n'ai pas perdu mon autorité sur vous ; c'est à votre mari que je la remettrai. — Monsieur le duc , c'est une guerre à mort entre
nous; — préparez-vous-y donc! Nous nous verrons demain chez le roi.
^ Vous m'y verrez ce soir, Madame.