PREMIÈRE PARTIE
ia Uiegrttff.
Madame d'Angoulême et sa suite avaient à peine disparu, que monsieur de Bourbon, rajustant sa cape sur son épaule, reprenait délibérément le chemin de son hôtel. L'avenlure dont il venait d'être le héros et qui devait avoir, il ne se le dissimulait pas, une
si terrible influence sur ses destinées futures , semblait à peine préoccuper son esprit. L'orage se condensait cependant sur sa tête. Jamais , au plus fort des batailles fameuses où il s'était rencontré , péril plus redoutable n'avait plané sur lui. Il rejoignit ses laquais à quelques centaines de pas, dans la rive Saint- Antoine. Bientôt il eut regagné son logis où toute sa maison était sur pied pour le recevoir. Il traversa, le front haut, la double haie de ses gardes et de ses pages échelonnée sur son passage, puis il entra, suivi de ses gentilshommes, dans une longue salle lambrissée et meublée magnifiquement, où un souper l'attendait.
Rien n'égalait le luxe que se plaisait à étaler le connétable de Bourbon dans son
LA DISGUAGE. 47
hôtel à Paris et dans ses divers châteaux de province. Plus d'une fois le roi fut jaloux de cet éclat d'un vassal qui semblait vouloir l'éclipser partout où les deux princes se rencontraient en présence. Auprès des dames, comme sur le champ de bataille, les deux cousins s'étaient trouvés aux prises plus d'une fois; et François, malgré son esprit, sa grâce et sa bravoure, avait souvent reconnu son maître dans ce rival. Charles de Bourbon, «ilors âgé de trentetrois ans, n'était pas seulement un des plus renommés capitaines de son siècle; c'était un gentilhomme aimable et bien fait. Sa grande renommée réunissait autour de sa personne une cour de jeunes gens des meilleures familles de France qui se faisaient honneur d'apprendre sous lui le métier des armes.
II ne comptait encore que dix-huit ans, lorsqu'il accompagna en Italie le roi Louis XII qui allait conquérir la seigneurie de Gènes. Le duc , comme pour donner une idée de la somptuosité qu'il devait déployer plus tard, conduisit à sa suite, dans cette circonstance, un grand équipage de chevaux et harnais , avec cent hommes d'armes, et autant d'archers de sa maison, le tout à ses dépens, sans que le roi l'aidât d'un denier. Deux ans après , il suivit de la même manière le roi en Mi lanais, où il décida le succès de la campagne. 11 défendit tour à tour le duché de Milan , la Guyenne , la Bourgogne, et la Picardie, contre les Impériaux , le pape et les Suisses. Ce fut en 1515, après la bataille de Marignan , où ce jeune homme de vingt-six ans venait de faire des prodiges de valeur
et d' habileté militaire, que François P' lui conféra la dignité de connétable de France.
Depuis ce temps bien des nuages avaient traversé leur fraternité d'armes; et François, mal conseillé par sa jalousie et par la duchesse d'Angouiême, sa mère, s'était fait un coupable plaisir de rompre peu à peu ces liens de famille et d'amitié qui attachaient l'un à l'autre les deux cousins.
Déjà, en 1516, le duc avait vu ses gages supprimés , au moment oii il venait de prêter au roi , de sa propre cassette, dix mille écus pour payer ses bandes suisses. Mais la fortune particulière du connétable lui permettait de vivre royalement en dépit de ces petites machinations de cour dont on voulait le rendre victime. Il était duc de
Bourbonnais et d'Auvergne , comte de I. 4
50 LE CONlNÉÏADLE DE BOURBON.
Clermont en Beauvoisis, de Montpellier, de Forets, de la Marche et de Clermont en Auvergne; dauphin d'Auvergne, vicomte de Cariât et de Murât , seigneur de Beaujolais, de Combrailles, de Mercœur, d'Annonay, de Roche en Régnier et de Bourbon- Lancey; pair etchambrierde France, lieutenant-général du roi en ses pays de Bourgogne et Languedoc , et gouverneur de cette dernière province.
La duchesse Suzanne, fille de madame Anne de France, duchesse de Beaujeu^ lui avait apporté presque tous ces biens en mariage, et elle était morte en l'instituant son héritier. C'est de cet héritage que la duchesse d'Angoulcme et le chancelier Duprat pensaient en ce moment à le dépouiller par un procès scanda-
Iciix 5 car la mère du roi était cousine au même degré de la duchesse Suzanne , et cette succession aurait pu lui être légitimement dévolue, si, dans la maison de Bourbon , l'ordre des successions ne s'était réglé, de temps immémorial, par la loi salique.
Après ce qui venait de se passer dans la rue Saint-Antoine , le duc avait donc bien des raisons pour se montrer chagrin et soucieux. Rien pourtant ne paraissait sur son visage.
— Quoi de nouveau, messieurs? dit-il en s'asseyant devant sa table j et, tandis que l'un de ses pages lui donnait à laver dans une aiguière de vermeil :
— Pas grand' chose, Monseigneur, répondit Montagnac -Tausanne , son premier
chambellan. Le roi, volrecousin, polit et repolit toujours madrigaux et ballades pour ses maîtresses, sans penser que la Fortune, cette autre maîtresse plus volage que toutes les autres, lui fait en ce moment mille fi délités en Milanais.
— On assure, poursuivit Pompérant, capitaine de la garde ordinaire de monsieur de Bourbon, on assure que monsieur de Lautrec vient de se faire battre en Italie.
— Tant pis , messieurs , interrompit le connétable, car monsieur de Lautrec est un brave homme de guerre. Je me sens porté de cœur pour lui , quoique les intrigues de cour m'aient enlevé la duché de Milan pour l'en investir. Plût à Dieu que le roi^ mon cousin, remplaçât par des gens de cette trempe les Monlchenu, les Brion, et toute
LA DiSGr.ACE. 53
cette engeance de favoris qui l'empoisonnent de leurs fades conseils !
— Monseigneur , dit un gentilhomme appelé de Lescure , voici de Yarennes qui arrive desTournelles, et qui peut vous donner des nouvelles les plus fraîches de Sa Majesté.
— Hé bien, que fait le roi à cette heure? reprit le connétable en vidant un verre de vin d'Espagne. Je gagerais qu'il s'entretient des affaires de son royaume avec quelque jolie femme que nous connaissons tous.
— Vous l'avez dit, monseigneur. Sa Majesté se retirait dans ses appartemens avec une femme, quand j'ai quitté les Tournelles. Cette femme prononçait même votre nom, et le roi avait l'air fort courroucé de ce qu'il entendait.
— Cette l'ois , du moins , reprit le connétable en tendant de nouveau son verre à son échanson, cette fois mon royal cousin ne m'accusera pas de lui enlever ses belles, car vous êtes tous témoins que j'arrive à Paris à l'instant. '
— De Varennes ! quelle est cette femme ? crièrent à la fois les jeunes gentilshommes qui entouraient monsieur de Bourbon.
Dis-le-nous bien vite, que nous en puissions rire à notre aise.
— Son nom ? je crains qu'il ne sonne mal
— N'importe, dis-le toujours.
— C'est... madame la duchesse d'Aniilême !
A ces mois succéda un morne silence.
goulême !
Chacun devint pensif j tous les regards se portèrent sur le connétable. L'amour de madame Louise n'était un mystère pour personne ; le duc ne se cachait pas pour exprimer son dédain à cet. égard; a chaque instant on s'attendait à une explosion.
Quant à monsieur de Bourbon , ces paroles ne semblaient avoir aucun sens pour lui; il ne s'en émouvait pas plus que si un autre eût été le sujet de cette confidence.
La conversation n'avait pas encore repris son cours, lorsqu'un huissier vint annoncer au premier chambellan que deux hommes dont il apportait les noms écrits sur un billet plié priaient monsieur le connétable de leur accorder un instant d'entretien , toute affaire cessante. Montagnac- Tausanne hésitait à déférer à cette invita-
5G LE CONNÉTARLE DE nOUUBON.
lion , quand le duc , qui avait l'oreille à ce qui se passait, commanda qu'on lui remît le papier. A peine y eut-il jeté les yeux , qu'il se leva de table et qu'il ordonna qu'on le laissât seul.
Ses traits étaient agités, mais on y remarquait plutôt un sentiment de joie concentrée qu'une expression de con- '•ariété ou de mécontentement.
Lorsque la salle fut libre, sui!* un geste du connétable, l'huissier introduisit deux étrangers. L'un était un vieillard vêtu de noir, au maintien noble et digne; l'autre, un hommedeguerre, botté, éperonné,etencore tout couvert de la poussière du voyage. Ce dernier, dans la force de l'Age, avait la mine arrogante et fière. Son visage, couturé de blessures cicatrisées, témoignait assez des
services qu'il avait rendus a son pays. Du plus loin qu'il les aperçut , le connétable courut au devant d'eux.
— Vous ici ! monsieur le maréchal de Lautrec! s'écria-t-ilen s'adressantà l'homme balafré. Vous ici sans un ordre du roi ! Quel que soit le motif qui vous amène , soyez le bien-venu sous mon toit, et vous aussi, monsieur le surintendant Semblançay ! Que voulez -vous de moi? Disposez, je vous prie, de mon épée et de mon crédit. Au fait, de quoi s'agit-il?
— J'ai perdu mon armée, monsieur le connétable, et, partant, par honneur ! murmura d'une voix profonde le maréchal de Lautrec. Ma belle armée d'Italie, qui m'avait gagné vingt batailics, je l'ai perdue
^tS LE CONNÉTABLE DE BOURBON.
par la faute des traîtres qui m'ont volé mon argent!
— Vous connaissez , monsieur le connétable, poursuivit Jacques de Beaune , baron de Semblançay, la haine de la reine-mère pour la maison de Foix. C'est pour punir cette illustre famille dans la personne de monsieur le maréchal de Lautrec , son aîné, que madame Louise a retenu les quatre cent mille écus destinés à la solde des troupes.
— Alors , continua le maréchal , les Suisses ont passé à l'ennemi; les Vénitiens, nos alliés, ont pris la fuite, les Français se sont fait tuer !
Le maréchal baissa l|i tête, et l'on put voir deux larmes rouler dans les profondes cicatrices de ses joues.
Le connétable lui serra la main.
kA DISGRACE. 59
— Et VOUS aussi, monsieur de LauLrec, et vous aussi , ils vous ont choisi pour victime! Les misérables î Ils ont donc juré la perte du royaume! Ils veulent donc pousser bouta tout ce que la France renferme de noble et de généreux sang! Ce n'était pas assez des concussions et des rapines souterraines opérées par les lansquenets de la finance, sous le manteau de la royauté! Le brigandage a jeté le masque! C'est en plein jour, messieurs, que l'on met à sac la fortune publique! La reine-mère est, par la grâce de Dieu , le digne chef de cette bande , et monsieur le chancelier de France est son lieutenant! nous vivons dans un beau temps, n'est-ce pas, messieurs? Mais patience, patience! nous verrons la fin de tout ceci!
Le connétable se promenait à grands pas
et paraissait livré à une vive agitation. Le maréchal et le surintendant s'entretenaient à voix basse. Monsieur de Bourbon se retourna brusquement de leur côté.
— Et vous avez, messieurs, des preuves de ce que vous avancez ?
— La quittance de madame Louise est dans mon coffre-fort , répondit le surintendant des finances.
— Monsieur le maréchal de Lautrec !
monsieur le baron de Semblançay! reprit le connétable, dans une heure trouvez-vous à l'hôtel des Tourneîles! Apportez avec vous la preuve du crime! Je vous présenterai moi-môme au roi, et, en présence de toute la cour, nous demanderons justice.
— Tans iino heure, nous y serons, dit
LA DISGBACE. 61
le maréchal de Laiitrec. Puisse ma reconnaissance , monsieur le connétable , être à même de s'acquitter un jour envers vous!
Charles de Bourbon reconduisit ses hôtes jusqu'à la porte de son hôtel. Dès qu'ils furent partis, le duc donna l'ordre à tous ses gentilshommes de se tenir prêts , en habits de gala, pour se rendre à l'hôtel des Tournelles, où le roi donnait une fête. Cette nouvelle produisit une surprise générale, car depuis long-temps le connétable évitait de se mettre en contact avec les courtisans de François 1"^ , ses ennemis pour la plupart. En unedemi-heureîout fut préparé; les archers vêtus de leurs [hoquetons aux armes de France à la bande de gueules ; les laquais en livrées splendides, portant des flambeaux de cire à la mainj les chevaux capa-
raçonnés et ballant du pied le pavé de la COUP sous la houssine des pages. Le connétable félicita lui-même toute sa maison de la promptitude avec laquelle ses ordres s'étaient exécutés. Montagnac-Tausannedonna le signal du départ^ et le cortège se mit en marche.
Le duc cheminait, sans mot dire, au milieu de cette longue cavalcade. Il fut tiré de sa rêverie par un grand bruit d'éclats de rire qui se fit entendre à quelques pas en avant.
— Qu'est ceci ? demanda-t-il en poussant son cheval hors des rangs.
— Monseigneur , répondit de Varennes qui se porta vers la tête du cortège, j'y vais voir.
11 revint au bout de quelques minutes,
pendant lesquelles ia cavalcade avait fait halte. Il élait suivi par sept ou huit jeunes gens , de la maison du connétable, qui conduisaient devant eux une femme du peuple, dont les yeux hagards et les bizarres paroles excitaient leur hilarité. .
— C'est une vieille folle, monseigneur , dit de Varennes , que vos archers emmènent à la geoie, pour s'être permis d'insulter plusieurs personnes de votre maison.
Monsieur de Bourbon fit signe aux archers de ne point passer outre.
— Monseigneur, raconta l'un. des officiers du duc , nous étions descendus de cheval pour regarder, au clair de la lune, quelques manans pendus , de par le roi , aux
64 LE CONNÉTAIJLE DE liOLUDON.
échelles du carrefour voisin , lorsque cette bohème italienne^ que voici, et qui rôdait de ce côté, sans doute pour quelque maléfice de son métier ;, s'est prise à nous dire qu'elle voudrait voir tous les arbres de France rompre sous le poids de pareils fruits.
— Elle a même ajouté, poursuivit de Lescure, que bientôt il y pousserait des capes de gentilshommes au lieu de sayons de paysans.
— Alors, reprit un autre ^ nous avons voulu que cette devineresse habile nous tirât notre horoscope à chacun.
~ Ne s'est-elle pas avisée de nous traiter de gibier de potence en nous désignant par nos noms?
— Nous vous prions, monsieur le duc, de
permettre qu'elle soit châtiée , car en apercevant vos couleurs et votre écusson , elle a osé dire que le maître rejoindrait bientôt les valets.
— Et quand l'un de nous est venu à prononcer le nom de monsieur de Semblançay , elle a crié : A Montfaucon!
— J'aurais pardonné l'injure qui n'offensait que moi , dit le connétable ; mais insulter un vieillard honorable^ quand il expose ses jours pour démasquer l'imposture, c'est un crime qui mérite punition. Cette femme recevra vingt coups de fouet^ et, si nous apprenons qu'elle recommence, nous lui donnerons le logis où elle prétendait nous envoyer.
Les archers semctlaieiUcn devoir d'exé- I. 5
cuter la semence, quand la vieille, s' échappant tout à coup de leurs mains :
— Monseigneur , s'écr ia-t-elle , permetlez-moi deux mots pour ma défense. Vos valets me feront tout à l'heure payer mes paroles assez cher.^
— Cinq minutes pour ta harangue!
Un éclair de joie brilla dans les yeux de la vieille. Elle passa les mains sur son front, comme pour rassembler ses idées , et, les doigts accrochés dans les mèches inégales de ses cheveux gris flottant sur ses épaules:
— Ce n'est pas la première fois, dit-elle, que mon sang va couler par vos mains.
Charles de Bourbon, lu as fait de mes champs paternels une moisson de carnage où les homnjcs tombaient comme des épis!
LA DlSGlUGt:. 67
Mes enfans, pauvres ei innocens moutons qui léchaient les mains de leurs bourreaux, tes soldats les ont égorgés î Sois maudit ! La sorcière italienne, comme tes valets l'appellent, te prédit à toi , roi de l'orgueil, que tu boiras un jour tes pleurs et ta honte au lieu de vin parfumé. Peut-être vivrat-elle assez pour le voir. Sois maudit ! et que dans tes rêves la voix de l'Italie agonisante te crie incessamment à l'oreille : Dieu t'a marqué pour l'abîme! Bourbon, tu marches à ta perte! sois maudit !
— Tu ne te plaindras pas du moins de ma patience, reprit le connétable, qui avait jusque là retenu à grand'peine l'indignation de ceux qui l'entouraient.
La vieille fut livrée à un piquet d'archers qui lui appliqua sur le lieu même, el sans
68 LE CO.NNÉTABLE DL BOLRBO.N.
désemparer, la correction qu'avaient si bien méritée ses insolences.
La cavalcade poursuivit tranquillement sa route. Elle était déjà bien loin du lieu de la scène, qu'on apercevait encore dans les profondeu s e la nuit le flambeau de résine fumant qui éclairait les archers à la besogne, et l'on entendait la voix aigùe de la vieille crier ces mots , qui retentissaient dans la rue silencieuse : — Bourbon! tu marches à ta perte! sois maudit !
Pendant ce temps , la duchesse d'Angoulême, éblouissante de pierreries et de broderies d'or, dont l'éclat suppléait à celui que les années lui avaient ravi , recevait à l'hôtel des Tournelles les hommages de tout ce que la capitale renfermait de no-
blesse et de noms bien famés. La veuve de Charles d'Orléans, comte d'Angoulême, n'avait jamais passé pour belle, même à la cour, et dans la fleur de sa jeunesse. Ses traits dursetanguleux, l'expression presque masculine de sa physionomie, la sévérité glaciale de ses petits yeux gris, et les lignes proéminentes d'un nez aquilin démesurément prononcé, étaient peu faits pour avoir jamais inspiré un plus tendre sentiment que le respect. Quarante -sept ans d'âge que la duchesse comptait alors n'ajoutaient rien, on le conçoit, aux charmes dont la nature ingrate l'avait si mal pourvue dans sa parcimonie. L'ame ardente de la reinemère cherchait donc dans les intrigues et dans les haines l'aliment dont elle avait besoin. Ne trouvant où exercer le pouvoir de ses charmes, elle s'était armée du pou
voir de son rang el de son aulorilé. La fête donnée par le roi , son fils , était pour elle une occasion d'étaler à tous les yeux le crédit dont elle jouissait.
François I", occupé de débiter ses galanteries spirituelles aux dames, et d'échanger mille quolibets ingénieux avec les brillans jeunes gens qui forrtiaient le cercle de son intimité, abandonnait à sa mère le solennel ennui des complimens et des félicitations. Madame Louise jouissait en véritable souveraine de cet encens de flatterie, qui brûle incessamment autour des fronts couronnés.
Derrière elle se tenaient ses amis et ses créatures, qui attendaient impatiemment que le moment fut venu d'humilier et de perdre l'ennemi commun dont ils étaient
jaloux. Monsieur de Montchenu vint serrer affectueusement la main de l'amiral de Bonnivet, qui s'entretenait à voix basse avec monsieur Chabot de Brion.
— Hé bien! dit-il, quoi de nouveau?
madame d'Angoulême a-t-elle vu le roi?
— Sa Majesté, répondit l'amiral, n'a rien à refuser à sa mère, comme vous savez.
— Ainsi le procès aura lieu ?
—Sans doute, ajouta monsieur de Montchenu. Quand cet homme vaniteux sera dépouillé de ses terres et de ses pensions, il faudra bien qu'il affiche un |3€u moins de mépris pour les favoris, comme il nous appelle.
— Moi, poursuivit Chabot de Brion, je
l'ai toujours haï pour son faste depuis le jour du couronnement du roi. Je le vois encore à cheval à côté de Sa Majesté : il semblait qu'il voulût éclipser son maître. Sa robe longue de douze aunes avait coûté, dit-on , trois cents écus d'or par chaque aune; elle était fourrée de martres-zibelines, et son bonnet, chargé de bagues jusqu'à la valeur décent mille écus.
— Au baptême de son fds, le petit comte
de Clermont , célébré au château de Moulins avec une pompe vraiment royale , je me souviens , dit l'amiral, qu'il traînait à sa suite cinq cents gentilshommes vêtus de velours de Lyon, et dont chacun avait reçu de lui en présent une chaîne d'or à trois tours.
— Tout récemment encore, messieurs,
quand on lui donna l'ordre d'aller défendre la Picardie, ily entra avec six mille hommes de pied et huit cents chevaux levés de ses propres deniers.
— Aussi , interrompit l'amiral de Bonnivet, le roi le jugeant trop riche, divisa-t-il ses quatre gouvernemens. Au duc d'Alençonil donna la charge delà Champagne; à monsieur de Lautrec, la duché de Milan ; au duc de Vendôme, la Picardie ; à moi, la Guyenne. Le connétable n'a pas oublié cette injure, messieurs, non plus qu'il n'a oublié qu'au passage de l'Escaut, le commandement de l'avant-garde lui fut retiré par le roi pour le donner à monsieur d'Alençon.
— Je fais des vœux , répliqua monsieur de Monlchenu, pour nue madame d'An-
74 LE CONNÉTABLE DE BOURTîON.
goulôme rogne enfin les griffes de ce lion affamé qui menaçait de nous dévorer tous. Mais croyez-vous, mon cher amiral , qu'après son aventure de cette nuit, monsieur de Bourbon, pour [soutenir sa bravade , ose tenir parole et se présenter aux Tournelles?
— Il est capable de tout. Mais chut ! voici madame la duchesse qui aborbe monsieur le chancelier. Éloignons-nous un peu. Demain, nous saurons ce qu'on aura décidé.
Du milieu d'un groupe d'ambassadeurs et de seigneurs étrangers où elle se plaisait à exagérer encore l'immense influence qu'elle exerçait sur l'esprit du roi , la duchesse d'Angouleme venait en effet d'apercevoir le chancelier Duprat (jui semblait s'efforcer d'arriver jusqu'à elle 5 aussitôt
elle s'achemina vers lui, et, lui faisant signe de la suivre dans l'embrasure d'une fenêtre :
— Hé bien , monsieur le chancelier , me garanlissez-vous l'appui du parlement ?
— Madame, répondit Duprat en s'inclinant jusqu'à terre, le parlement se met à vos pieds.
— C'est bien , fit la duchesse ; il faut maintenant terrasser le nouvel ennemi qui nous menace. Monsieur de Lautrec
— Est à Paris, je le saisj mais ce que vous ignorez peut-être, c'est que monsieur de Bourbon se propose de le présenter ce soir au roi.
— Grand Dieu ! comment parer ce nouveau coup? murmura madame Louise de
Savoie, qui sembla pâlir sous l'épaisse couche de carmin et de céruse dont ses joues royales étaient empourprées. Dans un instant ils seront ici ! Le roi est là qui attend l'entrevue que lui a fait demander monsieur le 'connétable! Je suis perdue si monsieur de Lautrec parvient à lui parler! Cette quittance de quatre cent mille écus que j'ai eu l'imprudence de laisser entre les maîns du surintendant, ils ne manqueront pas de la produire. Allez ! courez , monsieur le chancelier , voyez monsieur de Semblançay; il faut le prier, le séduire, le menacer au besoin !
Le chancelier se prit à sourire; la duchesse attendait son avis avec anxiété.
— Le séduire? répéta Antoine Duprat.
Inutile, Madame, il vaut mieux l'accuser!
— Par quel moyen ? lirez-moi de ce nouveau péril.
— J'ai pourvu à tout.
— Monsieur le chancelier, s'écria la duchesse, vous êtes ma providence! Youlezvous le collier de Saint-Michel?
— Madame, répondit le rusé magistrat en s'inclinantde nouveau, madame, je ne suis ni duc ni pair. .
— Voulez- vous le devenir?
Les yeux d'Antoine Duprat s'allumèrent d'un cercle de feu comme les yeux d'un loup à l'aspect d'une brebis éloignée de ses gardiens. Il se contint pourtant, et, affectant une hypocrite modestie, il répliqua ;
78 LE COMNÉTADLE DE BOLRBON.
— Simple gentilhomme d'Auvergne, de maître des requêtes de l'hôtel du feu roi Louis XII , devenu par vos bontés premier président du parlement de Paris , puis chancelier de France, je laisse à de plus ambitieux des titres dont je ne suis pas digne.
— Que souhaitez-vous enfin? interrompit la duchesse impatientée de ses réticences. Parlez! dites un mot!
— Madame, répondit le chancelier avec un calme parfait, j'ai toujours pensé que les clés de Saint-Pierre ouvriraient bien des portes à la France si elles tombaient jamais dans les mains d'un Français intelligent, actif, dévoué à la famille de ses rois.
Madame d'Angouléme le regarda d'un air étonné.
— Mais je n'ai pas le pouvoir de vous faire pape, Monsieur, balbutia^t-eîle. Vous n'êles encore pourvu que d'un ëvêché, et, pour siéger au conclave, il faut un chapeau de cardinal.
— C'est ce que j'allais faire observer à Votre Majesté.
— Vous serez cardinal, monsieur le chancelier. Mais vous avez, dites-vous , le moyen d'annuler les preuves de monsieur le surintendant.
— Oui , Madame.
— Quel est ce moyen ?
Antoine Dupi'at releva la tête, et, insinuant doucement sa main dans sa simarre, il demeura quelques instans à contempler en silence l'impatiente impétuosité de la
80 LE COMNJiTABLE DE BOURBON.
reine-mère ; puis , enfin , il laissa tomber lentement ces mots dans l'oreille de la duchesse.
— Cette quittance sur laquelle reposen t
toutes les espérances de vos ennemis ils
ne la produiront pas, car la voici!
— Ma quittance! s'écria la duchesse en froissant entre ses mains le papier que venait de lui remettre le chancelier de France; ma quittance! c'est bien elle! mon cher Duprat ! vous aurez votre chapeau de cardinal!
— Vous me comblez , Madame , balbutia la future éminence.
— Vous aurez de plus , sur les biens de monsieur de Bourbon , après le gain du procès, lesbaronies de Thiern et dcThouri,
LA DISGRACK. 81
que VOUS convoitez depuis long-temps, je le sais. Maintenant dites -moi par quel
heureux hasard cette pièce importante
— Rien de plus simple : un commis nbmmé Gentil, gagné à prix d'argent.... une promesse d'avancement
— Que je me charge de tenir ! Vous porterez maître Gentil sur la liste des conseillers à nommer. A cette heure, que la comtesse de Chateaubriand, que messieurs les maréchaux de Foix et de Lautrec, ses deux frères, s'unissent à monsieur de Bourbon pour me perdre ! Je les défie tous!
Comme la duchesse d'Angoulême prononçait ces paroles, une vaste rumeur se fit entendre, et la foule des courtisans ondula en tous sens , pressée par une autre
foule qui débouchait du grand escalier de 1. 6
82 LE COiNiNÉTAllLL DE BOLKBON.
rfiarbre du palais, et qui venait se mêler à elle. La duchesse Iréinit en reconnaissant l'écusson de France à la bande de gueules brodé sur les habits des pages rangés aux portes extérieures des salons royaux. Tous les regards étaient fixés sur les notables personnages qui formaient le cortège du connétable ;, et qui précédaient sa personne.
En tête marchaient les officiers ordinaires de la maison de Bourbon ; puis une affluence de gens d'épée, de robe et de finance; ses affidés, ses amis et commensaux, parmi lesquels monsieur Jean de Poitiers, seigneur et comte de Saint- Vallier, Monseigneur l'évêque d'Autun , et Monseigneur de Chabannes, évêque du Puy.
Le connétable parut le dernier dans un costume magniiiquc , le sourire sur
les lèvres, et répondant par un salut de la main aux hommages et aux salutations qui l'accueillaient sur son passage.
Malgré la froideur cérémonieuse qui existait depuis quelque temps entre le roi et son cousin, les courtisans continuaient à encenser le général illustre et le prince du sang royal, puisque l'ordre du maître souverain et le complaisant arrêt du parlement ne leur avaient pas encore fait une loi de l'ingratitude et de l'insulte.
La duchesse d'Angoulême voulut éviter la rencontre du connétable; mais celui-ci la salua gracieusement en lui disant bien bas:
— Vous voyez, madame, que je suis exact à mes rendez-vous.
La duchesse aperçut le roi ([ui s'appro-
84 LL CONiNÉTABLE DL 150URBON.
chait du groupe au milieu duquel se tenait monsieur de Bourbon; elle sortit de la foule avec le chancelier. Le connétable s'avança vers le roi , le chapeau à la main. François, à qui la présence du héros dont il était jaloux n'inspirait pas moins de honte que de mauvaise humeur, s'efforça de trouver une parole aimable pour mieux cacher l'injustice du traitement qu'il lui préparait; mais les deux cousins ne purent si bien maîtriser leurs secrets sentimens, qu'un peu d'aigreur ne se mêlât tout d'abord à leurs discours.
— Vive Dieu! dit le roi, quel heureux hasard vous amène ici, monsieur le connétable? Vous ne nous habituez pas, pour dire vrai , à vous voir en notre logis , sans quelque motif qui rende votre visite nécessaire.
— Voire Majesté , répondit le connétable, s'étonne à bon titre de ma présence à l'hôtel des Tournelles. Ce n'est pas en effet à la veille d'un injuste procès , qui tend à me dépouiller de mes biens , que j'ai lieu de me réjouir et de venir mendier ici des faveurs. Mon bon droit, Sire, est ma sauvegarde et ma seule espérance.
— Vous avez raison , mon cousin , repartit François P% de vous confier en vos juges. Mais, il faut l'avouer , vous êtes peu endurant et bien haut à la main. Et tenez , entre nous, vous avez plus l'air à cette heure de dicter une capitulation aux Impériaux , que de solliciter la bienveillance de notre parlement.
— Sire! je ne demande que justice.
— On vous la rencb'a , monsieur ;
foi (le gentilhomme! on vous la rendra!
— J'y ai compté , dit le connétable en jetant les yeux autour de lui comme pour y chercher quelqu'un à qui s'adressaient aussi ces paroles. — La duchesse et le chancelier avaient quitté la galerie. — J'y ai compté, poursuivit monsieur de Bourbon , c'est pourquoi vous me voyez chez vous, prenant en main la défense des opprimés.
A ce moment le maréchal de Lautrec sortit de la foule et se présenta aux regards du roi.
— Vous ici! s'écria François en fronçant le sourcil; vous ici, monsieur le maréchal de Lautrec? ici sans mon ordre? Et votre armée?....
— Perdue! Sire, répliqua le connétable , perdue par la trahison de vos favoris!
— Quoi! perdue tout entière? demanda le roi avec désespoir.
Le connétable continua, et, à mesure qu'il «parlait, ses yeux s'enflammaient et semblaient jeter des éclairs.
— Monsieur de Bayard a sauvé les débris de vos escadrons. De tout le Milanais il ne vous reste plus par delà les Alpes que le seul chateau-fort de Crémone ! François Sforce , votre ennemi , commande à Milan! Gênes est prise et pillée ! Antoine Adorne , proclamé doge par les Espagnols , au lieu d'Oclavien Frégose, qui vous était dévoué! Pierre de
Navarre , dans les fers! les Suisses de votre garde , débandés! les Vénitiens , vos alliés, détachés de vous ! les maréchaux de Foix et de Montmorency, battus , blessés, écrasés ! l'élite de votre jeune noblesse tuée à côté de ses chefs 1 voilà! voilà ce qu'ont fait vos courtisans! Tout ce sang est retombé en broderies d'or et d'argent sur leurs manteaux; en aigrettes de diamans sur les têtes de leurs femmes et de leurs maîtresses! lis en fontparade, à cettcheure, sous les mille flambeaux de vos galeries ! Place ! place ! Sire ! regardez-les passer !
— Ah! malheur sur nous! murmura le roi d'une voix profondément émue. Couvrons de deuil nos habits de fètc pour pleurer ceux qui ne sont plus!
— Sire, repartit !c connétable, cou-
vrons-noiis de fer plutôt pour les venger!
Un silence d'effroi succéda au récit de cet événement désastreux. Les créatures et les flatteurs de la duchesse n'osaient lever les yeux. Le roi paraissait attéré. Les vieux capitaines froissaient avec une sourde colère la poignée de leurs épées , ou échangeaient un regard de douleur. Le connétable, les bras croisés sur sa poitrine, regardait tout le monde au visage et attendait la punition du crime qu'il avait dénoncé. Cette heure était solennelle. Elle allait décider la perte de la duchesse ou celle du premier prince du sang.
François fit signe au maréchal de s'approcher.
— Monsieur de Laulrec, lui dit-il, vous
répondrez de l'accusation qu'on ose porter en votre nom !
— J'en répondrai, Sire, repartit l'émule elle cousin de nom et d'armes de l'héroïque Gaston de Foix. Les quatre cent mille écus que m'annonçaient vos lettres ne m'ont pas été remis. Votre gendarmerie a eu la générosité de servir dix-huit mois sans loucher un denier; mais les lansquenets et les Suisses m'ont échappé en me criant :
Congé ou argent! De là tous nos malheurs !
— Et qui donc a retenu cet argent? s'écria François P' au comble de la fureur.
Le connétable se pencha sur l'épaule du roi et lui dit à voix basse :
— Monsieur le surintendant Semblançay vous remettra la quittance de madame votre mère.
François saisit avec force le bras du connétable :
— Mon cousin , lui dit-il , si cela est , je jure Dieu que mon respect pour elle ne la sauvera pas de la disgrâce. Mais la calomnie est ingénieuse dans ses accusations , vous le savez. Qu'on appelle monsieur le surintendant des finances.
Le baron de Semblançay se fit jour à travers la multitude et vint tomber aux pieds du roi ;
— Sire , balbutia le malheureux vieillard , je viens mettre ma vie à vos pieds.
— Parlez! parlez! lui criait-on de toutes parts.
92 LE CONNÉTABLE DE BOURnON.
— Nommez le coupable!
— C'est vergogne de se faire ainsi prier.
— Nommez-le, quel qu'il soit, le roi le veut!
— Sire, reprit le surintendant, vous savez si pendant quarante années des plus difficiles fonctions je vous ai servi avec honneur et loyauté.
— Je me plais à le reconnaître , Mon-
sieur
— Si dans les besoins de l'État j'hésitai à disposer pour vous de ma propre fortune et du crédit de mes amis...
— Je le sais.
— Hé bien , le malheur des temps veut
qu'une quittance soustraite dans mes papiers m'expose à passer aujourd'hui pour un dilapidateur des fonds de l'État, et pour un lâche imposteur. Ah! Sire, vous ne le croirez pas ! vous ne ferez pas cette mortelle injure au vieillard que, dans les élans de votre bonté , vous appeliez autrefois votre père! Image de Dieu sur la terre, vous lirez comme lui dans mon ame, et vous sauverez mon nom du mépris !
— Relevez-vous, monsieur, lui dit le roi d'un ton sévère et glacé, et ne reparaissez devant nous qu'après en avoir reçu l'ordre.
Semblançay se retira. Hélas! l'infortuné ne savait pas qu'il devait témoigner de son sang ; martyr de la vérité, que son innocence et SOS vertus ne sauvèrent pas. Le
roi le fil pendre à Montfaucon pour ce fait, quelques années plus tard, comme Charles IX, dans le cours de ce môme siècle, fit égorger l'amiral de Coligny, qu'il appelait aussi son père !
Après le dépaxt du surintendant , François I" se tourna vers un groupe de gentilshommes où se trouvaient les plus acharnés ennemis du connétable : Chabot de Brion , l'amiral de Bonnivet , Montchenu , et d'autres encore.
— Messieurs, s'écria-t-il , c'est à vous qu'il appartient de venger nos frères morts! Je commanderai, en personne la nouvelle armée qui passera les Alpes. Lyon sera le quartier-général. Monsieur de Bonnivet, je vous nomme au commandement de l'avanlgardc. Monsieur de Lorges , vous irez ni';il-
tendre avec 12,000 hommes dans les plaines du Piémont. Je ne vous y laisserai pas languir. Nous reprendrons le Milanais , messieurs, ou les Impériaux apprendront comment un roi de France sait mourir!
— Nous sommes disgraciés, monsieur le duc, dit au connétable le maréchal de Lautrec, quand ils se trouvèrent seuls dans la longue galerie déserte que le roi venait de quitter, suivi de sa cour.
— Du fond de mon château de Moulins, repartit monsieur de Bourbon, je lui apprendrai, moi, que ce n'est pas avec des courtisans que l'on gagne des batailles !