‹ Le connétable de Bourbon (volume 3)Chapitre 5 sur 5 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

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Tout Madrid est aux balcons. Le roi Charles revient de Tolède, et sa nombreuse cour avec lui. Le cortège est superbe à voir. Les cloches sonnent et le canon retentit. Jamais plus brillante cavalcade n'a mené pareil bruit sur le pavé de la capitale

des Espagnes. Les hommes d'armes des vieilles ordonnances de Bourgogne marchent en tête et font ranger les curieux. Vingt-quatre pages, vêtus de velours aux couleurs du souverain , qui sont jaune , gris, et violet, précèdent sa personne impériale et font caracoler avec toute la grâce possible leurs palefrois à la genette et à la bâtarde. Le grand écuyer marche devant l'Empereur, armé de toutes pièces d'armes blanches, et tient dans sa main droite l'estoc de Sa Majesté. Charles monte un magnifique genêt d'Espagne , bai obscur ; il est armé d'une riche armure dorée que recouvre une saye de drap d'or; sur sa tête, selon sa coutume, l'Empereur porte un bonnet de velours noir , sans panaches ni garnitures,

As? Jroite s'avance le vice-roi de Naplcs,

Charles de Lannoy , qui a conduit en Es- * pagne le royal prisonnier de Pavie. Tous les yeux sont fixés sur l'illustre usurpateur de la gloire de Bourbon et de Pescaire , qui triomphe à leur place de la victoire qu'il n'a pas remportée. L'Empereur le sait, mais il importe à sa politique de ne pas trop exalter l'orgueil de deux généraux qui n'ont pas sa confiance. Il n'ignore pas que le vice-roi de Naples n'est rien sans lui ; il estime les uns, il protège l'autre. Au premier rang du cortège , on distingue don Gaspard d'Avalos , grand-inquisiteur d'Espagne, et l'évêque d'Osma, confesseur de Sa Majesté. Le grand-connétable de Castille , don Inigo de Yélasco , chevauche auprès du comte de Haro , son fils aîné; puis viennent le grand-amiral don Rodrigue Henriquez , don Ferdinand de Tolède, duc

cl'Albe , don Mércurino Arborio de Galtinara, grand chancelier d'Espagne, le marquis de Villena, le comte de Buren et une foule de gentilshommes moins célèbres, qui, à défaut d'autres mérites, s'enorgueillissent des vertus de leurs aïeux.

La foule se rue aux abords du palais pour voir descendre de cheval toute cette noble compagnie. Dès que l'Empereur a mis pied à terre , un soldat se jette à genoux sur son passage, etlui tend un paquet de lettres qu'il accompagne de ces mots :

— De la part de monsieur le duc de Bourbon et de monsieur le marquis de Pescaire, lieutenans-généraux de l'armée d'Italie! Le grand-écuyer prend les lettres et les remet à l'Empereur, qui ordonne à

TRAUISON POUR TRAHISON. 263

un officier de sa suite de faire conduire au palais le porteur de ces missives.

Le soldat chargé des dépêches du duc de Bourbon fut aussitôt introduit dans la grande galerie du palais impérial, où toute la noblesse du royaume, en somptueux habits de galas, attendait le passage de l'Empereur, qui devait se rendre au Conseil. C'était à qui s'éloignerait au plus vite de cet homme couvert de sueur et de poussière , dont le misérable accoutrement contrastait d'une façon si singulière avec les manteaux de velours et les fines broderies de perles et d'or qu'étalait cette foule magnifique. Le soldat, peu soucieux de l'abandon où on le laissait à dessein , prit le parti de s'asseoir sans plus de façons sur un beau fauteuil de velours violet frangé d'or,

qui se trouvait à sa portée. La fatigue de la route qu'il venait de parcourir — car il arrivait de Valence à franc étrier — le prédisposait assez au sommeil pour qu'il eût besoin de tous ses efforts afin de ne pas manquer à l'étiquette en se laissant aller au sommeil. L'éternelle procession des courtisans qui passaient et repassaient devant ses yeux, en attendant la venue de l'Empereur, eut le privilège de le distraire quelques instans; mais, à la fin, il n'y tint plus, et, serrant son feutre entre ses genoux , il appuya sa tête contre le dossier bien rembourré de son fauteuil, et il s'endormit profondément.

La galerie était vide, quand' il s'éveilla , et encore fallut-il , pour opérer ce prodige , qu'un bras vigoureux, attaché aux aiguillettes de son pourpoint, le se-

couât de façon à l'enlever du siège sur lequel il s'était si commodément oublié.

A cette brusque attaque, le soldat prononça un juron énergique; puis tout à coup, voyant en quelle compagnie il se trouvait, il demanda pardon de sa faute, d'un ton si piteux , que celui qui l'interrogeait se prit à rire aux éclats.

— Or çà, comment t'appelle-t-on, l'ami?

demanda celui qui venait de le déranger si mal à propos dans ses rêves.

— Monseigneur , on m'appelle Diego, répondit le soldat. A mon tour, ne pourrais-je savoir aussi à qui j'ai l'honneur de parler ?

Un murmure, parti du petit groupe qui l'environnait , avertit le pauvre homme qu'il venait de commeltre une bévue.

11 essaya de la réparer, mais son interlocuteur ne lui en laissa pas le temps

— Foi d'homme d'honneur ! Diego , lui répondit-il, je vais te contenter sur l'heure. On m'appelle Charles, et je suis soldat comme toi , avec cette différence pourtant qu'on ajoute ordinairement à mon nom les titres d'Empereur d'Allemagne et de roi d'Espagne et des Indes.

— Je connais cet homme, dit le comte de Lannoy; il appartient aux bandes de monsieur le marquis de Pescaire. Il combattait avec nous à la journée de Pavie.

— Fort bien, répliqua l'Empereur. C'est donc loi qui nous apportes cette missive du marquis et cette autre lettre du duc de Bourbonnais et d'Auvergne ?

— Oui, Sire.

— Et où as-tu laissé le duc? Il m'apprend dans ce billet qu'il vient de débarquer en Espagne, et qu'il fait toute diligence pour arriver dans notre capitale.

Qu'il y soit le bien-venu.

Puis , se tournant vers les personnages qui l'accompagnaient : — Je dois beaucoup à monsieur de Bourbon, messieurs. Qu'il soit accueilli selon son rang et ses mérites. Monsieur de Yillena , vous prêterez, s'il vous plaît, pour l'amour de moi, l'un de vos palais à monsieur le duc de Bourbon, pendant son séjour à Madrid.

— Oui, Sire, répondit le marquis en s'inclinant; mais, quand ce traître en sera sorti , vous me permettrez d'y mettre le feu.

Charles ne releva pas le mot du marquis, qu'il feignit de n'avoir pas entendu , car il ne voulait ni approuver ni punir. S'adressant à monsieur de Buren , l'un de ses chambellans :

— Hé bien , lui dit-il , vous avez lu la lettre du marquis de Pescaire? dites-nous ce quelle contient.

— Sire, répondit monsieur de Buren , je ne sais si je dois obéir à votre ordre ; les termes de cette lettre sont d'une telle inconvenance....

— Le marquis se plaint -il donc de moi ?

— Non , Sire ; c'est de son collègue , monsieur le vice-roi de Naj^les, que parle la lettre du marquis.

TPxAHISON POUR TRAHISON. 1269

— Monsieur de Lannoy , interrompit l'Empereur, qui n'était pas fâché peut-être de corriger par un peu de honte l'injuste faveur qu'il avait accordée au vice-roi ; monsieur de Lannoy est trop haut placé dans notre estime pour qu'une injure puisse l'atteindre.

Monsieur de Buren lut ce qui suit :

» Si l'on eût suivi ses conseils , on eût « perdu tout le Milanais par une fuite hon- « leusevers le royaume de Naples. A la ba- « taille de Pavie, il ne savait ni ordonner « ni combattre ; il n'avait ni tête ni cœur ; « il s'écriait sans cesse avec un effroi qui « le rendait méprisable au moindre soldat : « — Ah! nous sommes perdus! —S'il ose « démentir ces faits, je les lui soutiendrai « l'épée à la main. »

270 LE CONNÉTAliLE DE BOURBON.

— Sire 5 s'écria le comte de Lannoy pâle de colère et d'humiliation , me laisserez-vous ainsi insulter en votre présence?

— Vous mépriserez de telles calomnies, monsiem*, dil Charles-Quint, et vous justifierez par de nouveaux services le choix que j'ai fait de vous. ,

L'Empereur congédia le messager du duc de Bourbon avec une royale récompense, et il lui ordonna de répondre à son général que les portes du palais lui étaient ouvertes ; puis il continua son chemin vers la salle du Conseil, où le suivirent les personnages qui raccompagnaient. Comme il en allait franchir le seuil , une jeune et belle femme, portant une couronne royale sur la tête, s'avança de son côté et vint lui baiser iiumblemeut la main.

TRAHISON POUR TRAUISON. 271

— Sire , lui dit-elle en levant sur lui des yeux inquiets, veuillez excuser ma démarche. Il faut que je vous parle j il le faut absolument.

— L'heure est mal choisie , très-chère dona Léonora , répondit Charles , vous le voyez, je me rends au Conseil. Laissez-moi débattre les affaires de mon royaume , et je vous entendrai ensuite.

— Vous m'entendrez auparavant, mon frère, reprit la veuve du roi de Portugal.

Puis, craignant d'avoir offensé l'extrême susceptibilité de l'Empereur, elle ajouta plus timidement :

— Votre Majesté ne voudrait pas faire le malheur de ma vie en me contrai-

gnant d'épouser un homme que je ne puis aimer.

Le visage de Charles-Quint s'alluma d'un éclair de joie, qui ne put échapper aux regards de sa sœur. Elle prévit que sa sollicitude devait servir les projets de son frère, puisqu'il Vaccueillait avec une faveur aussi marquée. Enhardie par ce premier succès , elle tomba aux genoux du fier souverain, qui la releva aussitôt dans ses bras :

— Mon frère j poursuivit-elle, vous savez si je fus toujours fidèle et dévouée à vos moindres ordres. Quand vous avez daigné disposer de ma main en faveur de monsieur le duc de Bourbon , j'ai pensé qu'après les droits de la politique, vous ne refuseriez pas de consulter aussi les dispo-

sitions de mon cœur. Monsienr de Bourbon arrive, dit-on, aujourd'hui à Madrid. Il vient réclamer de vous l'accomplissement d'une promesse que vous ne pouvez lui tenir sans consommer le malheur de ma vie. Rompez cette union projetée, mon frère, car la veuve d' Emmanuel-le-Grand ne peut s'allier à un homme qui a élevé sa fortune sur la ruine de son pays et de son roi. Disposez de moi comme vous l'entendrez , Sire, mais ne me donnez pas pour époux un prince que je ne saurais que haïr et mépriser.

—Vous l'entendez, messieurs, dit l'Empereur en s'adressant à ses Conseillers; vous êtes là pour témoigner que j'ai fait mes efforts afin de remplir ma promesse

envers monsieur le duc de Bourbon. Un

obstacle inattendu s'oppose à ce que je suive à cet égard la conduite que je m'étais proposé de tenir : vous serez juges entre monsieur de Bourbon et moi.

Charles-Quint déposa un baiser sur le front de sa sœurj puis il passa dans la salle où ses ministres T'attendaient.

L'affaire sur laquelle l'Empereur appelait les délibérations de ses conseillers était de nature à le préoccuper vivement; et il les consultait plutôt pour obtenir leur approbation que pour leur demander des avis. Il s'agissait du traité qui devait rendre la liberté au roi de France. François I", depuis dix mois , languissait dans l'Alcazar de Madrid. Il avait refusé jusqu'alors de consentir au démembrement de son royaume })iir la cession de la Bour-

gogne, et il n'avait pas rejelé avec moins d'horreur la proposition de rétablir le connétable de Bourbon dans ses titres et dans ses biens. Charles-Quint, espérant tout du temps , avait compté lasser la patience de son prisonnier, mais il venait d'apprendre que le roi était tombé dangereusement malade, et il craignait de perdre tous ses avantages s'il le laissait mourir. C'est pourquoi il avait résolu de lui accorder quelques concessions et de le visiter pour la première fois dans sa prison, pour discuter avec lui les bases du traité à conclure, dont un des articles stipulait que la main de dona Léonora serait retirée au duc de Bourbon, pour être donnée au roi de France.

Le chancelier Gattinara s'éleva violemment contre l'obligalion que l'on voulait

imposer à François 1'' de céder la Bourgogne par un traité.

— Une fois libre , dit le chancelier , le roi n'exécutera pas cette clause impossible; emparez-vous de celte province, Sire, et vous traiterez ensuite avec le roi.

— Il serait plus grand et plus digne de vous. Sire, répliqua le comte de Lannoy, de le renvoyer chez lui sans rançon. Quant à ce qui regarde la réintégration du duc de Bourbon dans ses titres et dans ses biens et l'érection de ses états en royaume, sans aucune mouvance de la couronne, le roi de France aimera mieux mourir dans les fers que de vous l'accorder.

— Monsieur de Lannoy , interrompit l'Emporoui', j'ai engage ma parole à mon-

sieur le duc de Bourbon ; songez que la parole de l'Empereur est sacrée !

— Votre Majesté Impériale fera d'autant mieux de tenir sa parole à monsieur de Bourbon, reprit l'évêque d'Osma, avec ce ton de familiarité que lui permettaient de prendre l'amitié particulière de son souverain et son titre de confesseur , qu'il est certain que le roi de France l'en tiendra quitte par son refus.

— Je n'en aurai pas moins rempli mon devoir , monsieur l'évêque.

— Oui , Sire , et à bon marché.

— Que demande encore le roi de France? continua Charles-Quint. Je pense, messieurs, que nous devons tout faire pour le contenter.

"278 LK coNNKTAr.LF, i>E noiîino.N.

— Le roi de France, Sire, dit le chancelier, demande la main de la reine de Portugal, votre auguste sœur, et il promet de faire un jour épouser au dauphin, l'infante, fille de doha Léonora.

La délibération se trouvait ainsi tout naturellement portée sur le point qui importait le plus à la politique de Charles Quint ; toutefois il ne se hâta pas d'ériger son manque de foi en vertu d'État; il se contenta d'énumérer avec soin tous les avantages qui devaient résulter pour l'Espagne de cette alliance à laquelle, à l'entendre^, il n'avait pas songé jusque là. Après avoir faiblement plaidé la cause du connétable et témoigné ses regrets de l'aveu presque public qui venait d'échapper à sa sœur, il se rendit à grand'peine à l'avis qu'il avait lui-môme ouvert.

TRAHISON POUR TRAIilSON. 270

— Que dira, celle fois, monsieur de Bourbon? insinua l'évêque d'Osma, qui ne voulait pas paraître dupe de la ruse de l'Empereur.

— La raison d'Etat, monsieur l'évêque, répondit Charles, et le bonheur de ma sœur bien-aimée, sont plus puissans que moi. Mais, foi d'homme d'honneur! nous indemniserons monsieur h duc.

— Oui, Sire, fit l'évêque en se penchant à l'oreille de Charles-Quint, vous l'indemniserez comme pour la Provence et le Dauphiné, que le roi de France gardera.

— Dieu seul est maître de l'avenir, répliqua l'Empereur.

Puis, sollicitant du regard l'assentiment de son Conseil , il poursuivit :

280 LE CONjSÉTABLE DE BOURBON.

— Ainsi clonc^ messieurs, nous discuterons le traité de Madrid sur ces bases.

— Je maintiens mon opinion, interrompit le chancelier Gattinara ; ce traité est désastreux pour l'Espagne. Le roi de France ne remplira pas et ne peut remplir ses promesses.

— Yous le scellerez pourtant , monsieur le grand chancelier , dit Charles-Quint , c'est le devoir de votre charge.

— Je ne le scellerai pas , s'écria le chancelier, car ce traité est contraire aux vrais intérêts de mon souverain.

— Hé bien , reprit l'Empereur en souriant, je le scellerai moi-même. La séance de notre Conseil est levée , messieurs.

J'ai décidé que je me rendrais aujourd'hui aux pressantes sollicitations du roi de France. J'irai le voir à l'Alcazar. Qu'on lui en porte la nouvelle.

Au moment où le Conseil allait se séparer, le duc d'Albe s'approcha de l'Empereur , et , lui présentant un papier :

— Plaît-il à Votre Majesté de signer cet ordre?

— L'arrestation de la sœur de François I"? fit Charles-Quint en regardant le duc d'Albe.

— Oui , Sire ; ce soir expire son saufconduit. Madame la duchesse d'Alençon est soupçonnée de vouloir ^^^oriser la fuite du roi, son frère.

L'Empereur prit une plume et signa.

282 LE CONNÉTABLE DE HOURnON.

— Qu'elle demeure donc à notre cour, dit-il , nous tâcherons de lui en rendre le séjour agréable. Puis, remettant l'ordre au comte de Lannoy : — Monsieur le vice-roi de Naples , je vous charge de l'exécution de cette mesure.

Un chambellan vint annoncer en ce moment l'arrivée du connétable à Madrid. Il venait de se présenter aux portes du palais et il demandait à voir l'Empereur. Cette nouvelle parut quelque peu déconcerter Charles-Quint. Il sentait, malgré lui, à quels justes reproches il s'était exposé. Monsieur de Buren demanda quelle réponse on devait porter au duc.

— Qu'il attende! répondit Charles après une minute d'hésitation. Et il retint au-

TRAHI SOM POin TRAHISON. 280

près de lui l'évêque d'Osma. Quand ils furent demeurés seuls :

Monsieur l'évêque , lui dit l'Empereur , j'ai besoin de vos services.

— Je suis aux ordres de Votre Majesté.

— Il faut que vous me trouviez aujourd'hui même un gentilhomme de bonne maison , honnête et pieux, qui consente à entreprendre un pèlerinage à Rome, à pied , le bourdon et le rosaire à la main , pour le salut d'une personne qu'une impérieuse nécessité va forcer de manquer à un serment.

— S'agit-il du serment fait à monsieur de Bourbon par Votre Majesté Impériale? demanda l'évêque en souriant.

— Vous me questionnez, je crois? repartit l'empeFeur d'un ton presque fâché.

— Ne suis-je pas le confesseur de Votre Majesté?

— Nous ne sommes pas ici , monsieur l'évoque , au tribunal de la pénitence.

L'évêque d'Osma prit un visage plus sévère.

— Je connais un gentihomme français, poursuivit-il , laissé parmi les morts à la bataille de Pavie, et qu'un de vos ofticiersa ramené à Madrid, espérant en tirer quelque rançon...

— Et ce gentilhomme.

— Est un modèle de piété.

TRAUISON POUR TRAHISON. 285

— Et VOUS croyez qu'il accomplirait fidèlement et saintement sa mission ?

— J'en répondrais à Votre Majesté.

— J'acquitterai sa rançon, poursuivit Charles-Quint ; vous me le présenterez à l'Alcazar , quand j'irai visiter le roi de France.

Un chambellan parut à l'une des portes de la salle du Conseil. Monsieur de Buren entra dans le même moment par une autre porte. Le chambellan s'avança et dit à l'oreille de Charles :

— Selon les ordres de Votre Majesté Impériale , dona Visconti et sa fille vous attendent, Sire, dans votre cabinet.

Monsieur de Buren, à son tour , prit la parole ;

— Monsieur le duc de Bourbon fait prévenir Votre Majesté qu'il attend toujours son bon plaisir.

— Qu'il attende! répondit Charles.

— Votre Majesté, hasarda l'évêque d'Osma, prêterait-elle l'oreille aux réclamations de doria Visconti, de cette prétendue héritière de la couronne de Milan?

— Ne dépend-il pas de moi , répondit l'Empereur, de rendre certains de ses droits douteux?

— Sans doute, Sire, l'investiture du duché de Milan , à condition d'épouser la fdle de dona Visconti , serait un motif plausible pour dégager votre parole envers monsieur de Bourbon.

Charles-Quint lança un regard de colère à l'imprudent questionneur; puis, s adoucissant tout à coup :

— Vous êtes de bon conseil, monsieur l'évêque d' Osma , lui dit-il; mais, à l'avenir, si vous m'en croyez, vous oublierez que je fus votre élève, et vous me dispenserez de rappeler à mon ancien maître qu'il ne l'est plus aujourd'hui. Occupez-vous, je vous prie, de me trouver l'homme que je vous ai demandé.

— Sire, répondit l'évêque, tout déconcerté de la réprimande, je vous le présenterai à l'Alcazar, ainsi que vous me l'avez ordonné.

— Quant à vous^ de Buren, poursuivit l'Empereur, vous recevrez ici monsieur de Bourbun, et vous lui ferez compa-

gnie jusqu'au moment où je pourrai le recevoir.

L'Empereur entra dans son cabinet , suivi de son chambellan. Monsieur de Buren fit ouvrira deux batlans la porte de la salle du Conseil , et le duc de Bourbon fut introduit.

— Verrai -je enfin l'Empereur , monsieur? dit le connétable en cherchant à contenir un mouvement de mauvaise humeur.

— Sa majesté , monsieur le duc , répondit monsieur de Buren, vous prie d'attendre ici ses ordres.

— Attendre ! toujours attendre ! répéta le duc en froissant ses gants entre ses doigts, ai-je donc passé les mers pour ve-

nir Die promener dans les anti-chambres de votre maître? Ai-je reconquis le Milanais à Charles-Quint et mis entre ses mains le roi de France, son rival, pour qu'il me traite dans ses faveurs comme François 1" ne m'a pas traité dans sa colère ? Ah ! monsieur de Buren , ce n'est pas là ce que vous m'aviez promis!

— Telle est l'étiquette de notre cour , monsieur le duc.

— Depuis mon débarquement en Espagne, reprit le connétable, quels honneurs a-t-on rendus au vainqueur de Pavie ?

Après la victoire de Marignan, monsieur, le roi de France descendit de cheval et vint m'embrasser en m'appelant son frère;

il n'avait pas même encore essuyé la pous- I. 19

sière et le sang qui couvraient son ar

mure !

— Nous ne sommes plus en France , monsieur le duc, balbutia le Conseiller de Charles-Quint.

— Je m'en aperçois, monsieur! Cette foule de petits hobereaux que j'ai traversée pour arriver jusqu'ici daignait à peine se ranger sur mon passage. Sainte-Barbe! je ne suis pas fait à ces façons d'agir! il faut que je parle à l'Empereur! Je viens le sommer de me tenir sa parole. Je viens lui réclamer la main de sa sœur et mon royaume de Provence et de Dauphiné. Je suis entre dans ce palais en solliciteur , je n'en sortirai qu'en souverain.

— Tous les serviteurs de Sa Majesté^ monsieur le duc, ne sont également que

TUMIISON POUR TRAHISON. 291

poussière et néant devant les ordres absolus de leur gracieux souverain.

— Et serai-je donc réduit , s'écria le duc, à regretter ce que j'ai quitté? Après avoir clos d'un revers de mon épée la bouche qui m'insultait , me faudra-t-il baiser la main qui m'avilit ? Non ! par le Ciel! le vaisseau qui m'a conduit en Espagne est encore à l'ancre, et j'ai laissé mon armée d'Italie la lance au poing dans les plaines du Milanais.

Un chambellan sortit du cabinet de Charles-Quint :

— De la part de l'Empereur, dit-il en s'éloignant après avoir remis un paquet de lettres à monsieur de Buren.

— Encore une fois, monsieur, poursui-

\it le duc de Bourhon, je veux savoir mon sort.

— Sa Majesté, répondit monsieur de Buren , dès qu'il eut jeté les yeux sur les missives impériales, Sa Majesté ne recevra plus personne aujourd'hui.

Le connétable fit un mouvement d'impatience.

— Peut-être, continua le comte, y a-t-il dans ces papiers quelque ordre qui vous concerne.

— Voyons! dit le connétable en parcourant du regard les suscriptions des lettres que monsieur de Buren faisait passer sous ses yeux.

«, Ordonnance impériale qui conière lo

TRAHISON POUR TRAinSON. 203

collier de la Toison-d'Or au neveu du marquis de Pescaire » Et pour moi ?

« Ordonnance impériale qui investit don Charles de Lannoy vice-roi de Naples,

de la principauté de Sulmone » Et

pour moi! répéta le connétable avec colère.

— Une lettre de Sa Majesté.

— Donnez.

Le duc froissa la lettre dans ses mains après l'avoir lue.

— Rien! rien! que l'ordre d'aller le trouver à rAlcazaroùil s'entendra, dit-il, avec moi sur la réalisation de ses promesses. Il veut me tromper! je le connais! Voyez , monsieur, la suscription de sa lettre. Il m'écrivait autrefois : « A mon bien-aimé cousin

et beau-frère. » Aujourd'hui : « A Monsieur le duc de Bourbon! »

— Que ferez-vous, monsieur le duc ?

— J'irai apprendre de la bouche de Charles-Quint , dans la prison de François 1", que celui-là est bien fou qui se fie à la parole des rois.

^rttljtson pour ^ral)tson.

Deux femmes couvertes de leurs mantilles viennent de franchir le seuil de l'Alcazar de Madrid. Elles parcourent silencieusement les noires galeries de ce palais mauresque donné pour prison à François I" par Charles-Quint. Le capitaine Alarson ,

mestre-de-camp de l'infanterie espagnole, chargé de la garde du roi captif, est venu lui-même leur ouvrir les portes de ce chateau-fort, où nul ne pénètre sans un ordre exprès de l'Empereur. Ces deux femmes, dont la litière armoriée et le riche costume de deuil annoncent le rang et l'importance, sont introduites dans une haute salle où pendent pêle-mêle, attachés aux piliers de pierre sculptés, les drapeaux castillans [et les trophées sarrazins.

Quand les deux femmes se trouvèrent seules, elles s'assirent, et l'une d'elles dit à l'autre :

— Il va bientôt venir, ma fdle. Songez que vous avez juré sur l'hostie consacrée d'obéir aux ordres de l'Empereur; songez que vous n'êtes plus Suzanne de Langen-

feld, mais Catherine Yisconti, héritière de la couronne de Milan.

— Ah ! Madame, je tremble, murmura la plus jeune des deux femmes.

— Songez, poursuivit sa compagne, que la mort de monsieur de Saint-Romain vous a rendue libre, et que le duché de vos pères n'est accordé à monsieur de Bourbon qu'à la condition qu'il le tiendra de vous.

— Si le Ciel le voulait ainsi , madame, tous mes maux seraient oubliés !

La vieille dame se leva brusquement du fauteuil où elle était assise.

— Le verrais-je donc refuser mon alliance ! s'écria-t-elle, cet aventurier qui n'a d'asile que sa tente, de patrie que son camp, de famille que les bandes de brigands qu'il

appelle ses soldais ! Ah! c'est lui faire bien de l'honneur, je crois, que de couvrir du manteau de mon nom le mépris que sa trahison inspire !

— Madame! madame, point d'imprécations ! le Ciel vous a trop exaucée !

— Se peut-il que vous l'aimiez encore, continua la plus âgée des deux femmes ; un homme à qui vous devez tous vos maux ! un homme dont le cœur n'a jamais battu qu'au bruit des épées et des tambours ; un homme, madame, qui ne vous a jamais aimée!

La jeune femme se cacha la visage dans un pli de sa mantille.

— Oh ! tie dites pas cela ou vous n'êtes pas ma mère. Dût-il me repousser encore,

je l'aime, madame ! dùt-il me tuer de sa main, je l'aime ! Mais il se souviendra de ce que j'ai souffert pour l'amour de lui. Si, au milieu de ses préoccupations d'avenir , quand sa gloire et sa personne étaient en jeu sur un champ de bataille, il a mal accueilli les plaintes d'une femme trop prompte à s'alarmer, faut -il en accuser son cœur ? Non, madame, c'est moi, moi seule qui aurais dû dévorer mes larmes au lieu de les étaler à ses yeux. Mais aujourd'hui qu'il recueille le prix de ses travaux; aujourd'hui que l'Empereur va le récompenser de son courage , son front sera souriant et son regard s'arrêtera plus doucement sur moi, n'en doutez pas!

— Enfant ! interrompit Césara Yisconti en jetant sur sa fille un regard de tendre

pitié, ne sais-tu pas que l'amed'un ambitieux est une grève aride que nul soleil ne peut féconder?

— Par pitié, madame, ne me détrompez pas.

— Et s'il refuse d'obéir à l'Empereur?

— Ah ! ma mère! répondit Suzanne en se jetant dans les bras de sa compagne, ma mère î je serai bien malheureuse !

La vieille dame hocha tristement la tête, puis baisant au front la pauvre Suzanne :

— Rassurez-vous, lui dit-elle; il ignore ce qui l'attend ici, car il ne nous sait pas à Madrid. 11 ne sait pas que ma vengeance est un lion qui sommeille ; Dieu le garde de la réveiller ! ^Songez, ma fdle, au serment que vous avez fait en recevant la

sainte hostie des mains du prêtre. Quelque séduction qu'il emploie, quelque menace , quelque prière qu'il vous fasse , soyez ferme.

— Écoutez ! fit Suzanne en courant vers la porte qu'elle entr'ou\rit et qu'elle referma presque aussitôt; quelqu'un s'approche : c'est lui. Ah! je sens tout mon courage défaillir. Je voudrais à présent que ce projet ne se réalisât pas ; je voudrais que l'Empereur renonçât

—Silence ! interrompit Césara Visconti, qui posa sa main sur la bouche de Suzanne, monsieur de Bourbon ne doit connaître ta présence à Madrid qu'au moment où l'Empereur nous appellera devant lui.

Les pas que l'on entendait dans la gale-

rie étaient en effet ceux du duc de Bourbon qui venait chercher à l'Alcazar l'entrevue que lui avait assignée l'Empereur. H en ignorait le motif, mais quelque défiance qu'il pût nourrir dans son esprit contre la bonne foi de Charles-Quint, il n'allait pas pourtant jusqu'à supposer que l'Empereur pût se jouer de lui à ce point de mettre en oubli d'un seul coup toutes les promesses qu'il lui avait si solennellement faites. Il lui semblait impossible, non pas seulement qu'on oubliât ses services passés , mais qu'on se privât volontairement des bons offices qu'il était capable de rendre pour l'avenir, et que l'on s'exposât à une vengeance aussi terrible que celle dont le champ de bataille de Pavie avait été le théâtre. 11 estimait Charles-Quint trop bon appréciateur des choses et des hommes ,

pour n'avoir pas compris que le comte de Lannoy, auquel il affectait de prodiguer ses plus éclatantes faveurs, n'était pas le vainqueur de François I", quoique pourtant, par une insigne supercherie, le vice-roi de Naples eût amené le royal prisonnier de Gênes à Madrid, sans môme prévenir ses collègues du départ de ses galères. La lettre adressée à l'Empereur par le marquis de Pescaire aurait suffi en tous cas pour dissiper cette erreur, si elle eût été possible.

Comme le connétable se promenait à grands pas dans les immenses corridors de l'Alcazar, attendant avec impatience le moment d'éclaircir ses doutes, un soldat qui l'avait accompagné du palais impérial à la prison du roi accourut vers lui , et lui

présenta un papier qu'un gentilhomme de I. 20

306 Li: COMNÉTABLE DE BOURBON.

la suite de François V venait, disait-il, de laisser tomber par mégarde de son pourpoint, et qu'un autre soldat avait ramassé sans pouvoir le lire.

Le duc prit la lettre que lui présentait le soldat : elle était à l'adresse du roi, et la suscriplion, de la main de madame Marguerite de Valois, duchesse d'Alençon. Le duc l'ouvrit avec précipitation et sa lecture parut le plonger dans un profond étonnemen^

— Diego, dit-il au soldat, nul autre que toi n'a vu ce papier, n'est il pas vrai ?

— Non, monsieur le duc, si ce n'est Lopez, qui l'a ramassé et qui me l'a donné pour vous le remettre, car ni Lopez ni moi nous n'avons étudié pour être clercs : par conséquent nous ne savons pas lire.

— C'est bien, dit le connétable en cbiffonnant le billet qu'il serra dans son gant; c'est bien. Ce papier n'a aucune importance ; toutefois ne dis à personne que tu l'as trouvé. Viens, conduis-moi chez le gouverneur de l'Alcazar, j'ai besoin de lui parler sur l'heure.

Le connétable paraissait très - agité.

Arrivé au logis du capitaine Alarson , qui avait servi sous ses ordres en Milanais, il demanda à voir le roi de France, ce qu'il n'obtint qu'à grand'peine, car le gouverneur était responsable sur sa tête du prisonnier , qui déjà une fois avait tenté d'échapper à sa surveillance.

Ce ne fut pas sans une vive émotion que

le connétable pénétra dans la partie du

château où François T' attendait depuis

dix mois la fin de sa cruelle captivité. Quelques salles basses, obscures et humides, quelques escabeaux vermoulus, des lambeaux de tapisserie , où les hauts faits des armes espagnoles étaient représentés avec autant d'exagération que de mauvais goût, voilà ce qui, pour François T', remplaçait les somptuosités ro^'ales des Tournelles. Le Ciel lui-même n'apparaissait dans cette triste résidence que rayé par les barreaux de fer dont toutes les fenêtres étaient garnies. Des portes verrouillées au lieu de lambris d'or, des geôliers au lieu de chambellans, la méfiance veillant debout et l'œil ouvert, à la place de la flatterie aveugle prosternée devant la puissance du souverain ! La cour du roi de France, hélas! s'était réduite en proportion de sa fortune. On n'y comptait guère

en ce moment que cinq des favoris que le destin de la guerre avait livrés vivans aux Espagnols au milieu de la déroute de Pavie. Le duc de Bourbon aperçut de loin, dans la salle où se tenait le roi, Chabot de Brion, Monchenu et Montmorency, les trois amis etcommensauxdel'amiraldeBonnivet.Plus heureux ou plus prudens que leur infortuné collègue, ces guerriers en pourpoints de satin avaient été faits prisonniers avec leur maître. D'autres gentilshommes, qui valaient mieux qu'eux peut-être, partageaient encore le sort du roi. On distinguait ans leurs rangs Fleuranges, surnommé le Jeune adventureux, le même qui nous a laissé de curieux Mémoires sur le règne de François P"; Guillaume du Bellay-Langey , autre historien non moins estimable ; La Rochedu-Maine , le capitaine de Lorges , qui

avait commandé l'avant-garde dans la campagne de 1523, et plusieurs capitaines et gentilshommes d'un mérite éprouvé.

Quand le duc de Bourbon entra dans la chambre du roi , un mouvement d'indignation se fit entendre parmi les prisonniers. Le roi se leva du fauteuil où il était assis. Le duc traversa lentement et avec dignité le petit groupe qui semblait vouloir s'opposer à son passage , et il vint baiser respectueusement la main de François I", qui le laissa faire et voulut rester seul avec lui. Le roi reçut le connétable comme un prince de son sang, et comme s'il eût oublié qu'il lui devait tous ses malheurs. Le duc, de son côté, plaignit le malheureux destin du roi, et s'empressa de lui faire espérer que bientôt son temps d'épreuve

TRAHISON POUR TRAHISON. 3il

allait finir. Bien plus, il lui offrit de s'employer auprès de l'Empereur, pour presser le résultat définitif des conférences entamées par le président de Selves et l'archevêque d'Embrun. Cette modération de langage entre deux hommes qui conservaient de si terribles griefs l'un envers l'autre, prouvait qu'ils avaient compris tous deux l'énormité de leurs torts , qu'en ce moment ils eussent voulu pouvoir racheter au prix de leur sang. Mais il était trop tard pour retourner en arrière ; chacun des deux héros devait épuiser jusqu'au bout les chances de la fortune.

Le connétable aborda enfin le véritable motif de sa visite.

— Sire , dit-il , vous n'ignorez pas que l'Empereur, en traitant de votre mise en

312 LE CONNÉTABLE DE DOURIîON.

liberté, n'a pas de plus cher désir que de trouver un prétexte pour vous retenir en sa puissance.

— Je le sais, répondit François P', qui laissa retomber sur sa poitrine sa tête malade et pesante.

— Prenez donc garde , Sire , poursuivit le duc, de lui fournir vous-même ce prétexte en confiant à de jeunes écervelés de dangereux projets qui ne doivent être connus que de Dieu et devons.

François I" demeura interdit de cette confidence. Il balbutia quelques mots pour chercher à donner le change au connétable ; mais celui-ci lui glissant la lettre qu'il avait reçue du soldat Diego :

— Si ce billet, dit-il, fut tombé dans les

TRAHISON POUR TRAHISON. 3i3

mains d'un de vos ennemis, madame la duchesse d'Alençon serait à cette heure emprisonnée avec vous dans l'Alcazar , au lieu de poursuivre sa route vers la France, où elle va remplir l'honorable et sainte mission que vous lui avez confiée.

— Monsieur le duc, répliqua le roi en serrant la main du connétable, vous sauvez la liberté de ma sœur et la mienne, et vous me prouvez que vous n'avez pas oublié la France. Recevez les remerciemens de votre cousin. Foi de gentilhomme! le cœur me saigne de penser que nous avons perdu pour toujours l'espoir de vous revoir à notre cour. Si je savais une façon de vous satisfaire

— Ne parlons pas de ces choses, Sire, interrompit le duc, ce qui est fait est fait.

Sl'l LE CONNÉTABLE DE DOURBON.

Eussé-je mis le pied en enfer , je ne le retirerais pas. Vous me connaissez.

Il se fit un silence de quelques minutes. François I" et le connétable parurent tous deux plongés dans une amère rêverie. Le roi reprit le premier la parole.

— Aussi bien que moi , monsieur, dit-il au duc de Bourbon , vous connaissez la duplicité de l'Empereur. Fasse le Ciel que vous n'ayez pas à vous en plaindre ! Je dois vous prévenir que je ne saurais accorder les clauses stipulées en votre faveur par le projet de traité qui m'a été soumis.

— Pourtant , Sire , répliqua sèchement le duc, je ne me sens pas disposé à m'en départir.

— C'est l'Empereur qui jugera de mes raisons, mon cousin.

— J'ai sa promesse, Sire.

— Vous tenez peu de chose, monsieur, repartit François I" , et , sans aller plus loin, je vous apprendrai, si vous l'ignorez, que Charles-Quint m'accorde aujourd'hui le main de la reine de Portugal , sa sœur , qu'il vous avait offerte, dit-on.

— On ne m'avait donc pas trompé !

s'écria le connétable! Ce rendez-vous où l'Empereur me convie n'a d'autre but que de m'annoncer son manque de foi : c'est maintenant une autre union qu'il me destine. Il dispose de moi sans me consulter, selon les exigences ou les besoins de sa politique. Je ne suis plus son allié ,

mais son vassal. Sainte-Barbe ! il n'aura pas si bon marché de moi qu'il le pense, et plutôt que de plier lâchement les genoux devant son caprice

— Mon cousin, interrompit François I", serez-vous donc toujours le même ? Votre cœur est grand et généreux , mais , foi de gentilhomme! votre tête vous a toujours perdu! Jevous conjure à mains jointes de réfléchir à deux fois avant d'aller vous rompre le cou dans une pareille aventure ; songez, quoi que vous fassiez , que l'Empereur tient votre sort dans sa main.

— Il n'importe. Sire, je n'ai jamais mis en balance mon honneur avec mon intérêt. Je vais trouver l'Empereur ; il saura ma pensée tout entière : advienne ensuite que pourra !

Le duc de Bourbon quitta la prison du roi , et se dirigea en grande hâte vers la salie où le capitaine Alarson le conduisit lui-même en attendant la venue de Charles- Quint. Il entrait dans cette salle, lorsque deux femmes sortirent d'une salle voisine, et s'informèrent auprès du gouverneur de l'Alcazar si l'Empereur n'était pas encore arrivé au château. Le connétable tressaillit à la voix de ces femmes, qu'il reconnut aussitôt. Il poussa brusquement la porte qui le séparait d'elles, et il se trouva face à face avec madame de Saint-Romain et sa mère.

— Vous ici, Suzanne! s'écria-t-il.

— Nous nous rendons ainsi que vous aux ordres de l'Empereur, répondit Césara Yisconti. Ce n'est plus Suzanne de Lan-

genfeld que vous avez devant les yeux , mais bien Catherine Visconti, héritière de la couronne de Milan par la cession que moi, sa mère, je lui fais de mes droits, qui sont reconnus par Charles-Quint.

— J'ai tout compris à cette heure, dit le connétable en fermant la porte de la salle, où il venait d'entrer avec Suzanne et Césara Yisconti. Suzanne de Langenfeld ou Catherine Visconti, comme il vous plaira de vous nommer, vous voilà donc liguée contre moi avec mes ennemis !

— Contre lui ! murmura Suzanne en joignant les mains.

— Je sais que l'Empereur prétend se servir de vous pour me forcer à renoncer à la main de sa sœur.

— A la main de sa sœur ! je l'ignorais , monsieur le duc. Vous allez donc vous marier ?

— N'espérez pas, reprit le connétable, que j'accepte de vous l'investiture du duché de Milan, en dépit des prières de Charles- Quint. Sa politique m'aurait bientôt enlevé cette couronne, comme il val'ôter àSforce, qui avait sa parole aussi.

— Ma mère , vous me l'aviez bien dit ! interrompit madame de Saint-Romain.

— Les prières de l'Empereur, monsieur le duc, reprit Césara Yisconti, sont des ordres pour ses sujets.

Monsieur de Bourbon fit un geste d'impatience et répliqua fièrement :

—Je ne suis point sujet de l'Empereur , moi!

— La France vous a renié pour son fils, poursuivit Césara , interrogez plutôt ces voûtes encore retentissantes des cris de douleur de François P' , elles vous diront , monsieur, que les traîtres sont maudits et détestés en tous lieux ; que pour eux il n'est pas de patrie , et que le Ciel délie les hommes des sermons qu'on leur a faits!

— Madame! s'écria le duc hors de lui.

Suzanne se jeta entre sa mère et lui.

— Monsieur! monsieur ! quel ordre êtesvous venu me donner ?

— 11 faut, madame, que de vous-même vous disiez à l'Empereur que vous ne consentez plus à m'épouser ?

— Que je dise cela, moi? non, monsieur , je ne pourrai jamais prononcer ce mot.

— Ma fille ! si tu étais assez lâche pour y consentir..,.

— Décidez-vous !

— Non ! non ! répéta Césara.

— Hé bien! à moi, Diego! Lopez! Vous ne parlerez pas à l'Empereur , madame , car je vous enlèverai de ce château par la force !

Le connétable fit un pas vers Suzanne.

La porte du fond s'ouvrit. L'Empereur parut.

— Dieu soit loué , monsieur de Bourbon,

dit Charles-Quint en entrant, puisque vous I. % I

avez été vous-même au devant de l'entrevue que je vous préparais.

—-Sire!... balbutia le duc.

— Foi d'homme d'honneur I je suis heureux que mon plus cher désir se trouve d'accord avec vos propres sentimens.

— O mon Dieu ! murmura madame de Saint-Romain.

L'Empereur continua :

— Après le traité de Madrid que nous allons signer ici avec mon frère François V^, à qui je donne ma bien - aimée sœur , dona Léonora, pour épouse , monsieur le grand chancelier d'Espagne me présentera votre contrat de mariage , monsieur le duc, ainsi que l'acte d'investiture

TRAHISON POLU TRAHISOiN. 323

(lu duché de Milan. Ne me remerciez pas , votre fidélité méritait ce prix. Si des raisons d'État se sont opposées à l'alliance que je vous destinais , au moins me rendez - vous la justice de convenir que j'ai cherché à réparer la faute du sort d'une manière digne de vous et de moi.

Le duc de Bourbon s'efforça de contenir dans de justes bornes la profonde indignation qui l'animait.

— Sire , répondit-il , quand j'ai quitté ma patrie , abandonnant mes biens et mes amis les plus chers , je vous ai donné ma parole et j'ai reçu la vôtre. Les murs de cette prison sont là pour attester que j'ai rempli fidèlement ma promesse. Je prie Votre Majesté de me dire si je n'avais pas droit d'attendre la réciprocité. S'il en est

autrement, le respect me commande le silence.

L'Empereur jeta sur le connétable un regard sévère.

— Votre silence, monsieur le duc, parle bien haut , et votre respect a l'allure assez fière.

Bourbon répliqua sans se déconcerter :

— Si j'ai mérité la disgrâce de Votre Majesté , vous daignerez du moins me faire savoir en quoi j'ai failli.

— Ah ! madame ! il va se perdre , hasarda Suzanne tout épouvantée du cours que prenait la conversation.

— Si vous appelez une disgrâce, continua Charles-Quint, le don (|ue je vous fais

ÏUAHISON POUR TRAHISON'. 325

du duché de Milan pour lequel la France et l'Espagne luttent depuis un siècle et demi, vous êtes bien difficile à contenter , monsieur; moi^ l'Empereur, je prie Dieu qu'il ne m'en réserve jamais d'autre.

— Au moins. Sire, vous m'apprendrez pourquoi je dois renoncer à la main de votre sœur ?

— Monsieur '.monsieur! murmura l'Empereur en battant du pied le parquet, vous me chaussez les éperons de bien près !

— Que Votre Majesté me pardonne :

mais cette alliance....

— Était faite pour flatter votre orgueil , j'en conviens, mais le bien de mon royaume exige que je ilispose autrement de ma sœur.

326 m: CONNÉTAnLE DE BOURBON.

— Pour la donner à François I" !

— Le roi de France , monsieur , n'est-il pas aussi bon gentilhomme que \ous et moi?

— Cela se peut , Sire, mais j'avais de plus que lui mes services et votre parole. Daignez m'excuser, je ne suis pas habitué, de quelque part qu'elle vienne, à garder long-temps l'offense que j'ai sur le cœur.

Charles-Quint fronça le sourcil.

— Et moi , monsieur , je ne suis pas habitué à voir mes faveurs dédaignées! Vous épouserez la fille de dona Yisconti et vous serez duc de Milan , ou, j'en jure par ma couronne impériale....

— Ah ! Sire! Sire! interrompit Suzanne en se jetant aux genoux de l'Empereur , je

ne demande plus rien ! je ne veux plus 1 ien I

— Et moi , je veux , madame ! l'Empereur n'a jamais impunément prononcé ce mot.

— Sire ! donnez à monsieur le duc le temps de réfléchir à sa réponse.

— Je l'ai faite.

— Vous plierez, monsieur, répéta Charles- Quint, ou, foi d'homme d'honneur....

Un chambellan impérial vint heureusement suspendre cette dangereuse altercation en annonçant à l'Empereur que le roi de France était prêt à paraître devant lui et à discuter les clauses proposées dans le traité de Madrid. Cette grave affaire, à laquelle se rattachaient tous les plans de

Charles -Quint, opéra une diversion dans le cours de son humeur. 11 ordonna que les premiers ofTiciers de sa maison allassent chercher le roi son frère , et que l'on déployât vis-à-vis du captif toutes les plus respectueuses formes de l'étiquette espagnole. Au même instant l'éjêque d'Osma s'avança vers son maître et lui demanda la permission de lui présenter le jeune gentilhomme français dont il lui avait parlé.

— Vous avez mes instructions, monsieur révêque, dit Charles-Quint, c'est à vous de lui indiquer le chemin qu'il doit tenir.

— Sire, répliqua le confesseur, vous ne refuserez pas à ce pieux jeune homme la faveur d'être ^admis à baiser les mains de Votre Majesté ?

Sur un signe de l'Empereur, on introduisit un jeune homme dont l'aspect arracha un cri de surprise et d'effroi aux témoins de celle apparition inattendue.

Suzanne s'évanouit dans les bras de sa mère.

— Que veut dire ceci ? s'écria Charles- Quint.

— Avant de quitter ce pays pour n'y plus revenir, dit le nouveau venu en s'addressantà l'Empereur, permettez. Sire, que je me fasse connaître à vous. On m'appelle Ponthus de Saint-Romain. Je fus marié à Suzanne deLangenfeld, reconnue aujourd'hui par sa mère pour l'héritière de la couronne et du nom des Yisconti de Milan.

L'homme ne peut délier ce que le Ciel a

lié ! l'Empereur est puissant, mais Dieu est plus puissant.

— Je n'ai rien à répondre, dit l'Empereur. Ainsi donc vous venez m'annoncer que vous n'acceptez pas ?

— Au contraire. Sire, je pars à Tinstant même, et je viens vous remercier du don que vous m'avez fait de ma liberté.

— Faites-en un saint usage , monsieur , reprit l'Empereur , et que votre piété et votre résignation ne se démentent en aucune circonstance de votre vie.

— J'en ai besoin, Sire, répondit le jeune homme, à qui Charles-Quint abandonna ses mains à baiser.

Saint-Romain s'approcha de sa femme, qui venait de reprendre ses sens et qui

TIÎAHISON POUR TRAHISON. 331

l'écouta parler, les mains jointes et tendues vers lui, comme si elle eût voulu prier.

— Vous ne me reverrez plus, madame, lui dit-il, ne craignez rien de moi. Un monastère va renfermer celui qui fut votre époux. Je serai toujours mort pour vous. Oubliez jusqu'à mon souvenir. Mon anneau ? voici le vôtre !

Suzanne était suffoquée par ses larmes.

Elle détacha en tremblant l'anneau qu'elle portait au doigt, et le laissa tomber dans la main de son mari. Saint-Romain brisa les deux anneaux.

— Toute haine et tout amour, ajoutat-il d'une voix calme et pure, sont ainsi brisés dans mon cœur.

Puis il sortit avec l'évêque d'Osma sans

même jeter un coup d'ceil du côté de sa femme tombée presque mourante sur le parquet.

Le connétable, abattu et consterné, eut à peine la force de balbutier ces mots.

— Il me semble que c'est mon bon ange qui s'en va !

Il se fit un moment de profond silence. Le duc d'Albe entra et se dirigea vers Charles-Quint.

— Sire, lui dit-il, on a vainement cherché par toute la ville madame la duchesse d'Alençon.

— M'aurait-elle échappé ? murmura Charles-Quint.

— Tout espoir n'est pas perdu, répondit

le duc d'Albe. Depuis ce matin, les portes , de Madrid sont closes, et personne n'a pu sortir sans être vu.

— C'est bien , dit l'Empereur. Donnez des ordres pour que le roi de France soit amené dans cette salle, et conduisez ici madame la duchesse d'Alençon aussitôt qu'elle sera reprise.

Le duc d'Albe s'éloigna. Charles-Quint fit quelques pas vers le connétable.

— Monsieur le duc, le roi va venir pour signer le traité de Madrid. Malgré ce qui s'est passé entre nous, il ne tiendra pas à moi, je vous jure, que la Provence et le Dauphiné ne vous appartiennent. Ne vous éloignez pas. Foi d'homme d'honneur ! je vous ferai mander quand nous en serons à l'article qui vous concerné.

Le duc (le Bourbon se relira dans une salle voisine. Madame de Saint-Romain et sa mère sortirent par une autre porte.

— Ah ! je n'ai pas fini de souffrir, murmura Suzanne en s'appuyant sur le bras de sa mère.

— Et moi, dit Césara Visconti , je n'ai pas fini de maudire !

L'absence de la duchesse d'Alençon semblait vivement préoccuper Charles-Quint.

La sœur de François 1'% la belle Marguerite de Yalois, veuve de ce duc d'Alençon qui avait fui si lâchement à la bataille de Pavie, et que la honte avait tué dans sa retraite, était accourue en Espagne aussitôt qu'elle avait su que son frère venait d'être enfermé par l'Empereur dans l'Alcazar de Ma-

drid. Là cette sœur bien-aimée avait prodigué au roi malade tous les soins et toutes les consolations qu'il était en droit d'attendre de l'amitié qui les unissait. Sa touchante sollicitude, son courage, son esprit, n'avaient pas peu contribué à rétablir François I' de la cruelle maladie qu'il avait contractée dans sa prison. L'Empereur, qui la redoutait, instruit qu'elle devait quitter nuitamment la capitale de l'Espagne, avait donné l'ordre de la retenir par force, malgré le sauf-conduit qui lui garantissait une sécurité pleine et entière.

Le comte de Burenvint annoncer à l'Empereur que le roi de France arrivait sur ses pas. L'inquiétude causée à Charles par la fuite présumée de la duchesse était telle, qu'il fallut lui répéter à deux reprises que

le roi et sa suite étaient là auprès de lui qui attendaient son bon plaisir. Avant d'aller au devant de son prisonnier, l'Empereur demanda encore au duc d'Albe qui entrait si l'on n'avait pas de nouvelles de la duchesse. 11 s'avança enfin vers son prisonnier.

— Dieu vous garde et vous conserve, Sire ! lui dit-il, avec cet air de fausse bienveillance dont il couvrait toutes ses perfidies.

— Votre Majesté, répondit le roi , vient donc enfin voir mourir son prisonnier ?

— Ne dites pas que vous êtes mon prisonnier, repartit Charles-Quint, mais mon bon frère et mon ami. Dieu m'en est témoin, je n'ai d'autre dessein que de vous rendre libre, et de vous donner toute la satisfaction que vous pouvez désirer.

— Quant à moi, reprit le roi, croyez que ma reconnaissance ne sera jamais en reste avec votre générosité.

— En foi de notre sincérité mutuelle, poursuivit l'Empereur, qui pressa François I" dans ses bras , embrassons - nous , mon frère, et que tout sujet de discorde demeure éteint entre nous.Avez-vous dc<xic cru que je vous laisserais mourir dans cette prison ?

— Non, Sire, car j'ai une rançon à vous payer.

— Ne vous souvenez-vous pas, continua l'Empereur sans paraître remarquer l'aigreur de la réponse, qu'après la fatale bataille qui vous fit tomber en mon pouvoir, je défendis dans mes États les feux de joie,

338 LE CONiNÉTAULE DE BOURBON.

les sons de cloches et les réjouissances publiques ?

— « A Dieu ne plaise, disiez-vous alors, que j'insulte par d'odieuses fêtes au malheur de mes frères. Les fêtes ne conviennent qu'aux succès obtenus contre les ennemis de la religion. » Je m'en souviens , car ce fut ce jour-là même que j'entrai dans lajjrisonde Pizzighettone, d'où je ne fus tire que pour venir ici. Il y a de cela dix mois î

— Oublions-le , mon frère , et formons ensemble une chaîne indissoluble dont votre liberté sera le premier anneau.

— Je le veux bien, pourvu que cette chaîne ne me rappelle pas celle que vous m'avez donnée à Madrid.

— Non, mon frère, vous serez content

de moi. Le roi David qui mit en liberté Saùl, son ennemi, Alexandre envers Porus, Pompée envers le roi Tigrane, d'Arménie, ne se seront pas montrés plus clémens que je veux l'être à votre égard. Je n'ai pas oublié que le roi de France, Louis XII, fut mon tuteur, et que vous et moi, à cause de madame Marie de Bourgogne, mon aïeule, nous sommes cousins au quatrième degré.

— Que ne vous en êtes - vous souvenu plus tôt, reprit le roi? Si depuis cinq mois vous aviez seulement une fois visité votre cousin et frère , vous l'eussiez vu miné par la fièvre , se traînant de douleur sur les dalles de son cachot. Votre ame se fût émue d'un tel spectacle. Au milieu de la consternation de ses amis, le roi de France , pâle et mourant, recevant des mains d'un préirc

une hostie rompue en deux que sa cligne sœur partageait saintement avec lui ! Voilà la clémence de Charles - Quint , empereur auguste, roi des Espagnes et des Indes ! voilà l'hospitalité du roi catholique envers le roi très-chrétien !

— Parlons de l'avenir, mon frère, s'écria Charles , car le passé n'est plus à nous. Je veux que nous ne rivalisions désormais que de bons sentimens et de franche amitié. Je vous abandonne la ligne d'Italie , le pape , les Florentins , Lucques, Sienne , le duc de Ferrare et les Vénitiens.

Un léger sourire vint effleurer la bouche du roi de France.

— Vous ferez d'autant mieux , Sire , ré-

pondit-il, que le pape et Florence se sont séparés de vous , que Lucques et Sienne vous ont refusé de continuer leurs contributions de guerre, et que Ferrare et Venise ont traité avec madame la régente de France, ma mère bien-aimée.

L'Empereur l'interrompit :

— Ne vous fiez pas au moins aux promesses de ces fourbes.

— Ne craignez rien pour moi , le malheur m'a rendu sage.

— Pour obtenir votre alliance, poursuivit l'Empereur , je romprai avec le roi d'Angleterre, votre ennemi.

— Henri YIII, Sire, est maintenant votre ennemi plus que le mien. Demain, si je

342 lf: connétable de bourdon.

le veux , il prendra les armes en ma faveur.

— Mon frère, jugez chacun de nous , non par ses paroles , mais par ses actes. Vous en êtes témoin , je n'ai rien tant à cœur que de vous renvoyer dans votre beau royaume de France. Oh! Paris sera bien glorieux ce jour-là. Votre mère, vos enfans à vos côtés , votre noblesse et votre peuple criant: Noël! autour de vous! L'oriflamme déployée, les fenêtres pavoisées, les tambours battans , et ce mot , ce mot sonnant plus haut que toutes les gloires du monde , la liberté !

— Ah ! bien heureux jour que celui où je serai libre! s'écria François avec enthousiasme.

L'Empereur approcha du roi une plume et un rouleau de papiers écrits.

— El pour cela, lui dit-il, pour cela, mon bon frère , rien qu'une signature à donner.

Le roi reprit avec le plus profond abattemenf :

— Hélas! hélas ! je ne verrai pas ce jourlà !

— Foi d'homme d'honneur! vous le verrez, repartit Charles-Quint, vous le verrez, si vous voulez être juste.

— Alors retranchez de ce traité la clause odieuse qui m'oblige à ériger en royaume, pour en gratifier un traître, les deux plus belles provinces de mes États.

— Monsieur de Bourbon a ma parole, mon frère.

— Il n'aura pas la mienne. Tout ce que

je puis faire, c'est de lui rendre ses biens, et de l'admettre à discuter devant notre parlement les droits qu'il prétend avoir sur la Provence.

— Cependant cette couronne nouvelle. . .

— Jamais ! plutôt mourir ici !

En prononçant ces mots la voix de François V était pleine d'une expression à la fois douloureuse et résignée. Charles comprit qu'il ne devait pas insister davantage.

— Eh bien ! rayons cet article, dit-il, en prenant la plume à son tour , j'y consens, puisque vous le voulez. Vous accepterez du moins les autres conditions. Vous me céderez à moi la Bourgogne. Qu'est-ce qu'une pauvre province auprès de la liberlé que je vous rends ?

Le roi se leva de sa chaise et fit un mouvement de colère :

— Que je reconstruise cette maison de Bourgogne qui coûta tant de sang à la France ! que j'introduise dans le centre de mon royaume un ennemi toujours prêt à mettre le trouble chez moi ! Non î n'y comptez pas !

— Cette fois, Sire, repartit sèchement l'Empereur, ma demande ne souffre pas de refus.

— Je le sais, car il s'agit de votre intérêt.

— Songez que vous ne sortirez pas d'ici.

— J'y suis décidé.

— Songez que vos amis, votre sœur elle-même

— Elle est maintenant hors de votre pouvoir, s'écria François 1", triomphant à son tour.

— Serait-il vrai ?

Le comte de Lannoy entra précipitament :

— Sire, depuis deux'jours la duchesse d'Alençon est sortie de Madrid; je viens d'en acquérir la certitude.

Charles-Quint frappa du pied avec colère :

— Eh bien ! dit-il, la France ne reverra donc pas son roi !

— Vous vous trompez , Sire , répondit François I", ma sœur emporte avec elle un acte, le dernier que j'aurai signé, par le-

quel je me démets de ma couronne en faveur du dauphin mon fils.

— Je suis joué ! murmura l'Empereur.

■— Préparez donc vos cachots, poursuivit le royal prisonnier , François de Valois peut mourir à Madrid, car le roi de France est à Paris !

Cet acte d'héroïsme, le plus beau et le plus grand qui ait signalé la vie de François P% arracha un cri d'admiration aux groupes de gentilshommes français et espagnols qui remplissaient la salle de l'Alcazar où avait lieu cette entrevue des deux, souverains. Charles-Quint réprima d'un regard l'indiscret enthousiasme de ses courtisans. Comme il cherchait les moyens de sortir avec honneur de sa difficile position,

le connétable s'approcha respectueusement de lui :

— Sire, je viens réclamer la parole de Votre Majesté Impériale pour ce qui concerne les États de Provence et de Dauphiné.

— Monsieur le duc, interrompit François P', vous n'aurez rien de moi ! j'aime mieux mourir prisonnier de l'Empereur.

— Sire, je l'avais deviné ! répondit le connétable.

La confusion de l'empereur était au comble.

— J'ai fait ce que j'ai pu, monsieur, dit-il au duc de Bourbon.

— Je remercie Votre Majesté, repartit

TRAUISON POUR TRAHISON. 349

celui-ci, j'ai entendu ce qu'elle a dit en ma faveur.

— C'est ainsi , monsieur le duc , s'écria le roi, que la trahison s'expie par la trahison.

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