TROISIÈME PARTIE
£'l)mn îTf la tJfngranw.
— Quelle heure est-il, Diego?
— Écoute , Lopez ! voici deux lieures de la nuit qui sonnent au couvent des Chartreux de Pavie.
— Que Saint-Jacques de Compostelle
nous assiste! murmura , en se retournant I. J2
sur la botte de paille qui lui servait de lit , le })remier des deux interlocuteurs : c'est l'heure où va se montrer le fantôme que Nunez et toi vous avez vu la nuit dernière !
— Chut! là-bas ne distingues-tu rien, sous les noirs arceatix de cette église où nous sommes campés ? reprit le second des deux soldats.
— C'est un rayon de la lune.
— Que ces damnés luthériens sont heureux, mon bon Lopez , de dormir dans un pareil instant. Sije revois jamais l'Espagne, je ferai pénitence pour avoir couché si près d'eux.
— Que Satan confonde le nouveau génér aide l'Empereur, qui nous fait bivouaquer
l'heure de la vengeance. 179 ainsi dans une église consacrée , côte à côte avec ces mécréans de lansquenets !
— Ce Bourbon ne croit à rien ! pas même aux saints et aux fantômes î
— Ah çà! toi qui l'as vu, le fantôme , quelle figure avait-il ?
— Ma foi ! je ne sais pas , quoique pourtant je Taie vu comme jeté vois , Diego.
— C'est l'ame en peine de quelque défunt duc ou roi , sortie de ces tombeaux de marbre qui entourent l'église.
— Pour cela non , Diego , le fantôme est positivement une femme , et une vieille femme encore , ce qui rend le présage plus effrayant; et puis c'est aujourd'hui vendredi !
— Oui, jour de Saint-Mathias , 24' de février 1525.
— Je crois que la journée de demain sera rude.
— Je te le demande : Bourbon aux prises avec François F^.
—Veux-tu boire un coup de ce vin lombard ? Tiens ! prends ma gourde !
— Merci , je n'ai pas soif.
— J'éprouve un frisson du diable par tous les membres. Tu me croiras si tu veux , j'aimerais mieux cent fois être au plus fort de la bataille que de me savoir en un lieu hanté par les esprits. Jouons au passe-dix pour tuer le temps. As-tu ton cornet? voilà mes dés.
l'heure de l\ vengeance. 481 Cette scène nocturne se passait dans l'église de la Chartreuse de Pavie, où deux flambeaux de résine , à demi consumés , éclairaient un bivouac de lansquenets et de soldats espagnols , formé par ordre de Charles de Bourbon , lieutenant - général des armées de l'Empereur Charles-Quint en Milanais. Des faisceaux de pertuisanes couronnés de drapeaux et de guidons où se déployait l'aigle noir à deux têtes, réfléchissaient sur l'acier de leurs pointes les flammes rougeâtres de ces torches fumantes. Au sein d'un épais tourbillon de vapeur, dont la spirale montait vers les hauts arceaux de l'église, les tombeaux des Visconti, anciens ducs de Pavie et de Milan, apparaissaient sous des formes bizarres et changeantes.
Tous ces soldats, ramassés de côtés et
■ÏH'2 LK CONNKTARf.E DK P.?>UnBON.
(l'aulres à prix (Vargcnt , suivaient la forlune du connétable, devenu général espagnol j mais ils n'étaient pas placés cependant sous son commandement immédiat.
Le marquis de Pescaire était général de l'infanterie d'Espagne, et le comte de Lannoy^ vice-roi de Naples pour l'Empereur, conduisait les lances italiennes. Les lansquenets seuls appartenaient à monsieur de Bourbon ; il les avait levés lui-même en Allemagne au moyen de quelques sommes d'argent qu'il avait empruntées du duc de Savoie, après son évasion du château de Moulins. Ces soldats, dominés par le caractère et par le génie du transfuge illustre , marchaient tête baissée sur les pas de leur chef aventureux , sans lui demander autre chose que des victoires et du pillage. Us ne connaissaient l'Empereur que
l'heure de la vengeance. 483 de nom : leur véritable roi c'était leur général. Ce conflit de pouvoirs qui donnait au marquis de Pescaire et au vice-roi de Naples une autorité au moins égale à celle de Bourbon , aurait dû, ce semble, nuire aux opérations de l'armée de Charles-Quint, en y introduisant la division. Mais quoique le connétable eût à souffrir des jalousies de ses collègues , il savait tout sacrifier au soin d'assurer sa vengeance. Il était d'ailleurs plus maître des soldats de ses collègues que ses collègues eux-mêmes : et c'est encore un fait inexplicable aujourd'hui que la conquête de l'Italie par une arguée composée de luthériens allemands et de catholiques espagnols. Le génie de Bourbon opéra pourtant ce prodige.
Les deux soldats dont nous avons en-
i84 LE CONNÉTABLE DE BOURBON.
tendu les discours au milieu du bivouac établi dans l'église de la Chartreuse, jouèrent quelques instans aux dés, et, enflammés par la passion du gain , ils eurent bientôt oublié le premier motif de leurs terreurs. Mais tout à coup l'un d'eux se jeta le front contre terre, et, saisissant son chapelet, il dit à l'autre :
— Ne souffle mot, ou nous sommes morts!
Une femme, suivie d'un homme enveloppé d'un manteau , traversait en ce moment l'une des hautes galeries de l'église. Elle s'arrêta quelques secondes et se pencha sur les baiustres de pierres sculptées , étendant sa main vers les soldats qui dormaient , ct^ au même instant, les tuyaux de l'orgue, enflés par le vent , jetèrent un
l'heure de la vengeance. 485 son lugubre. Diego entonna une litanie latine qui fit évanouir l'apparition. Lopez se leva et s'écria de toute sa force :
— Par Notre-Dame-des-Sept-Douleurs !
je ne resterai pas au milieu de ces païens...
Les soldats espagnols , réveillés en sursaut par les cris de leurs camarades , voulurent rendre les lansquenets responsables de la peur que le fantôme leur avait faite.
On se jeta de part et d'autre sur les faisceaux d'armes. Le capitaine de Langenfeld , accouru pour mettre le holà , reçut de Diego un coup de bois de lance qui faillit lui rompre la tête. Au milieu du tumulte on entendit battre les tambours et
d80 LE CONNÉTABLE DE BOURBON.
sonner les trompettes. Le marquis de Pescaire et le comte de Lannoy^ vice-roi de Naples , se présentèrent, suivis de quelques gens d'armes, et ne réussirent qu'à augmenter la confusion.
— A bas le général ! s'écrièrent à la fois les lansquenets et les espagnols , dès qu'ils les aperçurent.
-r Est-ce ainsi que vous servez l'Empereur? demanda le comte de Lannoy.
— Nous le servons comme il nous paie, monsieur le vice-roi de Naples , répondit un des révoltés.
— Depuis six mois que nous sommes en campagne , poursuivit un autre , nous n'avons pas touché un réal entre nous tous.
l'heure de lv vengeance. 487
— Pour cela les espagnols ont raison , reprirent les lansquenets ; qu'on nous paie notre solde! — Oui! notre solde! hurla la multitude, nous ne voulons plus obéir .
Congé ou argent! congé ou argent!
— Nous sommes perdus, monsieur le marquis , dit le comte de Lannoy à son collègue, voyant que les harangueurs de cette troupe indisciplinée lui persuadaient déjà de se débander, et que plusieurs parlaient de passer dans le camp des Français.
Au moment où la sédition menaçait de se changer en une rébellion ouverte , on vit entrer dans l'église un nouveau personnage dont le seul aspect rétablit tout d'abord l'ordre et le silence parmi cette multitude égarée. Cet homme, c'était le duc
de Bourbon, sans casque et sans épée, vêtu d'un simple pourpoint de cuir sur lequel il n'avait pas eu le temps de faire attacher sa cuirasse. Pompérant le précédait, portant son étendard de taffetas jaune semé d'épées flamboyantes , au dessous desquelles le mot espérance était brodé à plusieurs endroits. Monta gnac-Tausannes , le colonel Frundsberg et quelques autres de ses officiers le suivaient. Les rangs des mutins s'ouvrirent devant les pas de leur chef. Quand il fut au milieu d'eux , il promena son regard autour de lui , puis, faisant un signe à ses écuyers :
— Qu'on mande ici le grand prévôt, dit-il ; que toutes les issues soient étroitement gardées. Défense de sortir sous peine de mort !
l'heure de la vengeance. 189 Puis, pénétrant parmi les groupes d'où les plus fortes clameurs étaient parties :
— Qu'est ceci, mes amis? ajouta-t-ii avec un calme parfait. A entendre cette rumeur , je croyais les Français dans notre camp... Dieu soit loué! il n'en est rien. Tout est paisible , vous le voyez , monsieur le vice-roi de Naples , et vous aussi , monsieur le marquis.
— Mes camarades , reprit le duc en s'adressant aux soldats , vous vous êtes levés bien matin aujourd'hui ! cependant François P' se dispose à nous tailler de la besogne sous les murs de Pavie. 11 n'importe! je suis tranquille au milieu de vous ; notre vieille infanterie espagnole, nos bons lansquenets du Rhin , nos Italiens de Milan et de Naples valent bien, peut-être , les Suis-
ses du colonel Diespach et les bandes noires de monsieur de Suffolk, qui ne savent se battre que la bourse et le ventre pleins! Cela n'est-il pas vrai ? Allons, si je me trompe, démentéz-moi.
Diego , poussé en avant par ses camarades, sortit des rangs les yeux baissés, et roulant son feutre dans ses doigts :
— Illustrissime seigneur, dit-il, assurément nous ne craignons ni les Suisses ni les bandes noires , et nous croyons l'avoir prouvé. Mais s'il est juste et nécessaire que nous servions l'Empereur Charles de tout cœur, n'est-il pas juste aussi qu'il nous nourrisse et qu'il nous habille? Or, pour nous munir contre la faim et le froid , nous attendons notre solde que vos trésoriers ont oublié de nous payer depuis six mois.
l'heure de la vengeance. 191
— Écoutez, mes enfans^ repondit le duc, je suis un pauvre cavalier; je n'ai pas un sou non plus que vous; faisons fortune ensemble. Vous avez bien souffert dans cette campagne. Vos pourpoints sont usés sur votre dos ; vos pertuisanes et vos épées rongées par la rouille et la pluie; votre bourse est aussi mince que mon crédit. Au point dujour, je vous livre l'armée de FrançoisI^S une armée de muguets de cour et de favoris , tous avec des coffres bien garnis de ducats ; tous avec de beaux chevaux caparaçonnés, et des capes de velours et des manteaux brodés ; tous avec de belles armures de Florence où il entre plus d'or et d'argent que de fer. Tout cela pour vous ! Êtes- vous contens?
— Oui! oui! murmurèrent à la fois les
d92 LE CONNÉTABLE DE BOURBON.
lansquenets et les espagnols : le combat et le pillage !
— Marcherez-vous à l'ennemi avec moi, avec nous tous, pour gagner en une seule bataille plus de dix ans de votre solde ?
— Oui! oui! L^e combat! le combat!
Vive Bourbon !
— C'est bien , reprit le connétable. Vous sayez si je liens ma parole. Avant l'aube nous serons la lance au poing dans la plaine. Puisque vous êtes si pressés de vaincre, mes bons amis , vous formerez l'avantgardect vous essuierez le premier feu. Rangez-vous en bataille dans la cour du couvent. Au premier signal vous irez occuper les postes avancés.
Les cris de : Yive Bourbon ! retentirent
l'heure de la vengeance. 193 avec une nouvelle énergie; chacun courut aux armes, et bientôt le bivouac fut vide, et le plus profond silence régna de nouveau sous les voûtes de la Chartreuse.
Le marquis de Pescaire et le comte dfe Lannoy se haïssaient mortellement, et n'avaient manqué jusqu'alors aucune occasion de se le prouver 5 mais , depuis l'arrivée du duc de Bourbon en Milanais, ces deux hommes d'un mérite secondaire, prévoyant qu'ils allaient être éclipsés par ce nouveau rival, s'étaient réunis contre lui. Dans cette circonstance , en présence des principaux officiers de l'armée impériale, ils remercièrent vaguement leur collègue de leur avoir prêté le secours de son influence
pour faire rentrer les mutins dans le de- I. i3
i94 LE CONNÉTABLE DE BOURBON.
voir, s'appropriant ainsi la plus large part dans un succès auquel ils n'avaient point contribué.
Pescaire, malgré sa jalousie , était pourtant un autre homme que le comte de Lannoy. Arrière-peti t-fils de don Rodrigo d' A valos , qui fut connétable de Caslille pour avoir combattu en champ clos un chevalier portugais devant le roi , Pescaire s'était signalé par une bravoure extraordinaire, dés l'âge de seize ans, à la bataille de Ravenne, où il fut blessé et fait prisonnier par les Français. Il avait retrouvé sa liberté moyennant une rançon de 6,000 écus, par l'intercession du maréchal de Trivulce, son parent. A ses talens militaires le marquis joignait encore un grand esprit et une rare instruction. Pendant sa captivité, il avait
l'heure de la vengeance. 195 écrit un livre d'amour dédié à sa femme, Victoria Colonna, qu'il chérissait tendrement , quoique son père lui eût fait contracter ce mariage d'intérêt à l'âge de trois ans. Il avait trente-quatre ans alors, et le temps n'avait en rien diminué ce chevaleresque amour, qui tempérait l'irritabilité et l'emportement de son caractère. Charles de Lannoy, seigneur deMengoval, investi delà vice-royauté de Naples par Charles-Quint , était Flamand comme l'Empereur. Sa bravoure n'était rien moins que prouvée, maissa complaisante flatterie, sa connaissance des moyens de parvenir, son visage impassible qui masquait les projets de son ambition , lui donnaient beaucoup d'avantage sur le marquis, son rival.
— Maintenant , Messieurs , dit le coii-
nétable , à nous de tenir parole à nos soldats ! Mais auparavant , cet imprudent fantôme , qui de vous le connaît ?
— Je soupçonne , répondit le capitaine Langenfeld, que ce n'est autrechose qu'une femme d'assez misérable apparence, que les Chartreux cachent depuis quelques jours dans leur couvent.
-— Et quelle est cette femme? demanda le duc:
— Nul de nous ne l'a vue. Mais on la soupçonne d'être une arrière-petite-fille de Jean-Marie Yisconti , duc de Milan , assassiné en 1447. Cette femme , assuret-on , réclame follement la couronne de son aïeul, injustement usurpée , dit-elle, par Philippe-Marie , de qui les Sforce tiennent leurs droits.
Le connétable poursuivit en secouant la tête :
— Race de bâtards que ces Visconti, dont les innombrables héritiers remplissent l'Europe de leurs ridicules prétentions !
— Chassons les Français de ce pays, monsieur le duc , dit le comte de Lannoy, et nous mettrons d'accord , après cela , les Sforce et les Yisconti.
— Je brûlerais le couvent de ces moines , répondit le duc de Bourbon , si cette chartreuse, isolée au milieu de la plaine, pouvait nous inspirer quelque crainte. Mais c'est le siège de Pavie , Messieurs , qu'il nous importe de faire lever aux Français. Placés entre la ville et notre armée , ils ne peuvent plus reculer devant une action dé-
cisivc.EndépitdesinstancesdesChabannes, des La Trémouille , des Sanséverin et de tous les vieux capitaines de son conseil, ce fou de François I" persiste à vouloir jouer sa fortune et sa vie sur un coup de dés. Sainte Barbe! Messieurs, remercions le Ciel d'abord, et puis ensuite les courtisans des Tournelles ^ messieurs de Bonnivet , de Montmorency , de Sainl-Marsault, et Chabot deBrion, car c'est à leur bon avis que nous devrons la victoire que je vous annonce. Le roi de France s'est vanté qu'il prendrait Pavie ou qu'il périrait sous ses murs. Donnons-lui un démenti éclatant en écrasant sa gendarmerie et en prenant vivant ce fanfaron couronné. N'est-ce point votre opinion , Messieurs ?
— Sans nul tloulc , répondit le comte de
Lannoy. Dans une heure, monsieurle marquis aura pénétré dans le parc de Mirebelle, par la brèche que nos pionniers y ont faite.
— Le temps se passe, reprit le duc de Bourbon. Capitaine de Langenfeld , que mes écuyers m'apportent mes armes.
Quant à vous , je vous charge du soin de veiller à la sortie de nos soldats. Pompérant, Monlagnac -Tausannes , et vous tous, mes bons et fidèles amis, vous combattrez à côté de moi. Nous avons à venger nos amis de France , indignement torturés à la Bastille pour notre cause.
— Nous avons aussi des traîtres à punir, monsieur le duc, reprit Pompérant. Saint- Bomainest, dit-on, dans le camp du roi.
— Que Dieu le lui pardonne ! répondit le
connétable : il était cligne de vaincre avec nous.
Un sombre nuage obscurcit le regard de monsieur de Bourbon. Il demeura quelque temps pensif; puis, se tournant vers le marquis de Pescaire et vers le vice-roi de Naples :
— Vous, Messieurs! pendant que vous ferez tête au duc d'Alençon et au maréchal de Chabannes, qui dirigent les deux ailes ennemies , j'attaquerai le gros de l'armée que conduit le roi en personne.
— Vous oubliez, monsieur de Bourbon, interrompit le marquis de Pescaire, que le rang et le pouvoir doivent être également partagés entre nous.
— Vous commanderez vos lansquenets,
l'heure de la vengeance. 201 monsieur le duc, continua le comte de Lannoy en s'inclinant, et nous, notre infanterie espagnole et nos lances italiennes. Croyez que nous ne sommes pas hommes à vous laisser aux yeux de l'Empereur toute la responsabilité de la victoire.
— Qu'il soit fait ainsi que vous le voulez,, répliqua le connétable.
Les trois généraux se séparèrent. Bourbon demeura seul dans l'église de la Chartreuse.
Le jour , qui s'approchait, renfermait dans ses profondeurs toute la destinée de l'héroïque rebelle. L'Europe était lejuge du camp qui devait prononcer entre les deux rivaux qui s'allaient heurter face à face. Des deux côtés le prix à gagner ou à perdre était considérable; François apportait sa
couronne et sa vie, Bourbon sa vengeance! Que d'efforts, que de persévérance, que de courage, que de haine il avait fallu au nouveau général de Charles -Quint pour en venir à ce point où tout encore demeurait en question ! Depuis quinze mois, il parcourait pas à pas l'Allemagne et le Milanais, demandant des soldats à conduire et des victoires à remporter, sollicitant des périls comme un autre des honneurs, engageant son crédit, faisant argent de sa vaisselle, de ses joyaux, de sa parole, recrutant des vengeurs dans la plus vile populace, flattant celui-ci , éblouissant celuilà , étudiant le côté faible de chacun , promettant ce qu'il ne pouvait tenir, dépensant toute la séduction de son langage pour entraîner quelques misérables de plus sous son drapeau, il avait enfin réussi j son
l'heure de la vengeance. 203 appel à tous les vices avait été entendu. Satan semblait avoir recruté pour lui dans les enfers.
En reportant son regard sur le passé, le connétable comprenait à peine comnient il était arrivé à ce résultat. Dans le trajet de sa terre de Chantelle à la "frontière de Franche-Comté , suivi d'un seul de ses officiers, et traqué comme une bête féroce par la gendarmerie du roi, il avait pensé plusieurs fois tomber aux mains de ses ennemis. Arrivé chez le marquis deMantoue, son cousin, il ne lui restait pas un denier, elle marquisavait dû lui faire présentd'un nouvel équipage de cavalier pour continuer sa roule.Sa campagne de l'année précédente contre Bonnivet avait été assez heureuse ; mais la levée du siège de Marseille était
pour lui un échec qu'il tenait à cœur de réparer d'une manière éclatante : l'occasion était belle, puisqu'il allait combattre à la fois ses deux ennemis acharnés, Bonnivet et François V^. A tous ces motifs de haine personnelle se joignait encore le désir de venger ses partisans mis à la question et jetés dans les cachots de la Bastille, par jugement du parlement de Paris. Il plaignait surtout le sort du malheureux comte de Saint- Vallier. condamné à mort et mené jusque sur l'échafaud, où l'annonce de la commutation de sa peine lui fut faite parle bourreau, ce qui n'empêcha pas ce vieillard innocent d'en perdre la raison. Et comme si ce n'était pas encore assez de tous ces souvenirs déchirans qui remplissaient le cœur du héros , il avait encore à redouter les suites de la jalousie de ses nouveaux
l'heure de la VEiSGEANCE. 205
collègues dont le mauvais vouloir pouvait rendre inutiles ses meilleures dispositions.
— Ces hommes sont jaloux de moi ! répétait le connétable en se frappant le front. Après les insultes des Bonnivet , des Brion et des Montchenu , me faudra-t-il subir la morgue des courtisans de Madrid? Si je le savais ! — Charles-Quint, Empereur et roi ! toi dont l'aigle à deux tètes menace deux continens et deux mers, toi seul tu peux té dire heureux ; car tu portes dans tes mains le sceptre qui commande et le glaive qui punit. Du haut d'un trône qu'il doit être doux de prononcer ce mot : Je veux ! Mais un pouvoir qu'on reçoit à genoux, et dont l'envie nous dispute les lambeaux, cela vautil la peine qu'on l'ambitionne ! N'importe , s'il est beau de porter une couronne, il est
206 LE CONINÉTABLE DE LOURBON.
glorieux de la conquérir et de la donner ensuite à un roi.
Le duc ouvrit une des fenêtres de l'église pour refroidir sa tête embrasée. Ses yeux se fixèrent sur le ciel, et il demeura longtemps à le contempler.
— François T'" , s'écria-t- il , en ce moment Dieu lient le livre où nos deux noms sont écrits ! Quel est celui qui disparaîtra ! Le ciel est rayonnant, les constellations sont brillantes! Si mes calculs ne me trompent pas , si l'art divin de l'astrologie n'est pas une vanité menteuse, je dois remporter aujourd'hui la plus signalée de mes victoires. Je sens dans tout mon être comme un esprit de force qui descend ! Ange ou démon, il me paraît qu'une puissance in-
l'heure de la vengeance. 207 visible est là, qui me pousse et qui me dit :
Tu VAINCRAS.
En ce moment, entrèrent les écuyers du duc,portant toutes les pièces de son armure; Pompérant et le colonel Frundsberg venaient en même temps prendre les ordres de leur général.
— Monsieur Frundsberg, dit le connétable , nos hommes sont-ils prêts ?
— Monseigneur , vous êtes obéi.
— C'est bien. Avez-vous donné l'ordre à chacun d'eux de couvrir son justaucorps d'une toile blanche, afin que nous puissions nous reconnaître malgré la nuit ?
— Je l'ai donné.
— Pour moi, continua le duc, la casaque
d'or que je porte par dessus mes armes me fera sufiisamment remarquer. Çà ! vous autres, ajouta .-t- il en s'adressant à ses écuyers^ qu'on m'habille! M'avez - vous choisi mes plus fortes lances?
On lui en présenta plusieurs, et les écuyers commencèrent à lui attacher les pièces de son armure. Dès qu'il sentit le contact de l'acier sur sa poitrine, son visage s'anima d'une expression terrible, et la soif de vengeance qui le dévorait sembla passer dans ses yeux. Son ame , dégagée de tout autre soin , paraissait concentrée sur cette pensée fixe qui la dominait. Pompérant hésita long-temps avant d'oser le troubler dans ses réflexions : il s'y hasarda pourtant.
— Monsieur le duc, balbutia-t-il à son
l'heure de la vengeance. 209 oreille , une personne, qui va quitter le camp pour retourner en France , demande avec instance à vous parler.
— Que me veut-elle? qui est-elle ? interrompit le duc. A moins qu'il ne s'agisse du salut de mon armée, Je n'ai pas le loisir de l'entendre.
— Pourtant, monsieur le duc... poursuivit Pompérant.
— Je ne le puis, vous dis-je , Monsieur, répliqua le duc avec humeur. Quelle est cette personne? son nom?
— C'est.... madame de Saint-Romain.
— Ai-je le temps d'écouter les plaintes
d'une femme! s'écria le connétable, quand
le sang de deux armées va couler.
— Que lui dirai-je? hasarda de nouveau Pompérant.
— Que je ne puis la recevoir.
Suzanne de Langenfeid entrait à l'instant où le duc de Bourbon prononçait ces mots.
~ Monseigneur, dit-elle, d'une voix presque éteinte par l'émotion ; Monseigneur, quelques minutes, je ne vous fatiguerai pas long-temps de mes pleurs.
— Que voulez-vous , Madame ?
— Hélas! tant d'amour ne mérite-t-il pas uîi peu de pitié!
— En ce moment. Madame, reprit le connétable d'un ton brusque , il ne s'agit pas de pilié, mais de sang et de meurtre. Vous voyez bien que ce n'est pas là la
l'heure de la VEiNGEANGE. 211
place d'une femme. — Et il ajouta plus doucement : — vous Voyez bien qu'il faut vous retirer.
— Mon Dieu! murmura madame de Saint-Romain, j'ai tout quitté pour le suivre, et c'est la récompense qu'il me gardait! Quelle funeste influence me ramène donc toujours aux pieds de cet homme qui me méprise et qui me hait peut-être! Quand sa voix menteuse me peignait un amour qu'il ne ressentait pas, pourquoi me suis-je laissé prendre au miel de ses paroles! ne devais-je pas savoir que l'orgueil et l'ambition remplissaient toute cette ame !
Le duc, sans lui répondre, se tourna vers l'un de ses ccuyers :
— Raimbaull, donne-moi l'épée que je portais à Marignan.
— 11 ne m'écoute seulement pas, reprit la pauvre femme tout en larmes ; le désespoir d'une maîtresse est trop peu de chose, en effet, pour celui qui va mettre en deuil des milliers de mères et 'd'épouses !
Et le duc continua, en s'adressant toujours à ses écuyers :
— Allons ! faites plus vitej ne voyez-vous pas que le temps presse?
— Malheureuse femme que je suis!
s'écria madame de Saint-Romain! Oh!
oui , bien malheureuse, puisqu'en dépit de tant d'outrages, mon lâche cœur en est réduit à aimer encore celui qui me frappe si cruellement! Je pars, monsieur le duc,
l'heure de la vengeance. 213 les murs d'un couvent vont s'élever entre le monde et moi; puissent-ils me séparer aussi de mes souvenirs. Adieu pour toujours. Adieu!
— Que Dieu vous conduise, Madame, répondit le connétable.
On achevait de le couvrir des dernières pièces de son armure. Il saisit lui-même sou casque et ses gantelets, et, levant les mains au ciel :
— François F', s'écria-t-il, tu vas me rendre raison du soufflet que j'ai reçu de toi ! Qu'on m'apporte maintenant ma casaque d'or et ma lance , et qu'on ordonne aux trompettes de sonner.
Suzanne se précipita au devant de ses pas :
214 LE CONNF'ITABLE de F.OrjUBON.
— Un mot encore, Monseigneur j ce billet à votre adresse a été jeté sur mon passage par un homme inconnu.
Bourbon ouvrit brusquement le billet pour se débarrasser au plus vile de ce nouveau retard.
— Messieurs, dit-il après l'avoir lu, on me prévient dans cette lettre que monsieur de Bonnivet m'a dressé une embuscade, et que cette cotte d'armes est désignée aux poignards des assassins.
L'écuyer qui lui présentait la casaque de drap d'or la lui retira des mains.
-— C'est un signalé service qu'on me rend là, Madame. Qui donc dans le camp de François I" peut s'intéresser à ma vie?
— Eh quoi! ne reconnaissez-vous pas,
l'heure de la. vengeance. 215 Monsieur, la main du plus généreux des hommes ? 0 honte , honte sur moi !
— Saint-Romain! murmura le duc; oui, c'est bien lui ! Noble vengeance qui me force à rougir ! Jeune homme honnêle et loyal, plus grand dans l'obscurité de ta vertu que moi dans la splendeur de mes victoires !
— 0 mon père, mon père! poursuivit Suzanne, c'est bien ainsi que je devais revoir cette chartreuse de Pavie, où l'un de ces tombeaux fut l'asile de mon enfance !
Un bruit de tambours et de trompettes vint étouffer la voix de Suzanne^ qui se laissa tomber sur les dalles de l'église.
— C'est le signal , Madame ! s'écria le duc de Bourbon; priei Dieu pour vous et pour moi !
2i6 LE CONNÉTABLE DE BOURBON.
Quelques instans après le bruit avait cessé.
Quand les premiers feux du crépuscule éclairèrent les vitraux de l'église , la jeune femme se trouvait encore à genoux sur le froid pavé de la chartreuse, le front appuyé contre l'angle d'un tombeau de marbre sur lequel s'élevait, magnifiquement sculptée, la statue de Mathieu Visconti, le premier duc de cette famille si tristement déchue. Les soldats impériaux avaient évacué le couvent, et, tandis que dans le lointain on entendait retentir l'artillerie qui engageait la bataille , les vénérables religieux, chantant les louanges du Dieu de paix, parcouraient en procession ^ et l'encensoir à la main , les détours de leur saint monastère, pour le purifier du contact des
l'heure dé la vengeance. 217 impies. Suzanne se prit à pleurer amèrement , se voyant seule et abandonnée dans cet asile dont le pieux aspect semblait lui reprocher toutes ses fautes. Elle essaya de prier , mais la voix lui manqua. Le cœur encore rempli de sa criminelle passion, elle craignit d'offenser le Ciel en l'appelant comme témoin de ses faiblesses. Le souvenir de l'honnête homme qu'elle avait si cruellement trompé s'offrait sans cesse à son esprit comme pour augmenter ses remords.
Il était près d'elle, elle n'en pouvait douter, puisque , dans sa généreuse abnégation , c'était lui qui avait prévenu son ancien maître des pièges que ses ennemis lui tendaient. L'enfer entr'ouvert sous ses pas n'eût pas jeté plus d'épouvante dans le cœur de Suzanne que la seule idée de se
2i8 LE CONNÉTABLE DE BOURBON,
rencontrer dans un pareil lieu et dans un pareil instant avec son mari.
Elle se leva pour aller chercher au dehors le grand jour, car ses yeux, en plongeant dans les profondeurs de l'église, croyaient toujours voir apparaître des fantômes qui la glaçaient d'effroi. Elle allait atteindre les portes, lorsque, longeant les arceaux de la nef, elle distingua une ombre qui se mouvait à ses côtés. Elle s'arrêta , l'ombre s'arrêta comme elle ; elle étendit la main, une main saisit la sienne. Celte main était glacée comme celle d'un spectre. L'apparition ramena doucement la jeune femme vers le chœur de l'église, qu'elle venait de quitter. Une fenêtre s'ouvrit et laissa pénétrer un rayon du jour. Suzanne tomba le front contre terre.
Son mari était là devant elle, pâle comme
l'heure de la vengeance. 249
la mort, vêtu d'habits de deuil. A ses lèvres flétries pendait un sourire de dédain et de pitié.
— Grâce! grâce! Monsieur! s'écria-t-elle.
Saint-Romain secoua la tête et répondit tristement :
— Je vous l'avais prédit , Madame, qu'un jour vous souhaiteriez de mourir. Il y a un an de cela , au château de Moulins , vous étiez ainsi à mes genoux; vous me demandiez votre grâce, des larmes dans les yeux, le désespoir sur tous vos traits : je vous accordai la vie! Qu'avez-vous fait de cette année que je vous ai donnée pour vous repentir?
— Monsieur, répliqua Suzanne, d'une voix pleine de terreur, Monsieur, ne me regardez pas ainsi !
— Q'avez-Yous fait de cette année, Madame ? Où sont vos jeûnes ? où sont vos veilles, vos stigmates, votre cilice ? vos genoux que la prière devait user ? Ce velours et cette soie, cet or, ces rubans , ces cheveux parfumés, tout cela est encore la courtisane que le remords n'a pas purifiée !
— Hélas ! hélas ! répéta Suzanne, ôlesvous venu ici pour me tuer ?
— -Qu'avez-vous fait depuis un an ? Répondez. Vous avez profité des jours que je vous ai laissés, pour afficher mon déshonneur en tous lieux.
— Du temps encore, du temps pour me repentir! Ah ! vous êtes bien cruel!
Saint-Romain jeta sur le carreau le feutre qui voilait à demi son visage.
— Regardez-moi, Madame, je suis calme et paisible; ma conscience est pure, et je me suis préparé par la communion au châtiment que je viens vous infliger.
— Ma dernière heure est donc venue ?
murmura madame de Saint-Romain.
— Y êtes-vous préparée ?
— Il est donc bien vrai que vous voulez me tuer ! Malgré l'estime que j'eus toujours pour vous, je n'ai jamais pu vous aimer, Monsieur. Que voulez-vous ? il est de ces destinées qu'on ne peut fuir ; un pouvoir plus fort que ma volonté m'emportait à ma perte. Que de pleurs j'ai versés ! que de nuits j'ai prié Dieu d'éteindre dans mon sein cette flamme coupable ! Ah ! vous ne me croyez pas ! vous eti
avez bien le droit. Prenez donc ma vie, Monsieur ; vengez-vous ! raais épargnez-moi les apprêts de mon supplice. De grâce ! que je ne voie pas mon sang couler !
— Rassurez-vous, Madame, il m'a fallu bien des combats pour obtenir qu'on vous laissât la vie !
— Quel autre que vous peut donc désirer que je meure ?
-T- Une femme qu'une secrète haine anime contre votre père et contre vous.
— Eh quoi! mon père aussi? fit madame de Saint-Romain, tordant ses bras vers le ciel. Mon père, mon pauvre père ! Que lui a-t-il fait, grand Dieu 1
— Je te le dirai quand je le verrai là, étendu murt à mes pieds!
l'heure de la vengeance. 223 A ces horribles paroles, Suzanne tourna la tête et se trouva face à face avec une femme dont les regards irrités iui laissèrent pressentir à quelle vengeance implacable elle était réservée. Cette femme, bizarrement accoutrée, portait une couronne d'or sur ses cheveux gris ; quatre spadassins italiens la suivaient, de longues épées nues à la main. Un chartreux piarchait devant elle, avec un flambeau allumé.
— Orséolo! et toi brave Galéotto, dit la femme couronnée à deux de ses satellites, qui s'inclinèrent respectueusement, vous savez dans quelle chambre du couvent vous avez renfermé le capitaine Langenfeld.
— Mon père est votre prisonnier! s'écria Suzanne. C'est fait de lui! Madame ! épargnez-le, prenez ma vie plutôt.
La femme repoussa durement madame de Saint-Romain, et elle continua :
— Amène-moi le capitaine de ces lansquenets damnés, entends-tu, Orséolo ? S'il résiste, lu es armé ; va !
Puis, attirant à elle la pauvre Suzanne, à moitié morte de ffayeur :
— Tu vas savoir maintenant pourquoi j'ai soif du sang de ton père et du tien. Écoute. Ne reconnais-tu pas la misérable femme à qui ta pitié donna du pain ?
— Vous!
— Celle qui te conduisit de Paris à Moulins, qui remit ton billet d'amour au connétable, qui te procura ce dernier entretien si doux y que ton mari vint troubler si fatalement? Eh bien! aujourd'hui, la
l'heure de la vengeance. 225 mendiante est une duchesse; sa misère, une ruse pour te perdre; ta pitié, une arme qui tuera ton père et qui fera des nuits de tes jours! La misérable femme avait deux enfans autrefois, après elle héritiers légitimes d'une couronne; ces enfans , elle les chérissait comme ton père te chérit sans doute. L'infâme! il me lésa lâchement assassinés , lui et les brigands que ton connétable avait déchaînés sur ce déplorable pays!
— Cela n'est pas , Madame I cela ne peut pas être!
— Avance, .Timotéo, dit Césara Yisconti à l'un de ses estafiers; réponds, toi qui servais alors sous ses ordres , ne l'as-tu pas
vu?
226 LE COiNNÉTABLE DE BOURBON.
— Oui, Madame, répondit le condottiere.
— L'un de ces deux pauvres anges n'était-il pas déjà traversé de deux coups d'épée , l'autre blessé seulement d'un coup de lance, lorsque le capitaine arriva et prit cet enfant dans ses bras pour l'aller précipiter par une fenêtre ?
— Oui , Madame.
— Voilà pourquoi ton père va mourir j voilà pourquoi tu serais morte toi-même sans l'intercession de ton mari.
— Que me réservez-vous donc? balbutia la malheureuse Suzanne.
— Dix années dans le cachot d'un couvent! sans feu et sans lumière! du pain et de l'eau pour nourriture ! la terre pour lit !
l'heure de la vengeance. !227 pour vêtement un cilice ! un confesseur au bout de ce temps! et la liberté quand tes cheveux auront blanchi comme les miens !
— Ah! Monsieur, s'écria madame de Saint-Romain en tombant aux genoux de son mari , tuez-moi plutôt avec mon père.
— Je ne suis pas maître ici, Madame, répondit-il. Vous ne mourrez pas; que pouvez-vous demander de plus ?
Suzanne se releva rapidement, et, embrassant les pieds de marbre de la statue de Mathieu Yisconti :
— Je veux mourir ici , poursuivit-elle ,
tuez-moi sous le regard de ce héros dont
le sépulcre fut le mystérieux berceau de
mon enfance. J'en appelle à la pitié des
morts, puisque ici les vivans ont l'oreille fermée à la prière et au repentir!
Césara Visconti pâlit et s'arrêta devant la résignation de la jeune femme. Elle passa les mains sur son front, comme pour y chercher des souvenirs- éteints, puis, saisissant le bras tremblant de Suzanne :
— Ce tombeau , ce tombeau , dit-elle , tu le conuE^is donc ? Parle sans peur , on ne te fera point de mal , je te l'assure.
— Mon père, répliqua Suzanne, m'a dit que ce monument m'avait servi d'asile et de berceau pendant les guerres , il y a de cela seize ans.
— Pendant les guerres!.... il y a seixe ans! Le roi Louis XII régnait alors en France, n'est-il pas vrai? et ton père, je
l'heure de la VENGEA>r.E. 229
veux dire le capitaine de Langenfeld , commandait alors une compagnie des soldats du connétable, comme aujourd'hui, n'est-ce pas ?
— - Que vous importe cela ?
— Ce qu'il m'importe ? Timoléo ! cours! qu'on me ramène vivant le capitaine Langenfeld , vivant , entends-tu bien ? Ma vie et ma mort sont en ce moment suspendues à une parole de sa bouche.
Césara Yisconti parcourait à grands pas le chœur de l'église , en proférant des paroles sans suite , qu'interrompaient par intervalles des exclamations qui ressemblaient à la fois à des prières et à des menaces. Parfois elle jetait un regard de pitié du côté de Suzanne , immobile et résignée
230 m; CONNKTAr.Lfl DE BOURBON.
à son sort, agenouillée sur les marches du tombeau. Saint-Romain, les yeux fixés à terre, attendait patiemment l'issue de cette scène qu'il ne cherchait pas même à prévoir, car il n'y comparaissait pas comme juge, mais seulement comme témoin. Il voulait le repentir de sa femme et non sa mort, et c'était d'après>ses instances que Césara Visconti s'était décidée à remettre sa victime entre les mains du supérieur de la Chartreuse.
Au milieu de ces préoccupations diverses, on vit s'ouvrir une des portes latérales de l'église, et une procession de moines s'avança lentement et en silence jusqu'au maître-autel, portant des cierges allumés et des encensoirs fumans. Après avoir baisé les marches de fautel, le plus vieux
l'heure de la vengeance. 231 de ces religieux s'approcha de Césara :
— Nous sommes prêts, ma sœur, lui dit-il , à exécuter vos ordres. Une cellule retirée , inaccessible au jour , attend la pénitente dans la partie la plus reculée du monastère. Quand les temps seront meilleurs, je la conduirai moi-même au couvent des Bénédictines de Pavie.
— Pas encore , mon père , répondit la femme couronnée. Mettez-vous en prière, et veuille le Ciel éclairer notre jugement!
Lorsque les moines se furent retirés à l'écart, Césara Yisconti prêta l'oreille et courut entr'ouvrir la porte de l'égiise.
— Silence, dit-elle, j'aperçois le capitaine de Langenfeld.
Suzanne fit un cri de joie.
— Il vient à nous, continua Césara. Timotéo ne les a cependant pas rejoints.
Galéotto lui parle Ils s'arrêtent Or-
séolo veut l'entraîner il porte la main
sur son épée Il est mort!
On entendit un gémissement au dehors et comme le bruit d'un corps qui tombe.
— C'est vous qui l'avez tué, Madame!
s'écria Suzanne toute en pleurs.
En ce moment les deux condottieri entraient dans l'église, portant le corps du capitaine de Langenfeld, qui fut déposé aux pieds de Césara. Suzanne se jeta sur son père et tenta de le ranimer par ses baisers.
— Ne lirai-je rien dans ses traits ! mur-
l'heure de la vengeance. 233 mura la duchesse penchée sur sa face H' vide. Hélas ! la mort a fermé le livre !
■— Il respire , Madame , dit un des condottieri , l'oreille appliquée sur la poitrine du capitaine.
— Dis-tu vrai ?
— Grâce pour lui ! cria Suzanne.
— 11 entr'ouvre les yeux , interrompit Galéotto.
Orséolo poursuivit :
— Ses lèvres ont remué.
— Il va parler. Silence !
— Que va-t-il révéler?
Césara fit approcher le supérieur des chartreux, qui présenta son crucifix au moribond.
— Il est né catholique, mon père, dit
la duchesse , peut-être que ce signe de rédemption
— Au nom de notre sainte foi ! mon fils, je vous absous de vos fautes si vous me répondez.
Le capitaine se souleva et regarda le crucifix.
— Cette fille est-elle la vôtre? demanda Césara en montrant madame de Saint - Romain.
Le capitaine fit signe que non.
— Ne l'avez-vous pas enlevée dans ce pays? poursuivit la duchesse; où l'avezvous trouvée ? '
Le capitaine ouvrit ses yeux vaciilans , serra la main de Suzanne et montra du doigt le tombeau.
— Suzanne, tu es ma fille! s'écria la duchesse; c'est moi qui t'avais cachée dans ce tombeau avec ton jeune frère. Dieu soit loué ! Mais quelle preuve ! Capitaine Langenfeld , il me faut une preuve si tu veux la sauver.
Le capitaine saisit le bras de Suzanne et fit voir une cicatrice triangulaire qu'elle portait au poignet.
— Voilà le coup de lance, dit Orséolo , donné par un des nôtres à cet enfant que le capitaine emporta. Réparation : il ne l'avait pas tuée.
Le capitaine poussa un dernier soupir et mourut.
— Ma fille! ma fille! répéta la duchesse en emportant Suzanne évanouie dans ses
bras, plus de fureur, plus de vengeance! plus de sang ni de larmes ! mais le sourire éternel de ta mère qui t'aime maintenant de toute la haine qu'elle te portait.
Saint-Romaiu ne fit aucun effort pour retenir la duchesse; l'expression de son visage ne changea point. 11 demeura quelque temps encore sans dire un mot. Voyant que les deux condottieri qui avaient tué le capitaine se disposaient à sortir aussi de l'église , il les appela à lui.
— Çà, vous autres, leur dit-il, vous n'avez pas peur d'une bataille rangée ?
— Nous avons fait vingt ans la guerre , Monseigneur , tant du côté du roi que du côté de l'Empereur , selon la solde et les temps.
— Voulez -vous monter à cheval et me
l'heure de la VEiNGEANCE. 237
suivre au milieu de la mêlée ? Voilà cent ducats, c'est tout ce que je possède.
— A ce prix-là , répondit Galéotto, après avoir pesé le contenu de la bourse, nous sommes à vous, Monseigneur.
— Venez donc.
— Un mot seulement et de peu d'importance , hasarda Orséolo ; nous battronsnous aujourd'hui pour les Français ou pour les Espagnols ?
— Vous le saurez tout à l'heure; mais frappez juste et pas de grâce pour celui que je vous désignerai !
— C'est dit , Monseigneur , marchons !
€\)mvt it la tlmjjmna*
Deux heures avant le jour, par ordre
du marquis de Pescaire, don Alfonso d'A-
valos, marquis du Guast, pénétrait dans le
parc de Mirebel, où campait l'arrière-garde
française sous le commandement du duc
d'Alençon. Galiot de Genouillac , grand- I. 16
maître de l'artillerie de France, l'un des héros deMarignan, arrêta, pour unmoment, par le feu de ses pièces, l'impétuosité des ennemis, qui, divisés en deux bandes, essayaient à la fois de jeter un secours de troupes dans la ville de Pavie, peu distante du camp, et de couper les communications entre les divers corps d^armée. François I" et ses favoris , au lieu de se reposer sur la vieille expérience du grand maître, poussèrent leur gendarmerie sur les Impériaux, qu'ils croyaient déjà en pleine déroute, et, par ce mouvement irréfléchi, préparèrent à la France le plus effroyable revers qu'elle eût essuyé depuis plusieurs siècles.
Le duc de Bourbon, profitant habilement des fautes de son ri val, enveloppa les bandes noires dans ses deux ailes commandées par les coionelsFrundsberg et Sith,etlcsécrasa
l'heure de la vengeance. 243 comme dans une tenaille, selon l'expression de Varillas.
Dès lors cette bataille de Pavie ne fut plus qu'une horrible et interminable boucherie. Les lignes de l'armée française une fois rompues, les arquebusiers espagnols venaient choisir et tuer les plus célèbres guerriers, jusqu'au milieu des rangs de la gendarmerie, à la tête de laquelle le roi combattait avec le courage du désespoir, vêtu d'une cotte d'armes de toile d'argent, la tête couverte d'un casque à grands panaches qui flottaient jusque sur ses épaules,* il devint lui-même le but de toutes les attaques. François combattit corps à corps dans la mêlée, et il tua de sa main le marquis de Saint-Ange, petit-fds du célèbre chef albanais Scanderbcrg; il blessa à la joue un
gentilhomme] franc-comtois, nommé d'An- (lelot, contre lequel il se battit avec un acharnement inouï et comme en un combat singulier. Autour de lui tombait l'élite de la noblesse française. Le marquis de Pescaire reçut au visage un coup de lance qui le jeta en bas de son cheval , ce qui porta un peu de confusion dans les rangs des Impériaux. Le roi en profita pour se retrancher dans son quartier, où vinrent le rejoindre les derniers débris de sa gendarmerie, résolus de mourir à ses côtés.
Le maréchal de Chabannes et le maréchal de Foix, le plus vieux et le plus jeune des maréchaux de France, se firent jour à travers la mêlée, et se rangèrent des premiers auprès du roi.
— Le Ciel est contre nous, messieurs !
l'heure de la vengeance. 245
leur cria François I ' du plus loin qu'il les aperçut.
— Dites plutôt, Sire, répondit le maréchal de Foix, que monsieur de Bonnivet nous a perdus !
-— Monsieur le maréchal, répliqua le roi, vous le haïssez à cause de monsieur de Lautrec, votre frère.
— Non, Sire, reprit le maréchal, mais comme l'auteur de tous nos désastres! Qui a déchaîné contre nous monsieur le duc de Bourbon, votre cousin, si ce n'est lui? Qui, depuis deux ans, compromet chaque jour le succès de nos armes en Milanais, si ce n'est lui? Souvenez-vous, Sire, que monsieur de Bayard futtué parla faute de votre favori, au combat de Biagrasso. Aujourd'hui
encore, ne portons-nous pas la peine de votre confiance en lui ?
— N'est-il donc plus d'espoir, messieurs? interrompit le roi.
— Vous le voyez, Sire, dit le maréchal de Chabannes, essuyant le sang qui couvrait sa barbe blanche,, vous le voyez, monsieur de Bourbon vient de mettre en pièces votre gendarmerie, notre dernier rempart. Mais Votre Majesté est blessée...?
— J'aurai toujours assez de force pour mourir! Monsieur le maréchal de Chabannes, dites au bâtard de Savoie de se porter en avant.
— Sire! il est mort! répondit Chabannes d'une voix grave et désespérée.
— Mort! mort, dites- vous! répéta le roi? que monsieur de LaTremouille le remplace!
l'heure de la venc.eanck. 2n
— Sire, il est mort! la tête et le cœur traversés de deux balles, répondit à son tour le maréchal de Foix.
— Monsieur le duc de Suffolk ?
— Sire, il est mort ! reprit le vieux Chabannes ; mort avec le comte de Vaudemont et le jeune Clermont d'Amboise!
— Monsieur de Saint-Sévérin , mon grand-écuyer?
— Sire, il est mort !
— Louis d'Ars? Les comtes deTournon et de Tonnerre? Messieurs de Lorraine et de Nevers?
— Morts, Sire! tous morts!
— Oh! jour de deuil pour la noblesse de France ! Les princes de mon sang? François de Bourbon, comte de Saint-Pol?
— Blessé à mort !
— Hector de Bourbon ?
— Mort !
— Le roi de Navarre?
— Prisonnier des Espagnols, avec Montmorency , Brion , et les meilleurs de votre
maison
— Bonnivet seul est vivant! reprit le maréchal de Foix.
— Ne l'accablez pas, dit le roi. En ce moment peut-être son courage vous donne un démenti.
— Ah! Sire, s'écria le maréchal de Chabannes, pourquoi ne vous êtes-vous pas fié à vos vieux serviteurs!
— Dieu me punit, messieurs , et Bour-
l'heure de la vengeance. 249 bon, Bourbon triomphe! N'importe! avec ce dernier débris de mon armée, je ferai tête à la fortune.
— Sire, nous sauverons du moins l'honneur, répondit le maréchal de Chabannes.
Un horrible choc vint en ce moment séparer les interlocuteurs, et le combat recommença plus acharné que jamais. Le roi comprit, àla violence del'attaque, que c'était le duc de Bourbon qui la dirigeait : il ne se trompait pas. Le dernier groupe de gendarmerie qui se pressait autour de François fut bientôt enfoncé par six côtés différons. Le maréchal de Chabannes tomba tout sanglant, et les chevaux le foulèrent aux pieds. Le maréchal de Foix eut l'épaule et le bras fracassés : mourant et désespéré, il appe-
250 LE CONNÉTABLE DE r.OURRON.
lait à grand cris Bonnivetpour le percer du bras qui lui restait encore.
Le malheureux favori , auteur de ce désastre, fit preuve au moins d'un courage qui rachète peut-être une partie de ses fautes. Coupé du gros de l'armée royale par les lansquenets de Bourbon , il se trouva isolé dans la plaine, et levant la visière de son casque, au lieu de fuir comme le duc d'Alençon, il rentra dans la mêlée pour ne point, survivre à son honneur. Le duc de Bourbon espérait vainement l'atteindre et le prendre vivant. Il trouva le cadavre du favori gisant sur le bord d'un fossé. Un autre cadavre tout sanglant était couché auprès de lui et deux épées brisées les séparaient. Le connétable voulut savoir quel était celui qui lui avait ravi sa victime :
l'heure de la vengeance. 251 Pompérant leva la visière du casque, et il reconnut Saint -Romain. Le malheureux jeune homme avait-il voulu punir l'auteur du désastre de Pavie, ou servir une dernière fois son maître? C'est ce qu'on ne put savoir. Saint- Romain pourtant donnait encore quelques signes de vie ; Pompérant le fit porter à la ville, avec les blessés espagnols.
En ce moment des cris de victoire se firent entendre dans le quartier du roi ; le duc de Bourbon y courut. François I" , blessé au bras et à la main droite, rendu presque méconnaissable par le sang qui sortait à flots d'une autre blessure qui l'avait atteint au dessus du sourcil , tout meurtri par le poids de son cheval, qui venait de se renverser sur lui , se défendait désespéré-
ment contre la foule qui le pressait. Deux gentilshommes espagnols , qui ne le reconnaissaient pas sans cloute , Diego d'Avila et Juan d'Urbiéto , lui mirent sur la gorge la pointe de leurs épées. Pompérant se jeta au milieu d'eux et détourna les coups , en suppliant le roi de se rendre au duc de Bourbon. François I.'' refusa; mais, pour arrêter le massacre de sa noblesse , il fit mander le vice-roi de Naples. Le comte de Lannoy s'approcha respectueusement du roi et lui donna la main pour se relever , puis il se découvrit et mit un genou en terre pour recevoir l'épée de son prisonnier.
— Je vous la rends , dit François I" , trempée du sang de bien des vôtres !
— Sire , répondit le comle de Lannoy,
l'heure de la vengeance. 253 en lui présentant son épée à son tour, celle que je vous offre en échange en a épargné bien du vôtre.