‹ Le Connétable de Chester. [Des fiancés]Chapitre 12 sur 47 · I. Ma peiiie Rose. — 2. Le vieux seigneur a perdu la têle · texte numérisé non relu

I. Ma peiiie Rose. — 2. Le vieux seigneur a perdu la têle

melier un signe d'approbation , il remit dans sa bouche le goulot du flacon; et, par un mouvement graduel, il en releva le fond en ligne perpendiculaire, pour ne le rendre au sommelier qu'après en avoir vidé jusqu'à la dernière goutte.

— Ce vin a du bouquet , herr keller-master, lui dit-il en reprenant haleine, et un peu fatigué d'avoir retenu si longtemps sa respiration ; mais que le ciel vous pardonne de croire que ce soit le meilleur que j'aie jamais bu ! Vous ne connaissez guère les caves d'Ypres et de Gand.

— Et je m'en soucie fort peu. Les nobles normands préfèrent les vins généreux, légers et cordiaux, de France et de Gascogne, aux breuvages acides du Rhin et du Necker.

— Tout cela est affaire de goût, Reynold. Mais dites-moi, y a-t-il beaucoup de ce vin dans la cave?

— Il me semblait qu'il ne plaisait pas à votre palais délicat.

— Un instant, mon cher ami. Ne vous ai-je pas dit qu'il avait du bouquet; je puis en avoir bu de meilleur; mais, faute de meilleur, celui-ci est fort bon. Je vous demande encore si vous en avez beaucoup.

— Un tonneau tout entier. Je viens de le mettre en perce pour vous.

— Fort bien ! Prenez une bonne mesure chrétienne de deux pintes, faites monter ce tonneau dans l'office, et qu'on en serve à chaque soldat de ce château un flacon pareil à celui que je viens de vider. Je sens que ce vin m'a fait du bien. Le cœur me manquait tout à l'heure en voyant s'élever de mes moulins à foulon une noire et épaisse fumée. Oui, qu'on donne à chaque soldat une bonne mesure de deux pintes de ce vin : on ne peut défendre un château quand on a le gosier sec.

— Je dois faire tout ce que vous m'ordonnerez, maître Wilkin Flammock; mais faites attention, je vous prie, que tous les hommes ne se ressemblent pas. Ce qui ne fait qu'échauffer le cœur d'un Flamand mettra en feu le cerveau d'un Normand ; et ce qui encouragera vos compatriotes à défendre le château fera tomber les nôtres du haut des murailles.

— Eh bien ! vous devez connaître mieux que moi vos compatriotes ; .donnez-leur tel vin que vous voudrez, et en telle quantité que vous le jugerez à propos. Mais que chaque Flamand ait ses deux pintes des vin du Rhin bien mesurées. Et ces coquins d'Anglais ! on nous en a laissé un certain nombre dans le château ; que leur donnerez-vous?

Le vieux sommelier se gratta le front, et réfléchit un instant.

— Il y aura une étrange dévastation dans nos caves, dit-il, et pourtant je ne puis nier que l'urgence du cas ne justifie la dépense. Quant aux Anglais, c'est une race de métis, comme vous le savez ; ils ont beaucoup de l'humeur sombre de vos Flamands, et quelque chose du sang bouillonnant de ces Gallois furieux. Des vins légers sont pour eux comme de l'eau ; des vins forts en font des enragés. Que penseriez-vous de l'aie? c'est une liqueur stimulante, fortifiante, qui échauffe le cœur sans porter à la tête.

— De l'aie ! hum ! Votre aie est-elle bonne, sire sommelier? Est-ce de la double aie ?

— Doutez-vous de mon savoir-faire, maître Flammock? Mars et octobre m'ont vu régulièrement la fabriquer avec la meilleure orge du Shropshire. Vous allez en juger.

Il remplit à un grand tonneau qui était dans un coin de l'office le flacon que Wilkin venait de vider, et le Flamand le mit à sec aussi promptemcnt que le premier.

— Le liquide est bon, maître sommelier, lui dit-il, fort et bon, en vérité. Ces coquins d'Anglais se battront comme des diables quand ils en auront bu. Donnez-leur-en avec leur bœuf et leur pain bis. Et maintenant que je vous ai taillé de la besogne, maître Reynold, il est temps que je m'occupe de la mienne.

Wilkin Flammock sortit de l'office, et sans que sa tête et son bon sens se ressentissent en rien de la bière et du vin qu'il venait de boire, sans se laisser troubler par les bruits qui couraient sur ce qui se passait hors du château, il fit sa ronde sur les murailles, passa en revue sa petite garnison, assigna à chacun son poste, réservante ses concitoyens le maniement de l'arbalète et la manœuvre des machines de guerre que les fiers Normands avaient inventées, dont les ignorants Anglais, ou pour mieux dire les Anglo-Saxons d'alors, ne comprenaient pas l'usage, mais dont ses compatriotes plus adroits savaient se servir avec beaucoup de dextérité.

Le mécontentement qu'avaient éprouvé les Normands et les Anglais, en se voyant placés temporairement sous les ordres d'un Flamand, se calma peu à peu quand ils le virent déployer des connaissances militaires, et ce mécontentement céda enfin au sentiment intime du danger qui augmentait de moment en moment.

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