CHAPITRE IIL
Le sable de ma vie est compté grain par grain, El mes jours en ces lieux doivent trouver leur fin. Shakspbare. Henry IV, acte i, scène 4.
Lorsque Baymond Bérenger eut congédié l'envoyé du prince de Powys, ils s'attendit aux suites de son refus, mais sans éprouver de terreur. Il envoya des messagers à ceux de ses vassaux qui tenaient leurs fiefs sous la servitude de cornage, et les fit avertir d'être aux aguets, afin qu'il pût avoir connaissance sans aucun délai de l'ap-
proche des ennemis. Ces vassaux occupaient les nombreuses tours qui, comme autant de nids de faucon, avaient été construites dans les positions les plus avantageuses pour défendre la frontière ; et, en cas de quelque incursion des Gallois, ils étaient obligés d'en donner avis en sonnant du cor : ces sons, répétés de tour en tour et de poste en poste, étaient le signal d'alarme pour la défense générale. Mais quoique Raymond, d'après le caractère inconstant et emporté de ses voisins, jugeât ces précautions indispensables pour soutenir sa réputation militaire, il était loin de croire que le danger fût imminent ; car les préparatifs des Gallois, quoique plus considérables que de coutume, avaient été aussi secrets que leur résolution avait été prompte.
Ce fut dès le second matin après la fête mémorable donnée à Castell-Coch, que la tempête éclata sur les frontières des Normands. D'abord un seul son de cor prolongé annonça qu'on voyait l'ennemi s'avancer; et bientôt le signal d'alarme partit de toutes les tours et de tous les châteaux qui bordaient la frontière du Shropshire, où chaque habitation était une forteresse. Des feux furent allumés sur tous les lieux élevés ; les cloches sonnèrent dans toutes les églises des villes et des villages, et l'appel général aux armes annonçait un péril plus sérieux qu'aucun de ceux auxquels avait été exposé jusqu'alors un pays si rarement tranquille.
Au milieu de cette alarme générale, Raymond Bérenger, après avoir passé en revue le petit nombre de ses braves soldats et de ses vassaux, et avoir pris ensuite tous les moyens qui étaient en son pouvoir pour connaître les forces et les mouvements de l'ennemi, monta enfin sur la grande tour du château pour reconnaître lui-même les environs. Des nuages de fumée interceptaient déjà les regards, et annonçaient l'approche et les ravages des Bretons. Il y fut bientôt joint par son écuyer favori, à qui l'œil morne de son maître causa quelque surprise ; car il ne l'avait jamais vu plus brillant qu'à l'instant d'une bataille. L'écuyer tenait en main le casque du baron, qui n'avait plus qu'à le placer sur sa tête pour être armé de pied en cap.
— Denis Morolt, dit le vieux chevalier, tous nos vassaux et nos feudataires sont-ils arrivés?
— Tous, noble seigneur, à l'exception des Flamands.
— Les paresseux ! pourquoi tardent-ils ainsi? C'est une mauvaise politique que de permettre à des gens indolents de s'établir sur les frontières. Ils sont, comme leurs chevaux, plus propres à traîner la charrue qu'à rien faire qui exige du feu et de l'ardeur.
— Et pourtant, avec votre permission, je dirai que quelquefois on
peut en tirer de bons services. Ce William Flammock est en état de frapper comme les marteaux de son moulin à foulon.
— Oui, je le crois, et il se battra quand il ne pourra faire autrement, Morolt ; car il n'a aucun goût pour les armes et il est aussi lent et aussi entêté qu'une mule.
— Et c'est pourquoi on a raison de le placer , lui et ses compatriotes, en face des Gallois. Leur caractère rétif et opiniâtre peut tenir en échec l'humeur versatile et impétueuse de nos dangereux voisins, comme les rochers forcent les vagues de la mer à se briser contre leur base inébranlable. Ecoutez ! j'entends les pas de Wilkin Flammock, qui monte l'escalier de la tour aussi lentement qu'un moine allant aux matines.
Effectivement, on distinguait le bruit d'une marche pesante, et bientôt on vit paraître le Flamand à la porte qui conduisait sur la plate-forme de la tour. Wilkin Flammock portait une armure brillante, nettoyée avec un soin qui prouvait l'extrême propreté de sa nation, et dont la pesanteur et l'épaisseur étaient peu ordinaires. Mais, contre l'usage des Normands, elle était tout unie, et l'on n'y voyait ni dorures ni aucun ornement. L'armet, ou bassinet, n'avait pas de visière, et laissait apercevoir un large visage dont les traits inflexibles exprimaient une inaltérable impassibilité. Il tenait en main une lourde massue.
— Vous voilà donc, messire Flamand ! dit le châtelain. Il me semble que vous ne vous êtes guère pressé pour venir au rendez-vous.
— Sauf votre bon plaisir, répondit le Flamand, nous avons été obligés d'attendre que nous eussions chargé sur nos chariots nos draps et nos autres bagages.
— Sur vos chariots ! Et combien en avez-vous donc amené ?
— Six, noble seigneur.
— Et combien d'hommes les ont accompagnés?
— Douze, vaillant seigneur.
— Quoi? seulement deux hommes par chariot! A quoi bon vous être encombrés ainsi ?
— Sauf votre bon plaisir, encore une fois, noble seigneur, ce n'est que le prix que mes camarades et moi nous attachons à nos marchandises qui nous porte à les défendre de notre corps. Si nous avions été obligés de laisser nos draps à la merci de ces pillards, je n'aurais pas vu grande nécessité à venir ici pour leur fournir l'occasion d'ajouter le meurtre au vol. Je vous réponds que je ne me serais arrêté qu'à Glocester.
Le chevalier regarda l'artisan flamand, car telle était la qualité de
Wilkin Flammock, avec un tel mélange de surprise et de mépris, que l'indignation n'y pouvait trouver place.
— Voici, lui dit-il, la première fois que j'entends un être portant de la barbe an menton avouer ouvertement qu'il est un lâche.
— Et ce n'est pas cela que je veux vous faire entendre, répondit Flammock avec le plus grand-froid. Je suis toujours disposé à me battre pour défendre ma vie et ma fortune ; et puisque je viens ici, où l'une et l'autre sont exposées, c'est une preuve que je ne crains pas. Mais cela n'empêche pas qu'une peau entière ne vaille mieux qu'une peau percée.
— Eh bien ! bats-toi à ta manière, pourvu que tu te battes bien, avec ces membres épais, mais vigoureux ; il paraît qu'aucun de nous ne manquera d'occupation. As-tu vu quelque chose de cette canaille galloise ! La bannière de Gwenwyn est-elle déployée?
— Oui, oui, j'ai vu flotter en l'air le dragon blanc, et je ne pouvais manquer de le reconnaître , car il a été brodé dans mon atelier.
Raymond prit un air si sérieux en apprenant cette nouvelle, que Denis Morolt, ne voulant pas que le Flamand s'en aperçût, crut devoir détourner son attention.
— Je puis te promettre, dit-il à Flammock, que lorsque le connétable de Chester nous aura joints avec ses lances, tu verras ton fameux ouvrage, le dragon blanc, s'envoler plus vite que n'a jamais volé ta navette.
— Il faut qu'il s'envole avant que le connétable n'arrive, Denis Morolt, dit Bérenger, sans quoi il s'envolera en triomphe par-dessus nos cadavres.
— Au nom de Dieu et de la sainte Vierge, s'écria Morolt, que voulez-vous dire, sire chevalier? J'espère que vous n'avez pas dessein de livrer le combat aux Gallois avant l'arrivée du connétable?
Il se tut un instant; mais comprenant fort bien le regard ferme et mélancolique que son maître jeta sur lui pour toute réponse à sa question , il répéta d'un ton plus vif et plus pressant : — Vous ne pouvez avoir un tel dessein, vous ne pouvez exiger que nous quittions ce château que nous avons si souvent défendu contre eux, pour nous mettre en campagne deux cents contre des milliers. Pensez-ybien, mon cher maître ; et qu'une témérité qui ne convient pas à votre âge ne ternisse pas la réputation de prudence et de science militaire que vous avez si noblement acquise.
— Je ne vous reprocherai pas de blâmer mon projet, Denis, répondit le chevalier normand ; car je sais que vous le faites par affection
pour moi et pour les miens. Mais il faut que cela soit, il faut que nous combattions les Gallois sous trois heures, ou que le nom de Raymond Bérenger soit rayé de la généalogie de sa maison.
— Et nous les combattrons, mon noble maître, nous les combattrons ; ne craignez pas que Denis Morolt vous donne de lâches conseils quand il s'agit de se battre. Mais nous les combattrons sous les murs du château, tandis que l'honnête Wilkin Flammock sera aux créneaux avec ses bons archers pour protéger nos flancs et tâcher de suppléer à la différence du nombre.
— Non, Denis, non ; c'est en rase campagne qu'il faut que nous les combattions, ou ton maître ne doit plus être compté parmi les féaux chevaliers. Apprends que, lorsque j'ai reçu chez moi ce rusé sauvage aux fêtes de Noël, et tandis que le vin circulait sur la table, Gwenwyn fit l'éloge des fortifications de ce château, de manière à me donner à entendre que ce n'était qu'à ces avantages que j'étais redevable de n'avoir pas été défait et captif dans nos anciennes guerres. J'aurais mieux fait de garder le silence ; car pourquoi avoir tenu des discours présomptueux qui me forcent à un acte que je ne puis regarder moi-même que comme une folle témérité? Cependant je lui répondis : — Si quelque prince du Gymry se présente jamais en ennemi devant Garde-Douloureuse, qu'il plante sa bannière dans la plaine située entre le pont et le château, et je donne ma parole de chevalier, j'engage ma foi comme chrétien, que Raymond Bérenger l'attaquera comme jamais Gallois n'a attaqué, quelle que puisse être la différence du nombre.
Denis resta muet et immobile en apprenant cette promesse si téméraire et si fatale ; mais il n'était pas assez casuiste pour dégager son maître des suites de son imprudente confiance. Il n'en fut pas de même de Wilkin Flammock. Il regarda le chevalier avec surprise ; et malgré le respect qu'il avait pour lui, peu s'en fallut qu'il ne se mît à rire, quoique ses traits ne fussent guère habitués à cette expression de gaieté.
— Et voilà tout? dit-il. Si Votre Seigneurie s'était engagée à payer cent florins à un juif ou à un lombard, sans contredit vous devriez faire ce paiement le jour convenu, ou perdre votre gage ; mais , à coup sûr, une promesse de se battre peut se tenir un jour aussi bien qu'un autre; et le meilleur jour pour cela, c'est le jour où celui qui l'a faite se trouve le plus fort. Après tout, que signifie une promesse faite le verre à la main ?
— Elle signifie tout autant qu'une promesse faite en toute autre circonstance, répondit Bérenger. Celui qui a promis n'échoppe pas
au péché en trahissant sa parole sous prétexte qu'il l'a donnée sous l'influence de l'ivresse et de la présomption.
— Quant au péché, répliqua Denis, si c'en est un de ne pas faire un tel acte de témérité, je suis sûr que l'abbé de Glastonbury vous en absoudrait pour un florin.
— Et qui effacera la honte dont je me serai couvert? demanda Bérenger. Comment oserai-je me montrer devant des chevaliers, si la crainte d'un Gallois et de ces sauvages à demi nus m'empêche de relever mon gage de bataille? Non, Denis Morolt, qu'il n'en soit plus question. Nous les combattrons aujourd'hui dans cette plaine, quel qu'en puisse être le résultat.
— Il peut se faire que Gwynwyn ait oublié cette promesse, dit Flammock, et qu'il ne vienne pas en réclamer l'exécution à l'endroit désigné ; car nous avons entendu dire que nos vins de France ont monté furieusement au cerveau du Gallois.
— Il m'en a encore parlé le lendemain du jour où elle a été faite,' répondit le châtelain; croyez bien qu'il n'oubliera pas une promesse qui lui donne une chance de m'écarter à jamais de son chemin.
Comme Bérenger parlait encore, ils remarquèrent que des nuages de poussière qu'on avait vus sur différents points se rapprochaient de l'autre côté de la rivière, vers un ancien pont qui conduisait dans la plaine désignée pour le théâtre du combat. Ils ne se perdirent pas en conjectures. Il était évident que Gwynwyn, rappelant à lui tous les détachements qui avaient commis des dévastations partielles, réunissait toutes ses forces, dans le dessein de passer le pont.
— Courons leur disputer le passage, s'écria Denis Morolt. L'avantage que nous aurons en défendant le pont rétablira une sorte d'égalité. Votre parole vous oblige à prendre la plaine pour champ de bataille; mais elle ne vous défend pas de profiter de votre avantage pour disputer le passage du pont. Nos hommes, nos chevaux, tout est prêt; que les archers marchent seulement sur nos flancs, et je réponds du succès sur ma vie.
— Quand je lui ai promis de le rencontrer dans cette plaine, Denis, j'ai voulu dire que je lui donnais l'avantage de l'égalité du terrain. C'est ainsi que je l'entendais, et il l'a entendu de même. A quoi bon tenir ma promesse selon la lettre, si je la viole quant à l'esprit? Nous ne sortirons pas du château avant que le dernier de ces Gallois ait traversé le pont, et alors...
— Nous marcherons à la mort. Que Dieu nous pardonne nos péchés! Mais...
— Mais quoi ? Tu voudrais parler, et tu n'oses.
— Ma jeune maîtresse, votre fille, lady Eveline...
— Je l'ai informée de mes intentions. Elle restera dans le château, où je laisserai quelques vétérans d'élite et vous, Denis, pour les commander. Dans vingt-quatre heures il arrivera des secours, et le siège sera levé. Nous avons défendu la place plus longtemps, et avec une plus faible garnison. Alors, Denis, vous la conduirez chez sa tante, l'abbesse des Bénédictines, vous la placerez honorablement et sûrement entre ses mains, et ma sœur veillera à la destinée future de ma fille comme sa sagesse le lui inspirera.
— Moi vous laisser dans une pareille crise ! s'écria Denis Morolt en pleurant. Moi m'enfermer dans des murailles, quand mon maître va livrer sa dernière bataille ! Moi devenir l'écuyer d'une femme, quoique cette femme soit lady Eveline, quand mon maître sera mort sur son bouclier ! Sire Raymond Bérenger, est-ce pour cela que je vous ai si souvent couvert de votre armure?
Les larmes tombaient des yeux du vieux guerrier avec autant d'abondance que celles qu'une jeune fille verse pour son amant. Raymond, lui prenant la main avec bonté, lui dit d'un ton affectueux : — Ne crois pas, mon bon vieux serviteur, que s'il y avait de l'honneur à gagner, je voulusse t'éloigner de ma personne. Mais ce combat est un acte de présomption et de témérité auquel je suis tenu par mon destin ou par ma folie. Je meurs pour sauver mon nom du déshonneur; mais, hélas! il faut que je laisse ma mémoire entachée du reproche d'imprudence.
— Eh bien ! qu'il me soit permis de partager votre imprudence,1 mon cher maître, s'écria vivement Denis Morolt; un pauvre écuyer n'a pas besoin de passer pour être plus prudent que son maître. Ma valeur a été remarquée dans maints combats où j'ai partagé vos périls et votre gloire.; ne me refusez pas le droit de partager aussi le blâme que votre témérité peut encourir. Qu'on ne dise pas de vous : — Son entreprise était si téméraire, qu'il ne permit pas à son vieil écuyer d'y prendre part. Je suis une partie de vous-même ; vous vous rendez coupable de meurtre envers tous ceux qui vous suivront, si vous ne me permettez pas de vous accompagner.
—Denis, répondit Bérenger, vous me faites sentir plus amèrement que jamais la folie que j'ai commise. Je vous accorderais la grâce que vous me demandez, quelque fatale qu'elle pût être à vous-même ; mais ma fille...
— Sire chevalier, dit Flammock, qui avait écouté ce dialogue avec moins d'apathie que de coutume, je n'ai pas dessein de quitter le château aujourd'hui, et si vous voulez vous fier à moi pour faire tout
ce que peut un honnête homme pour protéger lady Eveline, je vous promets
— Comment ? drôle ! s'écria Raymond ; vous n'avez pas dessein de quitter le château! Et qui vous donne le droit d'avoir dessein de faire une chose ou de ne pas la faire, avant que je vous aie fait connaître mon bon plaisir?
— Je serais bien fâché de me trouver en opposition avec vous, sire châtelain, répondit l'imperturbable Flamand ; mais je tiens, à titre de redevance féodale, certains moulins à foulon et terres en dépendant, sur les frontières, et je suis obligé d'amener douze hommes, à votre première réquisition, pour la défense du château de Garde- Douloureuse. Me voici prêt à m'acquitter de ce devoir; mais si vous m'ordonnez d'en sortir, de laisser ce château sans défense, et d'aller risquer ma vie dans un combat qui, comme vous le reconnaissez vousmême, n'offre aucune chance de salut, je dois vous dire que la tenure de mon fief ne m'oblige pas à vous obéir.
— Vil artisan ! s'écria Morolt en mettant la main sur son poignard et en jetant sur Flammock un regard menaçant.
Mais la voix et la main de son maître le retinrent. — Garde-toi bien de le toucher, Morolt, lui dit-il , et ne le blâme pas. Il a le sentiment du devoir, quoiqu'il n'en soit pas pénétré de la même manière que nous. Ses compagnons et lui combattront mieux derrière des murailles qu'en rase campagne. Ces Flamands d'ailleurs connaissent par expérience, et d'après ce qu'ils ont vu dans leur pays, tout ce qui a rapport à l'attaque et à la défense des villes fortifiées et des citadelles; ils savent mieux que personne manœuvrer les mangonneaux et les autres machines de guerre. J'ai dans le château quelques autres soldats du même pays ; mon dessein est de les y laisser, et je crois qu'ils obéiront à Flammock plus volontiers qu'à tout autre que toi. Qu'en penses-tu? Tu ne voudrais pas, pour un point d'honneur mal entendu ou par une affection aveugle pour moi, confier à des mains suspectes la garde de cette place importante et la sûreté d'Eveline?
— Noble seigneur, s'écria Denis aussi transporté de joie que s'il eût obtenu quelque avantage important, Wilkin Flammock n'est qu'un serf flamand : mais je dois dire qu'il est aussi ferme et aussi fidèle que qui que ce soit de vos serviteurs, et d'ailleurs il connaît trop bien ses intérêts pour ne pas sentir qu'il y a plus à gagner à défendre un château comme celui-ci qu'à le rendre à des étrangers qui pourraient offrir de belles conditions de capitulation , mais qui probablement ne les exécuteraient pas.
— Ma résolution est donc prise, dit Raymond Bérenger; tu vien-
dras avec moi, et il restera au château. Wilkin Flammock, dit-il eo s'adressant au Flamand d'un ton solennel, je ne te parlerai pas le langage de la chevalerie, car tu ne le connais pas; mais si tu es un honnête homme, un vrai chrétien, je te conjure de bien défendre ce château. Qu'aucune promesse de l'ennemi ne te fasse accepter une lâche capitulation ! qu'aucune menace ne te détermine à te rendre ! Des secours arriveront très-promptement. Si tu remplis tes devoirs envers moi et envers ma fille, Hugues de Lacy te récompensera généreusement; si tu y manques, il te punira sévèrement.
— Sire chevalier, répondit Flammock, je suis charmé de vous voir accorder tant de confiance à un simple artisan. Quant aux Gallois, je suis né dans un pays où nous sommes forcés, et forcés tous les ans, à lutter contre la mer ; et celui qui peut opposer une digue aux flots en courroux ne craint pas la fureur d'une foule indisciplinée. Votre fille me sera aussi chère que la mienne, et vous pouvez partir dans cette confiance, si toutefois vous ne préférez pas, en homme plus sage, fermer la porte, lever le pont-levis, baisser la herse, placer sur les murailles vos archers et les miens, et faire voir à ces drôles que vous n'êtes pas aussi fou qu'ils le pensent.
— Cela ne peut être, mon brave homme, dit le chevalier. —J'entends la voix de ma fille, ajouta-t-il précipitamment; je ne voudrais pas la revoir au moment de m'en séparer peut-être pour toujours. Je te confie à la garde du ciel, honnête Flamand. — Suis-moi, Denis Morolt.
Le vieux châtelain descendit du donjon par l'escalier de la tourelle du sud, tandis qu'Eveline y montait par celui de la tourelle de l'est pour se jeter encore une fois aux pieds de son père. Elle était accompagnée du père Aldrovand, chapelain de sire Raymond; d'un vieux piqueur presque invalide, dont les services, plus actifs autrefois sur le champ de bataille et à la chasse, se bornaient alors à la surintendance générale du chenil et aux soins particuliers qu'il donnait aux chiens favoris du chevalier ; avec elle était aussi Rose Flammock, fille de Wilkin, jeune Flamande aux yeux bleus, à la taille arrondie, vermeille, timide comme une perdrix, et à qui il avait été permis depuis quelque temps de rester près de la noble héritière normande, dans cette situation mal définie qui tient le milieu entre l'humble condition de demoiselle de compagnie et l'état plus humble encore de domesticité.
Eveline courut à la plate-forme, les cheveux épars et les yeux baignés de larmes, et demanda vivement à Wilkin où était son père.
Le Flamand la salua gauchement, et essaya de lui répondre ; mais
la voix sembla lui manquer. Il tourna le dos à Eveline sans cérémonie, et ne faisant aucune attention aux questions du chapelain et du piqueur, dit à la hâte à sa fille en sa propre langue : — Tout va mal, Roschen ', tout va mal. Veillez sur la pauvre fille ; der aller herr ist verrukt 2.
Sans en dire davantage, il descendit précipitamment, courut à l'office, et rugit comme un lion en appelant le souverain de ces régions par les noms de kammerer, keller-master, etc., appel auquel le vieux Reynold, ancien écuyer normand, ne répondit que lorsque le Flamand se rappela heureusement le titre anglais de sommelier. En entendant le nom légitime de la place qu'il occupait, et qui était comme la clef de la cave, le vieillard parut aussitôt, avec sa casaque grise, ses bas roulés sur ses genoux, un trousseau de grosses clefs suspendu par une chaîne d'argent à une ceinture de cuir ; et, attendu le danger des circonstances, il avait jugé à propos d'attacher de l'autre côté , afin de rétablir l'équilibre, un énorme sabre qui semblait trop lourd pour que son bras affaibli par l'âge pût en soutenir le poids.
— Que me voulez-vous, maître Flammock?lui dit-il, ou plutôt quels ordres avez-vous à me donner, puisque c'est le bon plaisir de mon maître que je vous obéisse pour un temps?
— Il ne me faut qu'un verre de vin, mon cher keller-master, mon cher sommelier, veux-je dire.
— Je suis bien aise que vous vous rappeliez le titre de ma charge, dit Reynold avec le ton de ressentiment secret d'un domestique un peu gâté, qui se trouve presque offensé d'être obligé de recevoir des ordres d'un étranger.
— Donnez-moi un flacon de vin du Rhin, si vous m'aimez, dit Wilkin ; j'ai le cœur sec et serré, et je sens qu'il faut que je boive du meilleur.
— Vous ne manquerez pas de vin, répondit le sommelier, si le vin peut vous donner le courage qui vous manque peut-être.
A ces mots le vieux Reynold descendit dans les caveaux dont il était gardien, et en rapporta un flacon d'argent qui pouvait contenir deux pintes. —Voilà du vin tel que vous en avez rarement goûté, lui dit-il, et il s'apprêtait à lui en verser un verre.
— Le flacon, l'ami Reynold, donnez-moi le flacon, dit Flammock : j'aime à boire à longue haleiue quand j'ai sur les bras une affaire importante. — Il saisit le flacon, en avala une gorgée préparatoire» comme pour juger de la qualité du liquide; puis, faisant au som-