CHAPITRE V
Dans son château le chevalier rentra.
Le premier mur fit peu de résistance, Et l'ennemi bientôt s'en empara; Mais le second fil meilleure défense.
Percy. Recueil d'anciennes poésies.
Le malheureux résultat de la bataille fut bientôt connu des spectateurs inquiets qui se trouvaient sur la plate-forme de la grande tour de Garde-Douloureuse, nom que ce château ne méritait que trop de porter en cette journée. Ce fut avec difficulté que le père Aldrovand maîtrisa son émotion pour chercher à calmer celle d'Eveline, et pour contenir les lamentations des femmes , des enfants et des vieillards dont les parents venaient de succomber dans cette affaire désastreuse. Ces malheureux étaient venus chercher leur sûreté dans le château, et ils étaient montés, les uns sur la tour, les autres sur les murailles, d'où le père Aldrovand trouva assez difficile de les faire descendre, car il savait que la présence de ces infortunés au désespoir sur des murs qui ne devaient présenter à la vue que des défenseurs intrépides, ne pouvait que redoubler l'ardeur de l'ennemi. Il fit donc sentir à Eveline la nécessité de donner l'exemple à ces êtres inconsolables, en se retirant elle-même.
Conservant, ou du moins cherchant à conserver, même dans son extrême douleur, ce sang-froid qu'exigeaient les mœurs du temps, car la chevalerie avait son stoïcisme aussi bien que la philosophie, Eveline répondit d'une voix qu'elle aurait voulu rendre ferme, mais qui était tremblante en dépit d'elle-même :
— Oui, mon père, vous avez raison; il n'y a plus rien qui puisse fixer les yeux d'une femme. La Gloire des armes et l'Honneur ont succombé quand ce panache blanc a touché la terre sanglante. Venez, mes filles, venez; il n'y a plus rien à voir ici pour nous. Allons à l'église, le tournoi est fini.
Il y avait quelque chose de hagard dans ses yeux; quand elle se leva comme quelqu'un qui aurait voulu conduire une procession, elle chancela , et elle serait tombée si le chapelain ne l'eût soutenue. Se couvrant la tête de sa mante, comme si elle eût rougi de l'excès d'une douleur qu'elle ne pouvait réprimer, et que n'annonçaient que trop ses gémissements et ses sanglots , elle dit au père Aldrovand de là conduire où bon lui semblerait.
— Notre or s'est changé en cuivre, lui dit-il, notre argent en pous-
sière, notre sagesse en folie. Telle a été la volonté de celui qui confond les desseins du sage, et qui arrête le bras du puissant. A la chapelle, ma 611e, à la chapelle ; prions Dieu et les saints de jeter sur nous un regard favorable, et de sauver le reste du troupeau de la fureur des loups dévorants.
Tout en parlant ainsi, il conduisait Eveline à la chapelle du château , en la soutenant pour l'aider à marcher ; car elle était en ce moment presque incapable d'agir et de réfléchir. Là, agenouillée devant l'autel, elle prit du moins l'attitude de la dévotion ; mais, malgré les prières que sa bouche prononçait machinalement, ses pensées étaient sur le champ de bataille, près du corps de son malheureux père. Les autres affligés prirent comme elle une attitude religieuse, et eurent comme elle des distractions. Ils savaient que la plus grande partie de la garnison du château avait été sacrifiée dans la sortie imprudente de Raymond Bérenger, et cette idée ajoutait à leurs regrets le sentiment de la crainte personnelle , augmentée encore par les actes de cruauté auxquels se portait souvent l'ennemi, qui, dit-on, dans l'exaltation de la victoire, ne faisait grâce ni à l'âge ni au sexe.
Le moine prit avec eux le ton d'autorité que son caractère lui permettait. Il leur ordonna de cesser des plaintes et des lamentations inutiles, et, les ayant amenés, du moins à ce qu'il crut, à une situation d'esprit plus conforme à leur position, il les quitta pour aller satisfaire sa curiosité et calmer ses propres inquiétudes, en s'assurant par lui-même de l'état de défense du château. Il trouva sur les murs extérieurs Wilkin Flammock, qui, ayant rempli les devoirs d'un bon et habile capitaine , en manœuvrant son artillerie de manière à repousser, comme nous l'avons déjà vu, l'avant-garde des ennemis, s'occupait alors à mesurer de sa propre main des rations de vin qui ne pouvaient l'exposer au reproche de parcimonie.
— Mon bon Wilkin , lui dit le père , aie soin de mettre de la modération dans cette affaire. Tu dois savoir que le vin, comme le feu et l'eau, est un excellent serviteur, mais un fort mauvais maître.
— Il se passera longtemps avant que ses vapeurs pénètrent l'épais cerveau de mes concitoyens, répondit Flammock. Notre courage flamand ressemble à nos chevaux flamands : ils ne vont qu'autant qu'ils sentent l'éperon , et il nous faut du vin pour enflammer notre valeur. Mais croyez-moi, mon père, l'étoffe dont nous sommes faits est d'un bon teint, qui ne passe pas au blanchissage. D'ailleurs, quand je donnerais à ces drôles un peu trop à boire , je n'aurais peut-être pas grand tort, puisqu'il est vraisemblable qu'ils n'auront pas trop à
— Que voulez-vous dire? s'écria le père Aldrovand en faisant un geste d'alarme; je me flatte que, grâce à tous les saints , le château est bien avitaillé.
— Pas aussi bien que votre couvent, mon bon père, répondit Wilkin avec un sang-froid imperturbable. Vous avez eu à Noël , comme vous le savez, des fêtes trop joyeuses pour en espérer de semblables à Pâques. Ces chiens gallois sont venus dévorer une partie de vos provisions, et maintenant il est probable qu'ils entreront dans le château, parce qu'on n'en trouve plus.
— Quelle folie ! s'écria le moine ; j'ai entendu hier soir le bon sire Raymond, à qui Dieu fasse paix, donner des ordres pour qu'on allât chercher des vivres ce matin dans tous les environs.
— Sans doute, répliqua Flammock ; mais les Gallois nous ont donné aujourd'hui trop de fil à retordre pour qu'on pût les exécuter, et l'on n'a pu faire en ce moment ce qui aurait dû être fait il y a des semaines et des mois. Notre défunt seigneur, s'il est défunt, était de ces gens qui comptent toujours sur leur épée , et voilà ce qui en résulte : si l'on veut que je combatte, parlez-moi d'une arbalète et d'un château avitaillé ! Vous pâlissez, mon père, buvez ce verre de vin pour vous ranimer.
Le moine repoussa doucement le verre que Wilkin le pressait d'accepter. — Il ne nous reste donc de ressource que dans les prières ? dit-il.
— C'est la vérité, mon père, répondit l'impassible Flamand, priez donc tant qu'il vous plaira ; quant à moi, je me contenterai de jeûner ; ce qu'il faudra bien faire, bon gré mal gré.
En ce moment on entendit à quelque distance le son d'un cor.
— Veillez à la porte et à la herse, s'écria Flammock. Eh bien ! Neil Hansen, quelles nouvelles?
— Un député des Gallois esta Mill-Hill, dit Neil Hansen, tout juste à portée de nos arbalètes. 11 tient un drapeau blanc à la main, et demande à entrer au château.
— Sur ta vie! s'écria Wilkin, ne le laisse pas entrer avant que nous ne soyons prêts à le recevoir. Fais pointer un mangonneau contre lui, et écrase-le sous une grêle de pierres, s'il bouge de l'endroit où il se trouve avant que nous ayons tout préparé pour sa réception. Maintenant, Neil, ajouta-t-il en se servant de sa langue naturelle, il faut se donner du mouvement. Ramasse toutes les lances, toutes les piques, toutes les javelines qui se trouvent dans le château; qu'on les porte sur les murailles, et qu'on en passe le fer à travers tous les créneaux. Coupe quelques morceaux de vieilles tapisseries
en guise de bannières, et fais-les arborer sur toutes les tours. Sois prêt, dès que j'en donnerai le signal, à faire battre les tambours et sonner les trompettes, s'il nous en reste quelques-unes; sinon, qu'on prenne des cornets à bouquin , tout ce qui peut faire du bruit. Mais surtout, Neil Hansen, ne manque pas d'aller au magasin d'armes avec quatre ou cinq de tes camarades, et couvrez-vous de cottes de mailles. Nos armures des Pays-Bas ne leur imposent pas autant. Alors vous banderez les yeux au Gallois, et vous le ferez entrer. Vous aurez soin de tenir la tête haute, et de ne pas dire un mot. Laissezmoi le soin de traiter avec l'envoyé ; seulement prends garde qu'il n'y ait point de Normand parmi nous.
Le moine, qui, dans ses pèlerinages, avec acquis quelque connaissance de la langue flamande, fut sur le point de faire un geste de surprise en entendant la dernière partie des instructions que Wilkin venait de donner; mais il réprima ce premier mouvement, quoique cette circonstance lui parût suspecte et qu'il fût un peu étonné de la promptitude et de la dextérité que montrait l'artisan flamand en donnant des ordres si conformes aux règles de la guerre et à celles d'une sage politique.
Wilkin, de son côté, n'était pas bien certain que le moine n'eût pas entendu et compris mieux qu'il ne l'aurait voulu les instructions qu'il venait de donner. Pour écarter les soupçons qu'il pouvait avoir conçus, il lui répéta en anglais la plus grande partie de ce qu'il avait dit en flamand à Neil Hansen, et lui demanda ensuite : — Gomment trouvez-vous mes précautions, mon père?
— Excellentes, répondit le père Aldrovand; telles que vous auriez pu les entendre si vous aviez toute votre vie manié les armes au lieu de la navette.
— Epargnez-nous vos plaisanteries, mon père. Je sais fort bien que vous autres Anglais vous pensez que les Flamands n'ont dans la tête que du bœuf bouilli et des choux ; vous voyez pourtant qu'il peut sortir quelque chose de bon de la cervelle d'un homme qui fait jouer la navette.
— Vous avez raison, maître Wilkin Flammock. Mais quelle réponse comptez-vous faire à la sommation du prince gallois?
— Dites-moi d'abord , révérend père , ce que dira cette sommation.
— Vous serez sommé de rendre le château à l'instant. Que répondrez-vous ?
— Je répondrai non, à moins d'une bonne capitulation.
— Comment! sire Flammock? osez-vous mettre dans la même
phrase le mot capitulation et celui de château de Garde-Douloureuse?
— Je ne le rendrai pas, si je puis faire mieux ; mais Votre Révérence veut-elle que j'attende jusqu'à ce que la garnison agite la question de savoir quelle chair est la meilleure à mettre sur le gril, celle d'un gros chapelain ou celle d'un Flamand bien gras?
— Vous ne pouvez parler ainsi sérieusement, Wilkin. D'ailleurs nous devons être secourus sous vingt-quatre heures au plus tard ; sir Raymond en était certain.
— Sir Raymond s'est trompé ce matin en plus d'une chose.
— Ecoute-moi, Flandrin, s'écria le moine, à qui sa retraite dans un cloître n'avait pas fait perdre tout à fait ses anciennes mœurs militaires, je te conseille de marcher droit dans cette affaire, si tu fais quelque cas de ta vie; car, malgré le carnage qui a eu lieu ce matin, il reste encore ici assez d'Anglais pour te jeter, toi et tes grenouilles flamandes, dans les fossés du château, s'ils avaient lieu de croire que tu médites la moindre trahison contre lady Eveline et contre une forteresse dont la garde t'a été confiée.
— Que Votre Révérence ne se laisse pas émouvoir par des craintes puériles et inutiles. Au surplus, je suis le gouverneur de ce château par ordre de celui qui en était le maître, et je ferai tout ce que je jugerai convenable pour le bien du service.
— Et moi, dit le moine d'un air chagrin, je suis serviteur du pape, chapelain de ce château, ayant le pouvoir de lier et de délier. Je crains que tu ne sois pas un bon chrétien, Wilkin Fiammock, et que tu ne sois entiché de l'hérésie des montagnards. Tu as refusé de prendre la croix ; tu as aujourd'hui déjeuné, bu de l'aie et du vin, avant d'avoir entendu la messe; tu ne mérites pas de confiance, et je ne t'accorderai pas la mienne. Je demande à assister à ta conférence avec le Gallois.
— Imposible, mon père, répondit Fiammock avec le sourire et l'air impassible qu'il conservait dans toutes les circonstances, quelque importantes qu'elles pussent être. — Il est vrai que j'ai mes raisons pour ne pas aller, quant à présent, tout à fait jusqu'aux portes de Jéricho, et il est heureux que j'aie ces raisons, sans quoi je ne serais pas ici pour défendre celles de Garde-Douloureuse. Il est également vrai que je puis avoir été obligé quelquefois de visiter mes moulins à foulon avant que le zèle du chapelain l'eût éveillé pour monter à l'autel, et que mon estomac me défend de travailler avant d'avoir déjeuné. Mais j'ai payé tribut pour toutes ces fautes, mon père, je l'ai payé à Votre Révérence elle-même ; et puisqu'il vous plaît de vous souvenir si bien de ma confession, il me semble que vous ne
devriez pas oublier la pénitence que vous m'avez imposée, et l'absolution que j'ai reçue.
Le moine faisant allusion aux secrets du confessionnal, avait fait un pas au-delà de ce que lui permettaient les règles de son ordre et de l'église. Il fut comme interdit de la réponse du Flamand, et, voyant que le reproche d'hérésie ne l'avait pas intimidé, il se borna à lui dire avec quelque confusion :
— Vous refusez donc de réadmettre à votre entrevue avec le Gallois?
— Révérend père, il n'y sera question que d'affaires séculières. S'il y survenait quelque chose qui concernât la religion, je vous ferais appeler sur-le-champ.
— J'y assisterai en dépit de toi, bœuf de Flandre que tu es! murmura le père Aldrovand, mais d'un ton à n'être entendu de personne. Et, tournant le dos à Flammock, il descendit des murailles.
Quelques minutes après, Wilkin, ayant vu que tout avait été préparé pour donner une idée imposante d'une force qui n'existait pas, se rendit dans une petite salle de garde, située entre les deux murailles, où il arriva escorté de six de ses compatriotes portant des armures normandes qu'ils avaient trouvées dans la salle d'armes. Leur grande taille, leur embonpoint, leur air de vigueur et leur immobilité, leur donnaient l'air de trophées d'armes de quelque siècle passé, plutôt que de soldats vivants. Entouré de ces personnages muets, dans une petite chambre voûtée qui admettait à peine le jour, Flammock reçut l'envoyé gallois qui y fut amené, les yeux bandés, entre deux Flamands ; mais on avait eu soin de les lui bander assez négligemment pour qu'il pût entrevoir tous les préparatifs qu'on avait faits sur les murailles, et dont le principal but était de lui imposer. Dans le même dessein on faisait entendre de temps en temps au dehors, tantôt un cliquetis d'armes, tantôt des voix qui semblaient celles d'officiers faisant leur ronde ; enfin on prenait tous les moyens pour persuader que la plus grande activité régnait dans ce château, qu'il y restait une garnison nombreuse, et qu'on y faisait toutes les dispositions nécessaires pour bien se défendre en cas d'attaque.
Lorsqu'on eut détaché le bandeau qui couvrait les yeux de Jorworth (car le même Gallois qui était venu quelque temps auparavant faire les propositions d'alliance de la part de Gwenwyn était alors porteur delà sommation), il regarda autour lui d'un air hautain, et demanda à qui il devait faire part des ordres de son maître Gwenwyn, fils de Cyverliock, prince de Powys.
— Il faudra, répondit Flammock avec son air d'indifférence ordinaire, que Son Altesse se contente de traiter avec Wilkin Flammock, propriétaire des moulins à foulon, et substitut du gouverneur de Garde-Douloureuse.
— Toi, substitut du gouverneur ! s'écria Jorworth ; toi , vil artisan de Flandre! impossible ! Quoiqu'ils soient tombés bien bas, des Anglais * ne peuvent s'être abaissés au point de te reconnaître pour commandant. Ces gens-là me paraissent Anglais, et à c'est eux que je délivrerai mon message.
— - Comme il vous plaira, répliqua Flammock ; mais s'ils vous répondent autrement que par signes, je vous permets de m'appeler schelme 2.
— Cela est-il vrai? demanda l'envoyé en regardant les compagnons de Flammock, qu'il prenait pour des hommes d'armes ; en êtes-vous réellement réduits là? Quoique vous soyez les enfants de brigands étrangers, je croyais qu'étant nés sur le sol de la Grande-Bretagne vous auriez trop d'orgueil pour porter le joug d'un misérable artisan. Si vous n'avez pas de courage, ne devriez-vous pas avoir de la prudence? Ne connaissez-vous pas le proverbe : Malheur à celui qui se fie à un étranger! Toujours muets ! Répondez-moi par des paroles ou par des gestes. Le reconnaissez-vous réellement pour votre chef?
Les hommes d'armes supposés répondirent unanimement à cette question par un signe de tête affirmant, et reprirent ensuite leur immobilité.
Le Gallois, avec la pénétration naturelle à ses concitoyens, soupçonna qu'il y avait dans tout cela quelque chose qu'il ne pouvait pas bien comprendre. Se disposant donc à se tenir sur ses gardes, il continua ainsi qu'il suit :
— Quoi qu'il en soit, peu m'importe qui entendra le message de mon souverain, puisqu'il accorde pardon et merci aux habitants du Castel an Carrig* (que vous avez appelé Garde-Douloureuse, pour couvrir votre usurpation par ce changement de nom). Sous la condition que vous rendrez au prince de Powys ledit château, toutes ses dépendances, les armes qui s'y trouvent, et la personne d'Eveline Bérenger, il vous sera permis à tous d'en sortir sans être inquiétés, et vous aurez des saufs-conduits pour aller où il vous plaira, au-delà des frontières du Cymry.
I. L original joint ici au nom anglais l'injurieuse épithète de crogan, que les Gallois appliquaient quelquefois à leurs voisins les Anglais. — 2. Terme d'opprobre, infâme. S. Le château de la Montagne.
— Et si nous n'obéissons pas à cette sommation ? dit l'imperturbable Wilkin Flammock.
— En ce cas vous aurez le même sort que votre dernier chef, Raymond Bérenger, répondit Jorworth, les yeux étincelants de férocité. — Toutes les têtes qui sont ici tomberont sur l'échafaud, et leurs corps serviront de pâture aux corbeaux. Il y a longtemps qu'ils n'ont eu un pareil banquet de lourdauds Flamands et de misérables Saxons.
— Ami Jorworth, répliqua Wilkin, si tu n'as pas d'autre message, tu peux répondre à ton maître de ma part que des hommes prudents ne confient pas aux autres une sûreté qu'ils peuvent devoir à leurs propres œuvres. Nous avons des murailles aussi hautes que solides, des fossés profonds, des munitions et des vivres en abondance, des arcs, des arbalètes et des machines de guerre. Nous gardons donc ce château, dans la confiance que ce château nous gardera jusqu'à ce qu'il nous arrive du secours.
— Ne risquez pas votre vie sur un tel espoir, dit l'émissaire gallois qui commença alors à parler en flamand , car il connaissait cette langue et il la parlait couramment, ayant eu des relations fréquentes avec des Flamands établis dans le Pembrokeshire ; il s'en servait alors, parce qu'il désirait que les hommes d'armes prétendus, qu'il supposait Anglais, n'entendissent pas ce qu'il voulait dire à Flammock.—Ecoutez-moi, mon bon Flamand, continua-t-il, ne savezvous pas que celui sur qui vous comptez, le connétable de Lacy, a fait vœu de ne pas porter les armes avant d'avoir été à la Terre- Sainte? Lui et les autres seigneurs des frontières sont déjà en marche pour aller joindre les croisés. Que vous reviendra-t-il de nous donner la peine et l'embarras de vous assiéger, quand vous n'avez à espérer aucun secours?
— Eh! que m'importe que vous ayez de la peine et de l'embarras? demanda Wilkin, parlant aussi son propre langage, et regardant le Gallois fixement, mais sans donner aucune expression à des traits qui d'ailleurs étaient assez réguliers, et qui n'offraient qu'un mélange remarquable d'insouciance et de simplicité.— Que me reviendra-t-il de vous donner moins de peine et d'embarras?
— Allons, l'ami Flammock, ne fais pas semblant d'avoir moins d'intelligence que la nature ne t'en a donné. La vallée est ténébreuse, mais un rayon de soleil peut en éclairer un côté. Tous tes efforts ne peuvent empêcher que ce château ne tombe entre nos mains ; mais tu peux en accélérer le moment.
Il se rapprocha de Wilkin , baissa la voix, prit un ton insinuant,
et ajouta : —Jamais Flamand n'a autant gagné en levant une herse et en baissant un pont-levis que tu peux le faire en ce moment si tu le veux.
— Tout ce que je sais , c'est que , pour avoir baissé la herse et levé le pont-levis de ce château, il m'en a coûté tout ce que je possède.
— Tu en seras amplement dédommagé, Flammock; la libéralité de Gwenwyn est comme la pluie d'été.
— Mes moulins et mes manufactures ont été ce matin la proie des flammes.
— Tu recevras en place mille marcs d'argent.
Mais le Flamand ayant l'air de ne pas l'entendre, continua le catalogue de ses pertes.
— On a ravagé mes terres ; on m'a enlevé vingt belles vaches ; on m'a...
— On t'en rendra soixante, et on les choisira parmi les plus belles de toutes celles qui font partie du butin.
— Mais ma fille, mais lady Eveline ! dit Wilkin , dont la voix monotone subit un léger changement qui semblait annoncer qu'il commençait à balancer. —Vous êtes des vainqueurs cruels, et...
— Nous sommes terribles pour ceux qui résistent, mais non pour ceux qui méritent notre clémence par leur soumission. Gwenwyn oubliera les injures qu'il a reçues de Raymond ; il élèvera sa fille au plus grand honneur parmi les filles du Cymry. Quant à la tienne, forme un [souhait pour elle , et il sera rempli au delà de ton attente. Nous comprenons-nous à présent?
— Je te comprends du moins.
— Et je crois que je te comprends aussi , dit Jorwoth, fixant ses yeux bleus pleins de feu et de vivacité sur les traits moins expressifs du Flamand , comme un écolier plein d'ardeur qui cherche à découvrir quelque sens mystérieux et caché dans un passage dont l'interprétation ne paraît lui offrir aucune obscurité.
— Tu crois que tu me comprends , dit Wilkin ; mais voici la difficulté. Lequel de nous aura confiance en l'autre?
— Oses-tu me le demander ? Est-ce à toi ou à tes pareils d'oser douter des promesses du prince de Powys ?
— Il ne m'en fait que par ta bouche, mon bon Jorworth, et je sais parfaitement que tu es du nombre de ces gens qui ne manquent jamais d'arriver à leur but quand il ne leur en coûte que de belies paroles.
— Flamand ! je te jure sur ma foi de chrétien, sur l'âme de mon père, sur l'honneur de ma mère, sur la croix noire de...
— Halte là, mon brave Jorworth, tu entasses trop de serments les uns sur les autres pour que tu en fasses grand cas. Ce qu'on engage si légèrement, il arrive souvent qu'on ne le juge pas digne d'être dégagé. Quelque chose dans la main pour gage du reste de tes promesses vaudrait mieux pour moi que tous les serments du monde.
— Rustre méfiant ! oses-tu douter de ma parole?
— Pas du tout, mais j'en croirai plus volontiers tes actions.
— Venons-en au fait, Flammock; que demandes-tu de moi?
— Je voudrais d'abord voir de mes propres yeux les mille marcs dont tu parles. Ensuite je réfléchirai sur tes propositions.
— Vil brocanteur! crois-tu donc que le prince de Powys ait des sacs d'argent comme les marchands de ton pays de trafiquants? il amasse des trésors par ses conquêtes, comme la trombe pompe l'eau ; mais c'est pour les distribuer entre ses vassaux, comme cette colonne de vapeur restitue à la terre et à l'Océan toutes les eaux dont elle se compose. La somme que je t'ai promise est encore à ramasser dans les caisses des Saxons. Le coffre-fort de Bérenger fournira son contingent.
— Il me semble que je pourrais l'y prendre moi-même,- puisque je suis maître au château, et vous en épargner la peine.
— Oui, mais ce serait aux dépens d'une corde et d'un nœud coulant, que les Gallois prennent la place , ou qu'elle soit secourue par les Normands ; car les premiers voudraient avoir leur butin tout entier, et les autres ne te pardonneraient pas d'avoir mis la main sur le trésor de leur compatriote.
— Je n'en disconviens pas. Mais si j'étais disposé à me fier à toi quant à l'argent, pourquoi ne pas me rendre mes vaches? Elles sont entre vos mains et à votre disposition. Si vous ne voulez rien m'accorder d'avance, que puis-je espérer de vous ensuite ?
— Je t'accorderai bien volontiers tout ce qui sera raisonnable et possible, répondit le Gallois non moins méfiant; mais à quoi te servira d'avoir tes vaches dans cette place forte? Elles se trouveront bien mieux de paître sur la plaine.
— Sur ma foi ! je crois que tu as raison ; elles ne feraient que nous causer de l'embarras ici , vu la grande quantité de bestiaux que nous y avons déjà pour l'approvisionnement du château. Et cependant, en y réfléchissant mieux, nous avons assez de fourrage pour en nourrir un bien plus grand nombre : or, mes vaches sont d'une race particulière, que j'ai fait venir des riches pâturages de la Flandre, et je voudrais qu'elles me fussent rendues avant que vos haches galloises leur aient entamé le cuir.
— Ta les auras ce soir, cuir et cornes. Ce ne sont que de faibles arrhes d'une récompense bien plus ample.
— J'en remercie votre munificence. Je suis un homme tout simple, et mon désir est de recouvrer ce que j'ai perdu.
— Et tu seras prêt à nous livrer le château?
— Chut! chut! nous parlerons de cela demain. J'y réfléchirai. Si ces Anglais et ces Normands soupçonnaient un tel projet, nous ne nous en tirerions pas les mains nettes. Il faut que je les disperse avant que de m'entretenir avec plus de détail sur cet objet. Maintenant, levez-vous subitement, allez-vous-en et ayez l'air d'être mécontent du résultat de notre conversation.
— Je voudrais pourtant savoir quelque chose de plus positif.
— Impossible ! impossible ! Ne voyez-vous pas déjà ce grand coquin qui commence à manier son poignard! Partez vite; ayez l'air en colère, et n'oubliez pas les vaches.
— Je ne les oublierai pas, dit Jorworth ; mais si tu nous manques de parole....!
A ces mots il partit en faisant à Wilkin un geste de menace, tant pour lui inspirer de la crainte réellement que pour suivre son avis. Flammock lui répondit en anglais, comme s'il eût voulu que tous ceux qui étaient avec lui entendissent ce qu'il allait lui dire.
— Faites tout ce qu'il vous plaira, sire Gallois. Je suis un homme loyal , je méprise vos menaces; je ne rendrai pas le château ; je le défendrai à votre honte et à celle de votre maître. — Qu'on lui bande les yeux! qu'on le reconduise en sûreté hors des fortifications! Le premier Gallois qui osera se présenter devant la porte de Garde-Douloureuse, sera traité un peu plus sévèrement.
On banda les yeux à Jorworth et on l'emmena. Comme Wilkin Flammock allait sortir lui-même de la salle où cette entrevue venait d'avoir lieu, un des prétendus hommes d'armes qui y avaient assisté s'approcha de lui par derrière, et lui dit à l'oreille en anglais : — Tu es un traître, Flamand, et tu mourras de la mort d'un traître !
Flammock se retourna en tressaillant. Il aurait voulu questionner cet homme, mais il avait déjà disparu. Il fut déconcerté par cette circonstance, car il vit qu'un témoin suspect avait entendu sa conversation avec Jorworth, et que ses projets étaient connus ou soupçonnés par quelqu'un qui n'avait pas sa confiance, et qui pouvait le contrecarrer. Il ne tarda pas à apprendre la vérité.