CHAPITRE VI
Ah ! ne l'accusez pas de celte perfidie! lien est innocent.; j'en réponds sur ma vie. Ancienne comédie.
La fille du malheureux Raymond Béienger, en descendant de la plate-forme d'où elle avait contemplé avec effroi le champ de bataille, éprouvait ce chagrin déchirant bien naturel à une fille qui venait de voir périr un père chéri et respecté. Mais sa situation dans le monde, et les principes de chevalerie dans lesquels elle avait été élevée , ne lui permettaient pas de s'abandonner longtemps à une inutile douleur. En élevant au rang des princesses, ou plutôt de déesses, les jeunes et aimables filles des nobles, l'esprit du temps exigeait d'elles en retour un caractère et une conduite souvent contraires aux sentiments purement humains. Les héroïnes ressemblaient fréquemment à des portraits placés sous un jour artificiel qui fait ressortir les objets sur lesquels il luit, mais dont l'éclat factice, comparé avec celui du jour naturel, semble éblouissant et exagéré.
L'orpheline de Garde-Douloureuse, la fille d'une race de héros qui se vantait de descendre de Thor, de Balder, d'Odin, et d'autres guerriers du Nord placés ensuite au rang des dieux, elle dont la beauté était célébrée par cent ménestrels, dont les yeux étaient l'étoile polaire de la moitié des belliqueux chevaliers des frontières du pays de Galles, n'avait pas le droit de pleurer son père comme une jeune villageoise. Jeune comme elle était, et quelque horrible que fût l'événement dont elle venait d'être témoin, il ne pouvait produire sur elle le même effet qu'il aurait produit sur une jeune fille dont les yeux n'auraient pas été accoutumés aux divertissements guerriers et souvent sanglants de la chevalerie, qui n'aurait pas résidé dans un château où la guerre et la mort étaient les sujets les plus ordinaires de conversation. On n'aurait pu réclamer enfin cette espèce de stoïcisme d'une femme dont l'imagination n'aurait pas été familiarisée avec des scènes de carnage, et qui n'eût pas été habituée, dès son jeune âge, à estimer la mort des guerriers sous le bouclier comme plus honorable et plus désirable que celle qui s'approche à pas lents pour mettre fin sans gloire aux jours prolongés d'une vieillesse épuisée et inutile. Eveline, tout en pleurant son père, sentit son cœur s'exalter quand elle se rappela qu'il était mort au milieu de tout l'éclat de sa gloire, et sur les cadavres amoncelés des ennemis immolés par son glaive ; ou si elle pensait aux embarras de sa situation,
c'était avec la détermination de défendre sa liberté, et de venger son père par tous les moyens que le ciel avait laissés en son pouvoir.
Elle n'oublia pas d'appeler la religion à son aide, et, suivant l'usage du temps et la doctrine de l'église romaine, elle s'efforça de se rendre le ciel favorable par des vœux et par des prières. Dans un petit oratoire communiquant avec la chapelle, au-dessus d'un autel devant lequel une lampe brûlait nuit et jour, était un petit tableau représentant la sainte Vierge, et l'objet d'une vénération toute particulière dans la famille de Bérenger. Un de ses ancêtres l'avait apporté de la Terre-Sainte, où il avait été en pèlerinage. C'était une peinture grecque du temps du Bas-Empire, assez semblable à celles qui, dans les pays catholiques, sont souvent attribuées à l'évangéliste saint Luc. L'oratoire où était ce tableau jouissait d'une réputation de sainteté peu commune. On supposait môme que des miracles s'y étaient opérés ; et Eveline, en l'ornant chaque jour de guirlandes de fleurs , et en accompagnant cette offrande des prières les plus ferventes, s'était mise sous la protection spéciale de Notre-Dame de Garde-Douloureuse, car tel était le nom qu'on avait donné à ce tableau.
Se dérobant à la compagnie de ses femmes, elle alla , seule et en secret, déposer ses chagrins aux pieds de l'image de sa protectrice. Elle supplia celle qui était la pureté même de défendre sa liberté et son honneur, et invoqua sa vengeance contre le chef farouche et sauvage qui avait tranché les jours de son père, et qui assiégeait alors sa place de sûreté. Non-seulement elle fit vœu de donner une étendue de terres considérable à l'image de sa protectrice dont elle implorait l'assistance, mais encore, malgré le tremblement de ses lèvres et une rébellion secrète de son cœur contre cette promesse solennelle, elle prononça même le serment d'accorder à quelque chevalier que ce fût, envoyé par Notre-Dame de Garde-Douloureuse pour la délivrer, telle faveur qu'il lui demanderait honorablement, fût-ce même le don de sa main de vierge au pied de l'autel. Ayant appris à croire, par les assurances de maints chevaliers, que ce don était la plus haute faveur que le ciel pût accorder, elle pensa qu'elle acquittait une dette de reconnaissance en se mettant à la disposition de la pure et bienheureuse protectrice en qui elle plaçait toute sa confiance. Peut-être se cachait-il secrètement sous cette dévotion quelques espérances terrestres qu'elle s'avouait à peine à elle-même, et qui lui rendaient moins pénible le sacrifice qu'elle faisait. Cet espoir flatteur pouvait lui insinuer tout bas que la vierge Marie, la meilleure et la plus bienveillante des protectrices, userait avec indulgence du pouvoir
sans bornes qu'elle venait de lui donner sur elle, et que le champion que favoriserait la sainte Vierge serait un chevalier à qui son humble servante pourrait accorder une si grande faveur.
Mais si son cœur concevait une telle espérance (car un peu d'intérêt personnel se mêle souvent à nos émotions les plus nobles et les plus pures), elle s'y glissa à l'insu d'Eveline, qui, dans la plénitude de sa foi, fixait sur l'image sainte des yeux exprimant les plus vives supplications et la plus humble confiance. Quelques larmes mouillaient ses paupières malgré elle ; peut-être en ce moment elle était plus belle encore qu'elle ne l'avait paru quand elle avait été choisie pour présenter le prix au vainqueur d'un tournoi dans les lices de Chester.
Qui pourrait donc être surpris que, dans un moment où sa sensibilité était excitée au plus haut degré, et où elle était religieusement prosternée devant un être capable, croyait-elle, non-seulement de la protéger, mais encore de l'assurer de cette protection par un signe visible, Eveline ait cru voir l'image si révérée faire un geste de tête pour accepter son vœu? Tandis qu'elle contemplait le tableau avec enthousiasme, l'expression de l'image créée par le pinceau grossier d'un artiste bysantin sembla changer tout à coup; ses yeux parurent s'animer, et répondre à ces ferventes prières par un regard de compassion; Eveline crut voir un sourire d'une douceur inexprimable; et il lui sembla même que la tête s'était inclinée.
Saisie d'un respectueux étonnement en voyant des signes dont sa foi ne lui permettait pas de mettre en doute la réalité, Eveline croisa les bras sur son sein, et se prosterna le visage contre terre pour écouter les communications du ciel.
Mais le miracle n'alla pas si loin ; elle n'entendit aucune voix, aucun son, et quand, après avoir jeté autour d'elle un coup d'œil à la dérobée, elle leva les yeux sur l'image de la Vierge, ses traits lui parurent tels que le peintre les avait tracés, tels qu'elle les avait vus jusqu'alors, mais peut-être avec une expression auguste et gracieuse qu'elle n'y avait jamais remarquée. Pleine d'une religieuse crainte, mais consolée et fortifiée par sa vision, Eveline répéta plusieurs fois les prières qu'elle crut devoir être les plus agréables à sa bienfaitrice, et, se levant enfin, elle se retira avec respect, comme si elle eût quitté la présence d'un souverain, et rentra dans la chapelle.
Là deux femmes étaient encore agenouillées devant les saints que les murailles et les niches présentaient à leur vénération ; mais les autres individus qui étaient venus leur porter les vœux de la terreur avaient de trop Yives inquiétudes pour faire de longues prières, et
s'étaient dispersés dans le château, les uns pour apprendre des nouvelles de ce qui se passait au dehors, et les autres pour chercher à obtenir quelques rafraîchissements, ou du moins pour se procurer un abri où leur famille pût goûter quelque repos.
Inclinant la tête, et prononçant une prière à voix basse devant l'image de chaque saint près duquel elle passait, car la présence du danger ajoute toujours à la dévotion, Eveline s'avançait vers la porte de la chapelle, quand un homme d'armes, ou du moins un homme qui en portait l'armure, y entra précipitamment, et appela lady Eveline d'une voix plus haute que ne l'eût permis la sainteté de ce lieu dans un cas moins critique. Encore absorbée par les sentiments religieux qui venaient de remplir son cœur, elle s'apprêtait à réprimander cette indiscrétion militaire, quand cet homme s'approcha d'elle, et lui dit à la hâte d'un ton inquiet : — Ma fille, nous sommes trahis ! — Malgré la cotte de mailles qui le couvrait, et quoique tout son extérieur fût celui d'un soldat, Eveline reconnut la voix du père Aldrovand, qui détacha son casque au même instant
— Que signifie cela? mon père, lui dit-elle ; avez-vous oublié cette confiance en Dieu que vous aviez coutume de recommander ? Avezvous dessein d'employer contre nos ennemis d'autres armes que celles de votre ordre ?
— Cela peut m'arriver avant qu'il soit longtemps, répondit le père Aldrovand ; j'étais soldat avant d'être moine. Mais, en ce moment, si je me suis couvert de cette armure, c'était pour découvir la trahison, et non pour résister à la force. Ah ! ma chère fille ! que de dangers nous environnent! Des ennemis au dehors, des traîtres au dedans; ce perfide Flamand, Wilkin Flammock, est en traité pour la reddition du château.
— Qui ose parler ainsi? s'écria une femme voilée^ à genoux dans un coin retiré de la chapelle, mais qui, se levant précipitamment, vint se placer hardiment entre Eveline et le moine.
— Retirez-vous, jeune impertinente, dit le père Aldrovand, surpris* de cette audacieuse interruption ; l'affaire dont nous parlons ne vous concerne pas.
— Elle me concerne plus que personne, répondit-elle ; et, rejetant son voile en arrière, elle découvrit les traits de Rose Flammock, fille de Wilkin. Ses yeux étincelants de colère et sa vive rougeur formaient un contraste singulier avec son teint blanc et ses traits presque en- \ fantins ; car sa figure et sa taille étaient celles d'une jeune fille à peine sortie de l'enfance ; et ses manières, ordinairement douces et timides, annonçaient en ce moment l'emportement et l'audace. — Quand on
souille l'honneur de mon père du reproche de trahison, ajouta-t-elle, cela ne me concerne-t-il pas ? Quand on trouble la source, cela ne concerne-t-il pas le ruisseau? Je vous dis que je veux connaître l'auteur de cette calomnie.
— Jeune fille, dit Eveline, réprimez ce courroux inutile. Le père Aldrovand ne peut avoir intention de calomnier votre père, et il est possible qu'il ait été trompé par un faux rapport.
— Aussi vrai que je suis un prêtre indigne, s'écria le moine, je parle d'après le rapport de mes propres oreilles. Sur le serment que j'ai prêté en entrant dans mon ordre, je déclare que j'ai entendu Wilkin Flammock traiter avec le député gallois des conditions auxquelles il livrerait le château. A l'aide de ce casque et de cette cotte de mailles, je me suis introduit dans la salle où se tenait la conférence, et où le traître croyait qu'il ne se trouvait pas une oreille anglaise. Us parlaient flamand pour plus de sûreté ; mais je connais ce jargon depuis longtemps.
— Le flamand n'est pas un jargon, s'écria la jeune fille courroucée, que son impétuosité porta à repousser d'abord la dernière injure. Ce n'est pas un jargon comme votre anglais bigarré, moitié normand, moitié saxon. C'est une noble langue gothique, que parlaient les guerriers qui résistèrent aux Césars romains, quand les Anglais courbaient la tête sous leur joug. Et quant à ce qu'il vient de dire de Wilkin Flammock , continua-t-elle avec un peu plus d'ordre clans ses idées à mesure qu'elle parlait, n'en croyez rien, ma chère maîtresse, et de même que vous prisez l'honneur de votre noble père, fiez-vous à l'honnêteté du mien comme aux quatre évangélistes.
Elle parlait ainsi d'un ton suppliant, et sa voix était entrecoupée de sanglots, comme si son cœur allait se briser.
Eveline voulut tenter de la calmer. — - Rose, lui dit-elle, dans un temps aussi malheureux, le soupçon s'attache sur l'homme qui mérite le moins d'y être exposé , et des malentendus peuvent s'élève* entre les meilleurs amis. Ecoutons ce que le bon père peut avoir à alléguer contre Flammock ; vous ne devez pas douter que je n'écoute également ensuite la défense de votre père. Vous aviez coutume d'être docile et raisonnable.
— Je ne saurais être ni tranquille ni raisonnable dans une pareille affaire, s'écria Rose, dont l'indignation redoublait à chaque instant ; et il est fort mal à vous d'écouter les calomnies de ce révérend masqué, qui n'est ni vrai prêtre, ni vrai soldat. Mais je vais chercher quelqu'un qui le regardera en face, qu'il porte un casque ou un capuchon.
À ces mots elle sortit à la hâte de la chapelle, et le moine, après quelques circonlocutions pédantesques, informa Eveline de tout ce qui s'était passé entre Wilkin et Jorworth, et finit par lui proposer de réunir le petit nombre d'Anglais qui se trouvaient au château, et de se mettre en possession de la grande tour carrée, bâtiment située au centre de tous les châteaux gothiques à l'époque de la conquête des Normands : il était possible de s'y défendre encore avec succès, même quand l'ennemi était maître du reste de la place.
— Mon père, dit Eveline, forte de la confiance que sa vision lui avait inspirée, ce conseil serait bon à suivre à la dernière extrémité; mais, en ce moment, agir ainsi, ce serait risquer de faire naître le mal même que nous craignons, en semant la division et la méfiance dans notre faible garnison. J'ai une ferme confiance, mon père, et ce n'est pas sans de bonnes raisons, en notre bienheureuse Dame de Garde-Douloureuse. Je compte sur sa protection pour nous venger de nos barbares ennemis, et nous tirer de notre situation dangereuse ; je vous prends à témoin du vœu que j'ai fait de ne rien refuser au chevalier que Notre-Dame emploiera à notre délivrance, me demandât-il l'héritage de mon père ou la main de sa fille.
— Ave, Maria! Ave, regina cœlif dit le prêtre ; vous ne pouviez placer votre confiance sur un roc dont la base fût plus solide. Mais, ma fille, continua-t-il après cette exclamation, n'avez-vous jamais appris qu'il a existé un traité pour votre main entre votre honorable père, dont nous avons été si cruellement privés (Dieu fasse paix à son âme ! ) et la noble maison de Lacy ?
— J'en ai entendu dire quelque chose, répondit Eveline en baissant les yeux, et avec une légère rougeur ; mais je me suis mise à la disposition de Notre-Dame de Secours et de Consolation.
Elle finissait à peine ces mots, quand Rose rentra dans la chapelle avec autant de précipitation qu'elle en était sortie, tenant par la main son père, dont la démarche indolente, quoique ferme, formait le plus frappant contraste avec la vivacité des mouvements de sa fille et son air animé. Rose et son père auraient pu rappeler au spectateur un de ces anciens monuments sur lesquels un petit chérubin, d'une taille peu proportionnée à sa tâche, est représenté comme enlevant vers l'empyrée le corps d'un mortel dont le poids et l'embonpoint paraissent devoir rendre infructueux les efforts bienveillants de son guide ailé.
— Roschen, mon enfant, qu'avez-vous donc? dit le Flamand en cédant à la violence de sa fille avec un sourire paternel qui avait plus d'expression que le sourire insignifiant qu'on voyait presque toujours sur ses lèvres.
— Voici mon père ! dit la jeune fille impatiente; qu'on l'accuse de trahison maintenant, si on le peut ou si on l'ose ! Voici Wilkin Flammock, fils de Dieterick, marchand mercier d'Anvers; que ceux qui le calomniaient en son absence l'accusent maintenant en face !
— Parlez, père Aldrovand, dit Eveline. Je suis encore bien jeune pour remplir les devoirs de dame châtelaine, et le ciel me les a imposés dans un moment bien fatal ; mais, avec l'aide de Dieu et de Notre-Dame, nous écouterons votre accusation avec impartialité, et nous la jugerons avec justice.
— Ce Wilkin Flammock que voici, dit le moine, quelque endurci qu'il soit dans le crime, n'osera nier que je ne l'aie entendu de mes propres oreilles traiter des conditions de la reddition du château.
— Frappez-le, mon père ! s'écria Rose avec indignation ; frappezle tandis qu'il est déguisé ! S'il est défendu de toucher le froc du moine, il est permis de frapper la cotte de mailles du soldat. Frappez-le, vous dis-je, ou du moins dites-lui qu'il ment par la gorge.
— Paix, Roschen, tu es folle, dit son père en fronçant le sourcil. Il y a plus de vérité que de bon sens dans ce moine, et je voudrais que ses oreilles eussent été bien loin, quand il a entendu ce qui ne le regardait pas.
Rose changea de visage en entendant son père avouer ouvertement la trahison dont il était accusé, et dont elle l'avait cru incapable. Elle laissa échapper la main qu'elle lui avait prise pour l'amener dans la chapelle; son visage pâlit, comme si le sang, qui lui avait donné des couleurs si vives quelques instants auparavant, l'avait abandonné pour se retirer vers son cœur.
Eveline regarda le coupable avec un air de douceur, de chagrin et de dignité. — Wilkin, lui dit-elle, je n'aurais jamais pu le croire. Quoi ! le jour même de la mort de ton bienfaiteur, tu trahis la confiance qu'il t'avait accordée, et tu marchandes avec ses meurtriers les conditions auxquelles tu leur livreras ce château ! Mais je ne te ferai pas de reproches. Je te retire ma confiance, dont tu n'étais pas digne, et j'ordonne que tu sois gardé dans la tour de l'ouest jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu de nous envoyer du secours. Alors mon amitié pour ta fille me fera peut-être oublier ton crime, et t'épargnera un autre châtiment. — Soumettez-vous sur-le-champ à mes ordres !
— Oui ! oui ! oui ! s'écria Rose, pressant ces trois monosyllabes l'un sur l'autre avec autant de vitesse qu'elle put les articuler ; partons ! Rendons-nous dans le plus noir des cachots ! Les ténèbres nous con* viennent mieux que la lumière.
Le moine, voyant que Flammock ne faisait pas un mouvement pour
obéir au mandat d'arrêt qui venait d'être prononcé contre lui, s'avança d'une manière plus convenable à son ancienne profession ou à son déguisement actuel qu'à son ministère spirituel, et lui dit : — Wilkin Flammock, je t'arrête pour cause de trahison avouée envers ta dame suzeraine ; — et il étendit le bras pour lui appuyer la main sur l'épaule ; mais le Flamand, faisant un pas en arrière, le repoussa par un geste menaçant et déterminé :
— Vous êtes fou, dit-il avec sang-froid. Vous autres Anglais, vous devenez fous, tous tant que vous êtes, quand la lune est dans son plein, et ma pauvre fille a gagné votre maladie. Milady, votre honorable père m'a confié le commandement de ce château; je l'exercerai de la manière que je jugerai la plus utile pour tous ceux qui l'habitent, et, comme vous êtes mineure, vous ne pouvez m'en priver à votre plaisir. Père Aldrovand, un moine ne peut légalement mettre à exécution un mandat d'arrêt. Roschen, tenez-vous en repos, et essuyez-vous les yeux. Vous êtes folle !
— Oui, je le suis, s'écria Rose en essuyant ses larmes, et en reprenant toute la confiante vivacité de son caractère. Oui, je suis folle et plus que folle, puisque j'ai pu douter un instant de l'intégrité de mon père. Fiez-vous à lui, ma chère maîtresse ; il est fidèle, avec toute sa froideur ; il est bon, quoiqu'il ne sache pas faire de beaux discours. S'il était coupable de trahison, je me chargerais de l'en punir, car je me précipiterais du haut de la grande tour dans le fossé, et il perdrait sa fille pour avoir trahi sa maîtresse.
— Tout cela est du délire! s'écria le moine; qui peut se fier à un traître avouant sa trahison? A moi, Anglais et Normands ! Au secours! Venez au secours de votre maîtresse ! préparez vos arcs, vos arbalètes, vos...
— Réservez votre haleine pour votre prochaine homélie, révérend père, dit Flammock ; ou du moins criez en bon flamand, puisque vous connaissez cette langue ; car ceux qui peuvent vous entendre d'ici ne répondront à aucune autre.
Il s'approcha alors d'Eveline avec un air d'intérêt dont il était difficile de deviner la sincérité, et, la saluant avec autant de politesse qu'il lui était possible d'en montrer, il lui souhaita le bonsoir, en l'assurant qu'il ferait pour le mieux.
Le moine allait encore s'emporter contre lui; mais Eveline, plus prudente, lui dit de modérer son zèle. —J'espère encore, ajouta-t-elle, que cet homme n'a que de bonnes intentions...
— Que ces paroles fassent descendre sur vous la bénédiction du ciel, ma chère maîtresse ! s'écria vivement Rose en lui baisant la main.
— Mais si malheureusement il chancelle dans son devoir, continua Eveline , ce n'est point par des reproches que nous l'y affermirons. Père Aldrovand, ayez l'œil sur les préparatifs de défense, et veillez à ce qu'on ne néglige aucun des moyens qui nous restent pour résister à nos ennemis.
— Ne craignez rien, ma chère 611e, répondit le moine ; il est encore parmi nous quelques cœurs anglais. Nous tuerons et nous mangerons les Flamands avant de rendre le château.
— Cette nourriture serait aussi dangereuse que la chair d'ours, mon père, s'écria Rose avec amertume, irritée de nouveau en entendant le moine soupçonner et insulter ses compatriotes.
Ils se séparèrent, — lès deux jeunes personnes pour aller se livrer en secret à leurs craintes et à leurs chagrins, ou pour les calmer par des exercices de dévotion ; — le moine pour tâcher de découvrir les intentions véritables de Wilkin Flammock , et chercher à déjouer la trahison. Cependant, malgré toute la clairvoyance de ses yeux guidés par le soupçon, il ne vit rien qui pût ajouter à ses inquiétudes , si ce n'est que le Flamand, avec beaucoup d'habileté militaire, avait confié à ses compatriotes la garde des postes les plus importants du château, ce qui rendait difficile et dangereux de le priver de l'autorité qu'il exerçait. Les devoirs pieux de l'office du soir obligèrent enfin le prêtre à descendre des murailles, mais ce fut en se promettant de s'y trouver le lendemain à la pointe du jour.