CHAPITRE VIII
De leur seigneur héréditaire Ce fut alors que levant la bannière,
Ils obéirent à la voix Du commandant dirigeant leurs exploits.
Quel était ce chef? Une femme, Miracle de son sexe et dont la noble ardeur
Embrasait d'une égale flamme Le dernier des vassaux du malheureux seigneur. William Stewart, Rose.
Le disque du soleil paraissait à peine au-dessus de l'horizon , quand Eveline Bérenger, suivant l'avis du père Aldrovand , fit sa ronde sur les murailles du château assiégé, pour animer d'un nouveau courage le cœur des braves, et inspirer l'espoir et la confiance aux esprits plus timides. Elle portait un riche collier et de superbes bracelets, ornements qui indiquaient son rang et sa naissance. Sa tunique, suivant l'usage du temps, était assujettie autour de sa taille svelte par une ceinture brodée en pierres précieuses et attachée par une grande boucle d'or. D'un côté de sa ceinture était suspendue une espèce de poche ou de bourse , brodée à l'aiguille , et de l'autre on voyait un petit poignard , d'un travail admirable. Une mante noire, qu'elle avait choisie comme emblème de sa mauvaise fortune , flottait négligemment autour d'elle , et le capuchon en était placé sur sa tête de manière à voiler à demi ses beaux traits, sans les cacher. Ses yeux avaient perdu le feu d'enthousiasme qu'y avait allumé sa vision supposée ; mais ils conservaient un caractère de mélancolie , de douceur et de résolution. En s'adressant aux soldats, elle employa tour à tour les ordres et les prières , tantôt implorant leur protection , tantôt leur demandant le juste tribut de leur allégeance.
La garnison , selon les règles de l'art militaire, était divisée en petites bandes sur les points les plus exposés et sur ceux d'où l'on pouvait plus facilement inquiéter l'ennemi lors d'une attaque. C'était cette séparation inévitable des forces du château en petits détachements qui faisait sentir le désavantage de la grande étendue des murs, comparée au nombre de leurs défenseurs; et, quoique Wilkin Flammock eût imaginé divers moyens pour dissimuler à l'ennemi son infériorité à cet égard, il ne pouvait la déguiser à ses propres soldats, qui jetaient de tristes regards sur des fortifications où il ne se trouvait que quelques sentinelles çà et là, tandis que, s'ils portaient les yeux
sur le fatal champ de bataille , ils y voyaient les corps de ceux qui auraient dû être leurs compagnons en cette heure de péril.
La présence d'Eveline contribua beaucoup à tirer la garnison de cet état de découragement. Elle alla de poste en poste, et d'une toux à l'autre, telle qu'un rayon de lumière qui, passant sur une vallée plongée dans l'obscurité, en dore successivement tous les points. La douleur et la crainte sont des sentiments qui prêtent quelquefois de l'éloquence. En s'adressant aux soldats de diverses nations qui composaient sa petite garnison , elle flt entendre à chacun d'eux le langage qui lui convenait. Elle parlait aux Anglais comme aux enfants du sol ; aux Flamands , comme à des hommes à qui l'hospitalité avait accordé les droits de citoyen ; aux Normands, comme aux descendants de cette race victorieuse de héros que leur épée avait rendus maîtres et souverains de tous les pays où ils en avaient essayé la trempe. C'était à eux qu'elle parlait le langage de la chevalerie, d'après les principes de laquelle le Normand le plus obscur affectait de diriger toutes ses actions , tandis qu'elle rappelait aux Anglais leur franchise et leur bonne foi , aux Flamands la destruction de leurs propriétés et la perte des fruits d'une honorable industrie. Enfin elle recommandait à tous la confiance en Dieu et en Notre-Dame de Garde-Douloureuse , et elle se hasardait à les assurer que des troupes nombreuses et souvent victorieuses étaient déjà en marche pour les secourir.
— Les vaillants champions de la croix, disait-elle, voudront-ils quitter leur pays natal, quand le vent porte à leurs oreilles les gémissements des veuves et des orphelins ? Ce serait changer leur pieux projet en un péché mortel, et déroger à la renommée qu'ils se sont si noblement acquise. Oui, combattez avec courage, et peut-être avant que le soleil se plonge dans le sein des mers de l'occident vous le verrez briller sur les troupes belliqueuses de Chester et de Shrewsbury . N'avez-vous pas toujours vu les Gallois prendre la fuite quand ils entendent le son de leurs trompettes, et qu'ils voient leurs bannières flotter au gré du vent? Combattez vaillamment; le château est bien fortifié, nous ne manquons pas de munitions, vos cœurs sont pleins de bravoure, vos bras sont robustes. Combattez donc au nom de tout ce qu'il y a de plus saint, combattez pour vous, pour vos épouses, pour vos enfants, pour vos propriétés, et combattez aussi pour une orpheline qui n'a en ce moment d'autres défenseurs que ceux qu'un sentiment de compassion et le souvenir de son père peuvent lui susciter.
De tels discours produisaient une vive impression sur ceux à qui
ils étaient adressés, et que l'habitude avait déjà endurcis contre tous les dangers. Les Normands, animés par leurs idées chevaleresques, juraient de mourir jusqu'au dernier avant d'abandonner leur poste. Les Anglo-Saxons s'écriaient que ce serait une honte de livrer aux loups gallois un agneau comme Eveline, tant qu'ils pourraient lui faire un boulevart de leur corps ; une étincelle de l'enthousiasme général s'insinua même dans le cœur des froids Flamands. Us se faisaient l'un à l'autre l'éloge de la beauté de la jeune châtelaine, et se communiquaient en peu de mots leur ferme résolution de la défendre de tout leur pouvoir.
Rose Flammock, qui, avec deux femmes attachées au service de sa maîtresse, l'accompagnait dans sa ronde autour du château, semblait avoir retrouvé son caractère naturel de retenue et de timidité, oublié un moment la veille quand elle avait appris de quels soupçons le prêtre flétrissait son père. Elle suivait Eveline pas à pas, quoique à une distance respectueuse , et écoutait ce qu'elle disait de temps en temps , avec l'air d'admiration d'un enfant docile , tandis que ses yeux humides exprimaient éloquemment qu'elle sentait toute l'étendue du danger et qu'elle comprenait toute la force des discours de sa maîtresse. Il y eut pourtant un moment où les yeux de la jeune Rose brillèrent d'un nouveau feu ; sa démarche annonça plus de confiance, et ses regards prirent plus de hardiesse : ce fut quand elle approcha de l'endroit où son père, après avoir donné ses ordres sur tous les points en commandant habile , s'acquittait des fonctions d'ingénieur en faisant établir un énorme mangonneau, machine de guerre dont on se servait alors pour lancer de grosses pierres, sur un endroit qui commandait l'entrée d'une poterne conduisant du château dans la plaine du côté de l'ouest, et où l'on devait naturellement présumer qu'aurait lieu l'attaque la plus sérieuse. Flammock s'était débarrassé de son armure, qu'il avait jetée près de lui, en la couvrant de sa grande casaque pour la préserver de la rosée du matin, et restant en justaucorps de cuir, les bras nus jusqu'au coude et la main armée d'un lourd marteau, il donnait lui-même l'exemple aux ouvriers travaillant sous ses ordres.
Les caractères lents, mais fermes, sont ordinairement ceux qui éprouvent le plus de honte et d'embarras quand ils manquent aux petites convenances de la société. Wilkin Flammock avait écouté la veille, presque avec insensibilité, l'accusation de trahison portée contre lui ; mais il rougit et fut saisi de confusion en reprenant à la hâte sa casaque pour cacher aux yeux d'Eveline le négligé dans lequel elle l'avait surpris. Il n'en fut pas de même de sa fille. Fière de l'ar-
deur de son père, elle regarda sa maîtresse avec un air de triomphe qui semblait dire : — C'est ce fidèle serviteur qu'on osait soupçonner de trahison !
Le cœur d'Eveline lui faisait le même reproche, et, empressée de prouver au Flamand que ses doutes n'avaient été que momentanés, elle lui offrit une bague d'un grand prix : — Faible réparation, lui dit-elle, d'un soupçon occasionné par un malentendu.
— Je n'en ai pas besoin, Milady, répondit Flammock avec son air d'insouciance ordinaire, à moins qu'il ne me soit permis d'en disposer en faveur de Rose, car je crois qu'elle a été fort tourmentée par ce qui m'inquiétait fort peu. Et pourquoi m'en serais-je inquiété?
— Disposez-en comme il vous plaira, dit Eveline ; votre fidélité est encore plus précieuse que la pierre enchâssée dans cette bague.
Jetant ensuite un coup d'œil sur la plaine qui s'étendait entre le château et la rivière, elle fit remarquer combien il régnait de calme et de silence dans un lieu qui avait offert la veille une scène de ti'^ulte et de carnage.
— Cela ne durera pas longtemps, répondit Flammock ; nous entendrons bientôt assez de bruit, et plus près de nos oreilles qu'hier.
— De quel côté sont campés les ennemis? demanda Eveline ; je n'aperçois ni tentes ni pavillons.
— Ils ne s'en servent pas, répliqua Wilkin ; le ciel leur a refusé la grâce de savoir fabriquer de la toile pour en faire. Les voilà couchés sur les deux rives de la rivière, n'étant couverts que de leurs manteaux blancs. Croirait-on qu'une armée de brigands et de coupe-jarrets pût ressembler ainsi au plus bel objet qu'on puisse voir dans la nature, à des toiles étendues sur un pré pour y blanchir? Mais écoutez! écoutez ! les guêpes commencent à bourdonner ; elles feront bientôt jouer leurs aiguillons.
Effectivement, on entendait dans l'armée galloise un bruit sourd, semblable au bourdonnement
D'une ruche alarmée et qu'un danger réveille.
Effrayée de ce murmure, qui de moment en moment devenait plus menaçant, Rose saisit le bras de son père, et lui dit à demi-voix d'un air de terreur : — C'est comme le bruit que faisaient les vagues, la nuit qui précéda la grande inondation.
— Et il annonce un temps trop rude pour des femmes, répliqua Flammock. Retirez-vous dans votre appartement, lady Eveline, si tel est votre bon plaisir. Allez- vous-en aussi, Roschen, et que le ciel vous protège toutes deux ! vous ne feriez ici que nuire à la besogne.
Sentant qu'elle avait fait tout ce qu'elle devait, tout ce qu'elle pouvait faire, et craignant que le frisson involontaire qu'elle éprouvait ne devînt contagieux, Eveline suivit le conseil de son vassal, et reprit à pas lents le chemin de son appartement, tournant souvent la tête en arrière pour jeter un regard sur les Gallois en armes, dont les premiers bataillons avançaient déjà comme les flots de la marée montante.
Le prince de Powys avait donné des preuves de science militaire en adoptant un plan d'attaque qui convenait à l'esprit impétueux de ses soldats, et qui devait en même temps jeter l'alarme sur tous les points parmi ses ennemis peu nombreux.
Les trois côtés du château défendus par la rivière furent entourés par des corps considérables de troupes galloises, qui avaient ordre de se borner à inquiéter la garnison par des décharges de flèches, à moins qu'il ne se présentât quelque occasion favorable pour une attaque. Mais les principales troupes de Gwenwyn, divisées en trois colonnes, s'avançaient le long de la plaine vers la façade du château exposée à l'occident, et menaçaient d'un assaut les murailles qui, de ce côté, n'étaient pas protégées par la rivière. Le premier de ces corps formidables était entièrement composé d'archers, qui s'étendirent en face de la forteresse assiégée, profitant habilement de tous les buissons et de toutes les hauteurs pour se tenir à couvert. De là, ils commencèrent à bander leurs arcs, et firent pleuvoir une grêle de traits sur les murailles et les fortifications. Ils éprouvèrent pourtant plus de pertes qu'ils n'en firent essuyer aux assiégés, généralement à l'abri de leurs flèches, et qui voyaient mieux les ennemis contre lesquels ils décochaient les leurs1. Cependant, sous le couvert de cette décharge continuelle, les deux autres corps de Bretons essayaient d'emporter d'assaut les défenses extérieures du château. Ils avaient des haches pour abattre les palissades, qu'on nommait alors barrières, des fagots pour combler les fossés, des torches pour incendier tout ce
I. Archers de Galles — Les Gallois étaient d'excellents archers ; mais, soit dit avec la permission de lord Ly tlleton, il est probable qu'ils ne se servaient pas de cet arc long, l'arme formidable des Normands et ensuite des yeomen anglais L'arc gallois se rapprochait sans doute davantage de celui des tribus celtiques de l'Irlande et des Highlands d'Ecosse, l'ori gine étant la même. Moins long que celui des Normands, il se tirait à la hauteur de la poitrine et non pas de l'oreille, se tendait moins fortement, la flèche ayant une lourde tête en fer; en tout, c'était une arme moins dangereuse. L'anecdote suivante ferait croire qu'il existait une différence entre les flèches des Gallois et celles des Anglais.
Henry II, marchant en 1122 contre Powys-Land pour châtier Mcredylh, dit Blethyn, et quelques autres rebelles, fut atteint au passage d'un défilé d'une flèche à la poitrine ; repoussé par son excellente cuirasse, le trait tomba à terre. Lorsque le roi l'eut examiné, il jura par son serment habituel, la mort de Notre Seigneur, que cette flèche ne venait pas du carquois d'un Gallois, mais de celui d'un Anglais. Influencé par cette croyance, il termina prompiement la guerre.
qui était combustible, et surtout des échelles pour escalader les murailles.
Ces deux détachements se précipitèrent vers le point d'attaque avec une fureur incroyable, en dépit de la défense la plus opiniâtre, et de la perte que leur faisaient souffrir les traits de toute espèce lancés par la garnison. Us continuèrent cet assaut pendant près d'une heure, recevant à chaque instant des renforts qui faisaient plus que remplir les vides de leurs rangs. Quand ils furent enfin forcés d'y renoncer, ils adoptèrent un nouveau genre d'attaque, encore plus embarrassant pour les assiégés. Un corps nombreux dirigeant tous ses efforts sur un des points les plus exposés, ceux qui le défendaient étaient obligés d'appeler à leur secours une partie de leurs compagnons qui gardaient les autres postes, et quand les assiégeants en voyaient un qui ne paraissait pas avoir un nombre suffisant de défenseurs, ils y envoyaient des troupes fraîches pour l'attaquer.
La garnison de Garde-Douloureuse ressemblait donc au voyageur tourmenté par un essaim de guêpes lorsqu'à peine parvenu à les chasser d'un côté, il en est assailli de l'autre, et désespéré par la hardiesse et la multiplicité de leurs attaques. La poterne étant un des points les plus exposés, le père Aldrovand, à qui son inquiétude ne permettait pas de quitter les murailles, et qui, autant que le lui permettait son habit, prenait de temps en temps une part active à la défense de la place, se hâta de s'en approcher, comme étant l'endroit le plus en danger.
Il y trouva Flammock, comme un second Ajax, couvert de sang et de poussière, manœuvrant de ses propres mains le grand mangonneau qu'il avait aidé lui-même à préparer avant le lever du soleil, sans oublier pour cela d'avoir les yeux ouverts sur tout ce qui se passait sur les autres points.
— Que penses-tu de la besogne de cette journée? lui demanda le moine à demi-voix.
— A quoi bon en parler, mon père ? répondit Wilkin ; vous n'êtes pas soldat, et je n'ai pas le temps de jaser.
— Eh bien ! reprends haleine un moment, dit Aldrovand en retroussant les manches de son froc, et pendant ce temps je tâcherai de tenir ta place. Cependant, que Notre-Dame ait pitié de moi ! car je ne connais rien à ces étranges machines, pas même leurs noms. Mais notre règle nous ordonne le travail, et par conséquent il ne peut y avoir aucun mal à tourner ainsi cette manivelle, à placer cette poutre garnie de fer devant cette corde (mouvement qu'il exécutait tout en parlant) ;
et je ne connais aucun saint canon qui me défende d'ajuster ainsi ce levier* et de toucher ce ressort.
L'énorme poutre partit avec un long sifflement, et elle avait été si bien pointée, qu'elle abattit un des principaux chefs des Gallois dans l'instant où Gwenwyn lui donnait quelques ordres importants.
— Bien ajusté, mangonneau ! Bien frappé, carreau! s'écria le moine , incapable de retenir l'expression de sa joie et donnant, dans son triomphe, leurs noms techniques à la machine de guerre et à la poutre qu'elle venait de lancer.
— Et bien pointé, révérend père ! ajouta Wilkin Flammock. Je vois que vous savez quelque chose de plus que votre bréviaire.
— Ne t'en mets pas en peine. Mais à présent que tu vois que je suis en état de manœuvrer tes machines, et que ces coquins ont l'air un peu déconcerté, dis-moi donc ce que tu penses de notre situation.
— Elle pourrait être pire. Mais il nous faut un prompt secours, car les corps de nos hommes sont de chair et non d'acier. Il est terrible de n'avoir qu'un soldat par quatre aunes de murailles; nos ennemis ne l'ignorent pas ; ils nous taillent de la besogne, et il peut se faire que nous soyons enfin écrasés par le nombre.
Un nouvel assaut interrompit leur conversation, et l'activité de l'ennemi ne leur laissa guère de repos avant le coucher du soleil. Gwenwyn réitéra ses menaces d'attaque sur différents points, livra deux ou trois assauts formidables à droite et à gauche de la poterne, et laissa à peine aux assiégés le temps de respirer et de prendre quelques rafraîchissements. Cependant les Gallois payèrent cher leur audace, et, quoique rien ne put surpasser la bravoure avec laquelle ils se présentèrent plusieurs fois, cependant on put remarquer que leurs efforts étaient moins animés dans la soirée ; il est probable que Gwenwyn, voyant la perte considérable qu'il avait faite, et craignant que le découragement ne se mît parmi ses soldats, ne fut pas plus fâché que la garnison épuisée de Garde-Douloureuse quand la nuit vint interrompre le combat.
Cependant tout était encore joie et triomphe dans le camp, ou pour mieux dire dans le bivouac des Gallois, car le souvenir de la victoire signalée de la veille leur faisait oublier la perte qu'ils venaient d'éprouver. Les sentinelles qui veillaient sur les murailles du château entendaient les cris d'allégresse, les chants joyeux, le son des harpes qui semblaient célébrer d'avance la prise de la forteresse.
Le soleil était couché depuis quelque temps ; les ténèbres s'épaississaient, la nuit était couronnée d'un firmament pur et sans nuage, où l'on voyait briller mille diamants auxquels une gelée printanière
donnait un nouvel éclat, quoique la reine plus pâle des planètes ne fût que dans son premier quartier. Les fatigues de la garnison s'accroissaient considérablement par la nécessité d'entretenir sur tous les points une surveillance exacte , ce qui devenait très-pénible , vu le petit nombre de ceux qui la composaient. L'urgence était telle, que ceux qui n'avaient été que légèrement blessés dans la journée étaient obligés de faire leur faction à leur tour malgré leurs blessures.
Le père Aldrovand et Wilkin Flammock, entre qui la meilleure intelligence régnait alors, firent ensemble une ronde sur les murailles à minuit, exhortant les sentinelles à la vigilance, et reconnaissant de leurs propres yeux l'état de la forteresse. Dans le cours de cette ronde, et comme ils montaient sur une plate-forme élevée par des escaliers étroits et inégaux, contre lesquels le moine murmurait tout bas, au lieu de l'armure noire de la sentinelle flamande qui y avait été placée, ils aperçurent deux corps blancs dont la vue sembla frapper Wilkin de plus de consternation qu'il n'en avait montré pendant les événements hasardeux de la journée précédente.
— Mon père, dit-il en se tournant vers Aldrovand, songez à votre métier. Es spuet, il y a ici des esprits.
Le bon père n'avait pas appris , depuis qu'il était prêtre , à braver l'ennemi incorporel qu'il avait redouté , quand il était soldat , plus que tout antagoniste mortel. Cependant il commença à prononcer en tremblant l'exorcisme de l'église : Conjuro vos omnes , spiritus maligni, magni, atqueparvi ' ; mais il fut interrompu parla voix d'Eveline, qui s'écria : — Est-ce vous, père Aldrovand?
Très-rassurés tous deux en voyant qu'ils n'avaient pas affaire à des esprits, Wilkin Flammock et le chapelain s'avancèrent à la hâte sur la plate-forme, où ils trouvèrent Eveline et sa fidèle Rose, la première tenant en main une demi-pique, comme une sentinelle en faction.
— Comment ? ma fille î dit le moine, par quel hasard vous trouvezvous ici et armée? Qu'est devenue la sentinelle, ce chien paresseux, ce Flamand qui devait garder ce poste?
— Yost-il pas possible, mon père, que ce ne soit ni un chien paresseux . ni un Flamand? dit Rose, qui prenait toujours feu à la moindre réflexion qui semblait un sarcasme contre sa nation ; il me semble que j'ai entendu dire qu'il se trouve de pareils chiens parmi les Anglais.
— Paix, Roschen ! lui dit son père ; vous êtes trop hardie pour une
*. Je vous conjure tous, esprits malins, grands et petits.
jeune fille. Encore une fois, où est Peterkin Vorst, qui devait garder ce poste ?
— Ne le blâmez pas d'une faute que j'ai commise, dit Eveline, montrant l'endroit où la sentinelle flamande était étendue profondément endormie. Il était accablé de fatigue, il avait combattu toute la journée, et en le voyant assoupi, lorsque je suis venue ici comme un esprit errant et agité qui ne peut goûter ni sommeil ni repos, je n'ai pas voulu troubler une tranquillité à laquelle je portais envie. Comme il avait combattu pour moi tout le jour, j'ai cru que je pouvais veiller pour lui une heure ou deux ; et ayant pris son arme, je voulais rester ici jusqu'à ce qu'on vînt le relever, ou qu'il s'éveillât.
— Je vais l'éveiller de la bonne manière, le misérable shelm ! s'écria Wilkin Flammock ; et il salua le dormeur de deux grands coups de pied qui retentirent sur la cuirasse du garde. La sentinelle s'éveilla en sursaut, [se leva promptement, et fut saisie d'une telle alarme qu'elle fut sur le point de la communiquer aux soldats des postes voisins, en criant que les Gallois étaient sur les murailles. Mais à l'instant où sa large bouche s'ouvrait pour répandre une terreur panique, le père Aldrovand la lui couvrit de la main et lui étouffa la voix.
— Paix! s'écria-t-il , paix! descends, et va trouver le sous-bailli, car tu mérites la mort, d'après toutes les règles de la guerre. Mais lève les yeux, varlet, et vois qui a sauvé de la corde ton indigne cou en faisant ta faction pour toi, tandis que tu étais à rêver de chair de porc et de pots de bière.
Peterkin Yorst, quoiqu'à peine éveillé, sentait parfaitement le tort qu'il avait eu et le danger qu'il courait. Il se retira donc sans répln quer, après avoir salué gauchement Eveline et ceux qui avaient troublé son repos avec si peu de cérémonie.
— Il mériterait d'être jeté dans le fossé pieds et poings liés, dit Wilkin. Mais que voulez-vous, Milady? Mes compatriotes ne peuvent vivre sans repos et sans sommeil. — Et il s'abandonna lui-môme à un bâillement prolongé.
— Vous avez raison, mon bon Wilkin, dit Eveline; prenez donc vous-même quelque repos, et fiez-vous à moi pour veiller ici, du moins jusqu'à ce qu'on relève la garde. Je ne pourrais dormir quand même je le voudrais ; et si je le pouvais, je ne le voudrais pas.
— Grand merci, Milady, répondit Flammock; et dans le fait, comme c'est ici le point central , et que la ronde doit y passer dans une heure au plus tard, je vais tâcher de fermer les yeux quelques instants, car mes paupières sont aussi pesantes que des écluses.
Mon père ! mon père ! s'écria Rose, mécontente de voir l'auteur
de ses jours manquer ainsi au cérémonial et au décorum ; pensez donc en présence de qui vous vous trouvez !
— Sans doute, sans doute, Flammock, dit le père Aldrovand ; ce n'est pas en présence d'une jeune fille, d'une noble Normande, qu'on doit songer à ôter son chapeau et à mettre son bonnet de nuit.
— Laissez faire, père Aldrovand, dit Eveline, qui, en tout autre moment, aurait souri de la promptitude avec laquelle Wilkin Flammock s'enveloppa dans son grand manteau, s'étendit sur un banc de pierre, et donna les preuves les moins équivoques d'un sommeil profond avant que le moine eût fini de parler. — Les formes extérieures de déférence et de respect, continua-t-elle, conviennent aux temps de paix et de tranquillité; mais, dans l'instant du danger, la chambre à coucher du soldat est partout où il peut trouver du loisir pour une heure de repos, sa salle à manger partout où il peut obtenir de la nourriture. Asseyez-vous près de Rose et de moi, mon père, et donnez-nous quelques saintes leçons qui puissent hâter le cours de ces heures de fatigue et de calamité.
Le père obéit ; mais, quoiqu'il désirât donner des consolations à Eveline, sa science théologique et son jugement ne suggérèrent rien de mieux à son esprit que de réciter les sept psaumes de la pénitence. Il continua cette tâche quelque temps, mais bientôt la fatigue l'emporta, et se rendant coupable du même manque de décorum qu'il avait reproché à Wilkin, il s'endormit au milieu du sixième psaume.