Pièces d'or
pris ; je parle de Rose Flammock, de guilders, et de Jean Van
Van diable, n'importe son nom, et tu viens y mêler des châteaux, des bestiaux, et je ne sais quoi encore !
— Sauf votre bon plaisir, révérend père, je vous parlais en parabole. Le château est ma fille, dont je vous ai dit que j'avais promis la main; le Gallois Jorworth est mon voisin Jean Vanwelt; et les bestiaux sont les guilders que je vous ai dit avoir reçus , car il me les a envoyés d'avance , comme un à-compte sur la récompense qu'il m'a promise.
— Parabole ! s'écria le moine rugissant de colère du tour qui lui était joué; est-ce qu'un homme de ta sorte doit s'aviser de parler en parabole? Mais je te pardonne, oui, je te pardonne.
— Ainsi donc, d'après votre avis, il faut que j'ouvre les portes du château au Gallois, ou que je lui rende les bestiaux?
— Rends plutôt ton âme à Satan ! répliqua le père Aldrovand.
— Je crains que ce ne doive être l'alternative ; car, comme vous le disiez tout à l'heure, l'exemple de feu notre honorable maître...
— L'exemple d'un honorable fou ! s'écria le moine ; mais s'interrompant tout à coup, il ajouta : — Que Notre-Dame protège son serviteur ! l'astuce de ce cerveau belge me fait oublier que je ne dois pas parler ainsi.
— Et puis le texte que Votre Révérence vient de me citer....
— Le texte! As-tu la présomption de vouloir interpréter un texte? Ne sais-tu donc pas qu'il est écrit que la lettre tue, et que l'esprit vivifie? Tu es comme un malade qui, allant trouver un médecin, lui cache la moitié des symptômes du mal dont il est attaqué. Je te dis, fou de Flamand, que le texte parle des promesses faites à des chrétiens; mais il y a dans la rubrique une exception spéciale à l'égard de celles qui sont faites à des Gallois.
En entendant ce commentaire, Flammock ouvrit sa large bouche comme prêt à rire aux éclats. Un mouvement sympathique en fil faire autant au père Aldrovand, qui ajouta :
— Allons, allons, je vois ce que c'est; tu as voulu te venger des soupçons que j'avais conçus sur ta fidélité, et je dois convenir que ta vengeance a été assez ingénieuse. Mais pourquoi ne m'avoir pas mis dans le secret? C'est ta méfiance qui est cause que j'ai eu des doutes sur ta bonne foi.
— Quoi ! était-il possible que je songeasse à impliquer Votre Révérence dans une affaire où il s'agissait d'un peu de fourberie? Dieu m'a fait la grâce de me donner un peu plus de bon sens. Ecoutez ! j'entends le cor de Jorworth à la porte.
— lien sonne comme un bouvier qui rappelle ses vaches, dit le père Aldrovand avec mépris.
— Le bon plaisir de Votre Révérence n'est donc pas que je lui rende son bétail? demanda le Flamand.
— Je vais te dire ce qu'il lui faut. Fais monter sur les murs un tonneau d'eau bouillante et jette-la lui sur la tête, de manière à faire tomber le poil de la peau de chèvre qui le couvre. Tu y tremperas d'abord le bout du doigt pour voir si l'eau est assez chaude. C'est la pénitence que je t'impose pour le tour que tu m'as joué.
Flammock lui répondit par un regard d'intelligence, et ils se rendirent ensemble à la porte extérieure du château, où Jorworth était arrivé seul. Se plaçant devant le guichet, mais sans l'ouvrir, et lui parlant à travers une étroite ouverture pratiquée à cet effet, Wilkin demanda au Gallois quelle affaire l'amenait.
— Je viens prendre possession du château, conformément à tes promesses.
— Oui-dà. Et iu viens seul pour une telle besogne?
— Non, sur ma foi, j'ai une soixantaine d'hommes là-bas derrière ces buissons.
— Eh bien ! je te conseille de les emmener promptement , avant que nos archers ne fassent pleuvoir sur eux une grêle de flèches.
— Comment, scélérat! N'as-tu pas dessein de tenir ta parole?
— Je ne t'en ai donné aucune; je t'ai seulement dit que je réfléchirais à tes propositions. J'y ai réfléchi ; je les ai communiquées à mon père spirituel , qui est à mon côté , et il m'a défendu de les accepter.
— Et comptes-tu garder les bestiaux que j'ai eu la simplicité de t'envoyer, me fiant à ta bonne foi?
— Je l'excommunie et je le livre à Satan , s'écria le moine , dont l'impatience ne put attendre la réponse tardive du flegmatique Flamand, s'il en rend cuir, poil ou corne à des Philistins incirconcis, tels que toi et ton maître.
—Fort bien, messire prêtre, répliqua Jorworth d'un ton courroucé ; mais fais-y bien attention , et ne compte pas sur ton froc pour te servir de rançon ! Quand Gwenwyn aura pris ce château, qui ne protégera pas bien longtemps d'infâmes traîtres comme vous , je vous ferai coudre tous deux dans la peau d'une de ces vaches pour lesquelles ton pénitent est parjure, et je vous ferai porter dans un endroit où vous n'aurez pour compagnons que les aigles et les loups.
— Tu accompliras ta volonté quand tu pourras, répondit le Flamand sans s'émouvoir.
— Traître de Gallois! s'écria en même temps le moine plus irascible, nous te défions à ta barbe. J'espère voir les chiens ronger tes os avant le jour dont tu parles avec tant d'arrogance.
Pour toute réponse, Jorwoth fit brandir sa javeline, et la lança avec autant de force que de dextérité contre le guichet. Elle passa à travers l'étroite ouverture en sifflant aux oreilles du moine et du Flamand, mais heureusement sans les atteindre. Le premier recula en tressaillant ; le second se retourna pour regarder la javeline , dont le fer s'était enfoncé dans la porte de la salle de garde où il avait reçu Jorworth la veille, et il dit avec le plus grand sang-froid :— Bien visé, mais bien manqué.
Dès l'instant qu'il eut lancé son dard , Jorworth se hâta de courir à l'embuscade, et il donna à ses compagnons le signal et l'exemple d'une prompte retraite. Le père Aldrovand les aurait volontiers fait suivre par une volée de flèches ; mais Flammock lui fit observer que les munitions étaient trop précieuses pour les prodiguer ainsi contre quelques fuyards. Peut-être se souvint-il qu'ils ne s'étaient exposés à recevoir un tel salut que d'après l'espèce d'assurance qu'il avait donnée à Jorworth.
Quand le bruit de la retraite précipitée des Gallois eut cessé de se faire entendre , il y succéda un silence profond , parfaitement d'accord avec te calme et la fraîcheur de cette heure de la matinée.
— Cela ne durera pas longtemps, dit Wilkin avec un ton sérieux et prophétique qui alla au cœur du bon père.
— - Non , cela ne durera pas, cela ne peut durer, répondit Aldrovand; nous devons nous attendre à une vive attaque. Je ne m'en inquiéterais guère si le nombre de nos ennemis n'était pas si considérable et celui de nos soldats si petit. Nos murs ont une grande étendue, et l'obstination de ces diables incarnés est presque égale à leur fureur. Mais nous ferons de notre mieux. Je vais trouver lady Eveline ; il faut qu'elle se montre sur les murailles. Elle est plus belle qu'il ne convient à un homme qui porte mon habit de le remarquer, et elle a quelque chose de l'esprit élevé de son père. Sa vue et ses discours inspireront un double courage à chacun de nos soldats à l'heure du danger.
— Cela est possible, dit Flammock. Et moi , je vais leur faire servir le bon déjeuner que j'ai donné ordre d'apprêter. Il donnera plus de force à mes Flamands que ne le ferait la vue des onze mille vierges rangées en bataille ; puissent-elles intercéder pour nous !