CHAPITRE XL
Ces mets qu'ont vu servir de tristes funérailles Vonl-ils donc devenir un festin d'acoordaillest Siiakspeare. Uamlei.
Les cérémonies religieuses qui suivirent les funérailles de Raymond Bérenger durèrent six jours sans interruption. Pendant tout ce temps, on distribua aux frais de lady Eveline des aumônes aux pauvres , et des secours à tous ceux qui avaient éprouvé des pertes par suite de l'incursion des Gallois. On servit aussi , suivant l'usage, un banquet funéraire en l'honneur du défunt ; mais la jeune orpheline et la plupart des femmes à son service observèrent un jeûne sévère, ce qui paraissait aux Normands une manière plus convenable de montrer leur respect pour les morts que de boire et de manger avec excès, comme c'était la coutume des Saxons et des Flamands en semblable occasion.
Cependant le connétable De Lacy conservait un corps de troupes considérable, campé à peu de distance des murailles de Garde-Douloureuse , afin de pouvoir protéger ce château si les Gallois s'avisaient de vouloir l'attaquer de nouveau. Du reste, il profitait de sa victoire pour jeter la terreur parmi eux en faisant dans leur pays diverses incursions qui étaient marquées par des ravages presque aussi épouvantables que ceux qu'ils commettaient eux-mêmes. Aux maux qui résulte d'une défaite et d'une invasion se joignaient pour les Bretons ceux qui sont la suite de la discorde ; car deux parents éloignés de Gwenwyn se disputaient le trône qu'il avait occupé, eten, cette occasion, comme en beaucoup d'autres, les Gallois avaient autant à souffrir de leurs dissensions intestines que de l'épée des Normands. En de pareilles circonstances , un politique aussi habile , un guerrier aussi expérimenté que le célèbre De Lacy , ne pouvait manquer de négocier une paix qui, en privant Powys-Land d'une partie de ses frontières et de quelques positions importantes où il avait dessein de faire construire de nouveaux châteaux-forls , mît la forteresse de Garde-Douloureuse plus à l'abri qu'elle ne l'avait été jusqu'alors de toute attaque subite de la part de ces voisins inquiets
mutiler les corps sans vie de leurs ennemis.Chacun doit se rappeler d 'avoir lu dans Shakspeare comment^ « le noble Morlimer, guidant au combat les guerriers d'Herefordshire contre le sauvage Glendower, tomba au pouvoir du farouche Gallois ; mille des siens furent massacrés, et sur ces corps privés de vie tant d'horreurs furent commises, les femmes galloises outragèrent si bien toutes les lois de la nature, qu'on ne pourrait sans une honte profonde rappeler un tel souvenir. »
et turbulents. Il eut soin aussi de rétablir chez eux les habitants qui avaient fui de leur domicile, et de mettre le domaine qui appartenait alors à une orpheline sans protection , dans un aussi bon état de défense que le permettait sa situation sur une frontière ennemie.
Tandis qu'il employait le court intervalle de temps dont nous venons de parler à s'occuper des intérêts de la fille de Raymond Bérenger, Hugues de Lacy ne chercha pas à troubler sa douleur filiale par une entrevue personnelle. Il se bornait à lui envoyer son neveu tous les matins pour lui présenter ses devoirs dans les termes pompeux usités alors, et pour lui rendre compte de tout ce qu'il faisait relativement à ses affaires. Pénétrée de reconnaissance pour les services importants que lui avait rendus le connétable, et qu'il lui rendait encore, elle recevait toujours Damien, qui allait retrouver son oncle chargé des remerciements de l'orpheline et de son assentiment à tout ce que De Lacy lui faisait proposer.
Mais lorsque ces premiers jours de deuil rigide se furent écoulés, Damien lui dit de la part de son parent que, le traité avec les Gallois étant conclu, et tout se trouvant arrangé dans les environs aussi bien que les circonstances pouvaient le permettre, le connétable de Chester se proposait de retourner chez lui, afin d'y continuer ses préparatifs pour le voyage de Terre-Sainte, que la nécessité de la venger de ses ennemis avait interrompus.
— Mais, avant de s'éloigner de nous, dit Eveline avec l'élan de reconnaissance que les services qui lui avaient été rendus méritaient si bien, le noble connétable ne recevra-t-il pas les remerciements personnels de celle qui était si près de sa perte quand il a pris si courageusement sa défense ?
— C'est précisément à ce sujet que je suis chargé de vous parler, répondit Damien ; mais mon noble parent craint de vous proposer ce qu'il désire bien vivement. A peine ose-t-il vous demander la permission de vous entretenir de certaines affaires qu'il regarde comme de haute importance, et qui ne peuvent se traiter qu'entre vous et lui.
— Bien certainement, répondit Eveline en rougissant, il ne peut y avoir aucune inconvenance à ce que je voie le noble connétable quand bon lui semblera.
— Mais son vœu l'empêche de placer sa tête sous un toit avant son départ pour la Palestine , répliqua Damien ; et pour qu'il puisse vous voir, il faut que vous ayez la bonté de vous rendre sous son pavillon , acte de condescendance que , comme chevalier et comme noble normand , il ose à peine demander à une demoiselle de haut lignage.
— N'est-ce que cela? dit Eveline, qui, élevée dans la retraite, ne connaissait pas ces règles d'étiquette rigoureuse que suivaient strictement les demoiselles nobles de son temps à l'égard de l'autre sexe. Et pourquoi n'irais-je pas présenter mes remerciements à mon libérateur, puisqu'il ne peut venir les recevoir? Dites au noble Hugues de Lacy que c'est à lui et à ses compagnons d'armes, après le ciel, que je dois toute ma gratitude. J'irai sous sa tente, comme dans une chapelle consacrée ; et, si cet hommage pouvait lui plaire, j'irais pieds nus, le chemin fût-il parsemé de cailloux et d'épines.
— Mon oncle sera aussi charmé qu'honoré de votre résolution , répondit Damien ; mais il cherchera à vous épargner toute peine inutile, et, dans cette vue, il va faire élever sur-le-champ un pavillon en face de la porte de votre château, où l'entrevue qu'il désire pourra avoir lieu, si vous daignez lui accorder la faveur de votre présence.
Eveline y consentit, parce que cet expédient lui était proposé par Damien et paraissait agréable au connétable ; mais, dans la simplicité de son cœur, elle ne voyait aucune bonne raison pour ne pas partir sur-le-champ, sous la protection du jeune De Lacy, et sans autre formalité , son château n'étant séparé du camp du connétable que par une portion de la plaine sur laquelle, quelques années auparavant, elle allait poursuivre des papillons et cueillir des fleurs champêtres.
Le jeune envoyé, avec qui elle avait alors acquis une habitude de familiarité, se retira pour aller rendre compte à son oncle du succès de sa mission, et Eveline éprouva la première sensation d'inquiétude pour elle-même qui eût agité son sein depuis que la défaite et la mort de Gwenwyn lui avaient permis de consacrer toutes ses pensées aux regrets que lui inspirait la perte de son père. Mais sa douleur s'était affaiblie d'elle-même, quoique loin d'être épuisée; et maintenant qu'Eveline était sur le point de paraître devant un homme de la renommée duquel elle avait tant entendu parler, et dont elle venait d'éprouver si récemment la puissante protection, ses réflexions se portèrent insensiblement sur la nature et les conséquences de l'entrevue qu'il lui demandait.
Il est vrai qu'elle avait vu Hugues de Lacy au grand tournoi de Ghester, où l'éloge de sa valeur et de ses talents militaires était dans toutes les bouches ; et lorsqu'il avait déposé à ses pieds le prix qu'il venait d'y remporter, elle avait reçu cet hommage rendu à sa beauté avec tout le plaisir que la vanité flattée peut inspirer à la jeunesse; mais elle n'avait pas une idée bien précise de son extérieur, si ce n'est qu'il était de moyenne taille, qu'il portait une armure d'une
richesse peu commune, et que le front qu'elle avait vu lorsqu'il avait levé la visière de son casque lui avait paru chargé à peu près d'autant d'années que celui de son père. Cet homme, dont elle n'avait qu'un souvenir si imparfait, était pourtant celui qu'avait choisi sa protectrice tutélaire, Notre-Dame de Garde-Douloureuse, pour la délivrer de captivité et pour venger la mort de son père ; donc son vœu l'obligeait à le regarder comme l'arbitre de sa destinée, s'il jugeait convenable de le devenir. Elle fatigua inutilement sa mémoire pour se rappeler quelques-uns de ses traits, afin de pouvoir former quelques conjectures sur son caractère : tous ses efforts furent infructueux, et elle ne fut pas plus heureuse en cherchant à deviner ce qu'il pouvait avoir à lui dire.
Le baron lui-même semblait attacher à cette entrevue une grande importance, et il en donna la preuve par la magnificence des préparatifs qu'il commanda. Eveline pensait qu'une course de cinq minutes pouvait l'amener à la porte de son château, et qu'en dix autres une tente, apportée de son camp, pouvait y être dressée, si le décorum exigeait absolument que leur conférence eût lieu sous un pavillon. Mais il fut bientôt évident que le connétable voulait mettre un plus grand cérémonial dans leur entretien ; car, environ une demi-heure après que Damien eut quitté le château, on vit arriver devant la porte au moins une vingtaine de soldats et d'ouvriers, conduits par un poursuivant d'armes dont le tabard f portait les armoiries de la maison de Lacy ; et ils s'occupèrent à y élever un de ces splendides pavillons dont on se servait dans les tournois et dans les autres occasions d'apparat. Il était de soie pourpre brodée en or, et les cordes qui l'attachaient étaient également d'or et de soie. La porte en était formée par six lances dont le bois était revêtu d'argent, et dont la pointe était de même métal. Elles étaient enfoncées dans la terre deux par deux, et leurs extrémités supérieures se croisaient, de manière à figurer une suite d'arcades couvertes en soie verte, ce qui formait un agréable contraste avec l'or et la pourpre.
L'intérieur de ce pavillon, à ce qu'en rapporta dame Gillian, que la curiosité avait engagée à l'aller voir, ainsi que plusieurs de ses compagnes, était digne de sa magnificence extérieure. Le sol était couvert d'un tapis d'Orient ; les parois en étaient décorées de belles tapisseries de Gand et de Bruges ; et le dôme en soie bleu de ciel était arrangé de manière à représenter le firmament ; car on y voyait le soleil, la lune et les étoiles, en argent massif.
i. Cotte d'armes.
Ce superbe pavillon avait été fait pour le célèbre Guillaume d'Ypres, qui avait amassé une fortune si considérable, comme général des troupes stipendiées du roi Etienne, par qui il avait été créé comte d'Albemarle. Mais la fortune de la guerre l'avait fait passer en la possession du connétable de Lacy, après un de ces combats acharnés dont il y eut un si grand nombre pendant les guerres civiles entre Etienne et l'impératrice Maulde ou Mathilde. On n'avait jamais vu le connétable s'en servir; car, quoique riche et puissant, il était généralement simple et sans ostentation , ce qui rendait sa conduite en cette occasion d'autant plus remarquable pour ceux qui le connaissaient. Vers midi, il arriva lui-même à la porte du château, monté sur un beau coursier, et suivi d'écuyers, de pages et de domestiques, tous en grand costume. Il chargea son neveu d'aller annoncer à la dame du château de Garde-Douloureuse que le plus humble de ses serviteurs attendait l'honneur de sa présence.
Parmi les spectateurs qui s'étaient assemblés pour voir arriver le connétable, il s'en trouva beaucoup qui pensèrent qu'il aurait agi plus sagement s'il avait réservé pour sa propre personne une partie de l'éclat et de la splendeur qu'on remarquait dans son pavillon et dans son cortège ; car son costume était d'une simplicité qui allait jusqu'à la négligence, et cependant il n'avait pas reçu de la nature un extérieur assez avantageux pour se dispenser tout à fait des secours de l'art et de la parure. Cette opinion devint encore plus générale quand il eut mis pied à terre, car jusqu'alors la manière dont il se tenait sur son cheval lui avait donné un air de dignité qu'il perdit dès qu'il eut quitté sa brillante selle d'acier. Le célèbre connétable de Chester était à peine de moyenne taille, et ses membres, quoique vigoureux et bien proportionnés, n'avaient ni grâce ni aisance. Ses jambes étaient tant soit peu tournées en dedans, ce qui lui donnait, il est vrai, un avantage comme cavalier ; il boitait légèrement, une de ses jambes ayant été cassée par une chute de cheval, et remise maladroitement par un chirurgien inexpérimenté. Il en résultait que sa démarche était gênée, et, quoique ses larges épaules , ses bras nerveux et sa poitrine annonçassent la force dont il avait donné tant de preuves, c'était la force d'un homme gauche et sans grâces. Ses discours et ses gestes étaient ceux d'un seigneur qui conversait rarement avec ses égaux, plus rarement encore avec ses supérieurs, c'est-à-dire brefs, décidés, bourrus, presque brusques. Au jugement de ceux qui connaissaient intimement le connétable, il y avait de la dignité et de la bonté dans son œil vif et dans son sourcil bien arqué ; mais ceux qui le voyaient pour la première foisen jugeaient moins favorablement, et
prétendaient y découvrir une expression d'emportement et de dureté, quoiqu'ils convinssent qu'après tout sa physionomie avait un caractère martial. Il n'avait pas plus de quarante-cinq ans, mais les fatigues de la guerre et les vicissitudes des climats faisaient qu'il paraissait alors avoir au moins dix ans de plus. On n'aurait pas trouvé, dans toute la suite qu'il avait amenée , un seul homme qui ne fût vêtu moins simplement que lui. Il portait seulement le manteau court normand par-dessus un justaucorps de chamois , qui , étant presque toujours couvert de son armure, était comme taché en plusieurs endroits. Il n'avait sur la tête qu'un chapeau noir , surmonté d'une branche de romarin , en mémoire de son vœu. Sa bonne épée et son poignard étaient suspendus à une ceinture de peau de phoque.
A la tête d'un cortège nombreux et attentif à ses moindres gestes, le connétable de Chester attendit l'arrivée d'Eveline Bérenger à la porte du château de Garde-Douloureuse.
Le son des trompettes dans l'intérieur annonça qu'elle allait paraître. Le pont-levis se baissa, et l'orpheline, conduite par Damien de Lacy en riche costume, et accompagnée de Bose Flammock et de toutes les femmes de sa maison , passa sous la porte antique et massive de la forteresse de son père. Elle était en grand deuil, et, sa douleur ne lui ayant permis de se parer d'aucun ornement , elle formait un contraste frappant avec la riche parure de son conducteur, dont les vêtements brillaient d'or, de broderies et de pierres précieuses, tandis que, sous tout autre rapport, leur jeunesse et leur beauté les eussent fait prendre pour le frère et la sœur. Ce fut probablement cette circonstance qui , lorsqu'ils traversèrent la foule, y fit naître un léger murmure, une sorte de bourdonnement de plaisir, que le respect qu'inspirait le deuil d'Eveline empêcha seul de se changer en acclamations et en applaudissements.
Dès l'instant que le joli pied d'Eveline eut fait un pas au delà des palissades qui formaient la barrière extérieure du château, le connétable de Lacy s'avança à sa rencontre, et , appuyant son genou droit sur la terre , il lui demanda pardon de l'acte discourtois auquel son vœu l'avait forcé, en lui exprimant combien il était sensible à l'honneur qu'elle voulait bien lui faire, et en ajoutant que toute sa vie, consacrée à son service, ne suffirait pas pour lui prouver sa reconnaissance.
Cette attitude et ce discours , quoique d'accord avec la galanterie romanesque du temps, causèrent quelque embarras à Eveline; et ce qui y ajoutait encore , c'était que cet hommage lui était rendu en public. Elle supplia le connétable de se relever, et de ne pas aug-
j menter la confusion d'une femme qui ne savait déjà comment s'ac- " quitter de la dette de gratitude qu'elle avait contractée envers lui.
Hugues de Lacy se leva donc ; et , après avoir baisé la main qu'Eveline lui présentait, il la pria, puisqu'elle daignait porter si loin sa condescendance , de vouloir bien entrer sous l'humble tente qu'il lui avait fait préparer, et de lui accorder l'honneur d'une audience. Eveline ne lui répondit qu'en le saluant, accepta sa main , et ordonnant au reste de sa suite de l'attendre , dit à Rose Flammock de la suivre.
— Milady , dit le connétable , l'objet dont je suis obligé de vous parler à la hâte est d'une nature tout à fait secrète.
— Cette jeune fille est attachée à mon service particulier, répondit Eveline ; elle connaît jusqu'à la moindre de mes pensées. Je vous prie de souffrir qu'elle assiste à notre entretien.
— J'aurais désiré qu'il eût lieu sans témoin, dit le conétable avec quelque embarras; mais n'importe, je dois me soumettre à tous vos désirs.
Il conduisit Eveline dans le pavillon, la pria de s'asseoir sur des coussins couverts de soie de Venise. Rose se plaça derrière sa maitrese, appuyant ses genoux sur les mêmes coussins, examinant tous les mouvements de l'illustre guerrier, de l'homme d'état accompli dont la renommée faisait de si grands éloges, jouissant de son air d'embarras comme d'un triomphe remporté par son sexe, et pouvant à peine croire que son justaucorps de chamois et sa taille carrée s'accordassent avec la splendeur de cette scène et la beauté presque angélique d'Eveline, qui jouait, sinon le premier, du moins le second rôle.
—Milady, dit le connétable après avoir hésité quelques instants, je voudrais pouvoir m'expliquer en employant les termes que les dames aiment à entendre, et que votre beauté sans égale mérite bien certainement ; mais j'ai vécu trop longtemps dans les camps et dans les conseils : je ne puis être que franc et précis.
—Je ne vous en comprendrai que plus facilement, Milord, répondit Eveline qui tremblait, quoiqu'elle sût à peine pourquoi.
—Je vous parlerai donc avec franchise. Il s'est passé quelque chose entre votre noble père et moi, relativement à une alliance entre nos deux maisons. — Il se tut, comme s'il eût attendu une réponse ; mais, Eveline gardant le silence, il continua : — Il a présidé au commencement de ce traité, et plût au ciel qu'il eût pu le conduire à sa conclusion avec sa sagesse ordinaire ! mais qu'y faire ? Il a pris un chemin par où il faut que nous passions tous.
—Votre Seigneurie a noblement vengé la mort de son digne ami.
— Je n'ai fait que mon devoir : comme chevalier, en défendant une orpheline en danger; comme seigneur des frontières, en repoussant l'ennemi qui les avait envahies; comme ami, en vengeant un ami. Mais venons au fait. Mon ancienne et noble famille court le risque de s'éteindre bientôt. Je ne vous parlerai pas de mon parent éloigné, Randal de Lacy, car je ne connais rien de bon en lui, rien qui puisse donner la moindre espérance ; et il y a plusieurs années que nous ne nous voyons plus. Mon neveu Damien promet d'être une digne branche de notre ancien tronc ; mais à peine a-t-il vingt ans, et il a encore une longue suite d'aventures à courir et de périls à braver avant de pouvoir honorablement songer à rentrer dans la vie privée, pour y remplir les devoirs du lien conjugal. D'ailleurs sa mère est Anglaise, ce qui ne laisse pas de faire quelque tache à son écusson. Cependant, s'il avait eu dix ans de plus, avec les honneurs de la chevalerie, je crois que j'aurais sollicité pour Damien de Lacy l'honneur auquel j'aspire moi-même à présent.
— Vous, vous, Milord ! impossible ! s'écria Eveline en s'efforçant d'atténuer par son air et son accent tout ce que pouvait avoir d'offensant la surprise qu'elle ne put s'empêcher de montrer.
— Je ne suis pas étonné que cette proposition hardie vous surprenne, dit le connétable d'un ton calme ; car, la glace une fois rompue, il avait repris le sang-froid qui lui était habituel. — Je n'ai peut-être pas l'extérieur qui peut plaire aux yeux d'une dame, et j'ai oublié, si jamais je les ai sues, les phrases et les expressions qui charment ses oreilles; mais, noble Eveline, l'épouse d'Hugues de Lacy sera une des premières dames d'Angleterre.
— Il n'en convient que mieux à celle à qui une si haute dignité est offerte de considérer jusqu'à quel point elle est en état d'en remplir les devoirs.
— - A cet égard, je n'ai aucune crainte. Celle qui a été une fille si excellente ne peut être moins estimable dans toute autre situation de la vie.
— Je n'ai pas en moi, Milord, répondit Eveline avec embarras, la confiance que vous voulez bien m'accordcr.... Je.... pardon, mais je dois vous demander du temps pour réfléchir.... pour consulter...
— Votre père , noble Eveline , avait cette union fort à cœur. Vous en verrez la preuve sur ce papier signé de sa main. — Et le connétable plia le genou une seconde fois pour le lui présenter.— L'épouse d'Hugues de Lacy aura, comme le mérite la fille de Raymond Bérenger, le rang d'une princesse. La veuve du connétable jouira du douaire d'une reine.
— Cette attitude suppliante est une dérision, Milord, dit Eveline/ quand vous faites valoir les ordres de mon père, qui, joints à d'autres circonstances , ajouta-t-elle en soupirant profondément , ne me laissent guère maîtresse de ma propre volonté.
Enhardi par cette réponse, De Lacy, qui était resté agenouillé, se releva, s'assit auprès d'Eveline, et continua à la presser de lui accorder sa demande , non avec l'ardeur d'un amant, mais en homme simple et franc, qui faisait dépendre son bonheur de la réponse. On peut bien supposer que la vision qu'elle avait eue dans la chapelle, devant l'image de Notre-Dame de Garde-Douloureuse, occupait en ce moment toutes les pensées d'Eveline, qui, liée par le vœu solennel qu'elle avait fait en cette occasion, se trouva forcée d'avoir recours à des réponses évasives, elle qui eût répondu négativement si elle n'avait eu à consulter que ses propres désirs.
— Vous ne pouvez vous attendre, Milord, dit-elle, qu'une orpheline, qui ne l'est que depuis quelques jours, prenne une détermination si prompte sur une affaire d'une telle importance. Accordez-moi le temps nécessaire pour me consulter moi-même et recueillir l'avis de mes amis.
— Hélas ! belle Eveline ! ne vous offensez pas si je vous presse ainsi. Je suis à la veille de partir pour une expédition lointaine et dangereuse ; et le peu de temps qui me reste pour solliciter vos bonnes grâces doit servir d'excuse à mes importunités.
— Et c'est dans de telles circonstances, noble De Lacy, que vous voudriez vous charger des liens du mariage?
— Je suis soldat de Dieu, et celui pour la cause duquel je vais combattre en Palestine défendra mon épouse en Angleterre.
— Ecoutez donc ma réponse, Milord, dit Eveline en se levant- Demain je pars pour le couvent des Bénédictines de Glocester, dont la respectable sœur de mon père est abbesse. Ce sera d'après ses conseils que je me conduirai dans cette affaire.
— C'est une résolution sage et digne de vous, répondit Hugues de Lacy, qui ne parut pas fâché de voir la conférence se terminer ainsi; j'espère même qu'elle ne sera pas défavorable à mon humble demande, car la digne abbesse m'honore depuis longtemps de son amitié.
Se tournant alors vers Rose, qui se disposait à suivre sa maîtresse» il lui présenta une chaîne d'or. — Jeune fille, lui dit-il, que cette chaîne orne ton joli cou, et qu'elle. m'achète tes bonnes grâces.
— Mes bonnes grâces ne sont point à vendre, Milord, répondit Rose en repoussant le présent qu'il lui offrait.
— Eh bien ! quelques mots en ma faveur, dit le connétable en lui présentant la chaîne une seconde fois.
— Il est aisé d'acheter des paroles, Milord, dit Rose en la refusant encore ; mais elles valent rarement le prix qu'on en donne.
— Méprisez-vous donc mon présent, damoiselle ? demanda le connétable. Cette chaîne a paré le cou d'un comte normand.
— Donnez-la donc à une comtesse normande, Milord, répondit Rose ; je ne suis que Rose Flammock, fille d'un artisan ; mes paroles et mes bonnes grâces marchent ensemble ; et une chaîne d'or n'a pas plus de prix à mes yeux qu'une chaîne de cuivre.
— Silence, Rose, lui dit sa maîtresse ; vous êtes bien effrontée de parler ainsi au connétable. Et maintenant, Milord, permettez-moi de vous faire mes adieux, puisque vous avez reçu ma réponse à votre demande. Je regrette que vous ne m'en ayez pas fait une d'une nature moins délicate, aûn de pouvoir, en vous l'accordant sans délai, vous prouver ma reconnaissance de vos services.
Hugues de Lacy lui présenta la main pour la conduire hors du pavillon , et, avec le même cérérémonial qu'elle était arrivée, elle retourna dans son château, affligée, inquiète du résultat de cette conférence. Elle se couvrit le visage de son grand voile noir, pour qu'on ne pût remarquer le changement qui s'était opéré dans ses traits ; et, sans même s'arrêter pour parler au père Aldrovand, elle se retira dans son appartement.