‹ Le Connétable de Chester. [Des fiancés]Chapitre 23 sur 47 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Belles dames d'Ecosse et dames d'Angleterre, Voulez-vous ici-bas goûter quelque bonheur? Ne vous mariez pas pour château ni pour terre, N'épousez que celui qu'a choisi votre cœur. Les Querelles de famille.

Lorsque Eveline rentra dans son appartement, Rose l'y suivit d'elle-même, et voulut l'aider à détacher le grand voile qu'elle avait pris pour sortir; mais sa maîtresse se refusa à ses soins, et lui dit : — Vous êtes bien prompte à offrir vos services quand on ne vous les demande pas.

— Vous êtes donc fâchée contre moi, ma chère maîtresse? dit Rose.

— Et si je le suis, ce n'est pas sans raison. Vous savez dans quelle situation difficile je me trouve ; vous savez ce que mon devoir exige

de moi ; et, au lieu de m'aider à accomplir le sacrifice, vous me le rendez plus pénible.

— Plût au ciel que j'eusse assez d'influence sur vous pour vou9 guider ! vous trouveriez un chemin bien aplani, bien droit, bien honorable en même temps.

— Que voulez-vous dire, Rose?

— Que je voudrais vous voir révoquer l'encouragement, le consentement, je puis dire, que vous avez accordé à ce baron orgueilleux. Il est trop grand pour qu'on l'aime, trop fier pour vous aimer comme vous le méritez. Si vous l'épousez, vous épouserez un mal* heur doré, et peut-être le déshonneur le suivra-t-il, comme le regret.

— Rappelez-vous les services qu'il nous a rendus.

— Ses services I II a hasardé sa vie pour nous, j'en conviens ; mais chaque soldat de son armée en a fait autant. Faut-il que j'épouse le premier homme d'armes à qui il plaira de me demander ma main, parce qu'il s'est battu quand la trompette a sonné? Que veulent-ils donc dire par ce mot devoir qu'ils répètent si souvent, puisqu'ils ne rougissent pas de réclamer la plus haute récompense qu'une femme puisse accorder, uniquement pour s'être acquittés de ce que tout homme bien né doit à ses semblables quand ils sont dans le malheur? Un homme bien né, ai-je dit? Le dernier paysan de Flandre attendrait à peine un remerciement pour avoir rendu service à une femme en pareille circonstance.

— Mais les désirs de mon père...

— Avaient sans doute pour but le bonheur de sa fille. Je ne ferai pas à mon bon maître, Dieu veuille lui faire miséricorde! l'injustice de croire qu'il vous eût jamais forcée à prendre un époux qui n'auait pas été l'objet de votre choix.

— Et mon vœu ! ce vœu fatal, comme je puis l'appeler ! dit Eveline en soupirant. Puisse le ciel me pardonner mon ingratitude envers ma protectrice !

— Je ne m'en inquiète pas davantage. Je ne croirai jamais que Notre-Dame de Merci veuille me faire payer sa protection assez cher pour me forcer à épouser un homme que je ne pourrais aimer. Elle a souri à vos prières, dites-vous. Eh bien ! allez déposer à ses pieds les scrupules qui vous tourmentent, et voyez si elle ne sourira pas encore ; ou bien demandez à être relevée de votre vœu ; achetez-le au prix de la moitié de vos biens, au prix de toute votre fortune. Allez en pèlerinage à Rome les pieds nus ; faites tout au monde plutôt que de donner votre main à celui à qui vous ne pouvez accorder votre cœur.

— Vous parlez avec chaleur, Rose.

— Hélas! ma chère maîtresse, je n'en ai que trop de sujet. N'ai-je pas vu une maison où l'amour n'existait pas; où, quoiqu'il s'y trouvât honneur, fortune suffisante, et tout ce qui paraît devoir contribuer au bonheur, il n'y avait qu'amertume et regrets, non-seulement inutiles, mais même criminels.

— Il me semble pourtant, Rose, que le sentiment de ce que nous nous devons à nous-même, de ce que nous devons aux autres, peut, si nous le prenons pour guide, nous soutenir et nous consoler même dans des circonstances semblables à celles que vous venez de décrire.

— Ce sentiment nous préservera du péché, mais non du chagrin. Et pourquoi donc nous jetterions-nous, les yeux ouverts, dans une situation où le devoir doit combattre l'inclination? Pourquoi vouloir voguer contre le vent et la marée, quand vous pouvez si facilement profiter d'une brise favorable?

— Parce que le voyage de ma vie me conduit au milieu des vents et des courants contraires; c'est ma destinée, Rose !

— C'est votre destinée, si vous le voulez vous-même. Oh ! que n'avez-vous pu voir la pâleur, l'œil terne, l'air triste et abattu de ma pauvre mère ! J'en ai déjà trop dit.

— C'était donc de votre famille, c'était de votre mère que vous me parliez tout à l'heure.

— Oui, hélas! oui, répondit Rose en fondant en larmes, j'ai dévoilé ma honte pour vous épargner des chagrins. Elle était bien malheureuse, quoiqu'elle n'eût rien à se reprocher ; si malheureuse que, sans moi, la rupture de la digue et l'inondation dans laquelle elle périt auraient été pour elle ce qu'est la nuit au laboureur épuisé de fatigue. Elle avait un cœur comme le vôtre; elle était faite pour aimer et pour être aimée. Et mon père ! ce serait faire honneur à ce fier baron que de le lui comparer ! et cependant elle était malheureuse ! Ah ! ma chère maîtresse ! profitez de cet exemple, et rompez ce mariage de mauvais augure.

En parlant ainsi, elle serrait la main de sa maîtresse, comme pour appuyer plus fortement sur l'avis qu'elle lui donnait. Eveline lui répondit par une étreinte non moins affectueuse, et lui dit en soupirant : — Rose, il est trop tard !

— Jamais! jamais! s'écria Rose avec vivacité en jetant les yeux, autour de la chambre. Où est donc tout ce qu'il faut pour écrire? Permettez-moi d'aller chercher le père Aldrovand, et qu'il écrive surîe-champ en votre nom au Mais non, non ; le bon père a encore

l'œil ouvert sur les splendeurs du monde qu'il croit avoir abandonné ; ce n'est pas le secrétaire qu'il vous faut. J'irai trouver moi-même le lord connétable. Ce n'est pas moi que son rang peut éblouir, sa richesse gagner, son pouvoir intimider. Je lui dirai qu'il n'agit pas en chevalier en vous pressant ainsi, lorsque vous êtes en proie au plus juste chagrin, de souscrire aux arrangements qu'il a pris avec votre père ; qu'il n'agit pas en chrétien en retardant, pour songer au mariage, l'exécution du vœu qu'il a fait ; qu'il n'agit pas en homme en forçant une jeune fille à lui donner sa main, quand il sait qu'il ne possède pas son cœur; enfin qu'il agit sans prudence en voulant épouser une femme qu'il faut qu'il abandonne sur-le-champ, soit à à la solitude, soit aux dangers d'une cour corrompue.

— Vous n'auriez pas assez de courage pour vous charger d'une telle mission, Rose, lui dit sa maîtresse avec un sourire mélancolique que lui arracha , malgré ses larmes , le zèle ardent de sa jeune suivante.

—Pas assez de courage ! et pourquoi non? mettez-moi à l'épreuve. Je ne suis ni Sarrasin ni Gallois, et le fer de sa lance ne m'effraie pas; je ne suis pas sous sa bannière, et je n'ai pas d'ordres à recevoir de lui. Oui, je lui dirai, si vous me le permettez, et je lui dirai hardiment, qu'il n'est qu'un homme égoïste, qui voile de prétextes spécieux et honorables des désirs qui n'ont pour but que de satisfaire son orgueil; un homme intéressé, qui fonde des prétentions exorbitantes sur des services que l'humanité exigeait de lui. Et pourquoi tout cela ? Parce qu'il faut à l'illustre De Lacy un héritier pour sa noble maison ; que son neveu n'est pas digne de la perpétuer, attendu que sa mère était anglo-saxonne, et qu'il faut que ledit héritier soit de pure race normande. Pour cela lady Eveline Bérenger, à la fleur de la jeunesse, épousera un homme qui pourrait être son père, et qui, après l'avoir laissée sans protection pendant je ne sais combien d'années, reviendra usé et cassé, de manière à pouvoir passer pour son grand-père.

— Puisqu'il est si scrupuleux sur la pureté du lignage, dit Eveline, peut-être se rappellera-t-il ce qu'un homme si instruit dans l'art héraldique ne peut manquer de savoir, que je suis de race saxonne par la mère de mon père.

— Oh ! cette tache disparaîtra à ses yeux en la personne de l'héritière de Garde-Douloureuse.

— Fi donc, Rose! vous lui faites injure en le soupçonnant de vues intéressées.

— Cela est possible; mais on ne peut nier qu'il ne soit ambitieux,

et j'ai entendu dire que la cupidité est sœur naturelle de l'ambition, quoique l'ambition soit honteuse de cette parenté.

—Vous parlez avec trop de hardiesse, Rose; et, quoique je rende justice à votre affection, je dois vous dire qu'il ne vous convient pas de vous exprimer de cette manière.

— Si vous prenez ce ton, je n'ai plus rien à dire, répondit Rose : je puis parler librement à Eveline, que j'aime et qui m'aime ; mais quand je ne vois plus que la châtelaine de Garde-Douloureuse, la fille d'un baron normand, et vous pouvez être tout cela quand vous le voulez, je puis faire la révérence à ma maîtresse aussi bas que ma situation l'exige, et ne pas lui dire la vérité plus qu'elle ne désire l'entendre.

— Tu es une fille aussi bizarre que bonne, Rose; quiconque ne te connaîtrait pas croirait-il que ton air doux et enfantin couvre une âme de feu? Ta mère doit avoir été aussi sensible, aussi passionnée que tu viens de la dépeindre, car ton père... ne le défends pas avant qu'il soit attaqué ; je veux seulement dire que le bon sens et un jugement sain sont les qualités qui le distinguent le plus.

— Et je voudrais que vous en profitassiez, Milady.

— J'y suis disposée en tout ce qui sera convenable ; mais il n'est pas tout à fait le conseiller qu'il me faut suivre dans l'affaire dont il s'agit.

— Vous vous trompez, Milady, et vous ne l'appréciez pas suffisamment. Un jugement sain est semblable à l'aune dont on se sert pour vendre, et qui mesure avec la même exactitude la longueur de la soie des Indes ou du brocart d'or, et celle de l'étoffe la plus grossière.

— Fort bien, fort bien! mais du moins cette affaire n'a rien de très-pressé. Maintenant, Rose, retirez-vous, et envoyez-moi Gillian, ma femme de chambre. J'ai des ordres à lui donner pour mes préparatifs de voyage.

— Cette Gillian, cette femme de chambre, est bien dans vos bonnes grâces depuis quelque temps ; il n'en a pas toujours été de même.

— Ses manières ne me plaisent pas plus qu'à vous, Rose ; mais elle est femme du bon vieux Raoul. Elle était en quelque sorte une demifavorite de mon père, qui , comme les autres hommes , se laissait peut-être charmer par cet air libre que nous jugeons inconvenant dans les personnes de notre sexe. Et puis il n'y a pas dans le château une femme qui sache si bien arranger une malle, de manière à ne rien gâter de ce qu'elle contient.

— J'avoue, dit Rose en souriant, que cette dernière raison suffit pour lui donner des droits irrécusables, et je vais vous l'envoyer.

Maïs suivez mon avis, ma chère maîtresse, laissez-la s'occuper de ses paquets et de ses malles, et ne souffrez pas qu'elle bavarde sur ce qui ne la regarde pas.

A ces mots, Rose sortit de l'appartement. Sa jeune maîtresse la suivit en silence, et se dit ensuite à elle-même : — Rose m'aime véritablement; mais elle jouerait le rôle de maîtresse plus volontiers que celui de suivante, et elle est un peu jalouse de toute personne qui approche de moi. Il est bien étrange que je n'aie pas revu Damien de Lacy après mon entrevue avec son oncle. Peut-être croit-il déjà voir en moi une tante sévère.

Les domestiques qui venaient lui demander des ordres relativement à son départ, fixé au lendemain matin, détournèrent le cours de ses pensées, et l'empêchèrent de songer à la situation dans laquelle elle se trouvait. Mais comme cette situation ne lui offrait en perspective rien de bien agréable, la légèreté si naturelle à la jeunesse fit qu'elle attendit volontiers, pour s'en occuper, un instant où elle aurait plus de loisir.

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