‹ Le Connétable de Chester. [Des fiancés]Chapitre 25 sur 47 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Des spectres j'entendis les soupirs lamentables, Des sons surnaturels, des cris épouvantables,

Une voix dont l'écho soudain m'intimida

Ma mère m'apparait, et crie : Almeyda ! Prends garde, Almeyda, cet hymen est un crime i Dryden. Don Sébastien,

La soirée qu'Eveline passa chez la dame de Baldringham lui aurait paru bien longue et d'un ennui mortel , si la crainte d'un péril ne donnait pas toujours des ailes au temps qui s'écoule jusqu'à l'heure redoutée. Si elle trouvait peu d'amusement dans la conversation de sa tante et de Berwine, si elle prenait peu d'intérêt à rénumération de la longue suite de leurs ancêtres depuis le belliqueux Horsa, aux exploits des guerriers saxons, et même aux miracles opérés par des moines saxons, du moins elle avait plus de plaisir à écouter ces légendes, qu'à songer à l'instant où il lui faudrait se retirer pour la nuit dans le fatal appartement.

Ermengarde chercha pourtant à procurer à sa nièce tous les amusements qu'on pouvait trouver dans sa maison. On servit un repas somptueux qui aurait pu suffire à vingt hommes affamés, quoiqu'il n'y eût à table avec elle qu'un vieux et grave moine saxon qui prononça le bénédicité, Berwine et Rose Flammock. Eveline fut d'antant moins portée à faire honneur à cet excès d'hospitalité, que tous les mets, substantiels suivant l'usage des Saxons, faisaient un vrai contraste avec la chère délicate et recherchée à laquelle les Normands

étaient habitués ; de même que la quantité modérée qu'elle prenait ordinairement du vin léger et généreux de Gascogne, et qu'elle mêlait avec plus de la moitié d'eau pure, lui paraissait bien préférable ù la double aie, au pigment épicé, à l'hippocras, et aux autres liqueurs fortes que l'intendant Hundwolf lui présentait tour à tour, mais inutilement, pour exalter l'hospitalité de la maison.

Les autres amusements de la soirée n'étaient pas plus du goût d'Eveline que ce repas saxon. Quand on eut retiré les planches sur lesquelles le souper avait été servi, des domestiques, commandés par l'intendant, allumèrent de longues torches de cire, dont l'une était destinée à marquer le temps qui s'écoulait. Les heures étaient annoncées par de petites boules d'airain suspendues à la torche par un fil qui la traversait à égale distance l'une de l'autre ; et, quand cet intervalle de temps était écoulé, le fil brûlait, et la boule tombait dans un bassin d'airain destiné à la recevoir ; ce qui produisait jusqu'à un certain point le même effet qu'une horloge moderne.

On s'arrangea ensuite pour passer la soirée. Le grand fauteuil d'Ermengarde fut placé au coin de la cheminée, dans la grille de laquelle brillait un excellent feu de charbon, et sa nièce fut mise à sa droite, comme place d'honneur. Berwine rangea en ordre convenable les femmes de la maison, et, après avoir assigné la tâche de chacune, prit sa quenouille et son fuseau. Les hommes, avec l'intendant, s'assirent à l'autre bout de l'appartement, et s'occupèrent, soit à fourbir leurs armes pour la chasse, soit à remettre en bon état leurs instruments de labourage. Pour l'amusement de toute la famille ainsi réunie , un vieillard chanta, en s'accompagnant sur une harpe qui n'avait que quatre cordes, une légende interminable sur quelque sujet religieux et presque inintelligible pour Eveline, grâce à l'affectation du poëte, qui, par amour pour l'allitération, figure de mots regardée comme le principal ornement de la poésie saxonne, sacrifiait le sens au son, et recherchait les images les moins naturelles. Enfin il régnait dans ses chants toute l'obscurité du sujet lui-même, indépendamment des épithètes hyperboliques les plus ridicules.

Quoique Eveline connût la langue saxonne, elle cessa bientôt d'écouter le chanteur. Elle pensa un instant aux gais fabliaux et aux lais pleins d'imagination des ménestrels normands, et se mit ensuite à réfléchir avec inquiétude et même avec crainte à ce qui pourrait lui arriver dans la chambre mystérieuse où elle était obligée de passer la nuit.

L'instant de se séparer approchait ; la onzième heure fut annoncée par la chute d'une des boules d'airain attachées à la torche de cire dont

nous avons parlé, et qui, en tombant avec bruit dans le bassin, avertit que l'heure du repos était arrivée. Le vieux chanteur se tut sur-lechamp, sans finir une strophe qu'il avait commencée, et les domestiques des deux sexes interrompirent leurs travaux respectifs. Les uns se retirèrent dans leurs chambres; les autres allumèrent des lampes pour conduire les personnes de la suite d'Eveline dans le lieu où elles devaient coucher ; plusieurs femmes restèrent pour l'accompagner elle-même jusqu'à la chambre où Ermengarde avait décidé qu'elle passerait la nuit. La vieille Saxonne souhaita le bonsoir à sa nièce d'un air solennel, lui fit le signe de la croix sur le front, l'embrassa, et lui dit à l'oreille : — Prends courage, et puisses-tu être heureuse!

— Ma suivante, Rose Flammock, ou ma femme de chambre, dame Gilian, femme du vieux Raoul, ne peuvent-elles passer la nuit avec moi dans mon appartement? demanda Eveline.

— Flammock! Raoul! répéta Ermengarde d'un air mécontent; et voilà donc comme ta maison est composée ! Les Flamands sont la paralysie de la Grande-Bretagne, comme les Normands en sont la fièvre ardente.

— Et les pauvres Gallois, dit Rose, à qui le sentiment fit oublier la crainte respectueuse que lui inspirait la vieille dame, ajouteront que les Saxons en furent la maladie originelle, une sorte de peste dévastatrice.

— Tu es trop hardie, mignonne, dit Ermengarde en fixant sur Rose ses yeux perçants ; et cependant il y a de la vérité dans ce que tu dis. Les Saxons, les Danois et les Normands ont successivement couvert ce pays, comme les flots de la mer couvrent le rivage ; ils ont eu assez de force pour le subjuguer, mais il leur a manqué la sagesse nécessaire pour le conserver. Quand en sera-t-il autrement?

— Quand les Bretons, les Saxons, les Normands et les Flamands, répondit Rose sans se déconcerter, apprendront à se donner le même nom et à se regarder comme les enfants de la même patrie.

— Ah! s'écria la dame de Baldringham d'un air moitié surpris, moitié satisfait ; et, se tournant vers sa nièce, elle lui dit : —Tu as une suivante qui sait parler et qui ne manque pas d'esprit. Veille à ce qu'elle n'en abuse pas.

— Elle est aussi bonne et aussi fidèle, répondit Eveline, que vive et spirituelle. Permettez, je vous prie, ma chère tante , qu'elle reste avec moi cette nuit.

— Impossible ! ce serait vous exposer toutes deux à de grands dangers ; c'est seule que vous devez apprendre votre destinée, comme

l'ont fait toutes les femmes de notre race, à l'exception de votre grand'mère. Et quelles ont été les conséquences du mépris qu'elle a eu pour les usages de notre maison ! Hélas ! je vois en ce moment ma petite-fille, orpheline dans la fleur de sa jeunesse.

— J'irai donc seule dans cette chambre, dit Eveline avec un soupir de résignation. On ne dira jamais que, pour éviter un moment de terreur, j'aie appelé sur moi l'infortune.

— Vos suivantes occuperont l'antichambre, et seront presque à portée de vous entendre. Berwine va vous conduire dans votre appartement. Je ne puis le faire moi-même ; car vous savez que celles qui y ont passé une nuit n'y rentrent jamais. Adieu, mon enfant; et que le ciel vous accorde sa bénédiction !

Ermengarde embrassa Eveline avec plus d'émotion et de tendresse qu'elle n'en avait encore montré, et lui fit signe de suivre Berwine, qui, précédée par deux servantes portant des torches, lui montra le chemin de la redoutable chambre.

La lueur de ces torches, frappant sur les murailles grossièrement construites de deux longs corridors voûtés, les aida à gravir un escalier tournant, dont les marches raboteuses et inégales prouvaient l'antiquité; elles arrivèrent enfin dans une assez grande chambre située au premier étage. Les murs en étaient couverts d'une vieille tapisserie; un feu ardent brûlait dans la grille; les rayons de la lune pénétraient à travers une fenêtre à petits carreaux, et un jasmin tapissait la croisée de ses branches.

— Voici la chambre de vos deux suivantes, dit Berwine à Eveline en lui montrant deux lits qui avaient été préparés pour Rose Flammock et dame Gilian ; maintenant, allons plus loin.

Elle prit alors une torche des mains d'une des deux servantes qui semblaient frissonner d'effroi, et cet effet fut contagieux pour dame Gilian, quoiqu'elle n'en connût probablement pas la cause. Rose Flammock suivit sa maîtresse sans hésiter, et sans attendre qu'elle le lui ordonnât, tandis que Berwine conduisait Eveline vers une petite porte qui, garnie d'un grand nombre de clous à grosse tête, communiquait à une espèce de cabinet de toilette à l'extrémité duquel était une porte semblable. Ce cabinet avait aussi une fenêtre dont les carreaux étaient ombragés par des arbustes verts, à travers lesquels la lune glissait un faible rayon.

Berwine s'arrêta devant cette porte, et montrant Rose à Eveline» elle lui dit : — Pourquoi nous suit-elle?

— Pour partager les dangers de ma maîtresse, quels qu'ils puissent être, répondit Rose avec la hardiesse et la vivacité qui la caractéri-

saient. — Parlez, ma chère maîtresse, ajouta-t-elle en prenant la main d'Eveline, dites que vous n'éloignerez pas Rose de votre présence. Si je n'ai pas l'esprit aussi élevé que votre race si vantée, je ne manque ni de courage ni de bonne volonté pour vous servir. Vous tremblez comme la feuille du saule! N'entrez pas dans cette chambre; ne vous laissez pas imposer par ce mystère pompeux de préparations terribles ; moquez-vous de cette vieille superstition, qui est, je crois, à demi païennne.

— Il faut que lady Eveline entre, jeune fille, répondit Berwine d'un ton sévère, et il faut qu'elle entre sans être accompagnée d'une suivante malapprise.

— // faut! répéta Rose ; il faut ! est-ce là le langage qu'on tient ici à une demoiselle noble et libre! Ma chère maîtresse, faites seulement le moindre geste pour me donner à entendre que vous le désirez, et je mettrai à l'épreuve cet il faut. J'appellerai de cette fenêtre les cavaliers normands, et je leur dirai qu'au lieu d'être entrées dans une maison hospitalière, nous sommes tombées dans une caverne de sorcières.

— Silence ! folle, s'écria Berwine tremblant de crainte et de colère; vous ne savez pas qui demeure dans la chambre suivante !

— Je vais appeler des gens qui le sauront bientôt, dit Rose en courant vers la croisée.

Mais Eveline la saisit par le bras et lui ordonna de n'en rien faire.

— Je suis sensible à votre affection , Rose, lui dit-elle ; mais elle ne peut m'être utile dans cette circonstance. Celle qui entre dans cette chambre doit y entrer seule.

— J'y entrerai donc à votre place, ma chère maîtresse, répondit Rose. Vous êtes pâle, vous tremblez, vous mourrez de terreur si vous y entrez. Il peut y avoir autant de charlatanisme que de surnaturel dans tout ce mystère, et l'on ne me trompera pas ; ou, si quelque mauvais esprit demande une victime, il vaut mieux que ce soit Rose qui lui en serve.

— N'insistez pas! dit Eveline cherchant à recueillir toutes ses forces ; vous me faites rougir de moi-même. C'est une ancienne épreuve à laquelle ne peuvent être soumises que les filles issues de la maison de Baldringham jusqu'au troisième degré. Il est vrai que, dans les circonstances où je me trouve, je ne m'attendais pas à la subir; mais, puisque j'y suis appelée, je la soutiendrai avec autant de courage qu'aucune de celles qui y ont été exposées avant moi.

A ces mots , elle prit la torche des mains de Berwine , lui souhaita le bonsoir, ainsi qu'à Rose, se dégagea des mains de celle-ci, et

entra dans la chambre mystérieuse. Pendant qu'elle en ouvrait la porte, Rose vit que c'était un appartement de moyenne grandeur, à peu près semblable à celui dans lequel elle était , et éclairé par une croisée donnant du même côté que celles des deux pièces précédentes. Elle n'en put voir davantage; car Eveline, se retournant aussitôt pour l'embrasser, la repoussa doucement dans l'appartement qu'elle voulait quitter pour la suivre , et en ferma la porte de communication au verrou , comme pour se mettre en sûreté contre les projets que le zèle de sa suivante pourrait lui inspirer.

Berwine exhorta alors Rose à se retirer dans la première chambre, où les lits étaient préparés, si elle faisait quelque cas de sa vie, et à y rester en silence , sinon pour dormir, du moins pour se livrer à la prière; mais la fidèle Flamande ne voulut écouter ni la voix de la persuasion , ni celle de l'autorité.

— Ne me parlez pas de dangers! s'écria Rose. Je resterai ici pour être du moins à portée d'entendre tout ce qui pourra arriver à ma chère maîtresse, et malheur à ceux qui lui feront la moindre peine ! Songez bien que vingt lances normandes entourent cette demeure inhospitalière, et qu'elles sont prêtes à venger tout outrage qui serait fait à la fille de Raymond Bérenger.

— Réservez vos menaces pour ceux qui sont mortels, dit Berwine d'une voix basse, mais perçante ; l'être qui habite cette autre chambre ne les craint pas. Adieu , que ta témérité retombe sur ta tête !

Elle sortit , laissant Rose fort agitée de tout ce qui venait de se passer, et presque effrayée des derniers mots qu'elle venait d'entendre. — Ces Saxons , se dit-elle à elle-même , ne sont qu'à demi convertis, après tout, et ils conservent encore une partie des rites du paganisme dans le culte des esprits élémentaires. Leurs saints même ne ressemblent pas aux saints des autres pays chrétiens ; ils ont un air sauvage et presque diabolique. Il est pourtant terrible de rester seule ici ! Et tout est silencieux comme la mort dans la chambre où ma pauvre maîtresse a été si étrangement forcée d'entrer ! Appellerai-je Gillian? NonI elle n'a ni bon sens ni courage ; elle ne peut m'être d'aucun secours dans une telle occasion. 11 vaut mieux rester seule que d'avoir une fausse amie pour compagne. Il faut que je voie si les Normands sont à leur poste , puisque c'est sur eux qu'il faut que je compte s'il arrivait quelque événement.

En faisant cette réflexion , Rose Flammock s'approcha de la croisée du petit appartement où elle était restée, afin de se convaincre de la vigilance des sentinelles, et de voir si elle en apercevrait quelqu'une à peu de distance. La lune et les étoiles brillaient de tout leur éclat*

D'abord elle fut désagréablement surprise en voyant qu'elle était à plus de distance du sol qu'elle ne le pensait. Les fenêtres des deux premières pièces et de la chambre mystérieuse donnaient sur un ancien fossé qui bordait les murs du château, auquel il avait sans doute autrefois servi de défense ; mais il semblait avoir été négligé depuis longtemps ; le fond en était sec, et il s'y trouvait en beaucoup d'endroits des arbustes et des arbres dont les branches s'élevaient bien au-dessus des croisées, et par le secours desquelles Rose crut qu'il était possible de les escalader pour entrer dans la maison. La plaine qui s'étendait au delà était presque entièrement découverte , et les rayons de la lune semblaient sommeiller en tombant sur le beau gazon qui la couvrait , à côté de l'ombre prolongée de la maison et des arbres. Au delà de cette esplanade , on apercevait une forêt , sur les lisières de laquelle s'élevaient quelques grands chênes isolés , semblables à des champions avancés qui vont braver l'ennemi à quelque distance de leur corps d'armçe.

La beauté calme de cette scène, le repos de toute la nature, le silence qui régnait , et les nouvelles réflexions que fit Rose , bannirent en partie les craintes que les événements de la soirée lui avaient inspirées. Après tout , se dit-elle encore , pourquoi serais-je si inquiète pour ma maîtresse? Il y a à peine une seule famille de distinction , parmi ces fiers Normands et ces bourrus de Saxons, qui ne prétende se distinguer des autres par quelque idée superstitieuse particulière à sa race, comme s'ils dédaignaient d'aller au ciel par le même chemin que de pauvres Flamands comme mon père et moi. Si je pouvais seulement voir une sentinelle normande , je ne craindrais plus rien pour la sûreté de ma maîtresse. Mais j'en aperçois une qui se promène dans l'obscurité , enveloppée de son grand manteau blanc, et dont la lance est argentée par les rayons de la lune. — Holà ! sire cavalier !

Le Normand accourut, et vint jusqu'au bord du fossé.

— Que désirez- vous? lui demanda-t-il.

— La fenêtre voisine de la mienne, dit Rose, est celle de lady Eveline Bércnger, que vous êtes chargé de garder. Veillez avec attention sur ce côté du château.

*— Fiez-vous-en à moi , répondit le cavalier, — et serrant autour de lui sa grande chape , espèce de surtout militaire , il alla se placer contre le tronc du chêne le plus voisin , où il resta les bras croisés , appuyé sur sa lance, et ressemblant à un trophée d'armes plutôt qu'à un guerrier vivant.

Enhardie par la certitude qu'en cas de besoin elle avait des secours

à quelques pas , Rose quitta la croisée ; et, après, s'être assurée , en écoutant à la porte , qu'il ne régnait pas le moindre bruit dans la chambre çl'Eveline, elle commença à faire quelques dispositions pour reposer elle-même. Elle entra donc dans la première chambre, où dame Gillian, dont la frayeur avait cédé aux libations de lithe-alos, alos douce , d'une force et d'une qualité supérieure , qu'on l'avait engagée à boire , dormait d'un sommeil profond.

Tout en murmurant avec indignation contre l'indifférence de la femme de chambre , Rose prit les couvertures sur le lit qui lui avait été destiné, et , les emportant dans la chambre située entre les deux autres , elle ramassa les roseaux répandus sur le plancher, et en fit une espèce de couche sur laquelle elle s'étendit , ou s'assit pour mieux dire , résolue de veiller sur sa maîtresse , autant que les circonstances le lui permettaient.

Contemplant la pâle planète qui parcourait dans toute sa gloire la plaine azurée du firmament, elle se promit que le sommeil ne fermerait pas ses yeux avant que le retour de l'aurore lui eût garanti la sûreté d'Eveline. >

Ses pensées cependant s'élançaient vers ce monde ignoré et sans bornes qui est au delà du tombeau ; elle réfléchissait à la grande question , encore à résoudre peut-être, de savoir si les esprits de ceux qui l'habitent sont définitivement séparés des habitants de notre globe , ou si, obéissant à une influence que nous ne saurions apprécier, ils peuvent encore avoir des communications avec des êtres formés de chair et de sang. En nier la possibilité dans ces siècles de croisades et de miracles, c'eût étéxncourir le reproche d'hérésie; mais Rose, dans son bon sens, doutait du moins que ces apparitions surnaturelles fussent fréquentes, et elle se rassurait par l'idée qu'en se soumettant à ce qui avait été exigé d'elle, Eveline ne courait aucun danger réel, et faisait seulement un sacrifice, à une vieille superstition de famille : cette idée n'empêchait pourtant pas Rose de tressaillir involontairement, au moindre bruit d'une feuille que le vent agitait.

A mesure que cette conviction tranquillisait l'esprit de Rose, son projet de veiller commençait à s'affaiblir. Ses pensées se tournèrent, malgré elle, sur des objets vers lesquels elle n'avait pas intention de les diriger, comme des moutons qui dans un troupeau s'éloignent de la vue du berger. Ses yeux ne lui faisaient plus apercevoir qu'indistinctement l'astre qu'ils continuaient à regarder. Enfin ils se fermèrent, et, enveloppée dans ses couvertures, appuyée contre la muraille, et les bras croisés sur ses genoux, Rose Flammock s'endormit profondément.

Son sommeil fut troublé d'une manière effrayante par un cri aigu et perçant qui partit de la chambre où était sa maîtresse. S'éveiller, se lever, courir à la porte, fut l'affaire d'un instant pour la généreuse Flamande, que la peur n'empêchait jamais d'accomplir ses devoirs et de donner des preuves de son affection. Mais cette porte était fermée au double tour et au verrou,', et un autre cri plus faible, ou plutôt ud gémissement d'Eveline, sembla annoncer qu'il lui fallait des secours à l'instant , ou qu'ils arriveraient trop tard. Rose courut aussitôt à la fenêtre , et poussa un grand cri pour appeler le cavalier normand , qui était toujours à son poste sous le grand chêne, et qu'on distinguait à son manteau blanc.

Au cri : Au secours ! au secours ! on assassine lady Eveline ! ce soldat, qui paraissait une statue, reprit sur-le-champ toute son activité, arriva en un instant sur le bord du fossé, et il allait le traverser en face de la croisée où il voyait Rose, et d'où elle l'excitait à se presser, de la voix et du geste, quand elle s'écria vivement, quoiqu'en respirant à peine :

— Pas ici ! pas ici ! à la fenêtre à droite ! escaladez-la, pour l'amour du ciel, et ouvrez la porte de communication.

Le soldat parut la comprendre. Il descendit dans le fossé sans hésiter, en s'aidant des branches de quelques arbrisseaux, disparut un moment dans les broussailles, mais reparut bientôt montant à un arbre dont les branches touchaient à la fenêtre de la chambre d'Eveline. R.ose l'y vit arriver, et pourtant il lui restait une crainte ; la fenêtre pouvait être solidement fermée à l'intérieur. Mais non ; elle céda sous la main vigoureuse du Normand, et, les gonds en étant rongés par la rouille, elle tomba avec un bruit auquel le sommeil même de dame Gillian ne put résister.

Poussant de grands cris, comme dans le délire de la peur, elle s'enfuit de sa chambre à l'instant où la porte de celle d'Eveline s'ouvrait, et elle vit en sortir un soldat portant entre ses bras le corps en apparence inanimé de la jeune orpheline. Sans prononcer un seul mot, il la remit entre les bras de Rose, et toujours avec la même précipitation il disparut par la fenêtre d'où la jeune Flamande l'avait appelé.

Dame Gillian, perdant la tête de terreur et d'étonnement, poussait des cris et des exclamations, appelait du secours, et faisait questions sur questions. Enfin Rose la réprimanda d'un ton si sévère, qu'elle parut recouvrer l'usage du peu de raison qu'elle avait. Elle reprit alors assez de calme pour aller chercher une lampe allumée dans sa chambre, puis se rendit du moins utile en indiquant les moyens à

prendre pour rendre la connaissance à sa maîtresse, et en les employant de concert avec Rose.' Elles y réussirent entin ; Eveline poussa un profond soupir et entr'ouvrit les yeux, mais elle les referma aussitôt, et sa tête tombant sur le sein de sa fidèle suivante, son corps fut agité par un tremblement universel. Rose lui frappa dans les mains, lui frotta les tempes avec tout l'empressement et toutes les caresses de l'amitié, enfin elle s'écria : — Elle vit! elle revient à elle ! Dieu soit loué !

— Dieu soit loué ! — répéta d'un ton solennel une voix qui se fît entendre près de la fenêtre; et Rose, jetant les yeux de ce côté avec une nouvelle terreur, vit sur l'arbre le soldat qui était venu si à propos au secours de sa maîtresse, et qui semblait regarder avec intérêt ce qui se passait dans la chambre. Elle courut vers lui sur-le-champ. — Retirez-vous, lui dit-elle, vous serez récompensé dans un autre moment. Retirez-vous !... Mais, écoutez! restez à votre poste, je vous appellerai si l'on avait encore besoin de vous. Partez ! soyez fidèle et discret.

Le soldat obéit sans répondre un seul mot, et elle le vit descendre dans le fossé. Elle retourna alors vers sa maîtresse, qu'elle trouva soutenue par Gillian, faisant entendre quelques faibles gémissements, et murmurant des mots inintelligibles, qui prouvaient que quelque cause alarmante lui avait fait éprouver un choc terrible.

Dame Gillian n'eut pas plutôt recouvré un peu de sang-froid, que sa curiosité s'accrut en proportion. — Que veut dire tout cela? demanda-t-elle à Rose ; que s'est-il donc passé ?

— Je n'en sais rien, répondit Rose.

— Qui peut le savoir, si ce n'est vous? répliqua Gillian. Appellerai-je les autres femmes de milady ? éveillerai-je toute la maison?

— Gardez-vous-en bien, s'écria Rose ; attendez que milady soit en état de donner des ordres elle-même. Quant à cette chambre, que le ciel m'aide ! je ferai de mon mieux pour découvrir les secrets qu'elle contient. Ayez bien soin de ma maîtresse.

A ces mots elle prit la lampe, fit le signe de la croix, entra hardiment dans la chambre mystérieuse, et l'examina avec attention.

C'était un appartement voûté de moyenne grandeur. Dans un coin était une petite statue de la Vierge, grossièrement sculptée, placée au-dessus d'un bénitier saxon, d'un travail curieux. Il ne s'y trouvait que deux sièges et un lit sur lequel il paraissait qu'Eveline s'était couchée. Les débris de la fenêtre brisée étaient dispersés sur le plan-

cher, mais c'était le soldat qui avait fait cette effraction, et Rose ne vit aucune issue par laquelle un étranger aurait pu s'introduire dans cet appartement, si ce n'est la porte, par où elle était bien sûre que personne n'avait pu passer.

Rose éprouva l'influence de la terreur qu'elle avait surmontée jusqu'alors ; et, couvrant son visage de sa mante , comme pour préserver ses yeux de quelque vision effrayante, elle rentra dans la seconde chambre, d'un pas moins ferme et avec plus de vitesse «qu'elle n'en était sortie. Elle pria ensuite Gillian de l'aider à transporter Eveline dans la première des trois chambres ; après quoi elle ferma avec soin la porte de communication , comme pour mettre une barrière entre elles et le danger qui pouvait les menacer de ce .côté.

Cependant Eveline avait recouvré la connaissance et les forces au point de pouvoir se mettre sur son séant, et elle commençait à prononcer quelques paroles entrecoupées. — - Rose, dit-elle enfin d'une voix faible; je l'ai vue. Mon destin est fixé.

Rose songea sur-le-champ qu'il n'était pas prudent de laisser entendre à Gillian ce que sa maîtresse pourrait dire dans ce premier moment, et, adoptant à la hâte la proposition que la femme de chambre lui avait faite quelques instants auparavant, elle lui dit d'aller appeler les deux autres femmes qui avaient accompagné Eveline.

— Et où voulez-vous que je les trouve, répondit dame Gillian, dans une maison où l'on voit à minuit des étrangers armés dans une chambre, et où des diables, à ce que je puis croire, courent dans tout îe reste du logis ?

— Trouvez-les où vous pourrez, répondit Rose avec quelque aigreur, mais partez à l'instant.

Gillian sortit, mais à pas lents, ^et en murmurant quelques mots qu'on ne put entendre distinctement. A peine fut-elle hors de l'appartement, que Rose, s'abandonnantà tout l'enthousiasme de son affection pour sa maîtresse, la conjura dans les termes les plus pressants d'ouvrir les yeux, car elle les avait fermés de nouveau, et de parlera Rose, à sa fidèle Rose, qui était prête à mourir, s'il le fallait, à côté de sa maîtresse.

— Demain , demain , Rose , murmura Eveline ; je ne puis parler aujourd'hui.

— Soulagez votre esprit par un seul mot, dit Rose ; confiez-moi ce qui vous a alarmée, quel danger vous appréhendez.

— Je l'ai vue, répondit Eveline, j'ai vu l'habitante de cette chambre.

la vision fatale à ma race ! Ne m'en demandez pas davantage. Demain vous saurez tout '.

Lorsque Gillian revint avec les deux autres femmes de la suite d'Eveline, elles conduisirent leur maîtresse, d'après l'avis de Rose, dans la chambre que ces deux femmes avaient occupée, et qui était à quelque distance. On la plaça dans un lit; et Rose, ayant renvoyé les autres suivantes, à l'exception de Gillian, en leur disant d'aller chercher du repos où elles pourraient en trouver, resta à veiller près de sa maîtresse. Eveline fut encore fort agitée pendant quelque temps ; mais peu à peu la fatigue, et l'influence d'une potion calmante que Gillian eut assez de bon sens pour préparer et pour lui faire prendre, parurent la calmer. Elle tomba dans un profond sommeil, et ne s'éveilla que lorsque le soleil paraissait déjà au-dessus des montagnes dans le lointain.

1. Bahr-Geist. —L'idée du Bahr-Geist a été prise d'un passage des Mémoires de lady Fanshaw, qui, publiés depuis, ont reçu l'accueil qu'ils méritaient.

Lady Fanshaw, qui avait cherché un asile au milieu de ses amis d'Irlande, comme d'autres royalistes prononcés de cette époque, raconte ainsi son histoire :

« Nous allâmes ensuite chez lady Honor O'Biien, qui passait pour avoir droit au titre de miss, chose que beaucoup cependant révoquaient en doute. Elle était la plus jeune des filles du comte de Thomond. Nous passâmes là trois nuits.— Je fus fort surprise, durant la première nuit, d'entendre, vers une heure du matin, une voix qui me réveilla. J'ouvris mon rideau, et j'aperçus au clair de la lune une femme appuyée sur l'embrasure de la fenêtre, dans l'intérieur de la chambre ; elle était en blanc, ses cheveux étaient d'un blond ardent, eî son teint d'une pâleur mortelle. Elle parla haut, et répéta trois fois, avec un accent que je n'avais jamais entendu, ces mots : « Un cheval ! » Puis, poussant un soupir plus semblable au murmure du vent qu'à un souffle humain, elle s'évanouit, et il me parut que son corps était plutôt un nuage épais qu'une substance solide. J'étais pénétrée d'une telle terreur que mes cheveux, en se dressant, firent tomber mon bonnet. Je m'efforçai d'éveiller votre père sans pouvoir y parvenir; j'y réussis enfin : son élonnement fut extrême en me voyant si troublée, et il redoubla lorsque je lui racontai ce qui s'était passé et lui montrai la fenêtre ouverte; nous rendormir n'étant pas chose possible, nous causâmes le reste de la nuit; il m'apprit combien ces apparitions étaient plus fréquentes dans ce pays qu'en Angleterre. Nous convînmes qu'il fallait en chercher la cause dans l'excessive superstition des Irlandais, et dans l'absence de la foi, qui les aurait protégés contre la puissance du démon dont l'influence ne se fait que trop sentir parmi eux. Vers cinq heures, nous eûmes la visite de la maîtresse du logis, qui nous dit qu'elle ne s'était pas couchée , parce qu'un de ses cousins, du nom deO'Brien, dont les ancêtres avaient possédé cette maison, étant fort mal, l'avaitpriée de rester près de lui ; il était mort à deux heures. Elle ajouta qu'elle désirait que rien n'eût troublé notre repos, mais qu'à l'ordinaire, lorsqu'un membre de la famille se mourait, le fantôme d'une femme hantait chaque nuit cette chambre jusqu'au moment où il cessait de vivre ; c'était celui d'une infortunée séduite il y a plusieurs siècles par le propriétaire de la maison, puis assassinée par lui dans son jardin et précipitée dans la rivière qui coule sous les fenêtres. Mais réellement, dit-elle, je n'y ai pas songé en vous logeant ici, cet appartement se trouvant le plus commode. Nous répondîmes peu de chose à cette harangue, mais nous nous disposâmes à partir bientôt.»

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