CHAPITRE XV
J'aperçois une main pour tout autre invisible; Elle me fait un signe, et j'y dois obéir. Une voix, pour moi seule, hélas! intelligible, Yient de se faire entendre, et dit : Il faut partir. Mallet
Lorsque Eveline ouvrit les yeux, elle sembla ne conserver aucun souvenir de ce qui s'était passé la nuit précédente. Elle jeta les yeux autour de l'appartement , qui , étant destiné aux domestiques , n'offrait aux regards qu'un ameublement fort mesquin, et dit à Rose en souriant : — Notre bonne parente continue à bon marché l'ancienne hospitalité saxonne, du moins en ce qui concerne le coucher. J'aurais volontiers renoncé au grand souper qu'elle nous a fait servir hier au soir, pour obtenir un lit un peu moins dur que celui-ci. J'ai tous les membres brisés, comme si j'avais été sous le fléau d'un franklin * dans une grange.
— Je suis charmée de vous voir si gaie, ma chère maîtresse, répondit Rose, évitant avec soin de faire aucune allusion aux événements de la nuit.
Dame Gillian ne fut pas si discrète. — Ou je me trompe fort, Milady, dit-elle, ou vous vous êtes couchée hier soir sur un meilleur lit que celui-ci ; mais pourquoi l'avez-vous quitté ? il n'y a que vous et Rose Flammock qui puissiez le dire.
Si un coup d'œil pouvait ôter la vie , le regard que Rose lança à Gillian, en l'entendant parler ainsi, eût été mortel. Ce propos malavisé produisit l'effet qu'on devait en craindre : lady Eveline parut d'abord surprise et interdite ; mais, recouvrant insensiblement sa mémoire, elle croisa les bras, baissa les yeux, devint fort agitée, et versa un torrent de larmes.
Rose la conjura de se calmer, et lui offrit d'aller chercher le vieux chapelain saxon pour lui donner des consolations spirituelles, si son chagrin n'en admettait pas d'autres.
— N'en faites rien, s'écria Eveline en relevant la tête et en s'essuyant les yeux. J'ai reçu des Saxons bien assez de témoignages de bonté. Que j'étais folle d'attendre de cette femme insensible et cruelle quelque compassion pour la jeunesse et les souffrances ! Je
I. On;noramait ainsi les propriétaires faisant valoir eux-mêmes leurs biens.
ne permettrai pas qu'elle jouisse d'un misérable triomphe sur le sang normand de Bérenger, en lui laissant voir combien son inhumanité m'a fait mal. Mais d'abord, Rose, répondez-moi avec vérité : quelqu'un de cette maison a-t-il été témoin de ma détresse la nuit dernière ?
Rose l'assura qu'elle n'avait reçu les soins que des personnes attachées à son service; les siens, ceux de Gillian, de Blanche et de Ternotte. Elle parut satisfaite de cette assurance. — Ecoutez-moi toutes deux, dit-elle, et obéissez-moi scrupuleusement si vous m'aimez, ou si vous me craignez. Que pas une syllabe de ce qui s'est passé cette nuit ne sorte de vos lèvres, et donnez le même ordre de ma part à mes deux autres femmes. Ma chère Rose, aidez-moi à changer ces vêtements en désordre; et vous, Gillian, arrangez mes cheveux. C'est un méprisable esprit de vengeance qui animait cette femme, et cela uniquement parce que mon père était Normand! Mais je suis déterminée à ne pas lui laisser voir la moindre trace des maux qu'elle m'a fait souffrir.
En parlant ainsi, ses yeux brillaient d'une indignation qui semblait dessécher la source des larmes dont ils avaient été remplis. Rose vit avec un mélange de plaisir et d'inquiétude le changement qui venait de s'opérer dans l'esprit de sa maîtresse, dont elle savait que le principal faible était celui d'un enfant gâté par d'imprudentes déférences, et ne pouvant supporter d'être négligé ou contrarié.
— Dieu sait, dit la fidèle suivante, que je tendrais la main pour y recevoir des gouttes de plomb fondu, plutôt que de voir couler vos larmes ; et cependant, ma chère maîtresse, j'aimerais mieux vous voir à présent chagrine que courroucée. Il paraît que cette vieille dame n'a agi que conformément à quelque ancienne coutume superstitieuse de sa famille, qui est en partie la vôtre. Sa conduite et sa fortune la rendent respectable, et pressée comme vous l'êtes par les Normands, pour lesquels l'abbesse votre tante ne manquera pas de prendre parti, j'espérais que la dame de Baldringham aurait pu vous donner un asile, et vous soutenir de sa protection.
— Jamais, Rose, jamais! répondit Eveline. Vous ne savez pas, vous ne pouvez vous imaginer ce qu'elle m'a fait souffrir en m'exposant à la sorcellerie et aux démons. Vous me l'avez dit vous-même, et vous aviez raison, les Saxons sont encore à demi païens, et n'ont pas plus de christianisme que de courtoisie et d'humanité!
— Oui, répliqua Rose ; mais je parlais ainsi pour vous détourner de vous exposer à un danger ; à présent que ce danger est passé, je puis en juger différemment.
— Ne prenez pas leur parti , Rose, dit Eveline d'un ton décidé, Jamais victime innocente ne fut offerte sur l'autel d'un démon avec plus d'indifférence que n'en a témoigné la parente de mon père ; à moi, orpheline ! à moi, privée de mon appui naturel ! Je déteste sa cruauté, je déteste sa maison, je déteste la pensée de tout ce qui m'est arrivé ici! oui, Rose, de tout! excepté de ta fidélité sans égale et de ton attachement intrépide. Allez donner ordre à notre suite de monter à cheval, je veux partir à l'instant même. Point de parure! ajouta- 1- elle en repoussant les deux suivantes qui réparaient le désordre de sa toilette, comme elle l'avait d'abord ordonné ; toute cérémonie est inutile ; je ne m'arrêterai pas pour lui faire des adieux.
Dans le ton bref et agité de sa maîtresse, Rose reconnut avec inquiétude un autre trait de ce caractère irritable qui s'était d'abord manifesté par des larmes ; mais, voyant en même temps que toutes remontrances seraient inutiles, elle alla donner les ordres nécessaires pour que la petite suite qui avait accompagné Eveline se réunît et se disposât à partir, espérant qu'en s'éloignant du lieu où sa sensibilité avait reçu un choc si violent , sa maîtresse recouvrerait par degrés son égalité d'âme.
Tout le cortège d'Eveline fit sur-le-champ ses préparatifs de départ, et dame Gillian était occupée à arranger les malles quand, précédée par son intendant, qui remplissait aussi en quelque sorte les fonctions d'huissier de la chambre, appuyée sur le bras de sa confidente Berwine, et suivie de deux ou trois de ses principales femmes, Ermengarde de Baldringham arriva elle-même, la tête droite, et le front sévère et mécontent.
Eveline, la main tremblante, les joues enflammées, et donnant d'autres signes d'agitation, s'occupait elle-même à faire quelques paquets lorsque sa tante entra. Tout d'un coup, à la grande surprise de Rose, elle exerça un tel empire sur elle-même, que, réprimant toute apparence d'émotion, elle s'avança au-devant de sa parente avec autant de dignité que celle-ci en montrait elle-même.
— - Je viens vous souhaiter le bonjour, ma nièce, dit Ermengarde avec un air de hauteur, mais avec plus de civilité qu'elle ne paraissait avoir d'abord eu dessein de lui en témoigner, tant le maintien ferme d'Eveline lui en imposa. J'apprends qu'il vous a plu de quitter la chambre qui vous avait été assignée, conformément à l'ancien usage de cette maison, pour prendre celle d'une domestique.
— En êtes-vous surprise, Madame? lui demanda à son tour Eveline ; ou êtes-vous fâchée de ne pas me trouver sans vie dans la cham-
bre que votre affection et votre hospitalité m'avaient destinée ?
— Votre sommeil a donc été interrompu? dit Ermengarde en fixant les yeux sur Eveline.
— Puisque je ne me plains pas, Madame, répondit Eveline, le mai doit être regardé comme de peu de conséquence. Ce qui m'est arrivé est passé, et mon intention n'est pas *de vous fatiguer en vous en faisant le récit.
— La dame au doigt rouge n'aime pas le sang de l'étranger ! dit Ermengarde d'un air triomphant.
— Elle avait moins de raisons pour aimer celui du Saxon lorsqu'elle était sur la terre, répliqua Eveline, à moins que sa légende ne soit mensongère, et que votre maison, comme je le soupçonne, ne soit hantée non par l'âme de la morte qui a été assassinée entre ses murs, mais par les mauvais esprits que, dit-on, les descendants d'Hengist et d'Horsa invoquent encore en secret.
— Vous aimez à plaisanter, jeune fille, dit Ermengarde avec dédain, ou, si vous parlez sérieusement, le trait de votre sarcasme tombe à faux. Une maison qui a été bénie par le saint roi confesseur ne peut être le séjour des mauvais esprits.
— Quoi qu'il en soit, Madame, votre maison n'est pas un séjour convenable pour ceux qui les redoutent ; et comme j'avoue en toute humilité que je suis de ce nombre, je vais la laisser sous la garde de saint Dunstan.,
— Vous ne partirez pas sans avoir déjeuné, j'espère ? Vous ne ferez pas un tel affront à mon âge et à notre parenté?
— Pardon, Madame; mais ceux qui reçoivent une nuit l'hospitalité chez vous n'éprouvent pas le lendemain le besoin de déjeuner. — Rose, toutes les personnes de ma suite sont-elles prêtes à partir, ou cherchent-elles à s'indemniser, en restant couchées le matin, d'avoir eu leur repos interrompu pendant la nuit?
Rose lui répondit que toute sa suite était déjà à cheval et rassemblée dans la cour, et Eveline, faisant à sa tante une profonde révérence, s'avança vers la porte. Ermengarde lui lança un regard qui exprimait une espèce de fureur, malgré les rides de son visage et le sang à demi glacé dans ses veines. Elle leva même sa baguette d'ébène, comme si elle eût eu dessein de l'en frapper. Mais si elle avait ce projet, elle en changea tout à coup, et se détourna pour laisser passer Eveline, qui sortit sans lui parler davantage. En descendant l'escalier qui conduisait de cet appartement dans le vestibule, elle entendit derrière elle la voix de sa tante , semblable à celle d'une vieille sibylle courroucée, qui lui prophétisait des mal-
heurs, et qui proférait des malédictions contre sa présomption et son insolence.
— L'orgueil, s'écriait-elle, va au-devant de la destruction, et une chute attend toujours l'esprit hautain ! Celui qui méprise la maison de ses ancêtres, une pierre s'en détachera pour l'écraser ! celle qui se joue des cheveux blancs d'une parente ne verra jamais les siens argentés par l'âge ! celle qui épouse un homme de guerre et de sang, sa mort ne sera pas paisible, et le sang la signalera !
Doublant le pas pour échappera ces prédictions de mauvais augure. Eveline sortit de la maison avec la précipitation d'une fugitive, monta sur son palefroi, et, entourée de toutes les personnes de sa suite, à qui ce prompt départ avait aussi donné quelque alarme, quoiqu'elles n'en devinassent pas la cause, elle entra à la hâte dans la forêt. Le vieux Raoul, qui connaissait parfaitement le pays, leur servait de guide.
Plus agitée qu'elle ne voulait se l'avouer à elle-même, en quittant ainsi la demeure d'une si proche parente, chargée de malédictions au lieu de bénédictions qu'elle aurait eu droit d'en attendre à l'instant de son départ, Eveline marcha sans prononcer un seul mot, jusqu'à ce que les branches touffues des chênes lui eussent caché la vue de cette fatale maison.
Un bruit de chevaux qui avançaient au galop annonçait déjà l'approche du détachement que le connétable avait chargé de veiller à la sûreté de la maison de la dame de Baldringham ; les soldats qui le composaient ayant quitté leurs différents postes s'étaient réunis pour escorter Eveline sur la route de Glocester, dont une grande partie traversait la forêt de Deane. Cette forêt était alors très-considérable, quoiqu'elle ait été abattue depuis ce temps pour l'exploitation des mines. Les cavaliers joignirent la suite de lady Eveline ; leurs armes réfléchissaient les rayons du soleil levant, leurs trompettes sonnaient, leurs chevaux hennissaient en caracolant : chaque cavalier cherchait à faire prendre à son coursier l'attitude la plus propre à en relever la beauté, et faire valoir sa propre dextérité, tout en brandissant sa lance surmontée de longues banderolles, de manière à prouver l'ardeur de son courage et la vigueur de son bras. Le caractère militaire que déployaient ainsi ses concitoyens normands procura à Eveline une sensation de sécurité et de triomphe qui contribua à écarter ses sombres pensées, et à calmer l'espèce de fièvre morale qui l'agitait. Le brillant spectacle du lever du soleil, le chant des oiseaux perchés sur tous les buissons, le mugissement des bestiaux qui se rendaient dans leurs pâturages, la vue d'une biche accompagnée de son faon
bondissant à ses côtés, tout concourait à dissiper la terreur qu'avait inspirée à Eveline sa vision nocturne, et à modérer le ressentiment qui avait agité son cœur depuis l'instant où elle avait quitté sa tante. Elle permit alors à son palefroi de ralentir le pas, et les idées de convenance qu'une femme perd rarement de vue se représentant à son esprit, elle chercha à réparer le désordre que son départ avait laissé dans ses vêtements et sa chevelure. Rose vit une pâleur plu9 calme succéder sur les joues de sa maîtresse aux couleurs qu'y avait appelées l'émotion de la colère ; elle vit ses yeux prendre un air de satisfaction, tandis qu'elle regardait avec une sorte de triomphe le cortège militaire qui la suivait ; et elle lui pardonna quelques exclamations que l'enthousiasme lui arracha à l'éloge des Normands, exclamations auxquelles, en toute autre occasion, elle aurait probablement fait quelque réplique.
— Nous pouvons voyager sans rien craindre, dit Eveline, sous la garde des nobles et victorieux Normands. Leur colère est celle du lion ; elle détruit ou s'apaise tout d'un coup. Leur généreuse indignation n'a rien de féroce, et leur affection romanesque n'est jamais trompeuse. Ils connaissent les devoirs du salon comme ceux du champ de bataille, et s'il était possible qu'on les surpassât dans l'art de la guerre, ce qui n'arrivera que lorsque le mont Plinlimmon sera arraché de sa base, ils seraient encore au-dessus de tous les autres peuples en courtoisie et en générosité.
— Si je ne sens pas tout leur mérite aussi vivement que si le môme sang coulait dans mes veines, répondit Rose, je suis du moins charmée de les voir autour de nous dans des bois où l'on dit qu'on peut rencontrer des dangers de toute espèce ; et j'avoue que je me sens le cœur léger, à présent que nous ne pouvons plus apercevoir une seule pierre de la vieille maison où nous avons passé une nuit si désagréable, et dont le souvenir me sera toujours odieux.
Eveline la regarda avec un sourire.
— Avoue la vérité, Rose, tu donnerais ta plus belle robe pour savoir mon horrible aventure.
—Ce serait avouer seulement que je suis femme ; mais quand je serais homme, je crois que la différence de sexe ne diminuerait que bien peu ma curiosité.
— Tu ne cherches pas à te faire valoir, ma chère Rose, en parlant des autres sentiments qui te font désirer de connaître ce qui m'est arrivé ; mais je ne les apprécie pas moins. Oui, tu sauras tout, mais pas à présent, à ce que je crois.
— Quand il vous plaira, ma bonne maîtresse ; il me semble pour-
tant qu'en renfermant dans votre cœur un secret si terrible, vous ne faites qu'en rendre le poids plus insupportable. Vous pouvez compter sur mon silence comme sur celui du saint crucifix au pied duquel nous confessons nos fautes. D'ailleurs, l'imagination se familiarise avec de pareilles choses quand on en a parlé, et les dépouille peu à peu de tout appareil de terreur.
— Tu parles avec raison et prudence, Rose ; et bien certainement, me trouvant entourée de ces braves guerriers, portée, comme un lis sur sa tige, par ma bonne liaquenée Yseult, respirant un air doux et frais, entendant les oiseaux gazouiller, voyant les fleurs s'entr'ouvrir, et Rose à mon côté, je devrais regarder ce moment comme le plus convenable pour t'apprendre ce que tu as tant de droit à connaître. Eh bien ! oui, tu vas tout savoir. Tu sais sans doute ce que les Saxons de ce pays appellent un Bahr-geistl
— Pardon, ma chère maîtresse; mon père m'a toujours défendu d'écouter des conversations sur de pareils sujets. Je pourrais voir assez de mauvais esprits dans le monde sans habituer mon imagination à en créer de fantastiques. J'ai entendu Gillian et d'autres Saxons se servir du mot Bahr-geist; mais il ne m'offre qu'une idée indéfinie de terreur, et je n'en ai jamais demandé ni reçu aucune explication.
— Sache donc que c'est un spectre, ordinairement l'image d'une personne morte, qui, soit à cause des injures qu'elle a souffertes dans un certain endroit, ou parce qu'il s'y trouve un trésor caché, ou pour tout autre motif, se montre en ce lieu de temps en temps, devient familier à ceux qui l'habitent, et s'entremêle à leur destin, tantôt pour les servir, tantôt pour leur nuire. Le Bahr-geist est donc regardé quelquefois comme un bon génie, et quelquefois comme un esprit malfaisant, attaché à certaines familles ou à certaines classes d'hommes. Le destin de la maison de Baldringham, maison qui ne jouit pas de peu de considération, est de recevoir les visites d'un être semblable.
— Et ne puis-je vous demander quelle est la cause de cette visite, si on la connaît? demanda Rose qui désirait profiter le plus longtemps possible d'une humeur communicative qui pouvait s'épuiser incessamment.
— Je n'en connais la légende qu'imparfaitement, répondit Eveline avec un calme qui était le résultat des violents efforts qu'elle faisait pour surmonter son angoisse; mais voici, en peu de mots, ce que j'en ai entendu dire : Baldrick, héros saxon, le premier propriétaire de la maison d'où nous sortons, devint épris d'une belle Bretonne qui descendait, dit-on, de ces druides dont les Gallois parlent tant,
et qui passait pour ne pas être étrangère aux secrets de la sorcellerie qu'ils mettaient en pratique, lorsqu'ils offraient des sacriûces humains au milieu de ces cercles de pierres énormes, ou, pour mieux dire, de fragments de rochers, dont il existe encore un si grand nombre. Après plus de deux ans de mariage, Baldrick se lassa de sa femme, au point qu'il prit la résolution cruelle de la faire mourir. Quelques-uns disent qu'il doutait de sa fidélité ; d'autres prétendent qu'il y fut excité par l'église , parce qu'elle était soupçonnée de paganisme ; enfin on dit aussi qu'il voulait se procurer la liberté de faire un riche mariage. Il envoya deux de ses gens dans cette fatale maison, avec ordre de mettre à mort l'infortunée Vanda, et, pour preuve de leur obéissance, de lui rapporter l'anneau qu'il lui avait mis au doigt le jour de leur mariage. Ces hommes exécutèrent cet ordre sans pitié ; ils étranglèrent Vanda dans la chambre où j'ai couché : sa main était si enflée, qu'ils ne pouvaient lui retirer la bague qu'ils devaient présenter à leur maître, et ils lui coupèrent le doigt pour s'en emparer.
Mais longtemps avant le retour de ces cruels assassins, l'ombre de Vanda s'était montrée à son mari épouvanté ; et lui présentant sa main sanglante, elle lui fit connaître que ses ordres barbares n'avaient été que trop bien exécutés. Elle le suivit partout, en paix comme en guerre, à la cour, dans les camps, dans les déserts ; et il mourut enfin de désespoir, en se rendant en pèlerinage à la Terre-Sainte. Depuis ce temps, Bahr-geist, ou le spectre de Vanda, devint si terrible dans la maison où elle avait été assassinée, que le secours de saint Dunstao put à peine suffire pour mettre des bornes à ses visites. Cependant, après avoir réussi dans ses exorcismes, le bienheureux saint, en expiation du crime de Baldrich, imposa une pénitence sévère et perpétuelle à toutes les descendantes du Saxon, jusqu'au troisième degré ; et cette pénitence était que chacune d'elles, une fois en sa vie, et avant d'atteindre sa vingtième-unième année, passerait une nuit, seule dans la chambre où la malheureuse Vanda avait perdu la vie, en prononçant des prières pour le salut de son âme et de celle de son meurtrier.
On croit généralement que, pendant cette nuit redoutable, le Bahr-geist de Vanda apparaît à la jeune fille qui occupe cette chambre, et lui donne un présage de sa bonne ou de sa mauvaise fortune. Si elle doit être heureuse, Vanda lui sourit et lui donne une bénédiction de la main droite ; mais elle lui annonce des malheurs en lui montrant celle dont un doigt lui a été coupé, et lui présente un visage sévère , comme si elle voulait punir la cruauté de son
barbare époux sur une de ses descendantes. On dit même qu'elle parle quelquefois. J'ai appris tous ces détails, il y a déjà longtemps, d'une vieille Saxonne qui avait suivi mon aïeule quand elle s'enfuit de la maison paternelle pour épouser mon grand-père. —
— Et votre aïeule s'était-elle soumise à cette coutume, qui, saint Dunstan me pardonne ! me paraît mettre l'humanité en contact trop immédiat avec un être d'une nature équivoque?
— Ce fut l'opinion de mon aïeul, et il ne permit jamais à son épouse de retourner dans la maison de son père après son mariage. De là naquit la désunion entre lui et son fils d'une part, et entre les deux familles, de l'autre. On attribue aussi les infortunes qu'éprouva mon père, et notamment la perte qu'il fit de tous ses héritiers mâles, au refus que fit ma mère de rendre l'hommage accoutumé au Bahrgeist de Vanda, qu'on désigne aussi sous le nom de Doigt-Rouge ou Doigt-Sanglant.
— Et sachant qu'on observait dans celte maison une coutume si horrible, comment avez-vous pu, ma chère maîtresse, vous résoudre à accepter l'invitation de la dame de Baldringham?
— Je ne sais trop comment répondre à cette question, Rose. D'abord je craignais que le malheur que venait d'éprouver mon père, en perdant la vie sous les coups de l'ennemi qu'il méprisait le plus, comme je l'ai entendu dire que sa tante l'avait prédit, n'eût été occasionné parle refus qu'il avait fait de permettre à ma mère de se conformer à cet ancien usage ; ensuite j'espérais que, si le danger me paraissait trop effrayant quand je le verrais de plus près, ma tante, par courtoisie et par humanité, n'exigerait pas que je l'encourusse. Vous avez pourtant vu comme ma cruelle parente a saisi cette occasion, et comme, portant le nom de Bérenger, et ayant reçu avec son sang une partie de son courage, ainsi que je m'en flatte, il m'est devenu impossible d'échapper au piège dans lequel je m'étais laissée prendre.
— Nul égard pour le nom ou pour le rang ne m'aurait déterminée à passer une nuit dans un lieu où la crainte seule, sans y ajouter les terreurs de la réalité, aurait pu suffire pour me punir de ma présomption en me faisant perdre la raison. Mais, au nom du ciel, qu'avez-vous vu dans cette horrible chambre ?
— Oui, c'est là la question, répondit Eveline en appuyant une main sur son front. Comment est-il possible que j'aie vu ce que j'ai vu distinctement, et que j'aie conservé la faculté de penser et de réfléchir? J'avais prononcé les prières prescrites pour le meurtrier et sa victime ; en me couchant sur le lit qui m'avait été préparé, je n'avais quitté que la partie de mes vêtements qui aurait pu m'empê-
cher de prendre du repos ; en un mot, j'avais surmonté la première impression d'effroi, et j'espérais passer la nuit dans un sommeil aussi paisible que mes pensées étaient innocentes. Que je fus cruellement trompée ! Je ne puis dire combien de temps j'avais dormi, quand je me sentis la poitrine oppressée par un poids extraordinaire qui semblait étouffer ma voix, arrêter les battements de mon cœur, et m'empêcher de respirer. J'ouvris les yeux pour chercher la cause de cette horrible suffocation, et je vis penchée sur moi la Bretonne assassinée. Sa taille était surnaturelle ; sa physionomie offrait des traits pleins de beauté et de dignité : mais il s'y mêlait une expression farouche de vengeance. Elle me montrait la main ensanglantée par la cruauté de son mari, et semblait se disposer à s'en servir pour me dévouer à ma perte par une fatale bénédiction, tandis que, d'une voix qui n'avait rien de terrestre, elle prononçait ces mots :
Épouse veuve , et iille mariée Tu tromperas et tu seras trompée.
Le fantôme se courba sur moi après avoir achevé ces mots, et baissa sa main ensanglantée comme s'il eût voulu me toucher le visage. La terreur me donna en ce moment le pouvoir dont elle m'avait d'abord privée. Je poussai un grand cri ; la fenêtre de ma chambre s'ouvrit avec un bruit extraordinaire... Mais à quoi -bon vous raconter tout cela, Rose? le mouvement de vos lèvres et de vos yeux annonce bien clairement que vous me regardez comme un enfant qu'un rêve a effrayé.
— Ne vous fâchez pas contre moi, ma chère maîtresse; je crois bien véritablement que la sorcière que nous appelons Mara { vous a rendu visite ; mais vous savez que les médecins ne la regardent pas comme un fantôme réel , et prétendent qu'il n'existe que dans notre imagination, ou que c'est un mal occasionné par quelque indisposition du corps.
— Vous êtes bien savante, jeune fille, répondit Eveline avec un peu d'aigreur; mais quand je vous aurai dit que mon ange gardien est venu à mon secours sous une forme humaine , que sa présence a fait évanouir le fantôme; enfin qu'il m'a transportée dans ses bras hors de cette chambre pleine de terreur, je crois qu'en bonne chrétienne vous ajouterez plus de foi à ce que je vous dis.
—En vérité, cela m'est impossible, ma chère maîtresse ; c'est même cette circonstance de cet ange gardien qui me fait regarder tout cela
!. Le cauchemar.
comme un rêve. C'est une sentinelle normande, que j'ai appelée en vous entendant crier, qui est venue à votre secours, a brisé la fenêtre de votre chambre, et vous a transportée dans celle où je vous ai reçue entre mes bras, sans connaissance.
— - Un soldat normand ! s'écria Eveline en rougissant. Ah ! et qui avez-vous osé charger d'entrer ainsi dans une chambre où j'étais couchée ?
— Vos yeux sont courroucés , ma chère maîtresse ; mais ce courroux est-il raisonnable? N'entendais-je pas vos cris d'effroi? Devaisje en ce moment songer aux règles de l'étiquette? Pas plus que si le château eût été en feu.
— Je vous demande encore, Rose, dit Eveline avec un ton de mécontentement moins prononcé, qui est ce soldat que vous avez fait entrer dans ma chambre?
— En vérité, je ne saurais vous le dire, ma chère maîtresse, car, indépendamment de ce qu'il était enveloppé d'un grand manteau , il y avait peu d'apparence que ses traits me fussent connus , quand même j'aurais pu les examiner à loisir. Mais je découvrirai bientôt ce cavalier , et je m'en occuperai afin de lui donner la récompense que je lui ai promise, et de lui recommander de nouveau de garder le silence sur ce qui s'est passé.
— N'y manquez pas, dit Eveline; et si vous le découvrez parmi les soldats qui nous escortent , je serai tentée de partager votre opinion, et de croire que l'imagination a eu la plus grande part aux souffrances que j'ai endurées cette nuit.
Rose donna un coup de houssine à sa haquenée, et , accompagnée de sa maîtresse, elle s'approcha de Philippe Guarine, écuyer du connétable , qui commandait la petite escorte.
— Brave Guarine, lui dit-elle, j'ai parlé de ma fenêtre, la nuit dernière , à une de vos sentinelles , et elle m'a rendu un petit service dont je lui ai promis de la récompenser. Voudriez-vous vous informer quel est ce cavalier , afin que je puisse m'acquitter de ma promesse?
— Oui , certainement, ma charmante fille, répondit l'écuyer, d'autant plus que je lui dois aussi une récompense , car si l'un de mes soldats s'est approché de la maison assez près pour causer à une fenêtre avec quelqu'un, il a manqué à sa consigne.
— Bon , bon , vous lui pardonnerez cela pour l'amour de moi. Si je vous avais appelé vous-même, brave Guarine, je parie que j'aurais eu assez d'influence sur vous pour vous faire venir sous la fenêtre de ma chambre.
— Cela est vrai , dit Guarine en riant; auprès des femmes la discipline est toujours en danger.
11 alla prendre les renseignements nécessaires parmi sa troupe, et il revint bientôt en disant qu'il avait interrogé tous ses soldats jusqu'au dernier, et qu'il n'en existait pas un seul qui n'eût assuré positivement qu'il ne s'était pas approché de la maison de la dame de Baldringham la nuit précédente.
— Vous voyez, Rose, dit Eveline à sa suivante en lui adressant un coup d'œil expressif.
— Le pauvre diable craint la sévérité de Guarine , dit Rose ; mais il viendra en secret chercher la récompense que je lui ai promise.
— Je voudrais avoir le droit de la réclamer moi-même, dit l'écuyer; mais quant à ces drôles, ils ne sont pas aussi timides que vous le supposez, et ils ne sont toujours que trop prêts à vouloir se justifier d'une infraction à leur consigne , même quand ils ont une moins bonne excuse. D'ailleurs, je leur avais promis l'impunité. Avez-vous d'autres ordres à me donner?
— Aucun, Guarine, répondit Eveline; mais distribuez cette bagatelle à vos soldats , afin qu'ils puissent se procurer du vin pour passer la nuit prochaine plus gaiement que celle qui l'a précédée. — Le voilà parti. Eh bien ! Rose , j'espère que vous êtes bien convaincue à présent que l'être que vous avez vu n'était pas un être de ce monde?
— Je dois en croire mes yeux et mes oreilles, Milady, répondit Rose.
— A la bonne heure , mais accordez-moi aussi le même privilège. Soyez bien sûre que mon libérateur, car je dois le nommer ainsi , portait les traits d'un être qui n'était ni ne pouvait être dans les environs du château de Baldringham. Mais dites-moi une chose, que pensezvous de cette prédiction extraordinaire :
Épouse veuve, et fille mariée, Tu tromperas et tu seras trompée.
Vous direz que c'est une vaine imagination de mon cerveau ; mais suppc^z un instant que ce soit un oracle prononcé par un véritable devin , qu'en diriez-vous?
— Je dirais que vous pouvez être trompée, trahie, ma chère maîtresse, mais que vous ne trahirez jamais personne, répondit Rose avec vivacité.
Eveline tendit la main à son amie , et serra avec affection celle que
Rose lui présenta. — Je te remercie du jugement que tu portes, lui dit-elle , et il est eonûrmé par mon cœur.
Un nuage de poussière annonça l'arrivée du connétable de Chester à la tête du reste de son détachement. Sir William Herbert l'accompagnait avec plusieurs de ses parents et de ses voisins qui venaient rendre leurs devoirs à l'orpheline de Garde-Douloureuse, nom sous lequel on désignait alors Eveline.
Eveline remarqua qu'Hugues de Lacy, en la saluant, parut surpris et mécontent du peu de soin qu'elle avait pris de sa parure , ce qui avait été occasionné par son départ précipité de la maison de sa tante, et elle ne fut pas moins frappée de son côté de l'expression de sa physionomie , qui semblait dire : je ne dois pas être traité comme un homme ordinaire, qu'on peut recevoir avec négligence et offenser avec impunité. Elle pensa , pour la première fois , que le visage du connétable , quoique manquant de grâce et de beauté , était formé pour exprimer avec énergie les passions violentes , et que la dame qui porterait son nom et partagerait son rang devait être décidée d'avance à soumettre ses volontés et tous ses désirs au bon plaisir d'un seigneur et maître fort arbitraire.
Cependant le nuage qui avait couvert le front du noble baron ne tarda pas à se dissiper ; et dans la conversation qu'il eut peu après avec Herbert et les autres seigneurs qui étaient avec lui, ou qui arrivèrent ensuite pour le saluer et l'accompagner quelque temps, Eveline eut occasion d'admirer la supériorité qu'il montrait sur eux autant par ses pensées que par la manière de s'exprimer. Elle remarqua aussi l'attention et la déférence qu'accordaient à ses moindres paroles des hommes trop élevés en rang et trop fiers pour reconnaître une prééminence qui n'aurait pas été fondée sur un mérite reconnu. Ordinairement l'estime d'une femme pour un homme dépend beaucoup de celle dont il jouit dans l'opinion générale; et, en arrivant au couvent des Bénédictines, Eveline ne put penser sans respect au guerrier renommé, au politique célèbre que ses talents universellement reconnus semblaient mettre au-dessus de tous ceux qu'elle avait vus s'approcher de lui. Eveline ne pouvait être exempte d'un peu d'ambition. L'épouse du connétable , pensa-t-elle , si elle ne trouvait pas en lui quelques-unes de ces qualités qui sont les plus séduisantes pour la jeunesse, serait du moins généralement honorée et respectée ; et si elle ne jouissait pas d'une félicité romanesque , elle pourrait bien certainement arriver au contentement.