CHAPITRE XIX
C'était un ménestrel menant joyeuse vie, A la sagesse unissant la folie ; Prudent avec les gens de bien, Avec les autres franc vaurien ; Parmi les gens joyeux grand ami de la joie. Archibald Armstrong.
Les événements delà veille avaient intéressé si vivement le connétable, qu'il se trouva aussi fatigué qu'après une bataille longtemps disputée. Il dormit profondément jusqu'au moment où les premiers rayons du jour vinrent l'éveiller dans sa tente. Ce fut alors qu'il réfléchit, avec une sensation mêlée de plaisir et de chagrin, sur le changement survenu dans sa situation depuis la matinée précédente.
Il s'était levé la veille amant plein d'ardeur, brûlant du désir de paraître aimable aux yeux de sa belle maîtresse, et il avait donné autant de soin et d'attention à sa toilette que s'il eût été aussi jeune que ses désirs étaient vifs et ses espérances prochaines. Mais il n'en était plus de même alors ; il avait devant lui la triste perspective de quitter sa fiancée pour plusieurs années, avant que l'hymen l'eût unie à lui par des nœuds indissolubles , et la pensée pénible de la
laisser exposée à tous les dangers qui peuvent assaillir la constance d'une femme dans une position si critique.
La santé de son neveu ne lui donnant plus de craintes si pressantes, il fut tenté de croire qu'il s'était trop pressé d'écouter les arguments de l'archevêque, et de s'imaginer que la mort ou la guérison de Damieii dépendait de l'exécution littérale et instantanée du vœu qu'il avait fait d'aller à la Terre-Sainte. — Combien de rois et de princes, se disait-il à lui-môme, après avoir pris la croix, ont différé leur départ, et même ne sont jamais partis ! Et cependant ils ont vécu, ils sont mort honorés et respectés, sans avoir essuyé de malheurs tels que celui dont Baudoin me menaçait. Et en quoi méritaient-ils d'éprouver plus d'indulgence que moi? Mais le sort en est jeté maintenant, et il n'importe guère de savoir si mon obéissance aux ordres de l'église a sauvé les jours de mon neveu, ou si j'ai succombé, comme les lords temporels succombent toujours quand ils ont à lutter contre les lords spirituels. Plaise à Dieu qu'il en soit autrement ! car, en ceignant mon épée comme champion du ciel , je pourrais du moins espérer sa protection pour celle que je suis forcé à quitter.
Tandis qu'il était occupé de ces réflexions, il entendit les gardes placés à l'entrée de sa tente crier : Qui va là? h quelqu'un qui semblait s'approcher. L'individu ainsi interpellé parut s'arrêter, et quelques instants après on entendit le son d'une rote, espèce de luth dont les cordes étaient mises en vibration par le moyen d'une petite roue. Après un court prélude, une voix mâle, ayant assez d'étendue, chanta agréablement des strophes dont les vers, traduits en langue moderne, exprimaient à peu près ce qui suit :
Le jour paraît ; éveille-toi , soldat ! Ce n'est pas du sommeil que naquit la victoire, Ce n'est pas quand le jour d'un trop paisible éclat Dore les monts déserts que se montre la gloire.
C'est quand on le voit resplendir
Sur l'acier brillant d'une armure ,
Qu'il présente dans l'avenir D'une moisson d'honneur le favorable augure.
Ton bouclier doit être dans ta main L'effroi de l'ennemi , le miroir du matin.
Aux armes donc ! Au premier point du jour Le laboureur a lâché sa charrue ; Le fauconnier a saisi son autour ; Le chasseur dans les bois commence une battue ; Le savant prend avec ardeur
Ses livres et son écritoire ; Mais toi , ta moisson, c'est l'honneur ; Tes livres, l'art de vaincre ; et ton gibier, la gloire. Ton bouclier doit être dans ta mainv L'effroi de l'ennemi, le miroir du malin.
Le laboureur est mal récompensé, Le chasseur lassé perd sa peine ; Et du savant le travail empressé Ne produit que des mois que l'on comprend à peine. Pourtant ils devancent le jour, Quand tu dors encor sous ta tente.
Prends donc tes armes à ton tour, Enfant de nobles preux, et répands l'épouvante.
Ton bouclier doit être dans ta main L'effroi de l'ennemi, le miroir du matin.
Lorsque ces strophes furent terminées, le connétable entendit qu'on parlait, et presque au même instant Philippe Guarine entra sous son pavillon, et lui dit qu'un homme qui prétendait avoir un rendez-vous avec lui demandait à lui parler.
— Un rendez-vous avec moi ! dit De Lacy. Qu'il entre sur-lechamp.
Il vit alors paraître le messager de la veille, tenant d'une main un petit chapeau surmonté d'une plume, et de l'autre la rote dont il venait de jouer. Vêtu de la manière la plus bizarre, il portait plusieurs soubrevestes les unes sur les autres, des couleurs les plus brillantes, et disposées de manière à contraster l'une avec l'autre, et il avait par-dessus un manteau normand fort court, d'un vert éclatant. On voyait à sa ceinture brodée, au lieu d'armes offensives, d'un côté une écritoire, de l'autre un couteau de table. Ses cheveux portaient la marque de la tonsure cléricale, ce qui annonçait qu'il était parvenu à un certain rang dans sa profession ; car la gaie science, comme on nommait alors la profession de ménestrel, avait différents degrés, de demême que l'église et la chevalerie.
Les traits et les manières de cet homme semblaient peu d'accord avec son costume et son métier, car autant les couleurs de ses vêtements étaient brillantes, autant sa physionomie était grave et même sombre, à moins qu'elle ne fût animée par l'enthousiasme de la poésie et de la musique : elle paraissait indiquer l'habitude de la réflexion, plutôt que la vivacité inconsidérée de la plupart de ses confrères. Sans être beaux, ses traits avaient quelque chose de frappant, et le contraste des couleurs éclatantes de ses vêtements, ainsi que leur forme singulière, ajoutaient encore à leur effet.
— Bonjour, l'ami, dit le connétable, qu'un mouvement secret portait à lui accorder sa protection ; je te remercie de la chanson dont tu m'as régalé ce matin : tu l'as fort bien chantée, et l'idée en est bonne. Quand on invite quelqu'un à songer combien le temps passe rapidement, on lui fait honneur en supposant qu'il peut employer avec avantage un trésor si fugitif.
L'étranger, qui l'avait écouté en silence et d'un air réfléchi, parut faire un effort sur lui-même pour lui répondre. — Mes intentions du moins étaient bonnes, dit-il, quand j'ai osé troubler Votre Seigneurie de si bonne heure ; et je suis charmé d'apprendre qu'elle n'a pas été offensée de ma hardiesse.
— Mais tu voulais me prier de t'octroyer un don. Explique-moi ta demande, et sois bref, car je n'ai pas beaucoup de loisir. Que désires-tu?
— La permission de vous suivre à la Terre-Sainte, Milord.
— Tu me demandes ce que je puis à peine t'accorder, l'ami. N'es-tu pas ménestrel?
— Indigne gradué de la gaie science, Milord. Permettez-moi pourtant de vous dire que je ne céderais pas la palme même au roi des ménestrels, Geoffroy Rudel , quoique le roi d'Angleterre lui ait donné quatre domaines pour une chanson ; je la lui disputerais en romance, en lai ou en fabliau, dussé-je avoir pour juge le roi Henry lui-même.
— Je vois que tu as bonne opinion de tes talents ; et cependant, sire ménestrel, tu ne viendras pas avec moi. Il ne se trouve déjà parmi les croisés que trop de fainéants de ta profession, et si tu ajoutes à leur nombre , ce ne sera pas sous mon patronage. Je suis trop vieux pour me laisser séduire par ton art, à quelque degré que tu puisses le posséder.
Le ménestrel répondit avec un ton d'humilité, comme s'il eût craint que la liberté qu'il se permettait n'offensât le connétable : — Celui qui est assez jeune pour sentir le pouvoir de l'amour et pour l'inspirer à la beauté, ne doit pas se dire trop vieux pour être sensible aux charmes de l'art des ménestrels.
Cette flatterie, qui donnait au connétable les traits et le caractère d'un jeune galant, ne lui fut pas désagréable, et il dit en souriant : — Je garantis que tu es un bouffon , indépendamment de tes autres talents.
— Mon , Milord; c'est une branche de notre profession à laquelle j'ai renoncé depuis quelque temps. Ma voix n'est plus d'accord pour les bouffonneries , et c'est la fortune qui en est cause.
— Eh bien ! camarade, si tu as éprouvé les rigueurs du sort, et que tu puisses te soumettre à la stricte discipline de ma maison, il est possible que nous nous convenions mieux que je ne le pensais. Comment t'appelles-tu? quel est ton pays? Il me semble que ton accent a quelque chose d'étranger.
— Je suis né dans l'Armorique, Milord, près des rives du Morjihan, ce qui me donne l'accent que vous avez remarqué. Je me nomme Renault Vidal.
— Eh bien ! Renault, tu m'accompagneras, et je donnerai ordre à l'intendant de ma maison de te faire vêtir d'une manière conforme à ta profession, mais un peu plus convenable que ta mise actuelle. Connais-tu un peu le maniement des armes?
— Un peu, Milord, répondit Vidal. Et prenant une épée déposée sur une chaise, il se mit à faire des passes de manière à toucher presque le connétable, qui était assis sur un canapé.
— A quoi songes-tu donc, misérable? s'écria Hugues de Lacy en se levant.
— Comment! noble seigneur, répondit Vidal en baissant avec respect la pointe de son épée ; votre expérience est-elle alarmée par la première preuve de la légèreté de ma main? Je puis vous en donner cent autres.
— Cela peut être, répondit le connétable, un peu honteux que le mouvement vif et soudain d'un jongleur lui eût fait montrer quelque émotion ; mais je n'aime pas qu'on plaisante avec des armes affilées; j'ai assez d'occasions d'en donner et d'en recevoir des coups trèssérieux, pour ne pas vouloir en faire un jouet. Dispense-toi donc de semblables tours d'adresse à l'avenir. Retire-toi maintenant, et envoiemoi mon écuyer et mon valet de chambre, afin que je me prépare à aller à la messe.
L'intention du connétable, après avoir rempli les devoirs religieux de la matinée, était d'aller voir l'abbesse, et de lui communiquer, avec les précautions et les modifications nécessaires, le changement survenu dans ses projets à l'égard d'Eveline, par suite de sa résolution forcée de partir pour la croisade avant de couronner la cérémonie des fiançailles par la solennité du mariage. Il savait qu'il ne lui serait pas facile de déterminer la bonne dame à approuver ce délai sérieux, et il retarda quelque temps sa visite, afin de réfléchir au meilleur moyen à prendre pour lui annoncer cette mauvaise nouvelle, de manière à la rendre moins désagréable. Il passa d'abord chez son neveu, dont la maladie continuait à offrir des symptômes favorables, comme si c'eût été véritablement la suite miraculeuse de la
soumission qu'il avait montrée lui-même aux avis de l'archevêque» En sortant du logement de Damien, le connétable se rendit enfin au couvent des Bénédictines. L'abbesse était déjà instruite de la nouvelle qu'il venait lui annoncer, et c'était de la bouche de Baudoin lui-même qu'elle l'avait apprise. Le primat avait cru en cette occasion devoir se charger du rôle de médiateur. Sachant fort bien que la victoire qu'il avait remportée la veille sur Hugues de Lacy devait avoir placé celui-ci dans une situation délicate vis-à-vis des parents de sa fiancée, il voulait, par son crédit et son autorité, prévenir les querelles qui pouvaient en être la suite. Peut-être aurait-il mieux fait de laisser au connétable le soin de plaider lui-même sa cause ; car l'abbesse, tout en écoutant ce que lui disait l'archevêque, avec le respect dû au premier dignitaire de l'église d'Angleterre, tira du changement de résolution d'Hugues de Lacy des conséquences auxquelles le prélat ne s'était pas attendu. Elle ne s'opposa nullement à ce que le connétable accomplît le vœu qu'il avait fait; mais elle insista fortement pour que les fiançailles fussent annulées et que les deux fiancés redevinssent entièrement libres de faire un autre choix. Ce fut en vain que Baudoin s'efforça d'éblouir l'abbesse en lui faisant envisager l'honneur dont le connétable allait se couvrir dans la Terre-Sainte, ajoutant que cet honneur rejaillirait non-seulement sur son épouse, mais encore sur tous ceux qui lui étaient attachés par les liens du sang, jusqu'au degré le plus éloigné : toute son éloquence fut inutile, et ce fut en vain qu'il lui fit prendre tout son essor dans une occasion où il désirait si vivement qu'elle triomphât. A la vérité, quand il eut épuisé tous ses arguments, l'abbesse garda le silence quelques instants ; mais c'était uniquement pour réfléchir à la manière dont elle s'y prendrait pour lui faire entendre qu'on ne pouvait espérer que le but principal du mariage serait rempli. Comment pourrait-elle se flatter de voir se perpétuer la maison de son père et de son frère par les fruits naturels d'une heureuse union, si le nœud conjugal ne resserrait celui des fiançailles, et si les deux époux n'habitaient pas le même pays! Elle soutint donc que le connétable ayant changé d'intention, quant à ce point important, les fiançailles devaient devenir nulles et de nul effet; et elle demanda au prélat comme un acte de justice, que, comme son intervention avait empêché Hugues de Lacy d'exécuter son premier projet, il employât son influence sur lui pour l'engager à dissoudre entièrement un engagement dont le caractère n'était plus le même que lorsqu'il avait été contracté.
Le primat , qui sentait que si De Lacy avait manqué à sa promesse,
c'étaient ses conseils qui l'y avaient déterminé, crut que le soin de son honneur et de sa réputation exigeait qu'il prévînt les conséquences désagréables qu'aurait pour son ami la rupture d'un engagement dont l'amour et l'intérêt réclamaient également le maintien. Il blâma l'abbesse d'avoir relativement au mariage, elle dignitaire de l'église , des idées si charnelles et si mondaines ; il lui reprocha de se rendre coupable d'égoïsme en préférant la continuation de la famille de Bérenger à la délivrance du saint sépulcre, et la menaça de la vengeance du ciel , qui la punirait de la politique étroite et purement humaine qui lui faisait embrasser les intérêts d'une famille plutôt que ceux de toute la chrétienté.
Après avoir débité cette homélie d'un ton sévère , l'archevêque prit congé de l'abbesse , qu'il laissa fort courroucée , quoiqu'elle eût prudemment évité de répondre avec irrévérence à son admonition paternelle.
Ce fut dans cette humeur que le connétable trouva la vénérable dame quand , avec beaucoup d'embarras, il commença à lui expliquer les motifs qui l'obligeaient à partir sur-le-champ pour la Palestine.
Elle reçut cette annonce avec une dignité froide ; on eût dit que l'orgueil soulevait jusqu'aux plis de sa grande robe noire et de son scapulaire , tandis qu'elle écoutait les détails des raisons et des circonstances qui obligeaient le connétable de Chester à différer d'accomplir le plus cher désir de son cœur jusqu'à son retour de la croisade pour laquelle il allait partir.
— Il me semble, répliqua l'abbesse avec beaucoup de froideur, que, si ce que vous venez de me dire est sérieux , et vous ne parlez ni d'une affaire ni à une personne qui puissent permettre la plaisanterie ; — il me semble, dis-je , que le connétable de Chester aurait dû nous faire connaître hier ses intentions avant la cérémonie de ses fiançailles avec ma nièce Eveline Bérenger ; cérémonie qui a eu lieu dans l'attente d'un résultat tout différent de ce qu'il vient nous annoncer aujourd'hui.
— Sur ma parole de gentilhomme et de chevalier, vénérable dame, je ne me doutais nullement alors que je me trouverais forcé à une démarche qui est aussi désespérante pour moi qu'elle vous est désagréable, comme je le vois avec peine.
— C'est difficilement que je conçois l'urgence de ces raisons, Milord. Elles existaient dès hier; pourquoi ont-elles tardé jusqu'à aujourd'hui à frapper votre esprit si vivement?
— J'avoue... je conviens que je m'étais trop livré à l'espoir d'obtenir une dispense de mon vœu ; et l'archevêque de Cantorbéry, dans
son zèle pour la cause du ciel, a jugé à propos de me la refuser.
— En ce cas, dit l'abbesse, cachant son ressentiment sous le voile de la plus grande froideur, vous nous rendrez du moins la justice de nous remettre dans la situation où nous étions hier matin ; vous vous joindrez à ma nièce et à ses parents pour demander la nullité des fiançailles, qui ont été célébrées dans des vues toutes différentes de celles que vous avez aujourd'hui , et vous rendrez à cette jeune personne la liberté dont elle est maintenant privée par suite de l'engagement qu'elle a contracté avec vous.
— Ah! Madame, s'écria le connétable, qu'exigez-vous de moi? Pouvez-vous me demander d'un ton si froid et si indifférent que je renonce à une espérance , la plus chère qui soit jamais entrée dans mon cœur?
— Je ne connais rien à ce langage ni à de pareils sentiments, Milord; mais il me semble qu'il ne faudrait qu'un peu, bien peu d'empire sur soi-même pour renoncer tout à fait à une espérance dont on peut si facilement ajourner l'accomplissement pendant des années.
Hugues de Lacy se promena dans le parloir d'un air fort agité, et fut assez longtemps sans répondre. — Si votre nièce, Madame, dit-il enfln , partage les sentiments que vous venez d'exprimer, je ne serais juste ni envers elle, ni peut-être envers moi-même, si je persistais à vouloir conserver les droits que nos fiançailles m'ont donnés sur elle. Mais c'est de sa propre bouche que je veux apprendre mon sort. S'il est aussi sévère que vos discours me donnent lieu de le croire , je serai le meilleur des soldats du ciel qui vont partir pour la Palestine, car je laisserai derrière moi bien peu de chose qui puisse m'intéresser sur la terre.
L'abbesse , sans lui répondre , appela une religieuse, et lui donna ordre d'aller prier sa nièce de venir la trouver sur-le-champ. La religieuse la salua avec respect , et se retira.
— Me permettez-vous de vous demander, dit Hugues de Lacy, si lady Eveline connaît les circonstances qui ont occasionné ce malheureux changement dans mes projets?
— Je lui ai rapporté de point en point tout ce que m'avait appris ce matin l'archevêque de Cantorbéry, avec lequel j'ai déjà eu une conversation à ce sujet , ce dont je viens de recevoir la confirmation de votre propre bouche.
— J'ai sans doute beaucoup d'obligations au prélat, dit le connétable avec aigreur , de m'avoir ainsi devancé pour présenter mes excuses aux personnes à qui il était si important pour moi de bien
développer les motifs qui m'ont fait agir , pour qu'elles pussent les apprécier avec indulgence.
— C'est un article de compte que vous pouvez avoir à régler avec l'archevêque, Milord; cela ne nous concerne nullement.
— Puis-je espérer, continua De Lacy sans se montrer offensé du ton sec de l'abbesse , que lady Eveline a appris ce malheureux changement de circonstances sans émotion , je veux dire sans déplaisir?
— Elle est fille d'un Bérenger, Milord, répondit l'abbesse avec hauteur; et nous avons coutume de punir un manque de foi, ou de le mépriser, mais non de nous en affliger. Je ne sais ce que ma nièce pourra faire dans le cas dont il s'agit ; je suis une femme vouée à la vie religieuse, séquestrée du monde, et je ne puis que lui conseiller la paix et le pardon des injures qu'ordonne le christianisme, joint au sentiment de mépris dû à l'indigne traitement qu'elle reçoit. Mais elle a des vassaux , des amis, des parents, qui , par un zèle aveugle, inspiré par l'honneur mondain , lui recommanderont sans doute de ne pas laisser cette injure sans vengeance , mais d'en appeler au roi, ou aux armes des anciens soldats de son père, à moins qu'on ne lui rende sa liberté en annulant un engagement qu'on lui a fait contracter par subreption. Mais la voici, elle va vous répondre ellemême.
Eveline entra en ce moment, appuyée sur le bras de Rose. Elle avait quitté le deuil depuis la cérémonie des fiançailles, et elle portait une jupe blanche et une robe d'un bleu pâle. Sa tête était couverte d'un voile de gaze si transparent , qu'il ressemblait à ces vapeurs légères dont les peintres environnent celle d'un séraphin. Mais les traits d'Eveline, quoique doués d'une beauté presque angélique, étaient bien loin en ce moment d'offrir l'expression tranquille qu'on donne à la physionomie de ces êtres célestes. Tous ses membres tremblaient; ses joues étaient pâles, et un cercle rouge autour de ses paupières annonçait qu'elle venait de verser des larmes. Cependant, au milieu de ces symptômes d'incertitude et d'angoisse , on remarquait en elle un air de profonde résignation ; une résolution de s'acquitter de ses devoirs dans toutes les circonstances régnait dans l'expression solennelle de ses yeux et de son front, et prouvait qu'elle cherchait à réprimer l'agitation qu'elle ne pouvait entièrement subjuguer. Ce mélange de courage et de timidité qu'on devinait dans sa physionomie lui prêtait un charme nouveau ; jamais elle n'avait paru si séduisante qu'en ce moment : Hugues de Lacy, qui n'avait été jusqu'alors qu'un amant passionné , éprouva toute la vivacité des sentiments les plus romanesques. La belle Eveline était à ses yeux
comme un être descendant d'une sphère supérieure, dont la sentence allait décider de son bonheur ou de son malheur, de sa vie ou de sa mort.
Cédant à l'entraînement du moment , le guerrier fléchit un genou devant Eveline , lui saisit une main qu'elle lui laissa prendre plutôt qu'elle ne la lui présenta , la pressa sur ses lèvres avec ardeur, et y laissa tomber quelques larmes , lui qui n'en avait jamais versé beaucoup. Mais, quoique surpris et entraîné hors de son caractère par cette émotion soudaine , il reprit son sang-froid en voyant que l'abbesse regardait son humiliation , si ce terme n'est pas impropre , avec un air de triomphe , et il commença à se disculper devant Eveline, non sans agitation, non sans inquiétude , mais avec une noble fierté, et d'un ton de fermeté dont le but semblait être de montrer qu'il ne se laissait pas imposer par l'abbesse.
— Milady, dit-il à Eveline, votre vénérable tante vous a appris dans quelle malheureuse position je me trouve depuis hier soir, par suite de la rigueur de l'archevêque de Cantorbéry, ou plutôt, devraisje dire, par suite de l'interprétation juste, quoique sévère, qu'il donne ^au vœu que j'ai fait de prendre part à la croisade. Je ne doute pas que la respectable abbesse ne vous ait communiqué tous ces détails avec la plus grande exactitude; mais comme je ne dois plus compter sur son amitié, il m'est permis de craindre qu'elle ne m'ait pas rendu justice dans les commentaires qu'elle a pu faire sur la fâcheuse nécessité qui me force à quitter mon pays, et à renoncer, du moins pour un certain temps, aux plus belles espérances qu'un homme ait jamais pu concevoir. Cette vénérable dame m'a reproché d'être moimême la cause du délai qu'éprouve la célébration de la cérémonie qui devait suivre nos fiançailles , et de vouloir la laisser suspendue pendant un nombre d'années indéfini. Personne ne renonce volontairement à des droits aussi précieux que ceux que vous m'avez accordés hier; et sans qu'on m'accuse de trop d'ostentation, qu'il me soit permis de dire que , plutôt que de les céder à tout homme né d'une femme, je les soutiendrais en champ clos, contre tous assaillants, avec la lance à fer émoulu et Tépée à deux tranchants. Mais ce que je défendrais au prix de mille fois ma vie , je suis prêt à y renoncer , si je ne puis le conserver sans qu'il vous en coûte un soupir. Si donc vous croyez que vous ne pouvez vivre heureuse comme fiancée d'Hugues de Lacy, parlez, je consens que nos fiançailles deviennent nulles, et rendez heureux un homme plus fortuné que moi.
Il en aurait dit davantage ; mais il sentit qu'il était sur le point de céder une seconde fois à son émotion ; et cet état était si nouveau
pour lui, qu'il ne pouvait s'empêcher d'en rougir. Eveline gardait le silence ; l'abbesse prit la parole.
— Ma nièce , dit-elle, vous entendez que la générosité, ou pour mieux dire la justice du connétable de Chester vous propose, attendu son prochain départ pour une expédition lointaine et dangereuse, d'annuler les fiançailles qui n'ont eu lieu que parce qu'il avait été expressément et précisément entendu qu'il resterait en Angleterre. Il me semble que vous ne pouvez hésiter à accepter la liberté qu'il offre de vous rendre, en le remerciant de sa bonne volonté. Quant à moi , je réserve mes remerciements jusqu'à ce que je voie si votre demande à tous deux suffira pour obtenir que la nullité de vos fiançailles soit prononcée par l'archevêque de Cantorbéry , qui peut encore exercer sur les actions et les résolutions de son ami le lord connétable la même influence dont il vient de donner une telle preuve , sans doute par zèle pour ses intérêts spirituels.
— - Si vous voulez dire par ces paroles, vénérable dame, dit Hugues de Lacy, que j'ai dessein de me couvrir de l'autorité du prélat pour me dispenser d'accomplir ce que je viens de promettre, ce que je déclare que je suis prêt à faire, quoique à contre-cœur, tout ce que je puis vous répondre , c'est que vous êtes la première qui ait jamais douté de la parole d'Hugues de Lacy.
Et quoique ce fût à une femme , à une recluse, que le fier baron tînt ce langage, ses yeux étincelaient, et ses joues étaient enflammées.
— Ma bonne et vénérable tante, dit Eveline rassemblant toute sa résolution, et vous, Milord, ne vous offensez pas si je vous prie tous deux de ne pas augmenter par des soupçons sans fondement et par un ressentiment précipité les difficultés dont nous sommes tous entourés. Les obligations que je vous ai, Milord, sont d'une telle nature, que je ne pourrais jamais m'acquitter envers vous, puisqu'elles comprennent la fortune, la vie et l'honneur. Apprenez que, dans la profonde angoisse qui me dévorait lorsque les Gallois m'assiégeaient dans mon château de Garde-Douloureuse, je fis vœu, devant l'image de la sainte Vierge, que, mon honneur sauf, je me mettrais à la disposition de celui que Notre-Dame choisirait pour être l'instrument de ma délivrance , dans cette heure d'agonie mortelle. En me donnant un libérateur, elle m'a donné un maître, et je n'en pouvais désirer un plus noble qu'Hugues de Lacy,
— Milady, s'écria le connétable avec vivacité, comme s'il eût craint que le courage ne lui manquât pour exprimer la renonciation qu'il allait faire , —à Dieu ne plaise que je veuille profiter des liens dont vous vous êtes chargée dans un moment d'extrême détresse , pour
vous forcer à prendre une résolution qui ne serait pas d'accord avec votre inclination !
L'abbesse elle-même ne put s'empêcher d'applaudir au sentiment qui venait de faire parler le.connétable, et déclara que c'était agir en chevalier normand ; mais en même temps ses yeux tournés vers sa nièce semblaient l'exhorter à ne pas refuser de profiter de la générosité de De Lacy.
Mais Eveline, baissant les yeux avec une rougeur modeste, continua à développer ses propres sentiments sans écouter les suggestions de personne.
— J'avouerai , Milord , dit-elle , que lorsque votre valeur m'eut sauvée d'une ruine si prochaine, j'aurais désiré, vous honorant et vous respectant comme mon digne père, votre ancien ami, que vous n'eussiez demandé de moi que la tendresse d'une fille. Je ne vous dirai pas que j'aie entièrement surmonté ce sentiment, quoique je l'aie combattu comme indigne de moi , et comme ne répondant pas à la reconnaissance que je vous dois. Mais, depuis qu'il vous a plu de me faire l'honneur de me demander ma main, j'ai examiné avec soin mes sentiments pour vous ; je me suis appris à les mettre d'accord avec mon devoir ; en un mot, je me suis assurée qu'Hugues de Lacy ne trouvera pas dans Eveline Bérenger une épouse indifférente et indigne de lui. Vous pouvez en être bien convaincu, Milord, soit que cette union ait lieu sur-le-champ, soit qu'elle soit remise à une époque plus éloignée. J'irai encore plus avant ; je vous avouerai que le délai apporté à notre mariage me sera plus agréable que sa célébration immédiate. Je suis encore bien jeune et sans aucune expérience, et j'espère que deux ou trois ans me rendront plus digne de l'affection d'un homme d'honneur.
En entendant Eveline se déclarer ainsi en sa faveur, quoique avec un peu de froideur et de réserve, De Lacy eut autant de peine à modérer ses transports de joie qu'il en avait eu auparavant à réprimer une agitation provenant d'une cause toute différente.
— Ange de bonté et d'indulgence ! s'écria-t-il en fléchissant de nouveau un genou devant elle , et en lui prenant encore la main , l'honneur devrait peut-être me faire renoncer volontairement à une espérance que vous refusez si généreusement de me ravir. Mais qui serait capable d'une magnanimité si désintéressée? Permettez-moi d'espérer que mon attachement à toute épreuve, et ce que vous entendrez dire de moi quand je serai loin de vous , ce que je vous en apprendrai moi-même quand vous me verrez de retour, pourront donner à vos sentiments pour moi plus de chaleur que vous n'en
exprimez maintenant. En attendant , ne me blâmez pas si j'accepte de nouveau, sous les conditions que vous y attachez, la foi que vous m'aviez déjà promise. Je sais que je suis devenu sensible à l'amour dans un âge trop avancé pour espérer.en retour de ma tendresse cette affection ardente que la jeunesse seule peut obtenir ; mais ne me blâmez pas si je me contente de ce sentiment plus calme qui peut rendre la vie heureuse sans faire éprouver les transports de la passion. Votre main reste immobile dans la mienne, elle ne répond pas à celle qui la presse ; serait-il possible qu'elle refusât de ratifier ce que votre bouche vient de prononcer?
— Non, noble De Lacy, non ! répondit Eveline avec plus de chaleur qu'elle n'en avait montré jusqu'alors ; et il paraît que le ton avec lequel elle dit ce peu de mots était assez encourageant , puisqu'il enhardit le connétable au point d'en aller chercher la garantie sur les lèvres de sa belle fiancée.
Après avoir reçu ce nouveau gage de fidélité, ce fut avec un air de fierté mêlé de respect qu'il se tourna vers l'abbesse offensée , pour chercher à l'apaiser et à se la concilier.
— Vénérable mère , lui dit-il , je me flatte maintenant que vous me rendrez vos anciennes bontés, dont le cours n'a été interrompu que par suite du tendre intérêt que vous prenez à celle qui nous est si chère à tous deux. Permettez-moi d'espérer que je puis laisser cette fleur de beauté sous la protection de l'honorable dame qui est sa plus proche parente , aussi heureuse et aussi en sûreté qu'elle doit toujours l'être tant qu'elle écoutera vos conseils et qu'elle résidera dans cette enceinte sacrée.
Mais le mécontentement de l'abbesse était trop profond pour qu'elle se laissât gagner par un compliment qu'un politique plus sage aurait peut-être gardé pour un moment où elle aurait été plus calme.
— Milord , dit-elle , et vous , belle nièce , vous avez besoin d'être avertis combien peu mes conseils , que je donne rarement quand on De les écoute pas avec plaisir, peuvent être utiles à ceux qui sont engagés dans les affaires du monde : je suis une femme consacrée à la religion, à la solitude, à la retraite, en un mot au service de Notre- Dame et de saint Benoît. J'ai déjà été censurée par mon supérieur pour m'être mêlée d'affaires séculières par amour pour vous, belle nièce, plus qu'il n'était convenable à une femme qui est à la tête d'un couvent de recluses. Je ne veux pas mériter d'autres reproches pour un tel sujet , et vous ne pouvez l'attendre de moi. La fille de mon frère, avant d'être chargée de liens mondains, a été la bienvenue quand elle est arrivée pour partager mon humble solitude : mais cette
maison n'est pas digne d'être la résidence de la fiancée d'un puissant baron ; et je sens que mon humilité et mon inexpérience ne me rendent pas capable d'exercer sur une jeune personne qui se trouve dans une telle situation l'autorité que je dois avoir sur toutes celles que cette demeure protège. La gravité de nos dévotions continuelles, les contemplations toutes spirituelles auxquelles sont dévouées les femmes qui habitent le cloître , continua l'abbesse avec une chaleur et une véhémence qui croissaient à chaque instant , ne seront pas troublées , à cause de mes relations avec le monde , par la présence d'une jeune personne dont toutes les pensées doivent se fixer sur les vanités mondaines de l'amour et du mariage.
— Sur ma foi , révérende mère , dit le connétable , cédant à son tour à son mécontentement , je crois qu'une jeune fille riche , non mariée, et ne paraissant pas devoir l'être, serait regardée comme une habitante plus convenable du couvent, et y serait reçue avec plus de plaisir que celle qui ne peut se séparer du monde, et dont la fortune ne paraît pas devoir augmenter les revenus de la maison.
Le connétable ne rendait pas justice à l'abbesse en se permettant cette insinuation arrachée par le dépit, et elle ne servit qu'à la confirmer dans sa résolution de ne pas se charger de sa nièce pendant l'absence de De Lacy. Dans le fait, elle était aussi désintéressée que fière ; et si elle était courroucée contre Eveline , c'était uniquement parce qu'elle n'avait pas suivi son avis sans hésiter, quoiqu'il s'agît d'une affaire qui concernait exclusivement le bonheur de sa nièce.
La réflexion que le connétable venait de faire mal à propos la confirma donc dans la détermination qu'elle avait déjà prise avec précipitation. — Sire chevalier, lui répondit-elle, puisse le ciel vous pardonner vos pensées injurieuses à ses servantes! Il est vraiment temps, pour le salut de votre âme , que vous alliez faire pénitence dans la Terre -Sainte, ayant à vous repentir de jugements si téméraires. Quant à vous, ma nièce, vous recevrez d'une autre que moi l'hospitalité que je ne pourrais maintenant vous accorder sans justifier d'injustes soupçons ; vous avez à Baldringham une parente séculière qui vous tient par le sang presque d'aussi près que moi, et qui peut vous ouvrir ses portes sans encourir l'indigne reproche de vouloir s'enrichir à vos dépens.
Le connétable remarqua la pâleur mortelle dont cette proposition couvrit les joues d'Eveline; et, sans connaître la cause de sa répugnance , il s'empressa de la délivrer des appréhensions auxquelles elle semblait évidemment livrée.
— Non, révérende mère, dit-il, puisque vous refusez si durement
de prendre soin de votre parente, elle ne sera à charge à aucune autre personne de sa famille. Tant qu'Hugues de Lacy aura six bons châteaux, sans compter d'autres manoirs dont le foyer est en état de recevoir du feu, sa fiancée n'accordera sa société à aucun de ceux qui la regarderaient comme un fardeau et non comme un grand honneur ; et il me semble que je serais plus pauvre que le ciel ne l'a voulu si je ne pouvais trouver des amis et des serviteurs en assez grand nombre pour la servir, lui obéir et la protéger.
— Non, Milord, dit Eveline, sortant de l'abattement dans lequel l'avait jetée le ton de dureté de sa tante ; puisqu'une malheureuse destinée me prive de la protection de la sœur de mon père, entre les bras de laquelle j'aurais pu me jeter avec tant de confiance, je ne demanderai d'asile à aucune parente plus éloignée , et je n'accepterai pas davantage celui que vous m'offrez si généreusement, Milord, de peur d'exciter, en l'acceptant, des reproches sévères, et, comme j'en suis sûre, peu mérités, contre celle qui me force à choisir une habitation moins convenable. J'ai pris mon parti. Il est vrai qu'il ne me reste qu'une amie; mais c'est une amie puissante, et en état de me protéger contre le mauvais destin qui semble me poursuivre particulièrement , aussi bien que contre les maux ordinaires de la vie humaine.
— La reine, je suppose ? dit l'abbesse en l'interrompant avec un ton d'impatience.
— La reine du ciel , ma vénérable tante, répondit Eveline ; Notre- Dame de Garde-Douloureuse, qui a toujours été favorable à notre maison, et qui m'a spécialement protégée il y a si peu de temps. Il me semble que, puisque celle qui s'est dévouée aux autels de la Vierge me rejette, c'est à sa sainte patrone que je dois demander du secours.
La vénérable dame, se trouvant prise un peu à l'improviste par cette réponse, prononça l'interjection hum ! d'un ton qui aurait mieux convenu à un lollard * ou à un iconoclaste 2 qu'à une abbesse catholique et à une fille de la maison de Bérenger. La vérité est que la dévotion héréditaire qu'elle avait eue pour Notre-Dame de Garde-
I. Les lollards furent les précurseurs de la grande réformation anglaise, et à peu près les seuls hérétiques connus du temps d'Eveline Bérenger. Quelques auteurs font dériver ce nom de celui de Lolhard, sectaire allemand du quatorzième siècle : d'autres de deux mots allemands signifiant louez le Seigneur, parce que les lollards allaient de place en place, priant et chantant des hymnes. Chaucer veut que lollard vienne du latin lolium, ivraie, ces sectaires étant l'ivraie semée dans les champs de l'église. Quoi qu'il en soit, les partisans de de Wiclef furent traités de lollards. Voyez dans les causes célèbres étrangères le procès de lord Cobham, chef de la secte des lollards.
S. Iconoclastes, hérétiques du Bas-Empire. Ce nom signifie briseur d'images, etc.
Douloureuse s'était fort affaiblie depuis qu'elle avait reconnu tous les mérites d'une autre image de la Vierge que possédait son propre couvent.
Cependant, se rappelant ce qu'elle se devait à elle-même, elle garda le silence, tandis que le connétable alléguait que le voisinage des Gallois pouvait rendre Garde-Douloureuse un séjour aussi dangereux pour sa fiancée qu'il l'avait déjà été peu de temps auparavant. Eveline lui répondit en lui rappelant la force redoutable du château, les différents sièges qu'il avait soutenus, et la circonstance importante que le danger qu'elle avait couru en dernier lieu n'avait été occasionné que parce que son père, pour satisfaire à un point d'honneur, avait fait une sortie à la tête de la garnison, et livré un combat inégal sous les murs de la forteresse. Elle ajouta ensuite qu'il était facile au connétable de choisir parmi leurs vassaux respectifs un sénéchal d'une prudence reconnue, d'une valeur éprouvée, capable en un mot de garantir la sûreté de la place et de celle qui l'habiterait.
Avant que De Lacy pût répondre à ces arguments, l'abbesse se leva les joues enflammées, et, d'une voix agitée par la colère, Ot valoir son incapacité qui la mettait totalement hors d'état de donner des avis dans les affaires séculières, et les règles de son ordre, qui l'appelaient à remplir les devoirs simples et tranquilles du cloître. A ces mots, elle se retira , laissant les deux fiancés dans le parloir sans autre compagnie que Rose, qui se tenait discrètement à quelque distance.
Le résultat de cette conférence particulière parut être agréable à tous deux ; et quand Eveline dit à Rose qu'elles allaient incessamment retourner à Garde-Douloureuse avec une escorte suffisante, et qu'elles y resteraient tant que durerait la croisade, ce fut avec un air de satisfaction sincère que sa fidèle suivante n'avait pas remarqué en elle depuis bien du temps. Elle donna aussi de grands éloges à la manière aimable dont le connétable avait cédé à ses désirs, et parla de toute sa conduite avec une chaleur qui semblait approcher d'un sentiment plus tendre que la reconnaissance.
— Et cependant, ma chère maîtresse, dit Rose, si vous voulez parler franchement, vous avouerez, j'en suis sûre, que vous ne regardez guère que comme un répit l'intervalle des années qui doivent s'écouler entre vos fiançailles et votre mariage.
— J'en conviens, répondit Eveline ; et quelque peu gracieux que puisse paraître ce sentiment, je ne l'ai pas caché à mon futur époux. Mais c'est ma jeunesse, Rose, mon extrême jeunesse qui me fait craindre d'avoir à remplir les devoirs d'épouse d'Hugues de Lacy;
ensuite ces funestes présages m'agitent étrangement. Dévouée au malheur par une de mes parentes, presque chassée de la demeure d'une autre, je suis à mes propres yeux une créature qui doit porter l'infortune avec elle, en quelque lieu qu'elle aille. Ces tristes augures, et les appréhensions qu'ils me causent, se dissiperont avec le temps. Lorsque j'aurai atteint l'âge de vingt ans, Rose, je serai une femme mûre ; mon âme aura acquis toute la force des Bérenger, et je serai en état de vaincre les inquiétudes et les craintes qui tourmentent une jeune fille.
— Ah ! ma chère maîtresse, s'écria Rose, je prie Dieu et Notre- Dame de Garde-Douloureuse de conduire les événements à une heureuse fin ; mais je voudrais que ces fiançailles n'eussent pas eu lieu, ou du moins qu'elles eussent été immédiatement suivies du mariage.