‹ Le Connétable de Chester. [Des fiancés]Chapitre 29 sur 47 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Si je pouvais, au gré de mon ambition, Atteindre des grandeurs la haute région, Je mettrais sous mes pieds la tête des monarques. Horace Walpole. La Mère mystérieuse.

Le moment le plus rempli d'inquiétude, le plus malheureux de toute la vie d'Hugues de Lacy, fut sans contredit celui où, en célébrant ses fiançailles avec toutes les solennités civiles et religieuses, il s'était vu si près de ce qu'il regardait depuis quelque temps comme le but principal de tous ses désirs* Il était assuré de posséder une épouse dont la beauté et les qualités aimables avaient fait naître en lui un véritable attachement, comme sa fortune avait séduit son ambition. Cependant, même alors, l'horizon, obscurci autour de lui, lui présageait des orages et des calamités.

En arrivant dans le logement qu'occupait son neveu, il apprit que le pouls du malade s'était élevé, que son délire avait augmenté ; et le langage de tous ceux qui l'entouraient était de nature à faire craindre qu'il n'y eût aucun espoir de guérison, et même qu'il ne pût résister à une crise qui paraissait très-prochaine. Le connétable s'avança sans bruit jusqu'à la porte de sa chambre ; mais il ne put se résoudre à y entrer, et il y resta quelque temps à écouter tout ce que le délire de la fièvre faisait dire à Damien.

Il n'est rien de plus douloureux que de voir l'esprit continuer à sa

ÎS4 LE CONNÉTABLE DE CHESTEB.

livrer à ses occupations ordinaires quand le corps est attaqué d'une maladie dangereuse. Le contraste qu'offrent ce lit de souffrances et le langage de la santé rend doublement affligeant l'état du malade abusé par de pareilles visions ; on plaint bien davantage les souffrances de celui dont les pensées s'égarent si loin de la vérité.

Ces idées percèrent le cœur du connétable, quand il entendit son neveu répéter plusieurs fois le cri de guerre de sa famille, donner de temps en temps des ordres aux soldats, et les animer comme s'il les conduisait contre les Gallois. D'autres fois il prononçait des termes de manège, de chasse et de fauconnerie ; le nom de son oncle sortait souvent de sa bouche, comme si l'idée du connétable se joignait à celle de ses travaux guerriers et de ses amusements. D'autres sujets paraissaient encore l'occuper; mais alors il murmurait si bas, que ce qu il disait devenait inintelligible.

Les souffrances de son neveu émurent encore davantage le connétable, quand il entendit sur quel sujet son esprit divaguait. 11 porta deux fois la main sur le loquet de la porte, mais jamais il ne put se résoudre à l'ouvrir. Ses yeux étaient mouillés de pleurs, et il n'aurait pas voulu en rendre témoins ceux qui étaient près de Damien. Enfin, renonçant à son projet, il sortit brusquement de la maison, monta à cheval, et, suivi seulement de quatre de ses gens, il se rendit au palais épiscopal, où le bruit public lui apprit que l'archevêque Baudoin avait établi sa résidence.

Le connétable ne put s'en approcher sans quelque difficulté, tant était grande la multitude de chevaux, de haquenées et de muîes, de cavaliers, d'écuyers et de serviteurs, de laïques et d'ecclésiastiques, qui assiégeait la porte du palais épiscopal, et il s'était attroupé autour d'eux une foule nombreuse de gens attirés, les uns par la curiosité, les autres par l'espoir de recevoir la bénédiction du saint prélat. Quand il eut surmonté cet obstacle, Hugues de Lacy en trouva un autre dans l'opiniâtreté des domestiques de l'archevêque, qui refusèrent, quoiqu'il eût fait connaître son nom et son rang, de le laisser entrer avant qu'ils eussent pris les ordres de leur maître.

Un pareil accueil produisit sur Hugues de Lacy l'effet qu'on devait en attendre. 11 avait mis pied à terre, dans la pleine confiance qu'il serait admis à l'instant même, sinon en présence du prélat, du moins dans le palais, et il se trouvait à pied au milieu d'une foule d'écuyers, de valets et de palefreniers. Il fut si indigné, que son premier mouvement avait été de remonter à cheval et de retourner sous son pavillon, qui, comme nous l'avons déjà dit, était dressé aux portes de la ville, et de laisser à l'archevêque le soin de venir l'y chercher s'il désirait

réellement avoir une entrevue avec lui ; mais la nécessité d'adopter des mesures de conciliation se présenta sur-le-champ à son esprit, et l'empêcha de céder au conseil de son orgueil blessé.

— Si notre sage roi, se dit-il à lui-môme, pendant la vie d'un archevêque de Cantorbéry, lui a tenul'étrier, si après sa mort il s'est soumis aux actes de pénitence les plus humiliants sur son tombeau, bien certainement je ne dois pas être plus scrupuleux à l'égard du prélat qui lui a succédé dans cette monstrueuse autorité. — Une autre pensée , qu'il osait à peine s'avouer à lui-même, lui faisait aussi reconnaître la prudence de l'humilité et de la soumission. Il ne pouvait se dissimuler qu'en cherchant à se dispenser du vœu qn'il avait prononcé comme croisé il encourait, jusqu'à un certain point, les justes censures de l'église ; et il était assez porté à espérer que l'accueil froid et dédaigneux que lui faisait Baudoin était une partie de la pénitence à laquelle sa conscience lui disait qu'il devait s'attendre.

Après un court intervalle, le connétable fut enfin invité à entrer dans le palais de l'évêque de Glocester, où il devait trouver le primat d'Angleterre: mais il passa encore un certain temps dans l'antichambre avant d'être admis en présence de Baudoin.

Le successeur du célèbre Becket n'avait ni les vues étendues ni l'esprit ambitieux de ce fameux personnage ; mais, d'une autre part , on peut douter que celui-ci, quoique devenu saint, ait été aussi sincère dans ses protestations de zèle pour le bien de la chrétienté que l'était le prélat qui l'avait remplacé. Baudoin était véritablement un homme propre à défendre et à maintenir l'autorité que l'église venait de recouvrer, mais il avait peut-être trop de franchise et de sincérité pour se montrer fort actif à l'étendre. La croisade était la principale affaire de sa vie, et le succès qu'il avait obtenu à cet égard était ce qui flattait le plus son orgueil. Si à son zèle religieux se mêlait la satisfaction secrète de savoir qu'il possédait le pouvoir de l'éloquence, le don de la persuasion et le talent de plier à ses vues l'esprit des hommes, néanmoins la conduite de toute sa vie, et ensuite sa mort devant Ptolémaïs, prouvèrent que la délivrance du saint sépulcre du joug des infidèles était le véritable but de tous ses efforts. Hugues de Lacy ne l'ignorait pas; et la difficulté de manier un tel caractère lui parut encore plus grande à l'instant où il allait avoir avec lui une entrevue pour l'engager à approuver ses projets, qu'il n'avait pu se résoudre à le supposer quand le moment de la crise était encore éloigné.

Le prélat, homme de grande taille et d'un port majestueux , mais dont les traits étaient trop sévères pour être agréables, reçut le con-

Détable avec toute la pompe de sa dignité ecclésiastique. Il était assis sur un grand fauteuil de bois de chêne, orné de sculptures gothiques, et placé sur une estrade, sous une espèce de niche faite du même bois. Il portait la robe épiscopale, richement brodée, et garnie de franges au collet et aux manches, ouverte depuis le cou jusqu'audessous de l'estomac, et laissant entrevoir sous une soubreveste brodée le cilice de crin, imparfaitement caché, que le prélat portait constamment sous ses vêtements somptueux. Sa mitre était placée devant lui sur une table de chêne, sculptée comme le fauteuil, et contre laquelle était appuyé son bâton pastoral , dont la forme était celle d'une simple houlette , mais dont on avait éprouvé que la force était plus puissante et plus redoutable que celle des lances et des cimeterres , quand elle se trouvait dans la main de Thomas Becket.

A peu de distance de lui, un chapelain en surplis blanc, et à genoux devant un pupitre, lisait dans un volume dont les marges étaient couvertes d'enluminures, quelque traité théologique, à la lecture duquel Baudoin paraissait donner une attention si profonde, qu'il n'eut pas l'air de s'apercevoir de l'arrivée du connétable , qui , courroucé plus que jamais par ce nouveau manque d'égards, ne savait s'il devait interrompre le lecteur en s'adressant au prélat, ou se retirer sans lui parler. Mais avant qu'il eût pris une résolution à ce sujet, le chapelain arriva à la fin d'un chapitre , et l'archevêque mit fin à la lecture en lui disant : Satis est, mîfilî.

Ce fut en vain que l'orgueilleux baron séculier chercha à cacher l'embarras avec lequel il s'approcha du prélat, dont l'attitude annonçait évidemment le dessein de lui inspirer une respectueuse inquié* tude. Il essaya de donner à son maintien l'aisance qui pouvait rappeler leur ancienne amitié , ou du moins il aurait voulu prendre un air d'indifférence qui annonçât qu'il était parfaitement tranquille ; mais il ne put y réussir, et sa contenance n'exprima que l'orgueil mortifié , mêlé d'un air d'embarras qui lui était peu ordinaire. Le génie de l'église catholique était toujours sûr, en pareille occasion t de triompher du plus fier des laïques.

— Je m'aperçois , dit le connétable en cherchant à recueillir ses pensées, et en rougissant de la peine qu'il avait à y parvenir; je m'aperçois qu'une ancienne amitié se termine ici. Il me semble qu'Hugues de Lacy aurait pu être iuvité par un autre messager à se rendre en votre présence vénérable , et recevoir un tout autre accueil ea arrivant.

L'archevêque se souleva tant soit peu pour faire un demi-salut au connétable, qui, par une sorte d'instinct; résultat du désir qu'il avait

d'arriver à une conciliation, le lui rendit en s'inclinant beaucoup pîug bas qu'il n'en avait dessein, et que ne le méritait la politesse tronquée du prélat. Baudoin fit alors un signe à son chapelain en prononçant les mots : —Do veniam ; et celui-ci, se levant, se retira avec respect, sans tourner le dos, sans lever ses yeux fixés sur la terre , avec les bras croisés sur la poitrine.

Lorsque ce chapelain muet se fut retiré , le front du prélat parut s'éclaircir , quoiqu'il fût encore couvert d'un nuage de gravité et de mécontentement. Cependant ce fut sans se lever de son fauteuil qu'il répondit à De Lacy :

— 11 importe peu, Milord, de parler aujourd'hui de ce que le brave connétable de Chester a été pour le pauvre prêtre Baudoin , et du plaisir et du saint orgueil que nous avons éprouvés en le voyant, pour rendre honneur à celui dont la main toute-puissante l'a élevé à tous ses honneurs , prendre le signe du salut, et se vouer à la délivrance de la Terre-Sainte. Si le noble lord que je vois devant moi est encore dans la même résolution , qu'il m'apprenne cette nouvelle qui me comblera de joie, et , déposant le rochet et la mitre , j'irai moi-même prendre soin de son coursier , comme le dernier de ses palefreniers, s'il est nécessaire de lui rendre un pareil service pour lui prouver mon respect et mon amitié.

— Révérend père, répondit De Lacy en hésitant, j'avais espéré que les propositions que vous a faites de ma part le doyen d'Hereford vous auraient paru plus satisfaisantes.

Reprenant alors sa confiance naturelle , Lacy continua d'un air et d'un ton plus rassurés, car l'aspect froid et inflexible de l'archevêque l'irritait : — S'il faut ajouter encore à mes propositions , Milord , faites-moi connaître sur quel point, et, s'il est possible, je me conformerai à votre bon plaisir, dût- il même me paraître un peu déraisonnable. Je veux vivre en paix avec l'église, Milord, et personne n'est moins disposé que moi à mépriser ses ordres. J'en ai donné des preuves par ma conduite sur le champ de bataille et dans les conseils, et je ne puis croire que mes services aient mérité un accueil aussi froid de la part du primat d'Angleterre.

— Reprochez-vous à l'église les services que vous lui avez rendus, homme plein de vanité? dit Baudoin. Apprends, Hugues de Lacy, que ce que le ciel a fait par ta main pour l'église , il aurait pu, si telle eût été sa volonté divine , l'exécuter par celle du dernier de tes vassaux. Félicite-toi de l'honneur d'avoir été l'instrument choisi pour opérer de grandes choses dans Israël. Ne m'interromps point. Je te dis, orgueilleux baron, qu'aux yeux du ciel ta sagesse n'est que

folie ; ton courage , dont tu te vantes tant , la timidité d'une fille de village; ta force, la faiblesse d'un enfant; ta lance, une baguette d'osier ; ton épée, un faible jonc.

— Je sais tout cela, Milord, répondit le connétable; on me l'a répété toutes les fois que le peu de services que je pouvais rendre étaient accomplis et terminés. Au contraire , quand on en attendait de nouveaux , j'étais mon bon lord pour tous les prêtres et les prélats , un^homme pour lequel on ferait les plus ferventes prières, et qui serait honoré comme les patrons et les fondateurs qui reposent en paix dans le chœur et sous le maître-autel. Il n'était question ni d'osier ni de jonc quand on me priait de tirer le glaive et de marcher la lance en avant ; ce n'est que lorsqu'on n'a aucun besoin de mes armes qu'on en rabaisse la valeur et celle de leur maître. Mais ditesmoi donc, mon révérend père, s'il ne faut à l'église que des varlets et des palefreniers pour chasser les Sarrasins de la Terre-Sainte, pourquoi prêchez-vous tant pour engager les chevaliers et les nobles à abandonner leur domicile, et à quitter les pays que, par leur naissance, ils sont obligés de défendre et de protéger?

L'archevêque lui répondit en fixant sur lui un regard sévère : — Ce n'est pas pour obtenir le secours charnel de leurs bras que nous troublons vos chevaliers et vos barons dans le plaisir barbare qu'ils goûtent en se livrant à des dissensions intestines, et en se faisant les uns aux autres des guerres meurtrières, ce que vous appelez protéger et défendre leur pays; ce n'est pas que la Toute-Puissance ait besoin de leur aide pour exécuter la grande œuvre prédestinée de la délivrance de la Terre-Sainte, c'est pour le salut de leurs âmes immortelles. — Et il prononça ces derniers mots avec beaucoup d'emphase.

Le connétable se promenait dans l'appartement avec un air d'impatience, et il dit comme s'il se fût parlé à lui-même : — Voilà la récompense qu'on accorde à tant d'armées qui ont été tirées d'Europe pour abreuver de leur sang les sables de la Palestine ; voilà les vaines promesses pour lesquelles on nous engage à sacrifier notre pays, nos biens et notre vie !

— Est-ce Hugues de Lacy qui parle ainsi? s'écria l'archevêque en se levant, mais en adoucissant ce ton de censure par une apparence de chagrin et de regret. Est-ce lui qui fait si peu de cas du renom d'un chevalier, de la vertu d'un chrétien, des récompenses de l'honneur mondain, des faveurs mille fois plus précieuses du ciel? Est-ce lui qui désire des avantages terrestres, en s'emparant dans son pays des biens et des trésors de ses voisins moins puissants, en leur faisant la guerre, quand l'honneur et la foi, le vœu qu'il a fait comme

chevalier, et le baptême qu'il a reçu comme chrétien , l'appellent à une entreprise dont la gloire doit s'acheter par plus de dangers? Est-il vraiment possible que ce soit Hugues de Lacy, le miroir de la chevalerie anglo-normande, dont l'esprit conçoive de tels sentiments, et dont la bouche les exprime?

— Des flatteries et de beaux discours mêlés de sarcasmes et de reproches peuvent vous réussir avec d'autres, Milord, répondit le connétable en rougissant de colère et en se mordant les lèvres ; mais j'ai trop de fermeté dans le caractère pour qu'on puisse me faire prendre une mesure importante en cherchant à me séduire ou à m'intimider. Dispensez-vous donc de me parler avec cette affectation d'étonnement, et soyez bien convaincu que, soit qu'il aille à la croisade , soit qu'il reste chez lui , la renommée d'Hugues de Lacy , du côté du courage , s'élèvera toujours aussi haut que celle de l'archevêque Baudoin du côté de la sainteté.

— Et puisse-t-elle s'élever encore beaucoup plus haut que celle à laquelle vous voulez bien la comparer ! répondit le prélat. Mais un incendie peut s'éteindre comme une étincelle ; et j'avertis le connétable de Chester que la gloire qui a couronné sa bannière pendant tant d'années peut s'évanouir en un instant, pour ne jamais reparaître-

— Qui ose parler ainsi? s'écria le connétable, jaloux de la réputation qu'il avait acquise au milieu de tant de dangers.

— Un ami, que vous devriez remercier quand il vous châtie, répondit Baudoin. Vous pensez à une autre paye et à des récompenses, sire connétable, comme si vous pouviez encore débattre les conditions du marché. Mais, je vous le dis, vous n'êtes plus votre maître* En vertu de la bienheureuse croix que vous avez prise volontairement, vous êtes devenu soldat de Dieu, et vous ne pouvez quitter votre étendard sans vous couvrir d'une infamie à laquelle les plus lâches ne voudraient pas s'exposer.

Hugues de Lacy continuait à marcher à grands pas d'un air troublé; mais , à ces mots, il s'arrêta sur-le-champ. — Vous nous traitez trop durement, dit-il. Vous autres lords spirituels, vous faites de nous des bêtes de somme pour votre intérêt. Vous vous placez sur nos épaules pour vous élever où votre ambition aspire. Mais tout a des bornes; Thomas Becket les passa, et

Il n'acheva pas sa phrase, mais il l'accompagna d'un regard sombre et expressif : le prélat n'eut pas de peine à l'expliquer.

— Et il fut assassiné ! ajouta-t-il d'un ton ferme et déterminé. C'est ce que vous osez me donner à entendre, à moi, successeur de ce saint glorieux ! c'est ce que vous me présentez comme un motif pour ce-

der à votre désir capricieux et égoïste de retirer votre main de la charrue! Mais vous ignorez à qui vous faites une pareille menace. 11 est vrai que Thomas Becket, après avoir été un saint dans l'église militante, est arrivé, par le chemin sanglant du martyre, à la dignité de saint dans le ciel , mais il n'est pas moins vrai que, pour y obtenir une place à mille degrés au-dessous de son prédécesseur bienheureux, Baudoin, son indigne successeur, serait prêt , avec la protection de Notre-Dame, à supporter tous les tourments que les méchants pourraient faire souffrir à son enveloppe mortelle.

— ïl est inutile de faire une telle parade de courage, révérend père, dit de Lacy, craignant de s'être laissé emporter trop loin, quand il n'y a ni ne peut y avoir la moindre ombre de danger. Discutons cette affaire, s'il vous plaît, avec plus de modération. Je n'ai jamais eu dessein de violer le vœu que j'ai fait d'aller combattre pour la délivrance de la Terre-Sainte, je demande seulement à en différer l'exécution. Il me semble que les offres que j'ai faites sont raisonnables, et qu'elles doivent suffire pour me faire obtenir ce qui a été accordé à tant d'autres, un léger délai pour l'époque de mon départ.

— Un court délai accordé à un chef tel que vous, noble de Lacy, répondit le prélat, serait un coup mortel pour notre sainte et courageuse entreprise. Nous aurions pu accorder à des hommes de moindre rang le privilège de se marier et d'établir leurs filles, quand même ils se mettraient peu en peine des chagrins de Jacob; mais vous, Milord, vous êtes une des principales colonnes de notre édifice , et , si elle vient à manquer, il est possible qu'il s'écroule. Qui, dans toute l'Angleterre , se croira obligé de se presser de partir, si l'on voit reculer Hugues de Lacy ? Pensez un peu moins, Milord, à la fiancée que vous avez promis d'épouser, et un peu plus au vœu que vous avez promis d'accomplir; et ne croyez pas que le bonheur puisse jamais suivre une union qui ébranlerait le projet que vous avez formé de prendre part à une bienheureuse entreprise conçue pour l'honneur de la chrétienté.

Le connétable se trouva embarrassé par l'opiniâtreté du prélat, et il commença à céder à ses arguments, quoique fort à regret, et seulement parce que les mœurs et les opinions de ce temps ne lui laissaient aucun moyen de combattre ses raisonnements autrement que par des sollicitations.

—J'admets, lui dit-il, l'engagement que j'ai contracté de prendre part à la croisade; et, je le répète, tout ce que je désire, c'est le court délai qui m'est nécessaire pour mettre ordre à des affaires importantes. En attendant, mes vassaux, conduits par mon neveu Damien de Lacy., .

— Ne promets que ce qui est en ton pouvoir, dit le prélat d'un air grave. Qui sait si, pour te punir d'oublier une chose sainte afin de t'occuper des choses de ce monde, ton neveu n'en sera pas retiré à l'instant même où je te parle?

— A Dieu ne plaise î s'écria le baron en tressaillant et en se remettant à marcher comme s'il eût voulu courir au secours de son neveu. Puis, s'arrêtant tout à coup, il jeta sur l'archevêque un regard perçant. — Il n'est pas bien à Votre Révérence, dit-il, de parler si légèrement des dangers qui menacent ma maison. Damien m'est cher à cause de ses bonnes qualités; il m'est cher à cause de son père, mon frère unique. Que Dieu nous pardonne à tous deux! nous n'étions pas en bonne intelligence quand il mourut , Milord : ce que vous venez de dire semble me donner à entendre que mon neveu chéri gouffre, et qu'il est en danger à cause de mes offenses.

Baudoin s'aperçut qu'il avait enfin touché une corde à laquelle répondaient toutes les fibres du cœur de son pénitent réfractaire ; et , sachant à qui il avait affaire , il lui répondit avec circonspection :

— Loin de moi la présomption de vouloir interpréter les jugements du ciel ! Mais nous lisons dans l'Ecriture , que lorsque des pères mangent des raisins verts les dents des enfants sont agacées. Quoi de plus raisonnable que nous soyons punis de notre orgueil et de notre obstination par un châtiment fait pour abattre et humilier cet esprit de vanité et de rébellion? Vous-même, vous devez savoir si la maladie de votre neveu remonte à une époque antérieure à celle où vous avez conçu le projet d'abandonner la bannière de la croix.

Hugues de Lacy se recueillit un instant, et reconnut, comme c'était la vérité, que jusqu'au moment où il avait songé à épouser Eveline la santé de son neveu ne s'était point démentie. Son silence et sa confusion n'échappèrent pas à l'adroit prélat. Il prit la main du guerrier, qui, debout devant lui , était tourmenté d'inquiétude, et tremblait que la faute qu'il avait commise en s'occupant de perpétuer sa noble maison au lieu de songer au vœu qu'il avait fait de marcher au secours du saint sépulcre, n'eût été punie par la maladie qui menaçait la vie de son neveu.

— Courage , noble De Lacy! lui dit-il ; le jugement provoqué par un moment de présomption peut être détourné par le repentir et la prière. L'aiguille du cadran recula à la prière d'un saint roi : tombez à genoux , et ne doutez pas qu'à l'aide de la confession et de la pénitence vous ne puissiez encore obtenir le pardon de la tiédeur que vous avez montrée pour la cause du ciel.

Les idées religieuses dans lesquelles le connétable avait été élevé,

et sa crainte que la maladie dangereuse de son neveu ne fût une punition du délai qu'il avait sollicité , l'emportèrent. EnGn il s'agenouilla devant le prélat qu'il venait de braver, lui confessa, comme un péché que le plus sincère repentir pouvait seul expier, le désir qu'il avait eu de différer son départ pour la Palestine, et se soumit, sinon bien volontairement, du moins avec résignation, à la pénitence que Baudoin lui imposa, et qui consistait à ne pas célébrer son mariage avec Eveline avant son retour de la Terre-Sainte, où son vœu l'obligeait de rester trois ans.

— Et maintenant, noble De Lacy, dit le prélat, vous encore une fois le plus cher et le plus honoré de mes amis, votre conscience n'estelle pas soulagée d'un grand poids depuis que vous avez si dignement acquitté votre dette envers le ciel, et purifié votre âme de ces taches mondaines dont l'égoïsme l'avait souillée, et qui en ternissaient le brillant?

— Le plus grand soulagement que je pourrais avoir en ce moment, répondit le connétable en soupirant, ce serait d'apprendre que mon neveu n'est plus en danger.

— Ne perdez pas toute espérance pour le noble Damien, pour votre digne et valeureux parent, dit l'archevêque ; j'espère que vous apprendrez bientôt sa guérison, ou que, s'il plaît à Dieu de l'appeler à lui, son passage dans un monde meilleur sera si facile, et son arrivée dans le port du bonheur sera si prompte, qu'il vaudra mieux pour lui d'être mort que de continuer de vivre.

Le connétable leva les yeux sur lui , comme pour juger, d'après sa physionomie, s'il avait plus de certitude de l'état actuel de son neveu que ce qu'il venait de dire ne semblait devoir le faire supposer. Mais le prélat ne voulant pas être pressé davantage sur ce sujet, et craignant de s'être déjà trop avancé, agita une sonnette d'argent qui était devant lui sur la table, et son chapelain étant arrivé à ce signal, il lui ordonna de faire partir à l'instant un messager diligent pour aller chercher des nouvelles exactes de l'état dans lequel se trouvait Damien de Lacy.

— Un exprès, dit le chapelain, vient d'arriver à l'instant du logement du noble Damien de Lacy, et demande à parler au lord connétable.

— Qu'il entre sur-le-champ ! dit l'archevêque; j'ai un pressentiment qu'il nous apporte d'heureuses nouvelles. Je n'ai jamais vu un repentir si humble, une renonciation si complète aux affections et aux désirs de la nature humaine pour s'occuper du service du ciel , rester sans récompense temporelle ou spirituelle.

Comme il finissait de parler, un homme singulièrement vêtu entra dans l'appartement. Ses vêtements, de diverses couleurs, étaient disposés d'une manière bizarre ; et n'étant ni très-neufs ni très-propres, ils ne semblaient guère lui permettre de se présenter dans la compagnie devant laquelle il se trouvait.

— Que veut dire cela, drôle ? s'écria l'archevêque ; depuis quand des jongleurs et des ménestrels osent-ils paraître devant des hommes de notre rang, sans en avoir reçu la permission ?

— Sous votre bon plaisir, Milord, ce n'est pas à Votre Révérence que j'ai affaire en ce moment; c'est à milord le connétable ; et j'espère que les bonnes nouvelles que je lui apporte me feront pardonner mon mauvais habit.

— Eh bien ! parle donc, s'écria Hugues de Lacy. Mon neveu vit-il encore?

— Il vit, Milord; et l'on peut espérer qu'il vivra longtemps. Une crise favorable, comme l'appellent les médecins, vient d'avoir lieu, et ils disent qu'ils ne craignent plus pour sa vie.

— Béni soit Dieu qui m'a fait une telle grâce! s'écria le connétable.

— Amen ! dit le prélat d'un ton solennel. Quand cet heureux changement est-il arrivé ?

— Il y a tout au plus une demi-heure , Milord. Un doux sommeil est tombé sur ses yeux, comme la rosée sur l'herbe desséchée par les chaleurs de l'été ; il a respiré plus librement ; l'ardeur de la fièvre s'est calmée, et, comme je vous le disais, les médecins n'ont plus de craintes pour ses jours.

— Faites-vous attention à l'heure, Milord connétable ? dit Baudoin avec un air de triomphe. C'était l'instant où vous vous rendiez aux avis que le ciel vous donnait par le plus humble de ses serviteurs. Deux mots de repentir sincère, une prière, quelque saint propice qui a intercédé pour vous, — et votre humble demande a été exaucée sur-le-champ. Noble Hugues de Lacy, continua-t-il en lui prenant la main avec une sorte d'enthousiasme, il faut que le ciel se propose de faire de grandes choses par la main de celui dont il pardonne si facilement les fautes, dont il exauce si promptement les prières ! Un Te Deum sera chanté, avant qu'il se passe vingt-quatre heures , dans tous les couvents et dans toutes les églises de Glocester, en action de grâces de cette faveur insigne.

Le connétable, plein de joie, quoique peut-être moins prompt à découvrir une faveur spéciale de la Providence dans la guérison de son neveu, témoigna sa satisfaction à celui qui lui avait apporté de si bonnes nouvelles en lui jetant sa bourse.

— Je vous remercie, Milord; mais, si je me baisse pour ramasser ce premier gage de vos bontés, ce n'est que pour en faire la remise entre vos mains.

— Comment, drôle ! il me semble que ton pourpoint n'est pas assez bien doublé pour que tu refuses un pareil présent.

— Celui qui veut prendre des alouettes, Milord, ne doit pas tendre ses gluaux aux moineaux. J'ai un don plus considérable à vous prier de m'octroyer, et c'est pourquoi je n'accepte pas celui que vous voulez bien me faire.

— Un don à t'octroyer! Ah! je ne suis pas chevalier errant, pour me lier par une promesse sans savoir ce dont il s'agit. Viens demain matin à mon pavillon, et tu me trouveras disposé à faire pour toi tout ce qui sera raisonnable.

Le connétable prit alors congé de l'archevêque, pour retourner sous sa tente ; mais, chemin faisant, il ne manqua pas de passer chez son neveu, où il reçut l'agréable confirmation des bonnes nouvelles que lui avait apportées le messager à habits bigarrés.

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