CHAPITRE XXI
La reine Mab 2 vous a rendu visite.
Shakspeabe. Roméo et Juliette.
Le dernier sujet dont notre esprit s'est occupé dans la soirée , se représente assez ordinairement à nos pensées pendant notre sommeil.
^. Voyez le poëme de sir Tristrem, analysé et terminé par sir Walter Scott.
2. La reine des fées, Titania, femme d'Obéron. — Cette épigraphe est extraite du portrait qu'en trace Mercutio dans son langage plein d'esprit et de concetti. La citation est si populaire en Angleterre , que chaque lecteur peut l'achever de mémoire. Nous croyons devoir reproduire ici quelques traits de ce tableau bizarre :
« La reine Mab, c'est la fée sage-femme, petite"et légère comme l'agate placée au doigt'd'un aldermann, traînée par un attelage de minces atomes. Lp« r,vons de ses roues sont faits de longues pattes de faucheux; l'impériale de sa voiture, d'auesde sauterelles; ses barnais de
L'imagination, que les sens ne peuvent plus guider, se plaît à ourdir un tissu fantastique d'une foule d'idées qui se présentent au hasard. Il n'est donc pas très-étonnant que le connétable De Lacy, pendant son sommeil , ait eu des visions confuses et indistinctes qui semblaient l'identifier avec le malheureux Marc de Cornouailles, et qu'après un repos troublé par des rêves si désagréables , il se soit levé le front plus soucieux que lorsqu'il s'était couché la veille. Il gardait le silence et semblait plongé dans ses réflexions, tandis que son écuyer l'aidait à se lever , avec le respect qu'on ne rend aujourd'hui qu'aux têtes couronnées.
— Guarine, dit-il enfin , connaissez-vous le brave Flamand qu'on dit s'être si bien comporté au siège de Garde-Douloureuse? un homme de grande taille et robuste?
— Certainement , Milord , répondit Guarine ; je connais Wilkin Flammock; je l'ai encore vu hier.
— Oui-dà ! s'écria le connétable ; et où i'avez-vous vu? Ici? dans cette ville de Glocester?
— Oui , Milord. Il est venu en partie pour son commerce, et peutêtre aussi pour voir sa fille Rose , qui est à la suite de la jeune lady Eveline.
— C'est un brave soldat, n'est-il pas vrai?
— Comme la plupart des gens de son espèce : un rempart dans un château , un fétu de paille en rase campagne.
— Et fidèle, n'est-ce pas?
— Fidèle comme tous les Flamands, quand ils sont bien payés pour l'être, répondit Guarine un peu surpris de l'intérêt extraordinaire que son maître paraissait prendre à un homme qu'il regardait comme d'un ordre tout à fait inférieur.
Le connétable lui fit encore quelques autres questions, et lui ordonna de lui amener le Flamand sur-le-champ.
Le prochain départ du connétable De Lacy exigeait qu'il prît à la hâte divers arrangements pendant cette matinée ; et, tandis qu'il s'en occupait et qu'il donnait audience à quelques officiers de ses troupes, on vit paraître à l'entrée du pavillon le grand et gros Wilkin Flammock, en pourpoint de drap blanc, et ayant seulement un couteau de chasse suspendu à sa ceinture.
— Voici quelqu'un avec qui il faut que j'aie un entretien particulier,
fine toile d'araignée et des rayons humides d'un clair de lune; le manche de son fouet est un os de grillon ; la mèche, une pellicule; son postillon est un petit moucheron gris; son char, une coquille de noiseiie, travaillée par l'écureuil ou le ver, menuisiers et carrossiers des (ces. C'est dans cet éqi.inage qu'elle galope chaque nuit â travers le cerveau des amants, «l ils ment d'amour, etc. .. (Romeo et Juliettb, acte I, scène T. )
dit le connétable; retirez-vous, Messieurs, mais ne vous éloignez pas. Les officiers sortirent de la tente, et le connétable resta seul avec le Flamand.
— Vous vous nommez Wilkin Flammock? lui dit-il; c'est vous qui avez si bravement défendu contre les Gallois le château de Garde- Douloureuse?
— J'ai fait de mon mieux, Milord, répondit Wilkin, comme j'y étais obligé par mon marché ; et j'espère faire toujours honneur de môme à tous mes engagements.
— Il me semble qu'avec des membres si vigoureux et un esprit, à ce que j'entends dire , si intrépide, vous pourriez aspirer à quelque chose de plus relevé que le commerce dont vous vous occupez.
— Personne n'est fâché de trouver à améliorer sa condition, Milord ; cependant je suis bien loin de me plaindre de la mienne, et je consentirais volontiers qu'elle ne devînt jamais meilleure, si l'on pouvait m'assurer qu'elle ne sera jamais pire.
— Mais j'ai dessein de faire pour vous, Flammock, beaucoup plus que votre modestie ne se l'imagine. Je veux vous donner une grande preuve de confiance.
— S'il s'agit de quelques balles de drap , Milord , vous ne trouverez personne qui puisse mieux y répondre.
— Fi donc! vous portez vos idées trop bas. Que pensez-vous d'être armé chevalier, comme votre valeur le mérite, et d'être nommé châtelain du château de Garde-Douloureuse?
— A moi les honneurs de la chevalerie! Milord, je vous prie de m'excuser; ils m'iraient à peu près comme une couronne d'or à un pourceau. Quant à défendre, soit un château, soit une chaumière, je me flatte que je suis en état de m'en acquitter aussi bien qu'un autre.
— Mais il faut que tu sois élevé à un rang plus haut que le tien, dit le connétable en jetant les yeux sur le costume peu militaire du Flamand; ta condition actuelle ne conviendrait pas au protecteur et au gardien d'une jeune dame de noble sang et de haut rang.
— Moi , gardien d'une jeune dame de noble sang et de haut rang ! s'écria Flammock en ouvrant de grands yeux.
— Toi-même, dit le connétable. Lady Eveline a dessein de fixer sa résidence au château de Garde-Douloureuse. J'ai jeté les yeux sur ceux à qui je pourrais confier la garde de sa personne et celle de la forteresse. Si je choisissais quelque chevalier de renom, comme il S'en trouve plusieurs dans ma maison, il voudrait s'illustrer par quelque incursion contre les Gallois, et s'engagerait dans des entreprises
hasardeuses, qui rendraient précaire la sûreté du château, ou il s'absenterait pour faire quelque prouesse chevaleresque, comme pour aller à des tournois, pour faire des parties de chasse ; ou peut-être célébrerait-il de pareilles fêtes sous les murs mêmes du château et dans les cours , ce qui donnerait une apparence de désordre et de dissolution à un séjour de paix et de noble réserve, tel que doit être la demeure de lady Eveline dans sa situation. Je puis me fier à toi, je sais que tu combattras bien, s'il en est besoin, mais que tu ne provoqueras pas le danger par amour pour le danger ; ta naissance, tes habitudes, te porteront à éviter ces divertissements joyeux qui ont des attraits pour tant d'autres, mais qui ne peuvent que te déplaire; tu gouverneras le château d'une manière régulière. J'aurai soin, de mon côté, que la charge te soit honorable ; et comme Rose, sa favorite, est ta fille, lady Eveline te verra peut-être châtelain du château avec plus déplaisir qu'un chevalier de son rang. Enfin, pour te parler un langage que ta nation comprend aisément, Flamand, la récompense que tu recevras, après t'être régulièrement acquitté de ce devoir important, surpassera toutes tes espérances.
Flammock avait écouté la première partie de ce discours avec une expression de surprise qui se changea peu à peu en un air de profonde réflexion et de méditation inquiète. Il resta quelques instants les yeux fixés sur la terre, après que Hugues de Lacy eut cessé de parler; et, les levant tout à coup sur lui, il lui dit : — Il est inutile de prendre des détours avec vous, Milord : un pareil projet ne peut être sérieux ; mais s'il l'était, il ne peut s'accomplir.
— Comment! Pourquoi? demanda le connétable avec un ton de surprise et de mécontentement.
— Un autre pourrait s'empresser d'accepter vos offres, Milord, et laisser au hasard le soin de vous payer de ce que vous feriez pour lui. Mais je trafique loyalement, et je ne veux pas recevoir de paiement pour des services que je ne puis rendre.
— Mais je te demande encore une fois, s'écria De Lacy, pourquoi tu ne peux pas, ou plutôt pourquoi tu ne veux pas te charger de ce que je te propose ? Si je suis disposé à te donner une pareille marque de confiance, il me semble qu'il est de ton devoir d'y répondre.
— Sans contredit, Milord ; mais je crois que le noble lord De Lacy peut savoir, et que le sage lord De Lacy doit prévoir qu'un fabricant de draps flamand n'est pas un gardien convenable pour la fiancée d'un haut baron. Supposez-la renfermée dans ce château isolé, sous cette protection respectable, croyez-vous qu'elle y sera longtemps solitaire dans ce pays d'amour et d'aventures? Des troupeaux de ménestrels
viendront chanter des ballades sous nos fenêtres ; nous entendrons assez de harpes pour que le son en renverse nos murailles, comme les clercs disent que cela est arrivé à celles de Jéricho. Nous aurons autour de nous autant de chevaliers errants qu'en ont jamais eu Arthur et Charlemagne. Merci de moi! il faudrait moins qu'une belle, jeune et noble recluse, claquemurée, comme ils le diront , dans une tour, sous la garde d'un vieux marchand de draps flamand, pour nous mettre à dos la moitié des chevaliers d'Angleterre, qui viendraient rompre des lances, prononcer des vœux, porter les couleurs de leur dame, et faire je ne sais quelles autres folies. Croyez-vous que de pareils galants, dans les veines desquels le sang coule comme du vif-argent, se soucieraient beaucoup d'un vieux Flamand qui leur dirait : — Allez-vous-en ?
— Tire les verroux, lève le pont-levis, baisse la herse, dit le connétable avec un sourire forcé.
— Et croyez-vous qu'ils s'inquiéteraient de pareils obstacles, Milord ? C'est la quintessence des aventures qu'ils cherchent. Le chevalier du Cygne passerait le fossé à la nage ; celui de l'Aigle prendrait son vol par-dessus les murailles, et celui du Tonnerre enfoncerait les portes.
— Fais jouer les arbalètes et les mangonneaux, reprit le baron.
— Et faites-vous assiéger en forme, répliqua Flammock, comme le château de Tintadgel sur la vieille tapisserie ; le tout pour l'amour d'une damoiselle. Et que dirons-nous de toutes ces belles dames qui vont chercher les aventures de château en château, de tournoi en tonnoi, le sein découvert, des plumes sur la tête, un poignard au côté, une javeline en main, vaines comme des geais, bavardes comme des pies, et de temps en temps roucoulant comme des tourterelles? Comment m'y prendrai-je pour les exclure de la société de lady Eveline?
— Je te l'ai déjà ctit, répondit le connétable avec le même ton de gaieté forcée, en tenant les portes bien fermées : de bonnes barres de bois feront ton affaire.
— Fort bien ! Mais si le vieux Flamand dit : Fermez ! et que la jeune dame normande dise : Ouvrez! à qui pensez-vous qu'on obéira de préférence ? En un mot , Milord , quant à garder une femme, quelle qu'elle soit, je m'en lave les mains. Je ne me chargerais pas de garder la chaste Suzanne, fût-elle dans un château enchanté dont nul être vivant ne pourrait approcher.
— Tu tiens le langage et tu nourris les pensées d'un débauché vulgaire qui ne croit pas à la constance des femmes, parce qu'il n'a
jamais connu que les misérables créatures opprobre de ce sexe. Tu devrais pourtant penser tout différemment, puisque, ayant une fille vertueuse, comme je le sais...
— Et dont la mère ne l'était pas moins, Milord, s'écria Wilkin en interrompant le connétable avec plus d'émotion qu'il n'avait coutume d'en montrer. Mais la loi m'armait d'autorité pour guider et gouverner ma femme, et elle s'unit à la nature pour me donner le même pouvoir sur ma fille. Je puis répondre de ceux à qui j'ai droit de commander. Mais faire respecter une autorité qui n'est que déléguée, c'est une autre question. Croyez-moi, Milord, ajouta l'honnête Flamand, voyant que son discours faisait quelque impression sur le connétable, restez chez vous; que l'avis d'un ignorant fasse une fois changer de dessein à un homme instruit qui, permettez-moi de vous le dire, a pris une résolution sans consulter la prudence. Restez sur vos terres, gouvernez vos vassaux, protégez vous-même votre fiancée. Vous seul avez le droit de réclamer d'elle amour et obéissance ; et, sans prétendre deviner ce qu'elle pourra faire si elle est séparée de vous, je suis sûr que, sous vos yeux, elle remplira tous les devoirs d'une épouse tendre et fidèle.
— Et le saint sépulcre? dit Hugues de Lacy en soupirant; car il reconnaissait la sagesse de cet avis, quoique les circonstances l'empêchassent de le suivre.
— Que ceux qui ont perdu le saint sépulcre tâchent de le reprendre, Milord, répondit Wilkin. Au surplus, si ces Latins et ces Grecs, comme ils se nomment, ne valent pas mieux que je l'ai entendu dire, il n'importe guère que ce soit eux ou les païens qui possèdent le pays qui a coûté à l'Europe tant de sang et d'argent.
— Sur ma foi ! dit le connétable, il y a du bon sens dans ce que tu dis ; mais je t'avertis de ne pas le répéter, car on te prendrait pour un hérétique ou pour un juif. Quant à moi, j'ai fait un vœu, j'ai donné ma parole, et il ne m'est plus possible de jeter les yeux en arrière; il ne me reste donc qu'à voir à qui je pourrais confier ce soin important, puisque votre prudence vous défend de vous en charger, et, je l'avoue, non sans quelque apparence de raison.
— 11 n'y a personne que vous puissiez plus naturellement et plus honorablement choisir pour une fonction qui exige tant de confiance qu'un proche parent qui mérite la vôtre; et cependant j'aimerais mieux que vous n'eussiez à l'accorder à personne.
— Si par un proche parent vous entendez Randal de Lacy, je n'hésite pas à vous dire que je le regarde comme totalement indigne de ma confiance.
— Ce n'est pas de lui que je veux parler, Milord; c'est d'un autre qui vous tient de plus près par le sang, et qui, si je ne me trompe fort, a aussi une plus grande part dans votre affection; j'avais présent à l'esprit votre neveu Damien de Lacy.
Le connétable tressaillit comme si une guêpe l'avait piqué ; mais il se remit sur-le-champ, et dit avec un sang-froid forcé :
— Damien devait aller en Palestine à ma place ; il paraît que c'est moi maintenant qui dois y aller à la sienne, car, depuis cette derrière maladie, les médecins ont tout à fait changé d'avis ; ils prétendent que la chaleur du climat lui serait à présent aussi dangereuse qu'ils l'avaient auparavant jugée salutaire. Mais nos savants docteurs, comme nos savants prêtres, doivent toujours avoir raison, quelque changement qui survienne dans leur opinion, et nous autres pauvres laïques nous ne pouvons qu'avoir tort; il est vrai que je puis compter sur Damien avec toute confiance ; mais il est jeune, Flammock, bien jeune, et à cet égard il ressemble un peu trop à celle qui serait confiée à ses soins.
— En ce cas, Milord, je vous le répète, restez chez vous, et soyez vous-même le protecteur de celle qui vous est naturellement si chère.
, — Je vous dis encore une fois que cela m'est impossible : j'ai fait une démarche que je regardais comme un grand devoir ; peut-être est-ce une grande erreur, mais elle est irrévocable.
— Eh bien donc ! fiez-vous à votre neveu , Milord; il est honnête et fidèle, et il vaut mieux se fiera un jeune lion qu'à un vieux loup : il peut commettre des erreurs, mais il ne fera jamais le mal avec préméditation.
— Tu as raison , Flammock ; et je devrais peut-être regretter de n'avoir pas plus tôt pris tes conseils, quelque peu fardés qu'ils soient. Mais que ce qui vient de se passer entre nous reste secret ; et songe à quelque chose qui puisse t'être plus avantageux qu'une conversation sur mes affaires.
— C'est un compte qui sera facile à régler, Milord , car je ne suis venu ici que pour solliciter la protection de Votre Seigneurie , afin d'obtenir une extension aux privilèges de l'établissement que nous autres Flamands nous avons formé sur les frontières.
— Tu obtiendras toutes tes demandes , si elles ne sont pas exorbitantes, répondit le connétable.
L'honnête Flamand , parmi les bonnes qualités duquel une délicatesse scrupuleuse n'occupait pas le premier rang, se hâta de lui exposer dans le plus grand détail quel était l'objet de sa requête. Il
y avait longtemps qu'il en avait inutilement formé la demande , et cette entrevue fut le moyen d'en assurer le succès.
Le connétable, ne voulant pas tarder à exécuter la résolution qu'il venait de prendre, se rendit sur-le-champ chez son neveu, qui apprit, à son grand étonnement, que sa destination était changée. Son oncle allégua son départ précipité , la maladie^de Damien , et la nécessité d'assurer une protection à lady Eveline , comme les raisons qui le déterminaient à le laisser en Angleterre pour le représenter pendant son absence, veiller aux droits et lux intérêts de la maison de De Lacy, et surtout protéger la jeune et belle fiancée que son oncle était en quelque sorte forcé d'abandonner pendant plusieurs années.
Damien était encore au lit quand le connétable lui fit part du changement survenu dans ses projets. Peut-être n'en fut-il pas fâché, car dans cette position il pouvait plus facilement dérober aux yeux de son oncle l'émotion qu'il ne pouvait s'empêcher d'éprouver. Cependant le connétable, avec l'empressement d'un homme qui désire terminer à la hâte tout ce qu'il a à dire sur un sujet désagréable, lui fit un court détail de tous les arrangements qu'il allait prendre pour que son neveu pût s'acquitter convenablement des fonctions importantes qui allaient lui être confiées.
Damien l'écouta comme une voix qu'il aurait entendue dans un rêve, et qu'il n'avait pas la faculté d'interrompre, quoique quelque chose lui dît intérieurement que la prudence et l'intégrité auraient exigé qu'il fit quelques remontrances à son oncle sur le changement de ses dispositions. Il essaya pourtant de prononcer quelques mots quand le connétable eut enfin cessé de parler; mais c'était avec un accent trop faible pour pouvoir ébranler une détermination aussi ferme qu'elle était soudaine, dans un homme qui n'était pas habitué à parler avant d'avoir bien pris sa résolution, ni à en changer quand il l'avait une fois prise.
D'ailleurs Damien fit ses objections, si l'on peut. leur donner ce nom, en termes trop contradictoires pour qu'ils fussent bien intelligibles. Tantôt il exprimait ses regrets d'être privé des lauriers qu'il avait espéré cueillir en Palestine, et suppliait son oncle de ne rien changer à ses premiers plans, et de lui permettre d'y suivre sa bannière ; tantôt il déclarait avec chaleur qu'il était prêt à verser jusqu'à la dernière goutte de son sang pour la sûreté de lady Eveline. Quelque opposés que fussent ces sentiments, le connétable n'y vit rien qui dût le surprendre. Il lui semblait fort juste qu'un jeune chevalier brûlât du désir d'accueillir de la gloire, et non moins naturel qu'il fût disposé à se charger d'une fonction aussi honorable et
aussi importante que celle qu'il se proposait de lui confier. Aussi ne répondit-il qu'en souriant aux objections sans suite de Damien, et» lui ayant réitéré ses dernières intentions, il le laissa maître de réfléchir à loisir sur son changement de destination, et se rendit de nouveau à l'abbaye des Bénédictines pour faire part à l'abbesse et à sa fiancée des mesures qu'il venait de prendre.
Le mécontentement de l'abbesse ne diminua nullement quand elle apprit cette nouvelle, et elle affecta même d'y prendre fort peu d'intérêt. Elle répéta que les devoirs religieux qu'elle avait à remplir, et le peu de connaissance qu'elle avait des affaires mondaines, devaient la faire excuser si par hasard elle se méprenait sur les usages du monde ; mais elle avait toujours compris, ajouta-t-elle, que c'étaient ordinairement des hommes d'un âge mûr qu'on chargeait de protéger les jeunes et belles personnes de son sexe.
— - C'est votre refus qui en est cause, Madame, répondit Hugues de Lacy ; c'est vous qui ne m'avez pas laissé d'autre choix que celui que j'ai fait. Puisque la plus proche parente de lady Eveline lui refuse un asile à cause des droits qu'elle a bien voulu me donner sur elle, et dont je me tiens honoré, j'aurais à me reprocher plus que de l'ingratitude si je ne lui assurais la protection de mon plus prochain héritier. Damien est jeune, j'en conviens ; mais il est plein d'honneur et de franchise, et je n'aurais pu mieux choisir parmi toute la chevalerie d'Angleterre.
Eveline fut surprise et même consternée du parti qu'avait pris le connétable, et qu'il venait d'annoncer si subitement : mais peut-être fut-il heureux que l'observation de l'abbesse obligeât le seigneur De Lacy à lui répondre , car ce fut probablement ce qui l'empêcha de remarquer que ses joues changèrent rapidement de couleur plusieurs fois.
Rose, qui n'avait pas été exclue de cette conférence, s'approcha de sa jeune maîtresse, et, en feignant d'arranger son voile, elle lui donna le temps de calmer son agitation , et l'encouragea à faire un effort sur elle-même , en lui pressant la main secrètement. L'effort ne fut pas long ; Eveline fit une réponse courte et décisive, avec une fermeté qui montrait que l'embarras qu'elle avait éprouvé était dissipé, ou qu'elle s'en était rendue maîtresse.
— En cas de danger, dit Eveline, elle ne manquerait pas d'inviter Damien de Lacy à venir à son aide, comme il l'avait déjà fait; mais elle n'en prévoyait aucun , quant à présent , dans son château-fort de Garde-Douloureuse , où elle avait dessein de demeurer, entourée seulement de ses propres vassaux. Elle se proposait , attendu sa si-
tuation, d'y vivre dans une réclusion très-rigoureuse, et elic espérait que le jeune et noble chevalier qui devait lui servir de prolecteur respecterait lui-même sa retraite, à moins que l'appréhension de quelque péril ne rendît sa présence indispensable.
L'abbesse approuva, quoique toujours avec froideur, une résolution qui s'accordait avec ses idées sur le décorum, et l'on fit à la hâte les préparatifs nécessaires pour le retour d'Eveline au château de son père. Avant de quitter le couvent , elle eut deux entrevues qui lui furent pénibles. La première fut quand le connétable lui présenta son neveu, comme le délégué à qui il confiait pendant son absence le soin de ses affaires, de ses intérêts , et la protection de tout ce qu'il avait de plus précieux.
Eveline osa à peine jeter un regard sur Damien ; mais ce regard suffît pour lui faire voir le ravage que la maladie et le chagrin avaient fait sur les traits et surtout l'extérieur du jeune chevalier. Elle reçut son salut d'un air aussi embarrassé qu'il le lui adressa ; et lorsqu'il lui fit en hésitant ses offres de service, elle lui répondit qu'elle espérait n'avoir d'autre obligation envers lui que celle de sa bonne volonté pendant l'absence de son oncle.
Ses adieux au connétable furent la seconde épreuve qu'elle eut à subir. Ce ne fut pas sans peine qu'elle maîtrisa son émotion au point de conserver son air calme et modeste, et que De Lacy maintint son extérieur grave et tranquille. La voix pensa pourtant manquer au connétable quand il lui dit qu'il serait injuste qu'elle se trouvât toujours liée par l'engagement qu'elle avait eu la condescendance de contracter. Trois ans devaient être le terme de son absence, l'archevêque Baudoin ayant bien voulu la réduire à ce temps : trois ans seraient aussi le terme de cet engagement. — Si je n'ai pas reparu quand ils seront écoulés , ajouta-t-il, lady Eveline devra en conclure que De Lacy est dans le tombeau. Qu'elle prenne alors pour époux quelque homme plus heureux. Elle peut en trouver qui soient plus dignes d'elle; mais elle n'en trouvera jamais qui aient pour elle plus de tendresse et de reconnaissance.
Ce fut ainsi qu'ils se séparèrent ; et le connétable, s'étant embarqué presque aussitôt, suivit les côtes de la Flandre, où il se proposait de réunir ses forces à celles du comte de ce riche et belliqueux pays, qui avait pris la croix tout récemment, pour se rendre ensuite à la Terre-Sainte par la route qui serait jugée la plus convenable. L'étendard portant les armes des De Lacy, arboré sur la proue du vaisseau, flottait au gré d'un vent favorable , et semblait indiquer le point de l'horizon où son renom devait s'accroître ; grâce à la renommée du
chef et à la bravoure des soldats qui l'accompagnaient, jamais on n'avait vu partir d'Europe, si on considère leur nombre, une troupe de guerriers plus propre à faire retomber sur les Sarrasins les maux que souffraient les Latins en Palestine.
Cependant Eveline, après avoir reçu les froids adieux de l'abbesse, dont la dignité offensée ne lui avait pas encore pardonné le peu d'égard qu'elle avait eu pour son opinion , se remit en chemin pour le château de Garde-Douloureuse , où sa maison devait être organisée d'après un plan tracé par le connétable, plan qu'elle-même avait approuvé.
A chaque halte , elle trouvait qu'on avait fait pour sa réception les mêmes préparatifs que lors de son voyage à Glocester, et, de même qu'alors, celui qui prenait tous ces soins restait invisible, quoiqu'elle pût aisément le deviner. Il semblait pourtant que ces apprêts avaient, jusqu'à un certain point, changé de caractère. Elle trouvait partout l'utile et l'agréable, on veillait avec le plus grand soin à la sûreté de la route , mais elle ne remarquait plus ce goût délicat et cette tendre galanterie qui laissaient apercevoir les soins qu'on voulait avoir pour une femme noble, jeune et jolie. On ne choisissait plus pour le repas du matin la fontaine la plus pure, l'endroit le plus ombragé ; c'était dans une petite abbaye ou dans la maison de quelque franklin qu'elle recevait l'hospitalité. Tout semblait ordonné avec la plus stricte attention à ce qui était dû à son rang et au décorum. On aurait dit que c'était une religieuse d'un ordre austère , et non une jeune fille de haut rang et d'une grande fortune, qui traversait le pays. Eveline, quoique charmée de cette délicatesse respectueuse, ne pouvait s'empêcher de songer quelquefois qu'on aurait pu se dispenser de lui rappeler si souvent, d'une manière indirecte, qu'elle se trouvait sans protection et dans une situation toute particulière.
Elle trouvait également étrange que Damien, aux soins duquel elle avait été solennellement confiée, ne lui présentât pas ses respects une seule fois sur la route. Une voix secrète lui disait tout bas que des relations fréquentes et intimes pourraient être inconvenantes, même dangereuses; mais, certes, il était du devoir d'un chevalier chargé d'escorter une dame, d'avoir avec elle quelques entrevues personnelles, ne fût-ce que pour lui demander si elle était contente de l'accueil qu'elle recevait dans les endroits où elle s'arrêtait, et si elle n'avait pas quelque désir particulier qu'il fût possible de satisfaire. Cependant toutes les communications qui avaient lieu entre eux se faisaient par l'entremise d'Amelot, jeune page de Damien de Lacy, qui venait chaque soir et chaque matin prendre les ordres
d'Eveline, et lui demander quelle heure lui convenait pour le départ et les haltes.
Ces formalités rendaient presque insupportable la solitude du retour d'Eveline, et si elle n'avait eu Rose pour compagne, elle aurait trouvé cet état de contrainte excessivement pénible. Elle se hasarda même à lui faire quelques remarques sur la singularité de la conduite du jeune De Lacy, qui, malgré les droits que lui donnaient les fonctions qu'il remplissait près délie , semblait craindre de l'approcher , comme il aurait craint de s'approcher d'un basilic.
Rose laissa passer la première observation de cette nature sans avoir l'air de l'entendre ; mais quand sa maîtresse lui en fit une seconde sur le même sujet, elle lui répondit avec la franchise et la liberté qui la caractérisaient, mais peut-être avec moins de prudence qu'elle n'en avait ordinairement :
— Damien de Lacy agit avec prudence, noble dame. Celui à qui la garde du trésor d'un roi est confié ne doit pas se permettre d'y jeter les yeux trop souvent.
Eveline rougit, baissa le voile qu'elle avait sur la tête, et pendant tout le reste du voyage elle ne prononça plus le nom de Damien de Lacy.
Quand les vieux créneaux de Garde-Douloureuse se montrèrent à ses yeux, le soir du second jour, et qu'elle vit la bannière de son père flotter sur la plus haute tour du château , en honneur de son arrivée, le plaisir qu'elle éprouva ne fut pas sans mélange de peine ; mais enfin elle regarda cette ancienne maison comme un lieu de refuge qui avait vu son enfance et sa première jeunesse , et où elle pourrait se livrer aux nouvelles pensées que les circonstances faisaient naître en elle.
Elle pressa le pas de son palefroi , pour arriver au château le plus tôt possible, fit à la hâte une inclination de tête aux visages bien connus qui l'entouraient de toutes parts, mais ne parla à personne, et , mettant pied à terre à la porte , elle entra dans le sanctuaire où était placée l'image miraculeuse. Là , se prosternant à genoux , elle implora le secours et la protection de la sainte Vierge pour la guider dans les circonstances embarrassantes où elle s'était mise elle-même en accomplissant le vœu que la terreur lui avait inspiré. Cette prière était fervente et sincère ; elle partait d'un cœur vertueux , et nous aimons à croire qu'elle arriva au ciel , auquel elle était adressée.