WORDSWORTH
La maison de lady Eveline fut composée de manière à former un établissement convenable au rang qu'elle occupait alors et à celui qu'elle devait tenir un jour; mais tout y annonçait un recueillement solennel, parfaitement d'accord avec le séjour qu'elle habitait et avec la retraite qu'exigeait sa situation nouvelle, puisqu'elle ne faisait plus partie de la classe des jeunes filles qui sont libres de tout engagement, et qu'elle n'appartenait pas encore à celle des femmes à qui le nom même d'épouse sert de protection. Les femmes qui étaient à sa suite , et que nos lecteurs connaissent déjà , étaient presque sa seule société. La garnison du château, indépendamment des domestiques, se composait de vétérans d'une fidélité éprouvée, qui avaient servi, soit Bérenger, soit De Lacy, dans plus d'une bataille sanglante, à qui tous les devoirs de la profession des armes étaient devenus familiers et aussi naturels que le besoin de manger , de boire et de dormir, mais dont le courage, trempé par l'âge et l'expérience, ne paraissait pourtant pas devoir les entraîner dans des querelles inutiles et dans des entreprises hasardeuses. Ces guerriers montaient constamment la garde sur les murs du château avec une vigilance qui ne se relâchait jamais , sous le commandement de l'intendant , mais surveillé lui-même par le père Aldrovand, qui , tout en remplissant ses fonctions ecclésiastiques , n'était pas fâché de rappeler quelquefois son éducation militaire.
Tandis que cette garnison mettait à l'abri de toute tentative soudaine qu'auraient pu faire les Gallois pour surprendre le château , un corps considérable campé à quelques milles de Garde-Douloureuse était prêt à marcher, à la moindre alarme, pour défendre la forteresse contre des ennemis plus nombreux , qui , sans être effrayés par le sort de Gwenwyn , pourraient avoir la hardiesse de l'assiéger régulièrement. A ces troupes , qui , sous les yeux de Damien , étaient toujours prêtes à se mettre en mouvement, on pouvait ajouter, si le besoin l'exigeait, toute la force militaire des frontières, comprenant les corps nombreux de Flamands et d'autres étrangers
à qui leurs établissements avaient été accordés à titre de fiefs militaires.
Tandis que la forteresse était ainsi à l'abri de toute violence extérieure, la vie qu'on y menait était si uniforme et si monotone, que la jeunesse et la beauté auraient été excusables d'y désirer un peu de variété , même au risque de quelque danger. Les travaux de l'aiguille n'étaient quittés que pour une promenade , soit sur les murailles, où Eveline, donnant le bras à Rose, recevait le salut militaire de chaque sentinelle devant qui elle passait , soit dans la grande cour du château , où les domestiques, se découvrant devant elle, lui témoignaient le même respect que les soldats sur les remparts.
Si elle désirait étendre sa promenade hors du château , il ne suffisait pas que les portes s'ouvrissent et que les ponts se baissassent , il fallait qu'une escorte à pied ou à cheval, suivant les circonstances, se mît sous les armes, et l'accompagnât pour veiller à la sûreté de sa personne. On ne croyait pas qu'elle pût, sans cette suite militaire, aller en sûreté même jusqu'aux moulins à foulon , où l'honnête Wilkin Flammock, oubliant ses exploits belliqueux, s'occupait de sa profession ordinaire.
Mais quand lady Eveline voulait faire une promenade plus longue, ou chasser quelques heures avec ses faucons , sa sûreté n'était pas confiée à la faible escorte que pouvait fournir la garnison du château: il fallait que Raoul fît connaître à Damien les intentions de sa maîtresse par un exprès qu'il lui envoyait la veille, afin qu'il eût le temps de reconnaître au point du jour, avec un corps de cavalerie légère, tous les environs du lieu où elle comptait prendre ce divertissement, et des sentinelles , placées dans tous les endroits qui pourraient être suspects , y restaient jusqu'à ce qu'elle fût rentrée au château. Elle essaya une ou deux fois de faire une excursion sans en avoir donné avis ; mais Damien semblait connaître les projets d'Eveline dès qu'ils étaient formés , et elle n'était pas plutôt sortie qu'on voyait des lanciers et des archers partir du camp , se répandre dans les vallées , gravir les montagnes, garder les défilés ; et l'on distinguait ordinairement parmi eux le panache bien connu du jeune De Lacy.
La formalité de tous ces apprêts gênait Eveline ; elle se livrait rarement à un plaisir qui causait tant de mouvement et qui donnait une si grande occupation à tout le monde.
Quand elle avait passé la journée aussi bien qu'elle le pouvait , le père Aldrovand lui lisait dans quelque légende, ou dans les homélies de quelque saint les passages qu'il jugeait convenir le mieux à sa petite congrégation. Quelquefois aussi il expliquait un chapitre des
saintes Écritures; mais, en ce cas, l'attention du digne homme se dirigeait si étrangement vers la partie militaire des Juifs, qu'il ne quittait jamais le livre des Rois et les triomphes de Judas Machabée , quoique ses commentaires sur les triomphes des enfants d'Israël fussent plus amusants pour lui-même qu'instructifs pour les dames qui l'écoutaient.
Quelquefois , mais rarement , Rose obtenait la permission de faire entrer quelque ménestrel ambulant, qui, en chantant des ballades d'amour et de chevalerie, aidait à tromper le cours du temps. D'autres fois un pèlerin , de retour de contrées éloignées , payait l'hospitalité qu'il recevait au château de Garde-Douloureuse par le long récit des merveilles qu'il avait vues en d'autres pays ; et il arrivait aussi que le crédit et l'influence de la femme de chambre y obtenaient l'admission d'un colporteur ou d'un marchand forain , qui , au risque de sa vie , cherchait à gagner quelque argent en portant de château en château , sur les frontières, des bijoux et de riches parures à l'usage des dames.
Les visites ordinaires des mendiants, des jongleurs et des bouffons de profession , ne doivent pas s'oublier dans la liste des amusements de Garde-Douloureuse ; et , quoique sa nation le rendît suspect et le soumît à une surveillance exacte, le barde gallois lui-même, avec son énorme harpe garnie de cordes de crin , y était parfois admis pour varier l'uniformité d'une vie solitaire. Mais, à l'exception de semblables amusements , et sauf aussi l'accomplissement régulier des devoirs religieux à la chapelle, il était impossible que la vie s'écoulât avec une monotonie plus ennuyeuse qu'au château de Garde -Douloureuse. Depuis la mort du brave chevalier auquel il avait appartenu , 'et auquel les fêtes et l'hospitalité semblaient aussi naturelles que les pensées d'honneur et les prouesses de chevalerie , on aurait pu dire que l'ombre des cloîtres avait enveloppé l'ancienne demeure de Raymond Bérenger, si la vue de tant de gardes armés de toutes pièces, qui se promenait sur les murailles, ne lui eût plutôt donné l'air d'une prison d'état. Le caractère de celles qui y demeuraient prit peu à peu la teinte de leur habitation.
L'esprit d'Eveline éprouva surtout un accablement auquel elle était portée parla vivacité même de toutes ses impressions ; et, à mesure que ses pensées devinrent plus graves, elle arriva à ce calme contemplatif qui s'unit si souvent à un caractère ardent et enthousiaste. Elle méditait profondément sur les divers accidents de sa vie , et il n'est pas étonnant que ses réflexions se soient souvent reportées sur les deux époques où elle avait vu ou cru voir des apparitions surnaturelles. Ce fut alors qu'elle pensa souvent qu'il semblait
qu'un bon et un mauvais génie se disputaient l'empire sur sa destinée.
La solitude favorise le sentiment de notre propre importance. C'est quand ils sont seuls , et quand ils n'ont de commerce qu'avec leurs propres pensées, que les fanatiques ont des visions, et que les soi-disant saints se perdent dans des extases imaginaires. L'influence de l'enthousiasme n'allait pas si loin chez Eveline ; et cependant il lui semblait souvent, pendant la nuit, voir Notre-Dame de Garde-Douloureuse jeter sur elle un regard de pitié, de consolation et de protection. Quelquefois aussi elle croyait voirie spectre terrible du château saxon de Baldringham lui montrant sa main ensanglantée, en témoignage de la cruauté dont sa vie avait été victime , et menaçant de sa vengeance la descendante de son assassin.
En s'éveillant après de pareils rêves, Eveline songeait qu'elle était le dernier rejeton de sa maison , d'une maison qui , depuis des siècles, était l'objet de la protection et des bontés de l'image miraculeuse de la sainte Vierge, et celui de l'inimitié et de la vengeance de l'implacable Vanda. Il lui semblait qu'elle était elle-même un prix que la bonne sainte et l'esprit des ténèbres faisaient un dernier effort pour se disputer.
Nulle circonstance extérieure qui pût l'amuser ou l'intéresser ne venant interrompre ses méditations, la jeune châtelaine devint pensive, distraite, entièrement plongée dans des contemplations qui ne lui permettaient pas de faire attention à ce qui se passait autour d'elle , et elle se trouvait dans le monde de la réalité comme si elle eût encore été occupée d'un rêve. Lorsqu'elle pensait à l'engagement qu'elle avait contracté avec le connétable de Chester, c'était avec résignation , mais sans aucun désir d'être appelée à le remplir, presque sans s'attendre à y être obligée. Elle avait accompli son vœu en acceptant la foi de son libérateur en échange de la sienne; et, quoiqu'elle fût disposée à serrer complètement le nœud qu'elle avait commencé à former, quoiqu'elle osât à peine s'avouer à elle-même qu'elle ne pensait qu'avec répugnance à cette obligation , il est certain qu'elle entretenait secrètement et à son insu l'espoir que Notre- Dame de Garde-Douloureuse ne serait pas une créancière impitoyable, et que, satisfaite de la bonne volonté qu'elle avait montrée à s'acquitter de son vœu , elle n'exigerait pas à la rigueur tout ce qui lui était dû. C'eût été le comble l'ingratitude que de souhaiter que son vaillant libérateur , pour qui elle avait tant de raisons d'adresser ses prières au ciel , éprouvât quelqu'une de ces chances fatales qui, dans la Terre-Sainte, changeaient si souvent les lauriers en cyprès;
mais , pendant une si longue absence , il pouvait survenir bien des incidents qui lui inspireraient des projets différents de ceux qu'il formait en quittant sa patrie.
Un ménestrel qui était venu à Garde-Douloureuse, avait chanté, pour amuser lady Eveline et les femmes qui étaient à son service, le lai si connu du comte de Gleichen, qui , déjà marié dans son pays, avait reçu dans l'Orient tant de services d'une princesse sarrasine, grâce à laquelle il avait recouvré sa liberté, qu'il l'avait aussi épousée. Le pape et son conclave avaient cru devoir approuver,ce double mariage dans un cas si extraordinaire, et le bon comte de Gleichen partagea son lit nuptial avec deux femmes du même rang, comme il repose avec elles aujourd'hui sous le même monument.
On fit dans le château plus d'un commentaire sur cette histoire, et tous les avis ne s'accordèrent pas. Le père Aldrovand la regardait comme fabuleuse, et disait que c'était une indigne calomnie contre le chef de l'église, qui n'aurait jamais sanctionné une telle irrégularité. La vieille Margery, avec le cœur tendre d'une ancienne nourrice, versa des larmes arrachées par la compassion pendant la plus grande partie du lai , et ne se consola qu'en voyant par quel heureux dénouement se terminait cette complication de détresses. Dame Gillian déclara que cette histoire répugnait à la raison, et que, puisqu'une femme ne pouvait avoir qu'un mari, il ne devait, dans aucune circonstance, être permis à un homme d'avoir deux femmes. Raoul, son mari, en jetant sur elle un regard plein d'aigreur, dit qu'il avait pitié de l'idiotisme déplorable d'un homme qui pouvait se prévaloir d'un tel privilège.
— Paix! s'écria lady Eveline, taisez-vous tous ! Et vous, ma chère Rose, dites-moi ce que vous pensez de ce comte de Gleichen et de ses deux femmes.
Rose répondit en rougissant qu'elle n'était guère accoutumée à réfléchir sur de pareilles matières, mais qu'il lui semblait que la femme qui pouvait se contenter de la moitié du cœur de son mari n'avait jamais mérité de posséder la moindre partie de son affection.
— Vous avez raison en partie, Rose, répliqua Eveline, et je pense que la dame européenne, quand elle se vit éclipsée par la jeune et belle princesse étrangère, aurait mieux consulté sa dignité en lui cédant la place, et en ne donnant au saint-père d'autre embarras que celui d'annuler son mariage, comme cela a eu lieu dans des circonstances moins extraordinaires.
Elle parla ainsi avec un air d'indifférence et même de gaieté qui prouva à sa fidèle suivante qu'elle n'aurait pas besoin de faire de
grands efforts pour se résoudre elle-même à un semblable sacrifice, et qui servit à indiquer assez clairement quels étaient ses sentiments pour le connétable. Mais un autre que le connétable était fréquemment le but de ses pensées, plus souvent même que la prudence ne semblait le permettre.
Le souvenir de Damien de Lacy ne s'était jamais effacé de l'esprit d'Eveline. Il y était encore rappelé par son nom, qu'elle entendait prononcer à chaque instant, et par la connaissance qu'elle avait qu'il était constamment dans le voisinage, uniquement occupé d'elle, de ses intérêts, de sa sûreté. Et cependant, bien loin de lui rendre personnellement des devoirs assidus, il n'avait même jamais essayé d'avoir une communication directe avec elle pour la consulter sur ce qu'elle pouvait désirer, ni même sur les objets les plus intéressants.
Les messages que le père Aldrovand ou Rose transmettaient au jeune Amelot, page de Damien, en donnant à leurs relations un air de cérémonial qu'Eveline jugeait inutile et même déplacé, servaient cependant à fixer son attention sur la liaison qui existait entre eux, et à la tenir toujours présente à sa mémoire. Quelquefois elle se rappelait la remarque par laquelle Rose avait justifié la réserve observée par son jeune protecteur ; et , tandis que son âme repoussait avec mépris l'idée que, dans aucun cas, la présence soit accidentelle, soit continuelle, de Damien, pût être préjudiciable aux intérêts de son oncle, elle cherchait sans cesse de nouveaux arguments pour lui donner souvent une place dans sa mémoire. N'était-il pas de son devoir de penser à Damien comme au plus proche parent du connétable , celui qu'il aimait le mieux, et auquel il donnait toute sa confiance? n'avait-il pas été son libérateur? n'était-il pas encore son protecteur? ne pouvait-il pas être regardé comme un instrument spécialement employé par sa patrone pour rendre efficace la protection qu'elle lui avait accordée en plus d'une occasion?
L'esprit d'Eveline se révoltait contre les restrictions auxquelles étaient assujetties ses relations avec Damien. N'était-ce pas avouer des soupçons dégradants? Cette réserve ne ressemblait-elle pas à la réclusion forcée dans laquelle elle avait entendu dire que les païens retenaient leurs femmes dans l'Orient? Pourquoi fallait-il qu'elle ne Tît son protecteur que dans les services qu'il lui rendait et dans les soins qu'il prenait de sa sûreté ; qu'il n'entendît exprimer ses sentiments que par la bouche des autres, comme si l'un des deux eût été attaqué de la peste ou de quelque autre maladie contagieuse qui qui aurait pu rendre sa présence dangereuse à l'autre ! S'ils s'étaient
vus de temps en temps, quel aurait pu en être le résultat , si ce n'est que les attentions d'un frère pour une sœur, les soins d'un brave et Adèle protecteur pour la fiancée d'un proche parent, auraient pu rendre la triste solitude de Garde-Douloureuse plus supportable pour une jeune personne qui , quoique abattue par les circonstances dans lesquelles elle se trouvait, était naturellement vive et enjouée?
Cette manière de raisonner paraissait si concluante à Eveline quand elle se livrait à ses réflexions solitaires, qu'elle résolut plusieurs fois de communiquer à Rose Flammock tout ce qu'elle pensait. Mais il arrivait que, lorsqu'elle jetait un regard sur l'œil bleu calme et tranquille de la jeune Flamande, et qu'elle se souvenait qu'à sa fidélité inviolable Rose joignait une sincérité et une franchise à l'épreuve de toute considération, elle craignait de s'exposera quelques soupçons dans l'esprit de sa suivante, et sa fierté normande se révoltait à l'idée d'être obligée de se justifier devant une autre, quand sa justification était complète à ses propres yeux.
— Laissons, disait-elle, les choses telles qu'elles sont, et endurons tout l'ennui d'une vie qu'il serait si facile de rendre plus agréable, de peur que cette amie zélée, mais pointilleuse, ne trouve dans les scrupules que lui inspire son affection pour moi des motifs pour me croire capable d'encourager une liaison qui pourrait faire naître une pensée moins digne de moi dans l'esprit le plus scrupuleux des deux sexes.
Mais cette vacillation d'opinion et la résolution dont elle était suivie ne servaient qu'à retracer à l'imagination d'Eveline l'image du jeune et beau Damien plus souvent peut-être que le connétable n'en eût été charmé s'il avait pu en être instruit. Cependant jamais elle ne se livrait longtemps à de semblables réflexions sans que le souvenir du destin singulier qu'elle avait éprouvé jusqu'alors la replongeât dans les méditations plus mélancoliques dont la légèreté innocente de la jeunesse l'avait tirée un instant.