‹ Le Connétable de Chester. [Des fiancés]Chapitre 34 sur 47 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Puisque le temps est beau, Voyons si mon faucon saura prendre un oiseau. Randolpu.

Par une belle matinée de septembre, le vieux Raoul était occupé dans le bâtiment destiné à l'éducation des faucons, murmurant entre

ses dents tout en examinant l'état dans lequel se trouvait chacun de ces oiseaux, et accusant alternativement la négligence du sous-fauconnier, la mauvaise situation du lieu, la saison, le vent, et tout ce qui l'entourait, de la dévastation que le temps et les maladies avaient occasionnée dans la fauconnerie longtemps négligée de Garde-Douloureuse. Tandis qu'il était plongé dans ces réflexions désagréables, il fut surpris d'entendre la voix de sa chère moitié, dame Gillian , qui se levait rarement de si bon matin, et qui plus rarement encore venait lui rendre visite quand il était dans la sphère immédiate de ses attributions particulières.

— Raoul ! Raoul ! où es-tu donc, mon homme? Il faut toujours te chercher quand il y a quelque chose à faire qui peut être de quelque utilité pour toi ou pour moi.

— Que veux-tu? demanda Raoul d'une voix plus aigre que celle de la mouette quand elle annonce la tempête. Au diable soient tes cris ! il y a de quoi effrayer tous les faucons qui sont sur le perchoir.

— Les faucons ! répliqua dame Gillian ; il est bien temps de songer à des faucons, quand il y a ici à vendre un vol des plus beaux gerfauts qui aient jamais pris leur essor sur un lac, sur une rivière ou une prairie.

— Dis donc des chouettes, s'écria Raoul, semblables à celle qui en apporte la nouvelle.

— Non , ni de vieux hiboux comme celui à qui je l'apprends, répondit Gillian; ce sont de superbes gerfauts, les narines larges, les serres fortes, le bec court et bleuâtre, le...

— Je n'ai que faire de ton jargon. D'où viennent-ils? s'écria Raoul, qui prenait grand intérêt à cette nouvelle, mais qui ne voulait pas que sa femme eût le plaisir de s'en apercevoir.

— De l'île de Man, répondit Gillian.

— En ce cas ils doivent être bons, quoique ce soit une femme 1 qui les prône, dit Raoul souriant de son bon mot avec une sorte de grimace ; et où trouverai-je ce fameux marchand de gerfauts?

— Entre les deux portes du château, répondit Gillian, dans l'endroit où l'on reçoit tous les marchands qui ont quelque chose à vendre. Où veux-tu qu'il soit?

— Et qui lui a permis de passer la première?

— Qui? l'intendant, vieux hibou. Il est venu m'en avertir, et m'a chargée de venir te chercher.

— Oh! l'intendant, sans doute, l'intendant, j'aurais dû m'en dou-

«. Man signifie homme, ce qui explique le jeu de mots.

ter. Il lui était plus facile d'aller t'avertir dans ta chambre que de venir me chercher ici. N'est-il pas vrai, cher cœur?

— Je ne sais pourquoi il a préféré venir me trouver plutôt que de courir après toi ; et quand je le saurais, peut-être ne te le dirais-je pas. Au surplus, fais le marché, manque le marché, je ne m'en soude guère; mais le marchand ne t'attendra pas longtemps. Il a de bons certificats du sénéchal de Malpas et du lord gallois de Dinevawr.

— J'y vais, j'y vais, dit Raoul, empressé de saisir cette occasion d'améliorer sa fauconnerie.

Use rendit sur-le-champ entre les deux portes, où il trouva le marchand suivi d'un varlet qui portait trois cages contenant autant de gerfauts.

Un seul coup d'œil suffît pour convaincre Raoul qu'ils étaient de la meilleure race de toute l'Europe, et que, s'ils avaient été convenablement instruits, ils seraient dignes de figurer dans une fauconnerie royale. Le marchand ne manqua pas d'appuyer sur toutes leurs qualités, la largeur de leurs épaules, la force de leur queue, le feu et la fierté de leurs yeux noirs, la hardiesse avec laquelle ils se laissaient approcher par les étrangers, la vigueur qu'ils montraient en hérissant et secouant leurs plumes ; il insista surtout sur les difficultés qu'il avait rencontrées et sur les dangers qu'il avait courus en allant les dénicher sur le roc de Ramsey, où les faucons qui font leur aire ne le cèdent en rien même à ceux des côtes de Norwége.

Raoul fit la sourde oreille à tous ces éloges. — Ami marchand, dit-il, je me connais en faucons tout aussi bien que toi, et je ne nierai pas que ceux-ci ne soient d'une bonne espèce; mais s'ils n'ont pas été bien instruits et bien dressés, j'aimerais autant avoir un épervier sur mon perchoir que le plus beau gerfaut qui ait jamais étendu l'aile au vent.

— J'en conviens, répondit le marchand ; mais si nous sommes d'accord sur le prix, car c'est là le point important, vous en jugerez à l'œuvre ; après quoi vous les achèterez si bon vous semble. Foi de marchand, vous n'avez jamais vu d'oiseaux semblables, soit pour prendre leur vol, soit pour fondre sur leur proie.

— C'est bien parler , il ne s'agit plus que de savoir le prix.

— Je vous le dirai aussi franchement. J'avais apporté six vols de faucons de l'île de Mari, avec la permission du bon roi Reginald; j'en ai vendu jusqu'à la dernière plume, à l'exception des trois que voici, de sorte qu'ayant vidé mes cages et rempli ma bourse, je désire me débarrasser du reste le plus tôt possible, et si un brave garçon et un connaisseur comme vous paraissez l'être trouve mes

gerfauts à son gré, quand il les aura vus au vol, il en Cxera le prix lui-même.

— Non, non, je ne veux pas d'un pareil marché. Si les gerfauts me conviennent, ma maîtresse est plus en état de les bien payer que vous ne l'êtes de perdre sur leur valeur. Un besant vous paraît-il un prix raisonnable pour les trois?

— Un besant? maître fauconnier! Sur ma foi, vous n'êtes pas trop hardi dans vos offres. Doublez-les, et j'y réfléchirai.

— Eh bien ! si les gerfauts sont bien dressés, je vous en donnerai un besant et demi. Mais je veux les voir fondre sur un héron avant de conclure un pareil marché.

— C'est justice, et j'aime mieux accepter vos offres que d'être embarrassé plus longtemps de ces oiseaux. Si je les portais dans le pays de Galles, les coquins pourraient me les payer en toute autre monnaie avec leurs longs couteaux. Voulez-vous monter à cheval sur-le-champ?

— Certainement; et quoique le mois de mars soit plus favorable pour la chasse au héron, nous ne ferons pas un mille le long de la rivière sans que je vous montre quelqu'un de ces pêcheurs de grenouilles.

— Tout est dit, sire fauconnier. Mais irons-nous seuls? N'y a-t-il pas dans ce château quelque seigneur ou quelque dame qui serait charmée de prendre part à ce noble divertissement? Je ne craindrais pas de faire voir mes gerfauts à une comtesse.

— Ma maîtresse aimait assez la chasse au vol autrefois ; mais, je ne sais pourquoi, depuis la mort de son père, elle est toujours d'une humeur sombre et rêveuse, et elle vit dans ce beau château comme une nonne dans un cloître, sans se donner le moindre plaisir d'aucune espèce. — Cependant, Gillian, vous avez quelque crédit sur elle ; faites une bonne action en votre vie, et engagez-la à sortir pour voir la chasse. Son pauvre cher cœur n'a pas eu un seul passe-temps de tout l'été.

— Je m'en charge, répondit Gillian ; et je lui ferai voir un habillement de chasse sur lequel je défie quelque femme que ce soit de jeter les yeux sans désirer de l'essayer.

Tandis qu'elle parlait ainsi, son mari, à cerveau jaloux, crut surprendre entre elle et le marchand certains coups d'oeil qui semblaient annoncer entre eux une plus grande intelligence qu'on n'aurait pu supposer d'après leur courte connaissance, même en ayant égard au caractère extrêmement liant de dame Gillian. Il crut aussi , en regardant le marchand avec plus d'attention , que ses traits ne

lui étaient pas tout à fait inconnus, et lui dit d'un ton un peu sec :

— Nous nous sommes déjà vus, l'ami ; mais je ne puis me rappeler où.

— C'est assez vraisemblable. Je suis déjà venu bien des fois dans ce pays, et il est possible que j'aie reçu de votre argent. Si nous étions en lieu convenable, je paierais volontiers un pot de vin pour faire plus ample connaissance.

— Pas si vite, l'ami, dit le vieux piqueur. Avant que je boive avec quelqu'un pour faire plus ample connaissance avec lui, il faut que je sois satisfait de ce que j'en connais déjà. Nous verrons travailler vos gerfauts ; et, s'ils ne démentent pas vos rodomontades, il sera possible que nous trinquions ensemble. Mais, sur ma foi, voici les pale-» freniers et les écuyers ; ma maîtresse a consenti à sortir.

L'occasion de jouir de cet amusement s'était offerte à Eveline dans un moment où un temps délicieux, la douce température de l'air, et les travaux joyeux de la moisson, dont on s'occupait dans tous les environs, rendaient irrésistible la tentation de prendre quelque exercice.

Comme on ne se proposait pas d'aller plus loin que sur les bords de la rivière voisine, près du pont fatal, qui était constamment gardé par un petit détachement d'infanterie, Eveline se dispensa de prendre une autre escorte, et, contre la coutume établie au château, elle partit n'ayant pour toute suite que Rose, Gillian et deux valets, qui tenaient en laisse des épagneuls. Raoul, le marchand et un écuyer, étaient aussi avec elle, chacun d'eux tenant un gerfaut sur le poing, et discutant sur la meilleure manière de les lancer pour juger de leur force et de leur savoir-faire.

Ces points importants ayant été réglés à la satisfaction générale, ils suivirent les bords de la rivière, regardant avec soin de tous côtés, mais sans apercevoir un seul héron dans les endroits ordinairement fréquentés par ces oiseaux, quoiqu'il y eût une héronnière à peu de distance.

De tous les petits contre-temps, il en est peu de plus impatientants que celui qu'éprouve un chasseur bien équipé et muni de tout ce qu'il faut pour abattre du gibier, et qui ne peut réussir à en rencontrer, parce qu'il sent qu'avec son appareil de chasse et sa gibecière vide il est exposé au sourire moqueur du premier rustaud qui passe près de lui. Toute la compagnie de lady Eveline partageait ce désappointement et l'espèce d'humiliation qui en est la suite.

— Un beau pays ! dit le marchand ; faire deux milles le long d'une rivière, et ne pas voir un pauvre héron !

— C'est le tapage que font ces maudits Flamands avec leurs moulins à eau et leurs moulins à foulon, qui en est la cause, s'écria Raoul ; ils effraient les oiseaux , et nuisent aux plaisirs de la bonne compagnie ; mais si milady voulait faire encore un mille ou environ, pour aller jusqu'à l'Etang-Rouge, je me fais fort de vous montrer un drôle à longues pattes qui fera voir du pays à vos gerfauts.

— L'Etang-Rouge! dit Rose; vous devez savoir qu'il est à plus de trois milles au delà du pont , et à peu de distance des montagnes.

— Oui, oui, dit Raoul; encore une frasque flamande pour nuire aux divertissements des autres. On ne manquera pas de perdrix flamandes sur les frontières, la belle : vous n'avez pas besoin de craindre les faucons gallois.

— Raoul a raison, Rose, dit Eveline ; il est ridicule que nous restions enfermées comme des oiseaux dans une cage, quand la tranquillité a constamment régné si longtemps dans tous les environs. Pour aujourd'hui du moins, je suis déterminée à quitter mes lisières, et à chasser comme nous le faisions autrefois, sans être entourée d'une foule de soldats armés, comme un prisonnier d'état. Nous irons à l'Etang-Rouge, Rose, et nous chasserons le faucon en libres habitantes des frontières.

— Permettez-moi du moins de dire à mon père de monter à cheval et de nous suivre , dit Rose; car elles étaient en ce moment près de la manufacture que l'honnête Flamand avait rétablie.

— De tout mon cœur, Rose , dit Eveline ; mais croyez-moi , ma Chère amie, nous serons à l'Etang-Rouge et en chemin pour en revenir avant que votre père ait mis sur ses épaules son meilleur justaucorps, ceint son épée à double poignée, et sellé son éléphant de cheval qu'il appelle judicieusement le Paresseux. Ne froncez pas le sourcil, Rose, et ne perdez pas à justifier votre père un temps qui peut être mieux employé à aller l'avertir.

Rose dirigea sur-le-champ son cheval vers les moulins à foulon, et Wilkin Flammock, à l'ordre de sa dame suzeraine, se hâta de prendre son armet, avec son haubert d'acier, et ordonna à une demidouzaine de ses compatriotes de s'apprêter à monter à cheval pour le suivre. Rose resta près de lui pour accélérer ses préparatifs avec plus de zèle qu'on ne pouvait en attendre de son caractère calme et méthodique ; mais, en dépit de tous ses efforts pour le stimuler, lady Eveline avait passé le pont depuis plus d'une demi-heure avant que son escorte fût prête à la suivre.

Cependant, libre de toute crainte, et avec le même sentiment de plaisir que si elle se fût échappée de prison, Eveline s'avançait montée

sur son superbe genêt, gaie comme une alouette. Le panache dont dame Gillian avait orné son chapeau flottait au gré du vent, et sa petite suite galopait après elle avec les chiens, les gibecières et tout l'attirail nécessaire pour le divertissement royal de la chasse au voL Après qu'ils eurent traversé la rivière, le sentier couvert de verdure qu'ils suivaient commença à serpenter, en montant, entre de petites hauteurs, tantôt arides et rocailleuses, tantôt couvertes de coudriers, d'épines et d'autres arbustes. Enfin , descendant tout à coup, il les conduisit sur le bord d'un petit ruisseau qui, semblable à un agneau bondissant, sautait de rocher en rocher, et semblait incertain du chemin qu'il devait suivre.

— Ce petit ruisseau a toujours été mon favori, Gillian1, dit Eveline , et il me semble qu'il coule plus gaiement maintenant qu'il me revoit.

— Ah! Milady, répondit dame Gillian, qui n'avait l'esprit de la conversation qu'autant qu'il en fallait pour débiter quelques basses flatteries , que de beaux chevaliers sauteraient plus haut que mon épaule pour pouvoir vous regarder aussi librement que ce ruisseau , surtout depuis que vous avez mis ce brillant panache , qui , pour la délicatesse de l'invention , surpasse , je crois, tout ce que j'ai jamais imaginé ! Qu'en pensez-vous, Raoul?

— Je pense, répondit son mari toujours poli, que les langues des femmes ont été inventées pour chasser tout le gibier d'un pays. Nous voici près de l'endroit où nous devons en trouver ou jamais ; ainsi donc, ayez la bonté de vous taire, et gagnons doucement et sans bruit le bord de l'étang, en tenant dénoués les chaperons de nos gerfauts, afln d'être prêts à leur donner le vol quand il le faudra.

Tout en parlant ainsi , ils suivaient les rives du ruisseau ; au bout de deux cents pas, la vallée dans laquelle il coule faisant subitement un coude , ils découvrirent l'Etang-Rouge , dont les eaux superflues donnent naissance au ruisseau lui-même.

Ce lac ou cet étang, situé au milieu des montagnes, était un bassin profond, d'environ un mille de circonférence, et de forme circulaire ou plutôt ovale. Sur ses bords, du côté où étaient nos chasseurs, s'élevait une chaîne de rochers d'un rouge foncé, ce qui lui avait fait donner le nom qu'il portait, à cause de la couleur de cette barrière massive que réfléchissait le sein calme de l'onde. De l'autre côté était une colline couverte de bruyères qui n'avaient pas encore perdu leur parure pourpre d'automne pour prendre une teinte roussûtre : on y voyait aussi la fougère et le genêt épineux d'un vert foncé. Le long du rivage, tout autour du lac, une route naturelle, tapissée

d'an beau sable, en séparait les eaux, d'un côté, des rochers escarpés, et de l'autre, de la colline agréablement boisée ; un espace de trois toises de largeur, et quelquefois davantage dans tout son circuit, semblait inviter le chasseur à exercer sa monture. Les rives de l'étang, du côté des rochers, offraient çà et là d'énormes fragments qui s'en étaient détachés, mais non en assez grande quantité pour gêner le passage. Plusieurs , ayant roulé dans leur chute jusque dans le lac , sortaient du sein des eaux comme un archipel de petites îles, et ce fut là que l'œil exercé de Raoul découvrit le héron qu'il cherchait.

Une courte consultation eut lieu entre lui et le marchand pour déterminer de quelle manière ils attaqueraient l'oiseau triste.et solitaire, qui , ne se doutant pas qu'il était lui-même l'objet d'une redoutable embuscade, était immobile sur un de ces fragments isolés de rocher, guettant les petits poissons et les reptiles aquatiques. Ils discutèrent le meilleur moyen de lui faire prendre son vol pour procurer à lady Eveline la vue la plus avantageuse de la chasse. La facilité de tuer l'oiseau sur le far jetée ou sur la jetée ferrée, c'est-à-dire sur la rive où ils se trouvaient, ou sur celle qui y faisait face, fut débattue à voix basse avec autant d'importance et de vivacité que s'il se fut agi d'exécuter quelque grande et périlleuse entreprise.

Enfin tous les arrangements furent terminés, et l'on commença à s'avancer vers l'ermite aquatique , qui , s'apercevant alors de leur approche, se dressa de toute sa hauteur, allongea son grand cou maigre, déploya ses larges ailes en éventail, et, jetant ses longues pattes derrière lui , prit son vol dans les airs. Aussitôt le marchand donna l'essor au noble gerfaut qu'il portait, en poussant un cri pour l'encourager, après l'avoir déchaperonné pour lui faire voir sa proie. ' Avec l'ardeur d'une frégate qui donne la chasse à un galion richement chargé, le gerfaut s'élança sur l'ennemi qu'il avait apprise poursuivre, tandis que, se préparant à se défendre si la fuite ne pouvait lui réussir, le héron volait à tire d'ailes pour échapper à son formidable adversaire. Déployant la force presque sans égale de ses ailes, l'oiseau menacé s'élevait de plus haut en plus haut, en décrivant des cercles , pour que le gerfaut ne gagnât pas l'avantage de pouvoir fondre sur lui, tandis que son bec pointu, placé à l'extrémité d'un cou allongé , qui lui permettait de frapper dans tous les sens à plus de deux pieds de distance, aurait inspiré autant de terreur qu'une javeline mauresque à un assaillant moins intrépide.

On donna l'essor à un second gerfaut , que les cris du fauconnier encouragèrent à aller joindre son compagnon. Tous deux continuaient à monter , en décrivant également une suite de petits cer-

clés , et en cherchant à atteindre une hauteur supérieure à celle que le héron s'efforçait de conserver; cette émulation continua, à la grande satisfaction des spectateurs, jusqu'au moment où les trois oiseaux furent sur le point de se confondre avec les nuages d'où l'on entendait partir de temps en temps le son plaintif de la voix du héron, comme s'il eût pris le ciel à témoin de la cruauté gratuite de ceux qui le persécutaient.

Enfin le premier des deux gerfauts arriva à une hauteur d'où il crut pouvoir fondre sur sa proie ; mais le héron se tint si judicieusement sur la défensive qu'il reçut sur son bec pointu le choc destiné à son aile droite , de sorte qu'un de ses ennemis , percé à travers le corps par son propre poids, tomba dans le lac, à peu de distance du bord , du côté opposé, et y périt.

— Voilà un beau gerfaut qui va nourrir les poissons, dit Raoul ; marchand , ton pain n'est pas cuit.

Mais tandis qu'il parlait, le second gerfaut avait déjà vengé la mort de son frère ; car la victoire qu'avait remportée le héron sur son premier ennemi n'empêcha pas l'attaque du second, qui, fondant sur lui avec impétuosité, lui brisa l'aile gauche, et, s'attachant à lui, le suivit dans sa chute jusqu'à terre.

Il était important que les fauconniers arrivassent sans délai près des doux oiseaux, pour empêcher que le bec ou les serres du héron ne blessassent le gerfaut. Tous les chasseurs partirent donc à l'instant même pour aller de l'autre côté du lac, les hommes piquant leurs chevaux de leurs éperons, et les femmes les excitant avec leurs houssines, tous courant avec la rapidité du vent sur le beau chemin sablé qui bordait le petit lac.

Lady Eveline, beaucoup mieux montée que les autres, animée par l'ardeur de la chasse et par la vitesse de sa course, arriva bien avant aucune personne de sa suite à l'endroit où le gerfaut et le héron se livraient un combat à mort. Le devoir du fauconnier eût été alors d'aider son faucon, en enfonçant dans la terre le long bec du héron et en lui cassant les pattes, après quoi il eût permis au faucon d'achever son adversaire.

Ni le sexe ni le rang de lady Eveline ne l'auraient empêchée de servir de second au gerfaut dans cette cruelle lutte ; mais, à l'instant où elle mettait pied à terre dans ce dessein, elle fut surprise de se sentir saisie par une espèce de sauvage, qui lui dit en gallois qu'il l'arrêtait comme waif*, pour avoir chassé sur les domaines de

i. Comme épave.

Dawfyd-îe-Borgne. En même temps plusieurs autres, au nombre de plus d'une vingtaine, sortirent des broussailles qui couvraient la colline, et accoururent armés de haches galloises, de longs couteaux, de dards, d'arcs et de flèches.

Eveline poussa de grands cris pour appeler sa suite, et employa ce qu'elle savait de gallois pour exciter la crainte et la compassion des sauvages montagnards qui l'entouraient ; car elle ne douta pas qu'elle ne fût tombée entre les mains d'un parti de ces brigands. Quand elle vit qu'ils ne faisaient aucune attention à ses paroles, et qu'ils avaient dessein de la faire prisonnière, elle leur ordonna, à leurs risques et périls, de la traiter avec le respect qui lui était dû, leur promettant en ce cas une forte rançon, et les menaçant, s'ils en agissaient autrement, de la vengeance des lords chargés de la garde des frontières , et notamment de Damien de Lacy.

Ces brigands parurent la comprendre ; cependant ils n'en procédèrent pas moins à lui mettre un bandeau sur les yeux, et à lui lier les mains avec son propre voile : tout en commettant ces actes de violence, ils montrèrent une sorte de délicatesse et d'attention qui la porta à espérer que ce qu'elle leur avait dit avait fait impression sur eux. Ils la replacèrent sur son cheval, l'attachèrent à la selle, et l'emmenèrent avec eux dans les montagnes, tandis qu'elle avait le nouveau chagrin d'entendre derrière elle le bruit d'un combat inutile que livrait sa suite pour la secourir.

La surprise avait d'abord saisi les chasseurs, quand ils avaient vu leur divertissement interrompu par une attaque à force ouverte contre leur maîtresse. Le vieux Raoul piqua son cheval des deux éperons; et , criant aux autres de le suivre, courut vaillamment vers les bandits. Mais n'ayant pour toutes armes, de même que les deux domestiques, qu'un couteau de chasse et un bâton , ils furent désarmés par les brigands, qui brisèrent sur leurs épaules leurs propres bâtons, dédaignant généreusement d'employer contre eux des armes plus dangereuses. Raoul resta quelque temps par terre sans connaissance : les deux domestiques s'enfuirent pour donner l'alarme ; et dame Gillian et le marchand , debout près du lac , remplissaient l'air de cris arrachés par la crainte et le chagrin. Cependant les Gallois, se réunissant en corps, lancèrent quelques flèches, plutôt pour les effrayer que pour les blesser, et se mirent alors en marche pour couvrir la retraite de ceux de leurs compagnons qui étaient en avant avec lady Eveline.

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