CHAPITRE XXVII
Julie. Vous êtes dans nos fers, mais nous vous traiterons . Avec tant de bonté, qu'ici nous vous verrons A votre liberté préférer l'esclavage.
Rodrigue. Non, il faut mettre fin à tout ce badinage : Ici j'ai si longtemps vu vos roses fleurir, Que je craindrais d'y voir mes lauriers se flétrir. Ancienne comédie.
Couverte de vêtements de deuil d'une forme qui aurait mieux convenu à une femme d'un âge mûr qu'à la jeunesse, simple d'ailleurs dans sa parure jusqu'à l'excès, sans autre ornement qu'un rosaire, Eveline s'acquitta alors du devoir de rendre visite à son libérateur blessé, devoir que l'étiquette du temps non-seulement autorisait, mais même enjoignait expressément. Elle se fit accompagner par Rose et par Gillian. Margery, qui se trouvait dans son élément dans la chambre d'un malade, avait déjà été dépêchée dans celle du jeune chevalier, pour veiller à ce qu'il ne manquât de rien.
Eveline entra avec précaution et sans bruit, comme si elle eût craint de troubler le malade. Elle s'arrêta à la porte, et jeta un coup d'oeil autour de l'appartement. Cette chambre avait été celle de son père, et elle n'y était pas encore entrée depuis sa mort violente. Autour des murailles étaient suspendus son armure, ses armes, des gants pour la chasse au faucon, et d'autres instruments de divertissements champêtres, qui semblèrent faire reparaître à ses yeux la forme majestueuse du vieux sir Raymond.
— Ne froncez pas le sourcil, mon père, dit-elle en prononçant ces paroles des lèvres, quoiqu'elles ne livrassent aucun passage à la voix; ne froncez pas le sourcil, Eveline ne sera jamais indigne de vous.
Le père Àldrovand et Amelot, page de Damien, étaient assis à côté du lit. Ils se levèrent quand Iady Eveline entra ; et le premier, qui se piquait de quelques connaissances dans l'art de guérir, lui dit que le chevalier avait sommeillé quelque temps et qu'il paraissait sur le point de s'éveiller.
Amelot s'avança vers elle en même temps, et la pria précipitamment et à voix basse de donner ordre que le plus grand silence régnât dans la chambre, et d'en faire sortir tout le monde. — Mon maître, ajouta-t-il , depuis la maladie qu'il a faite à Glocester , a l'habitude de parler d'une manière assez étrange quand il s'éveille , et il me
saurait mauvais gré si je permettais à quelqu'un de rester près de lui en ce moment.
Eveline ordonna aussitôt à ses femmes et au père Aldrovand de se retirer dans une chambre voisine , et restant elle-même sur le seuil de la porte qui servait de communication entre les deux appartements, elle entendit Damien prononcer son nom , en faisant avec peine un léger mouvement sur son lit. — Est-elle en sûreté? ne lui est-il arrivé aucun accident? — demanda-t-il d'une voix faible, mais d'un ton qui indiquait que cette considération l'emportait sur toutes les autres. Lorsque Amelot lui eût répondu affirmativement , il soupira , comme si sa poitrine eût été soulagée d'un grand poids , et demanda ensuite à son page, d'une voix moins animée, où il était.
— Je ne reconnais , dit-il , ni cet appartement , ni l'ameublement que j'y vois.
— Mon cher maître , dit Amelot , votre faiblesse ne permet en ce moment ni que vous fassiez des questions, ni qu'on y réponde.
— En quelque lieu que je sois , dit Damien en recouvrant l'usage de sa mémoire, je ne suis pas où mon devoir m'appelle. Dites à mes trompettes de sonner le boute-selle , et que Ralph Genvil déploie ma bannière. A cheval ! à cheval ! nous n'avons pas un moment à perdre.
Le chevalier blessé Gt un effort pour se lever ; mais, faible comme il était , il n'était pas difficile à Amelot de le retenir. — Vous avez raison , lui dit-il , je suis bien faible ; mais à quoi bon conserver des forces quand on a perdu l'honneur?
Le malheureux jeune homme se couvrit le visage de ses deux mains, et poussa un gémissement qui semblait arraché par les souffrances de l'âme plutôt que par celles du corps. Lady Eveline s'approcha alors de son lit d'un pas peu assuré, ne sachant trop ce qu'elle craignait, mais voulant montrer l'intérêt qu'elle prenait à l'état de Damien. Le blessé leva les yeux, l'aperçut , et se cacha de nouveau la figure.
— Que signiGe cette étrange affliction , sire chevalier? lui demandât-elle d'une voix d'abord faible et tremblante , mais qui devint peu à peu plus ferme et plus assurée. Après le vœu que vous avez fait de remplir les devoirs de la chevalerie , devez-vous regretter ainsi que le ciel se soit servi de vous deux fois , comme d'un instrument, pour sauver l'infortunée Eveline Bérenger!
— Oh! non , non, s'écria-t-il vivement; — puisque vous êtes sauvée, tout va bien. — Mais le temps presse, il faut que je parte sur-lechamp ; je ne dois m'arrêter nulle part en ce moment, encore moins
dans ce château. Encore une fois, Amelot, qu'on monte à cheval!
— Cela est impossible, chevalier : comme étant sous votre protection, je ne puis laisser partir si subitement mon protecteur; comme votre médecin , je ne puis permettre à mon malade de se donner la mort à lui-même ; vous êtes hors d'état de supporter la marche du cheval.
— Une litière , un brancard , une charrette1 même , tout est assez bon pour porter le corps d'un chevalier déshonoré. Un cercueil serait ce qui me conviendrait le mieux. Mais ayez soin, Amelot, qu'il soit fait comme celui du dernier paysan ; point d'éperons sur le poêle funéraire, point d'écu portant l'ancienne devise des De Lacy ; que ni heaume ni cimier n'ornent la bière de celui dont le nom est déshonoré.
— A-t-il un accès de délire? — demanda Eveline à voix basse en regardant alternativement avec terreur le blessé et le jeune page,— ou ces paroles entrecoupées couvrent-elles quelque terrible mystère ? si cela est, expliquez-le-moi, et si je puis y remédier au prix de ma vie et de toute ma fortune , mon libérateur ne souffrira aucun tort.
Amelot la regarda d'un air abattu et mélancolique, secoua la tête, et jeta un coup d'œil sur son maître avec une expression qui semblait dire que la prudence lui défendait de répondre en présence de son maître aux questions qu'elle lui faisait. Lady Eveline, comprenant ce qu'il voulait lui faire entendre, passa dans l'autre appartement et lui fit signe de la suivre. Amelot obéit après avoir jeté un regard sur son maître , qui restait dans la même attitude , les deux mains étendues sur son visage, comme si, dans son affliction, il eût voulu écarter de ses yeux la lumière et tout ce qu'elle rendait visible.
Lorsque le page fut près d'elle, Eveline, ayant fait signe à ses femmes de se retirer à l'autre extrémité de la chambre, le questionna de nouveau sur la cause d'un chagrin qui semblait aller jusqu'au remords.
— Vous savez , lui dit-elle , que c'est un devoir pour moi de secourir votre maître, si je le puis, tant par reconnaissance des ser-
1. On sait que c'était honte à un chevalier d'être vu dans une charrette.
On dit, Yvain, que quelque oubli fatal Loin de mon rang sans retour me rejette ; Que l'on me voie abjurer le cheval Et que quelqu'un m'aperçoive en charrette.
{La Table Ronde.) ■ -
Quoi, mon ami, ne sais-tu pas encore Que dans ce char, utile aux paysans, Eux exceptés, on ne voit que les gens Déshonorés ou que l'on déshonore ?
{Ibid.)
vices qu'il m'a rendus au péril de sa vie , qu'à cause de notre parenté » dites-moi donc dans quelle situation il se trouve , afin que je lui donne toute l'aide qui peut dépendre de moi ; c'est-à-dire, ajouta-telle avec une rougeur soudaine qui dissipa un moment la pâleur de ses joues, si la cause de son affliction est telle qu'il me convienne de la connaître.
Le page lui répondit d'abord par un salut respectueux ; mais il montra tant d'embarras en commençant à parler, qu'il augmenta encore la confusion de lady Eveline. Cependant elle le pressa de nouveau de s'exprimer sans scrupule et sans délai , pourvu que ce qu'il avait à lui dire ne pût l'offenser.
— Croyez-moi, noble dame , répondit Amelot , j'aurais obéi à vos ordres sans hésiter, si je n'avais craint d'attirer sur moi le mécontentement de mon maître en parlant de ses affaires sans sa permission. Mois puisque vous l'exigez, et que je sais qu'il vous respecte plus que qui que ce soit sur la terre , je vous dirai que si les blessures qu'il a reçues ne lui coûtent pas la vie, son honneur court le plus grand danger, à moins qu'il ne plaise au ciel d'y apporter remède.
— Continuez , dit Eveline, et soyez assuré que vous ne nuirez en rien à sire Damien de Lacy par la confiance que vous aurez en moi.
— J'en suis convaincu , Milady, répondit le page. Sachez donc, si vous l'ignorez encore , que la canaille et les paysans qui ont pris les armes contre les nobles dans l'ouest de l'Angleterre prétendent avoir pour fauteurs de leur insurrection non-seulement Randal de Lacy , mais mon maître sire Damien.
— Ils mentent , s'écria Eveline , ceux qui osent l'accuser d'une si indigne trahison contre son propre sang et contre son souverain !
— Oui, sans doute, ils mentent ; mais cela n'empêche pas qu'ils sont crus par ceux qui le connaissent moins bien. Plus d'un déserteur de notre troupe est allé joindre les révoltés , et cette circonstance donne à la calomnie une couleur de vérité. Ils disent ensuite... ils disent que... en un mot, ils prétendent que mon maître désire posséder en son propre droit les biens dont son oncle lui a laissé l'administration ; et que si le vieux connétable , pardon , Milady , revenait de la Palestine, il trouverait quelque difficulté à se remettre en possession de ce qui lui appartient.
— Les misérables mesurent l'âme des autres sur la bassesse de la leur , et regardent comme irrésistibles pour les hommes de bien les tentations auxquelles ils sentent qu'ils céderaient eux-mêmes facilement. J'ai entendu parler de leurs actes de violence, mais je les regardais comme la suite d'un tumulte populaire momentané.
— Nous fûmes avertis la nuit dernière qu'ils s'étaient réunis en grand nombre , et qu'ils tenaient Wild Wenlock et ses gens d'armes assiégés et bloqués dans un village à dix milles d'ici. Il avait fait prier mon maître, comme son parent et son compagnon d'armes, de venir à son secours. Nous étions à cheval ce matin , et prêts à nous mettre en marche pour y aller, quand...
Il s'arrêta , et parut hésiter à continuer.
— Quand vous apprîtes le danger que je courais, dit Eveline. Plût au ciel que vous eussiez plutôt appris mon trépas!
— Ah! noble dame , dit Amelotles yeux baissés, il fallait certainement une cause aussi puissante pour que mon maître fit faire halte à sa troupe, et la divisât en détachements pour reconnaître les montagnes de ces frontières, quand le danger de son parent et les ordres du lieutenant du roi exigeaient sa présence ailleurs.
— Je le savais, s'écria Eveline , je savais que j'étais née pour causer sa perte ; cependant il me semfàe que ce malheur excède tous ceux que je me figurais dans mes rêves. Je craignais d'être la cause de sa mort, mais non de devenir celle de la perte de sa réputation. Pour l'amour du ciel , jeune Amelot, montez à cheval, et cela sans aucun délai. Mettez-vous à la tête des hommes d'armes de votre maître ; joignez-y tous ceux des miens que vous pourrez rassembler promptement. Partez , brave jeune homme , partez ; déployez l'étendard de votre maître, prouvez que son cœur est sur le champ de bataille, quoique son corps en soit absent. Mais hâtez-vous , hâtez-vous ; le temps est précieux.
— Mais la sûreté de ce château, mais votre sûreté personnelle, Milady? Dieu sait que je suis prêt à tout faire pour sauver l'honneur de mon maître ; mais je le connais, et s'il vous survenait quelque accident par suite de mon départ de Garde-Douloureuse , quand même j'aurais sauvé par-là ses biens, sa vie et son honneur, je suis sûr que la seule récompense, les seuls remerciements que je recevrais de lui, seraient à la pointe de son poignard.
— N'en partez pas moins, mon cher Amelot ; réunissez toutes les forces qui se trouvent disponibles, et partez à l'instant.
— Vous excitez un coursier qui ne demande qu'à marcher, Milady. Dans la situation où se trouve mon maître, je ne vois rien de mieux à faire que de déployer sa bannière contre les insurgés.
— Eh bien ! aux armes! aux armes! s'écria Eveline avec vivacité; efforcez-vous de gagner vos éperons : apportez-moi l'assurance que l'honneur de votre maître est en sûreté, et je vous les attacherai moi-même. Un instant : prenez ce saint rosaire, fixez-le sur votre
cimier, et que la pensée de Notre-Dame-de-Garde-Douloureuse, qui n'abandonne jamais ceux qui ont confiance en elle , ne vous quitte jamais à l'heure du combat.
Elle finissait à peine de parler, qu'Amelot la quitta précipitamment, et, faisant monter à cheval tous les hommes d'armes qu'il put réunir à la hâte, tant de la suite de son maître que de la garnison du château, il se vit bientôt à la tête d'une quarantaine de cavaliers dans la grande cour.
Mais quoiqu'on eût obéi sans réplique jusque-là aux ordres du page, quand les soldats apprirent qu'il s'agissait de partir pour une expédition dangereuse , sans chef plus expérimenté qu'un jeune homme de quinze ans, ils montrèrent une répugnance décidée à sortir du château. Les vieux soldats du connétable prétendaient que Damien lui-même était trop jeune pour les commander, et qu'il n'avait pas le droit de déléguer son autorité à un enfant, tandis que les anciens hommes d'armes de Bérenger disaient que leur maîtresse devait se trouver assez heureuse d'avoir échappé au danger du matin, sans vouloir en courir un autre encpre plus grand en diminuant ainsi les forces de la garnison de son château. Le temps était orageux, disaient-ils, et il était prudent de conserver sur sa tête un toit de pierre.
Plus les soldats se communiquaient l'un à l'autre leurs idées et leurs craintes, plus ils se confirmaient dans la résolution de ne pas quitter le château. Quand Amelot, qui, en véritable page, était allé lui-même voir seller son cheval, revint dans la cour avec sa monture, il les trouva mêlés confusément ensemble, les uns à pied, les autres à cheval, tous parlant très-haut, et dans un désordre complet. Ralph Genvil, vétéran dont le visage était sillonné de cicatrices, et qui avait longtemps fait le métier de soldat de fortune, était séparé des autres, tenant d'une main la bride de son cheval , et de l'autre la grande pique autour de laquelle était encore roulée la bannière de De Lacy.
— Que veut dire ceci, Genvil? demanda Amelot d'un ton mécontent ; pourquoi n'êtes-vous pas à cheval ? pourquoi la bannière n'estelle pas déployée? Que signifie cette confusion ?
— Ma foi, sire page, répondit Genvil d'un ton fort tranquille, si je ne suis pas à cheval, c'est parce que j'ai quelque respect pour ce haillon de soie que j'ai porté si longtemps avec honneur; et je ne voudrais pas le déployer devant des gens qui ne sont disposés ni à le suivre ni à le défendre.
— Point de marche ! point de sortie ! point de bannière déployée !
s'écrièrent les soldats par forme de refrain au discours du porteétendard.
— Comment! lâches, osez-vous vous mutiner? s'écria Àmelot en tirant son épée.
— Point de menaces, sire Sans-Barbe, dit Genvil, et ne brandissez pas votre rapière de mon côté. Je vous dirai, Amelot, que, si mon épée se croisait avec la vôtre, vous verriez votre armure dorée et damasquinée se briser en plus de morceaux qu'un batteur en grange ne fait sauter de pailles d'avoine : il y a ici, voyez-vous, des barbes grises qui ne se soucient pas de se laisser conduire au gré de la fantaisie d'un enfant. Quant à moi , ce n'est pas cette raison qui m'arrête, car il ne m'importe guère d'être commandé par un enfant ou par un autre ; mais je suis au service de De Lacy en ce moment , et, en marchant au secours de Wild Wenlock, je ne sais trop si nous ferions une chose dont De Lacy nous remercierait. Pourquoi ne nous y a-t-il pas conduits ce matin , au lieu de nous faire courir dans les montagnes?
— Vous en connaissez la cause, dit le page.
— Sans doute, nous la connaissons, ou, si nous ne la connaissons pas, nous pouvons nous en douter, répondit le porte-étendard avec un éclat de rire qui fut répété par plusieurs de ses compagnons.
— Tu en as menti par la gorge ! s'écria Amelot en se précipitant sur Genvil l'épée à la main, sans réfléchir à la grande disproportion de leurs forces.
Genvil, pour résister à cette attaque, se contenta de parer le coup avec le manche de son étendard, et, d'un léger mouvement de son bras nerveux, repoussa le page loin de lui.
Un éclat de rire général s'ensuivit, et Amelot, voyant tous ses efforts inutiles, jeta son épée par terre, et, pleurant de colère et de dépit, retourna près de lady Eveline pour lui apprendre le peu de succès qu'il avait obtenu.
— Tout est perdu, lui dit-il; les misérables, les lâches, se sont mutinés , et refusent de marcher. Mon pauvre maître supportera le blâme de leur désobéissance et de leur couardise.
— Il n'en sera rien, s'écria Eveline, dussé-je mourir pour l'empêcher. Suivez-moi, Amelot.
Elle jeta à la hâte une écharpe écarlate sur ses vêtements noirs, et se rendit sur-le-champ dans la cour, suivie de Gillian et de Rose. Gillian prenait, chemin faisant, diverses attitudes exprimant la surprise et la compassion, tandis que Rose supprimait avec soin toute apparence extérieure des sentiments qui l'agitaient en secret.
Eveline entra dans la cour avec le front hardi et l'œil étincelant qui distinguait ses ancêtres dans les dangers quand leur âme s'armait pour résister à la tempête, et qu'ils montraient dans leur regard et dans tous leurs traits l'autorité du commandement et le mépris des périls ; elle semblait en ce moment au-dessus de sa taille ordinaire, et elle adressa la parole aux mutins d'une voix claire et distincte, quoique conservant son ton de douceur enchanteresse.
— Que signifie une telle conduite, mes maîtres? leur dit-elle. Et tandis qu'elle parlait ainsi, on vit les soldats se grouper et se serrer les uns contre les autres, comme si chacun d'eux eût craint d'attirer personnellement sur lui les reproches : de même une troupe de* lourds oiseaux aquatiques se pressent ensemble pour éviter l'attaque du léger et superbe émerillon, et, craignant sa vigueur supérieure, ne cherchent à lui opposer qu'une force d'inertie. — Que signifie une telle conduite? répéta-t-elle encore. Croyez-vous que ce soit le moment de vous mutiner, quand votre chef est absent, et que son neveu, son lieutenant, est retenu sur son lit par ses blessures. Est-ce ainsi que vous êtes fidèles à vos serments? Est-ce ainsi que vous mériterez les bontés de votre chef? Quelle honte ! Voulez-vous imiter le chien qui tremble et qui recule dès qu'il a perdu de vue le piqueur?
Il y eut une pause. Les soldats se regardaient les uns les autres, et jetaient sur Eveline un coup d'œil à la dérobée, comme s'ils eussent eu également honte de persister dans leur muterie ou de rentrer dans le devoir.
— Je vois ce que c'est, mes braves amis : c'est un chef qui vous manque ; mais que cette raison ne vous arrête pas : c'est moi qui vous en servirai. Toute femme que je suis, il n'y a pas un homme parmi vous qui doive craindre le déshonneur quand c'est le sang des Bérenger qui vous commande. Qu'on mette à l'instant une selle d'acier sur mon palefroi.
A ces mots elle mit sur sa tête le léger casque du page, lui prit son épée, et ajouta : — Je vous promets ici de vous conduire au combat, et de vous commander. Ce vieux soldat, dit-elle en montrant Genvil, suppléera à mon défaut de connaissances militaires; il a l'air d'avoir fait plus d'une campagne, et il doit être en état d'apprendre à un jeune chef les devoirs qu'il a remplir.
— Oui , certes, répondit le vétéran en souriant en dépit de luimême et en secouant la tête ; oui , certes, j'ai fait plus d'une campagne, mais jamais sous un tel commandant.
— Et cependant, dit Eveline, voyant que tous les autres avaient
les yeux fixés sur lui, vous ne devez, ne pouvez, ni ne voulez refuser de me suivre. Vous ne le devez pas comme soldat, car ce sont les ordres de votre capitaine que ma faible voix-vous fait entendre ; vous ne le pouvez pas comme homme, car c'est une dame, une dame dans l'infortune et la détresse, qui vous le demande; vous ne le voulez pas comme Anglais, car c'est votre pays qui a besoin de votre glaive, et ce sont vos compagnons qui sont en danger. Déployez donc cette bannière, et en avant !
— Sur ma foi, je le ferai de tout mon cœur, belle dame, dit Genvii en faisant un mouvement comme pour déployer la bannière ; et Amelot, en recevant de moi quelques instructions, pourrait nous conduire comme un autre. Mais je ne sais trop si vous nous mettez sur la bonne voie.
— Bien certainement, s'écria Eveline avec vivacité, ce doit être la bonne voie que celle qui nous conduit au secours de Wenlock et de ses gens, assiégés par les paysans insurgés.
— Je n'en sais rien, répondit Genvii en hésitant encore. Notre chef sir Damien de Lacy protège les paysans ; on dit qu'il est leur ami ; je sais qu'il a eu une querelle avec Wild Wenlock , parce que celui-ci s'était permis quelques libertés avec la femme du meunier de Twineford. Nous serions dans de beaux draps , quand notre jeune chef se retrouvera sur ses pieds , s'il venait à apprendre que nous avons combattu contre le parti qu'il favorise.
— Soyez sûr, s'écria Eveline avec force, qu'autant il protégerait les paysans contre l'oppression, autant il voudrait les mettre à la raison quand ils oppriment les autres. A cheval ! en avant ! Sauvez Wenlock et sa troupe, ne perdez pas un instant ; il y va de la vie et de la mort. Je vous garantis sur mon âme et mes domaines que Damien de Lacy regardera comme un service loyal tout ce que vous ferez en cette occasion. Suivez-moi donc, partons.
— A coup sûr, répondit Genvii, personne ne peut savoir mieux que vous, belle dame, quels sont les projets de sir Damien ; et quant à cela, vous pouvez l'en faire changer comme bon vous semble. Ainsi donc, nous allons partir et nous aiderons Wenlock, s'il en est temps encore, comme je l'espère; car c'est un vrai sanglier, et s'il montre les dents, il découdra plus d'un limier avant qu'on sonne sa mort. Mais restez au château, belle dame , et fiez-vous à Amelot et à moi. Allons, sire page, prenez le commandement puisqu'il le faut, quoique ce soit dommage d'ôter le casque de cette jolie tête et l'épée de cette jolie main. Par saint George ! c'est un honneur pour le métier de soldat que de les y voir.
Lady Eveline remit les armes à Amelot, et l'exhorta en peu de mots à oublier l'insulte qu'il avait reçue et à faire son devoir en brave chevalier. Cependant Genvil déploya lentement la bannière, et l'agita en l'air; puis, sans mettre le pied sur l'étrier et s'appuyant seulement sur sa lance, il sauta en selle, pesamment armé comme il l'était.
— Nous voilà prêts maintenant, s'il plaît à votre dignité de page, dit-il à Amelot. Et tandis que celui-ci mettait la troupe en ordre , il dit tout bas au soldat qui était le plus près de lui : Il me semble qu'au lieu de cette vieille queue d'hirondelle * nous devrions avoir pour bannière aujourd'hui un jupon brodé. A mon avis, il n'y arien d'égal à un jupon à falbalas. Voyez-vous, Stephen Pontoys, à présent je puis pardonner à Damien d'oublier son oncle et son propre renom pour cette fille, car, sur ma foi , j'en aurais fait autant. Au diable soient les femmes, Stephen, car elles font de nous tout ce qu'elles veulent, et à tout âge. Quand elles sont jeunes, elles nous gagnent par de belles paroles, des regards doucereux, des baisers et des gages d'amour ; quand elles commencent à être sur le retour , elles nous subjuguent par des présents , des politesses , du bon vin et de l'or ; et quand elles sont vieilles, nous sommes prêts à aller partout où elles veulent nous envoyer, pour nous débarrasser de la vue de leur peau tannée et de leur visage ridé. Eh bien ! le vieux De Lacy aurait mieux fait de rester chez lui et de veiller sur son faucon. Mais que nous importe, Stephen? Au surplus , la journée pourra être bonne, car ces paysans ont déjà pillé plus d'un château.
— Oui, oui, répondit Pontoys; le butin pour le paysan, et le paysan pour le soldat. C'est un proverbe qui a raison ; mais savez-vous pourquoi ce beau page ne nous met pas encore en marche?
— C'est que sa tête n'est pas encore bien remise de l'ébranlement qu'elle a reçu quand je l'ai secoué ; ou peut-être n'a-t-il pas encore avalé toutes ses larmes, car, tout jeune qu'il est, c'est un gaillard qui ne reste pas en arrière quand il y a de l'honneur à gagner. Ah ! voilà qu'on se met en mouvement. N'est-ce pas une chose singulière que le sang noble, Stephen? Voilà un morveux que je viens de mettre à la raison avec le bout du doigt, et c'est lui qui va nous conduire là où il y aura probablement plus d'une tête cassée, parce que tel est le bon plaisir d'une jeune fille.
i. Le pennon d'un chevalier avait la forme d'une longue banderole, fendue au bout, comme la queue d'une hirondelle; la bannière d'un banneret était carrée; pour opérer celte espèce de tranformaiion, on coupait l'extrémité du pennon. Tel fut le cérémonial exécuté sur celui de John Chandos par le Prince-Noir, avant la bataille de Nijara ou KaYarelte.
— Je réponds que sir Damien est page de la jolie dame , comme cet étourneau d'Amelot Test de sir Damien. Et nous autres pauvres diables, il faut que nous obéissions et que nous ayons la bouche close.
— Et les yeux ouverts, Stephen ; n'oubliez pas cela.
Ils étaient alors sortis du château , et sur la route conduisant au village dans lequel on avait appris que Wild Wenlock était assiégé ou bloqué par un nombre supérieur de paysans insurgés. Amelot marchait en tête de la troupe , encore un peu déconcerté de l'affront qu'il avait reçu en présence des soldats, et absorbé dans ses réflexions pour savoir comment il suppléerait à ce qui lui manquait d'expérience , car il aurait rougi de faire des avances pour se réconcilier avec le porte-étendard, qui, dans d'autres occasions, l'avait quelquefois aidé de ses conseils. Mais Genvil, quoique grondeur par habitude, n'était pas d'humeur rancunière. Il s'avança vers le page, et, l'ayant salué, il lui demanda avec respect s'il ne trouverait pas à propos que deux cavaliers bien montés piquassent en avant pour voir dans quelle position se trouvait Wenlock , et s'il pourrait arriver à temps pour le secourir.
— ïl me semble, porte-étendard, répondit Amelot, que vous devriez vous-même donner des ordres à la troupe , puisque vous savez si bien ce qu'il est à propos de faire. Vous devez être le plus propre à commander^ puisque Mais je ne veux pas vous faire de reproches.
— Puisque je sais si mal obéir, répliqua Genvil; c'est là ce que vous voulez dire ; et, par ma foi, je crois que vous n'avez pas tout à fait tort. Mais n'est-ce pas un enfantillage que de risquer de mal conduire une bonne expédition à cause d'une parole prononcée à la hâte ou d'une action inconsidérée? Allons, faisons la paix.
— De tout mon cœur, répondit Amelot, et je vais envoyer un parti avancé comme vous me le conseillez.
— Détachez Stephen Pontoys et deux lances de Chester , dit le porte-étendard ; il est rusé comme un vieux renard, et ni la crainte du danger, ni l'espoir du butin, n'influeront de l'épaisseur d'un cheveu sur son jugement.
Amelot suivit cet avis sur-le-champ, et d'après son ordre Pontoys marcha en avant avec deux lanciers , tant pour reconnaître la route que pour prendre des renseignements sur la situation de ceux au secours desquels ils s'avançaient.
— Et maintenant que nous voilà ensemble comme par le passé , sire page, dit le porte-étendard, apprenez-moi donc, si vous le pou-
vez, si cette jolie dame n'est pas un peu amoureuse de notre beau chevalier.
— C'est une infâme calomnie, s'écria Ameîot avec indignation. Etant la fiancée de son oncle, je suis sûr qu'elle mourrait plutôt que d'avoir une telle pensée , et notre maître en ferait autant. C'est une croyance hérétique, Genvil; je vous en ai déjà trouvé coupable, et je vous ai engagé à l'abjurer. Vous savez que ce prétendu amour est impossible, puisqu'à peine se sont-ils jamais vus.
— Comment le saurais-je, et comment le sauriez-vous? On a beau surveiller, il passe sous la roue du moulin plus d'eau que le meunier n'en voit. Mais s'ils ne se voient pas , ils correspondent ensemble du moins , vous ne pouvez le nier.
— Je le nie positivement, comme je nie tout ce qui peut compromettre leur honneur.
— Mais, au nom du ciel, comment se fait-il donc qu'il soit si bien informé de tous ses mouvements, comme il nous en a donné la preuve pas plus tard que ce matin?
— Comment pourrais-je vous le dire, Genvil? A coup sûr il y a des saints et des anges, et s'il y a sur la terre quelqu'un qui mérite leur protection, c'est lady Eveline Bérenger.
— Bien parlé, sir Amelot le discret, dit Genvil en riant ; mais cela ne peut pas prendre avec un vieux soldat. Les saints et les anges ! oui, oui, il y a là-dedans quelque chose de très-saint et de très-angélique, j'en réponds.
Emporté par le désir de justifier son maître, le page commençait à se courroucer, quand Stephen Pontoys revint au grand galop avec ses deux lanciers.
— Wenlock tient encore bon , s'écria-t-il, quoiqu'il soit serré de bien près par ces paysans. Les arbalètes ont fait leur devoir, et je ne doute pas qu'il ne maintienne son poste jusqu'à ce que nous arrivions, s'il vous plaît de marcher un peu plus vite. Les coquins ont attaqué les barrières ; ils y touchaient il n'y a qu'un instant; mais ils ont été repousses sans avoir obtenu beaucoup de succès.
La troupe s'avança alors aussi rapidement que le permettait la nécessité de maintenir l'ordre de la marche , et elle arriva bientôt sur uneéminence au bas de laquelle était le village où Wenlock se défendait. L'air retentissait des cris et des acclamations des insurgés, qui, nombreux comme des essaims d'abeilles, et possédant cet esprit décourage obstiné qui caractérise les Anglais, s'amassaient comme des fourmis * près des barrières, et cherchaient à briser les palissades
1. Ces doubles métaphores sont moins choquantes en anglais qu'en français.
ou à les escalader, en dépit des pertes que leur faisaient essuyer une grêle de pierres et de traits , et surtout les épées et les haches des nommes d'armes, quand on en venait aux mains.
— Nous arrivons à temps, nous arrivons à temps, s'écria Amelot en laissant tomber les rênes de son cheval, et en battant des mains avec joie. Lève ta bannière et agite-la en l'air, Genvil, afin que Wenlock et ses compagnons puissent l'apercevoir. Halte, camarades! laissez souffler vos chevaux un moment. Ecoutez-moi, Genvil; si nous descendions par ce large chemin dans la prairie où paissent ces bestiaux...
— Bravo, mon jeune faucon ! dit Genvil, dont l'ardeur belliqueuse, semblable à celle du cheval de guerre de Job, s'enflammait à la vue des lances et au son des trompettes ; nous serons alors sur un excellent terrain pour faire une charge contre ces coquins.
— Comme ces mécréants forment un nuage noir et épais ! dit le page ; mais nous y ferons pénétrer le jour à l'aide de nos lances. Regardez, Genvil ; Wenlock nous fait un signal pour nous faire savoir qu'il nous a vus.
—Un signal ! s'écria le porte-étendard ; de par le ciel ! c'est un drapeau blanc! un signe de reddition.
— De reddition ! répéta Amelot; ils ne peuvent y songer quand nous arrivons à leur secours.
Cependant le son mélancolique des trompettes des assiégés, et les acclamations tumultueuses et bruyantes comme le tonnerre des assiégeants, prouvèrent que le fait était incontestable.
— Voilà la bannière de Wenlock abaissée, dit Genvil ; et toute cette canaille entre de toutes parts dans les palissades. Il y a eu ici de la trahison ou de la lâcheté ; qu'allons-nous faire?
— Avancer contre eux, s'écria Amelot, reprendre le village, et délivrer les prisonniers.
— Avancer ! répéta le porte-étendard ; nous n'avancerons pas de la longueur d'un cheval, si vous croyez mon avis. En face d'une telle multitude, avant d'arriver au bas de la colline, nous n'aurions pas une tète de clou sur nos cuirasses qui ne fût marquée par la pointe d'une flèche. — Et puis donner un assaut à un village fortifié, lorsque nous n'avions qu'une quarantaine d'hommes ! ce serait un véritable trait de démence.
— Faites quelques pas avec moi, dit le page, peut-être trouveronsnous un chemin pour pouvoir descendre de cette colline sans qu'on nous aperçoive.
Ils s'avancèrent donc un peu pour reconnaître le terrain, et Amelot
continua à insister sur la possibilité, au milieu de la confusion qui régnait, de descendre de la colline sans être aperçus.
— Sans être aperçus ! s'écria Genvil avec un ton d'impatience, nous le sommes déjà. Voici un drôle qui vient à nous aussi vite que sa monture peut le porter.
A peine finissait-il de parler, qu'un cavalier arriva près d'eux. C'était un paysan de petite taille, fort épais, portant une jaquette et des pantalons de toile de Frise commune ; son bonnet bleu tenait à peine sur sa tête, dont une forêt épaisse de cheveux roux semblait le repousser. Il avait les mains ensanglantées, et l'on voyait suspendu à l'arçon de sa selle un sac de toile qui était aussi taché de sang.
— N'êtes-vous pas de la compagnie de Damien de Lacy? dit ce rustre de messager.
Le porte-étendard lui répondit affirmativement , et il ajouta avec un ton de politesse grossière : — Hob Miller, meunier de Twineford, fait ses compliments à Damien de Lacy, et sachant qu'il a dessein de mettre fin aux désordres qui se passent dans l'état, il lui envoie un échantillon de la farine qu'il vient de moudre.
Et en même temps, ouvrant son sac, il en tira une tête d'homme toute sanglante, qu'il présenta à Amelot.
— C'est la tête de "Wenlock ! dit Genvil; ses yeux sont encore ouverts.
— Ils ne s'ouvriront plus sur nos femmes, dit le paysan; je viens d'y mettre bon ordre.
— Toi ! s'écria Amelot, reculant d'horreur et d'indignation.
— Oui, moi-même, répondit le rustre : je suis grand-justicier des communes, faute d'un meilleur.
— Grand-bourreau, veux-tu dire ? répliqua Genvil.
— Tout ce que tu voudras, dit le paysan ; il faut donner de bons exemples quand on est en place. Je n'ordonnerai à personne d'exécuter ce que je puis faire moi-même ; il est aussi aisé de pendre un homme que de dire : Pendez-le. Nous n'aurons pas une si grande multiplicité de places dans le monde que nous arrangeons dans la vieille Angleterre.
— Misérable ! s'écria Amelot, reporte ton présent à ceux qui t'ont envoyé. Si tu n'étais pas venu vers nous avec confiance, ma lance te clouerait contre la terre ; mais comptez que votre cruauté recevra un châtiment exemplaire. Venez, Genvil, allons rejoindre nos gens; il est inutile que nous restions ici plus longtemps.
Le paysan, qui s'était attendu à une réception toute différente, les regarda un instant ayec surprise, et, remettant dans son sac son
trophée sanglant, il partit pour aller rejoindre ses compagnons.
— Voilà ce qu'on gagne à se mêler des amourettes des autres, dit Genvil. Quel besoin avait sir Damien de se quereller avec Wenlock, parce que celui-ci avait une intrigue avec îa femme du meunier de Twineford ? Vous voyez que c'est pour cela que ces coquins supposent qu'il est favorable à leurs desseins, et il sera fort heureux si les autres n'adoptent pas la même opinion. Je voudrais être quitte des embarras que de pareils soupçons peuvent nous occasionner, fût-ce au prix de mon meilleur cheval. Il est probable que le travail forcé de cette journée le tuera, et fasse le ciel qu'il ne nous arrive pas de plus grand malheur !
Le détachement, fatigué et mécontent, retourna au château de Garde-Douloureuse, non sans avoir perdu chemin faisant quelques soldats, des traîneurs que leurs chevaux épuisés avaient retenus en arrière, des déserteurs qui profitèrent de cette occasion pour aller joindre quelqu'une des bandes d'insurgés et de pillards qui commençaient à se former de différents côtés, et qui trouvaient des recrues dans une soldatesque effrénée.
En rentrant au château, Amelot apprit que son maître était encore dans une situation très-précaire, et que lady Eveline, quoique accablée de fatigue, n'avait pas voulu se coucher, et attendait son retour avec impatience. Il se rendit près d'elle le cœur gonflé, et lui apprit le malheureux succès de l'expédition.
— Que les saints aient pitié de nous ! dit lady Eveline ; il semble qu'un fléau soit attaché à moi, et se communique à tous ceux qui me portent quelque intérêt. Du moment qu'ils s'occupent de moi, leurs vertus mêmes deviennent des pièges pour eux ; et ce qui leur ferait honneur en tout autre cas est un instrument de destruction pour les amis d'Eveline Bérenger.
— Ne craignez rien, belle dame, répondit Amelot; il se trouve dans le camp de mon maître des forces suffisantes pour mettre à la raison ces perturbateurs de la tranquillité publique. Je ne resterai ici que le temps nécessaire pour prendre ses ordres, et demain nous travaillerons à rétablir la paix dans ces environs.
— Hélas ! vous ne connaissez pas encore le plus grand de nos malheurs, dit Eveline. Depuis votre départ, nous avons appris que lorsque des soldats du camp de sir Damien eurent été informés de l'accident qui lui est arrivé ce matin, déjà mécontents de la vie inactive qu'ils menaient depuis longtemps, et découragés par le bruit qu'on faisait courir de la mort de leur chef, ils saisirent cette occasion pour se débander et se disperser. Mais prenez courage, Amelot, ce
château est en état de supporter un orage plus redoutable que celui qui peut gronder sur nous ; et si tous ses soldats abandonnent un chef blessé et affligé, c'est une raison de plus pour qu'Eveline Bérenger protège à son tour son libérateur.