I . Flanderkin
— Oui, et où la faim des méchants qui m'envient les fruits de cette industrie peut m'attirer une mort déshonorante. Il y a eu du tumulte parmi la canaille anglaise dans plus d'un comté, et la fureur de la populace se dirige contre notre nation , comme si nous étions des juifs ou des païens , comme si nous n'étions pas meilleurs chrétiens et plus honnêtes gens qu'eux-mêmes. A York, à Bristol, et en beaucoup d'autres endroits, on a saccagé les maisons des Flamands, pillé et détruit leurs marchandises, maltraité et assassiné leurs familles. Et pourquoi? parce que nous avons apporté parmi ce peuple les talents et l'industrie qu'il ne possédait pas, et que la richesse, que sans nous on n'aurait jamais vue en Angleterre , a récompensé uos soins et nos travaux. Roschen, ce mauvais esprit s'étend tous les jours davantage. Ici nous sommes moins en danger qu'ailleurs , parce que nous formons une colonie forte et nombreuse ; mais je ne me fie pas à nos voisins, et, si tu n'avais pas été en sûreté, il y a longtemps que j'aurais tout abandonné , et que j'aurais quitté ce pays.
— Tout abandonné! quitté le pays !
Rose pouvait à peine en croire ses oreilles , car elle savait mieux que personne quels succès avaient obtenu les travaux de son père , et combien il était peu probable qu'un homme doué d'autant de fermeté que de sang-froid voulût renoncer à des avantages sûrs et actuels par crainte de quelques périls incertains et éloignés. Enfin elle kii répondit :
— Si le danger est tellement urgent, mon père, il me semble que votre maison et votre fortune ne peuvent avoir une meilleure sauvegarde que la présence de ce noble chevalier : où est l'homme qui oserait commettre quelque acte de violence contre le toit qui couvre Damien de Lacy ?
. — Je ne sais trop que te dire, Roschen, dit Wilkin du même ton, calme, ferme, mais mélancolique. Que le ciel me le pardonne, si .c'est un péché! mais je ne vois guère que de la folie dans ces croisades que les prêtres ont prêchées avec tant de succès. Voilà le con- 'nétable de Chester qui est absent depuis près de trois ans , et nous ne savons s'il est vainqueur ou vaincu, mort ou vivant. Il est parti d'ici comme s'il avait eu dessein de ne pas débrider son cheval et de ne pas remettre son épée dans le fourreau avant d'avoir reconquis le saint sépulcre sur les Sarrasins , et cependant nous n'avons pas encore appris avec certitude qu'on leur ait pris un seul village. Pendant que les grands seigneurs, avec la meilleure partie de leur suite, sont en Palestine, sur la terre ou dans la terre, Dieu le sait, le peuple qui est resté ici devient mécontent; il est opprimé par des intendants et
des régisseurs dont le joug est plus pesant que celui des maîtres et ne se supporte pas si facilement. La populace, qui naturellement hait la noblesse, pense que le moment est favorable pour la renverser, et il se trouve môme quelques personnes de sang noble qui s'en déclareraient volontiers les chefs pour avoir leur part du butin ; car leurs expéditions en pays étrangers et leurs habitudes de dépenses les ont appauvris, et celui qui est pauvre assassinera son père pour de l'argent. Je déteste les pauvres , et je voudrais que le diable emportât quiconque ne peut vivre du travail de ses mains.
Le Flamand conclut par cette imprécation caractéristique un discours qui donna à Rose une idée plus effrayante de l'état de l'Angleterre que celle qu'elle avait pu s'en former, renfermée comme elle l'était clans le château de Garde-Douloureuse.
— Sûrement, dit-elle, les violences dont vous parlez ne sont pas à craindre pour ceux qui vivent sous la protection des bannières de De Lacy et de Bérenger?
— La maison de Bérenger n'existe plus que de nom, répondit Wilkin Flammock ; et quoique Damien soit un jeune homme plein de bravoure, il n'a pas encore l'ascendant et l'autorité du caractère de son oncle. Ses soldats se plaignent de ce qu'il les harrasse de fatigues inutiles pour veiller à la sûreté d'un château imprenable , et défendu par une garnison suffisante, et que, par suite de cette vie inactive et sans gloire, ils perdent toute occasion de faire des entreprises honorables, c'est-à-dire de se battre et de se gorger de butin. Ils disent que Damien-sans-Barbe était un homme, mais que Damien aux-Moustaches n'est plus qu'une femme, et que l'âge, en noircissant sa lèvre supérieure , a fait en même temps pâlir son courage. Ils en disent encore bien davantage , mais ce n'est pas la peine de t'en parler.
— Pour l'amour du ciel ! s'écria Rose, informez-moi de tout ce qu'ils disent ; il faut que je le sache, si , comme je le soupçonne, leurs propos ont quelque rapport à ma chère maîtresse.
— C'est cela même, Roschen. Il y a parmi ces Normands des hommes d'armes qui, tout en buvant ensemble, prétendent que Damien de Lacy est amoureux de la fiancée de son oncle, et même qu'ils correspondent ensemble par art magique.
— Il faut certainement que ce soit par art magique, dit Rose en souriant dédaigneusement, car ils n'ont aucun moyen humain de correspondance secrète, comme je puis en rendre témoignage.
— Et c'est pourquoi ils imputent à l'art magique qu'aussitôt que milady a passé la porte de son château, Damien est en selle avec un
détachement de cavalerie, quoiqu'ils soient positivement certains qu'il n'a reçu ni lettre, ni messager, ni aucune nouvelle, pour lui annoncer qu'elle a dessein de sortir; et, en pareille occasion, ils n'ont pas plutôt reconnu un défilé ou deux, qu'ils apprennent que lady Eveline est à se promener.
— Cela ne m'a pas échappé, mon père, et ma maîtresse elle-même a montré plus d'une fois du mécontentement de l'exactitude avec laquelle Damien est instruit du moindre mouvement qu'elle a dessein de faire, et de la ponctualité plus qu'officieuse avec laquelle il veille sur elle quand elle sort. Cependant cette journée a prouvé que sa vigilance n'était pas inutile ; et comme en ces occasions ils ne se sont jamais rencontrés, et que la distance à laquelle ils étaient l'un de l'autre rendait impossible toute communication entre eux , il me semble qu'ils auraient pu éviter la censure des esprits les plus soupçonneux.
— Sans doute, Roschen, mais il est possible de pousser la précaution au point d'éveiller le soupçon. Pourquoi , disent les hommes d'armes, règne-t-îl des relations si fréquentes et conduites avec tant de réserve ? Pourquoi s'approchent-ils de si près sans jamais se rencontrer? S'ils n'étaient l'un pour l'autre que le neveu et la fiancée du connétable , ils se verraient franchement et ouvertement ; et s'ils s'aiment secrètement, il y a eu lieu de croire qu'ils trouvent le moyen d'avoir des entrevues particulières, mais qu'ils ont assez d'adresse pour les cacher.
— Chaque mot que vous prononcez , mon père , achève de me prouver qu'il est de nécessité absolue que vous receviez chez vous ce jeune homme blessé. Quelque grands que soient les dangers que vous craignez, vous devez être sûr que vous ne pouvez les augmenter en lui donnant l'hospitalité chez vous, ainsi qu'à quelques-uns de ses gens.
— Non ! pas un de ses gens , s'écria vivement le Flamand, pas un de ces mangeurs de bœuf, à l'exception de son page pour le soigner, et du docteur, qui essaiera de le guérir.
— Mais je puis du moins offrir votre maison pour eux trois?
— Comme tu voudras ; fais ce que tu voudras, Roschen. Sur ma foi , il est heureux que tu mettes de la bonne foi et de la modération dans tes demandes, puisque je suis assez fou pour te les accorder si facilement. C'est une de tes frasques d'honneur et de générosité ; mais je fais plus de cas de l'honnêteté que de la prudence, Rose : ceux qui veulent faire ce qui est mieux que bien amènent quelquefois ce qui est pire que mal. Mais je crois que j'en serai quitte pour la peur,
et que ta maîtresse, qui , sauf respect, a un peu le caractère d'une damoiselle errante, réclamera vivement le privilège chevaleresque de loger son chevalier blessé clans son propre appartement , et de lui donner des soins en personne.
Ce que prévoyait Flammock se vérifia. Rose n'eut pas plutôt proposé à sa maîtresse de laisser Damien chez son père jusqu'à sa guérison , qu'Eveline rejeta cette proposition d'un ton bref et positif.
— C'est lui qui m'a sauvée, dit-elle, et, s'il existe un seul être pour qui les portes de Garde-Douloureuse doivent s'ouvrir, c'est pour Damien de Lacy. Ne me regardez pas avec cet air de doute et de chagrin, Rose: on méprise le soupçon quand on est au-dessus du déguisement. C'est à Dieu et à Notre-Dame que je dois répondre de ma conduite, et mon cœur leur est ouvert.
Ils se rendirent en silence jusqu'à la porte du château, et , en y arrivant, lady Eveline donna ordre que son libérateur, comme elle nomma Damien, fût placé dans l'appartement qu'avait occupé son père. Alors, avec la prudence d'un âge plus avancé, elle prit toutes les mesures nécessaires pour le logement de toute la suite du chevalier blessé, et les arrangements qu'exigeait l'augmentation qu'allait recevoir la garnison de la forteresse. Elle donna tous ces ordres avec autant de calme que de présence d'esprit, et avant même de songer à réparer le désordre de sa toilette.
Il lui restait un autre devoir à accomplir. Elle entra dans la chapelle, et, se prosternant devant l'image de la Vierge, sa divine protectrice, elle lui adressa ses remerciements de sa seconde délivrance, et la supplia humblement de la guider, et d'obtenir de Dieu par son intercession qu'il daignât diriger et régler sa conduite.
— Vous savez, reine du ciel, dit-elle, que ce n'est point par confiance en mes propres forces que je me suis exposée au danger. Fortifiez ce qu'il y a de plus faible en votre servante. Que ma reconnaissance et ma compassion ne deviennent pas un piège pour moi; et, tandis que je tâche de m'acquitter d'un devoir qui m'est imposé par la gratitude, protégez-moi contre les mauvaises langues des hommes, et sauvez-moi ! oh ! sauvez-moi des embûches insidieuses de mon propre cœur!
Elle dit alors son rosaire avec toute la ferveur d'une sincère dévotion, et, sortant de la chapelle, elle se retira dans sa chambre, et appela ses femmes pour changer de vêtements et faire disparaître toutes les marques extérieures des voies de fait auxquelles on venait de se porter contre elle peu d'instants auparavant.