‹ Le Connétable de Chester. [Des fiancés]Chapitre 43 sur 47 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

Silence, vieux hiboux! —Rien que des chants de mort. Shakspeare. Richard III,

Plus de trois mois s'étaient écoulés depuis l'événement rapporté dans le chapitre qui précède , et il n'avait été que le précurseur d'autres encore plus importants qui se développeront dans le cours de notre récit. Mais, comme nous n'avons pas la prétention de présenter à nos lecteurs un détail précis de toutes les circonstances suivant leur ordre et leur date, et que nous préférons mettre sous leurs yeux ou devant leur imagination une suite de tableaux dans lesquels nous cherchons à leur offrir les incidents les plus frappants de notre histoire, nous allons ouvrir une nouvelle scène et amener d'autres acteurs sur le théâtre.

Dans un canton dévasté, à plus de douze milles de Garde-Douloureuse, au moment de la chaleur d'été du plein midi, qui jetait un éclat brûlant sur une vallée silencieuse et °ur les ruines noircies des

chaumières, autrefois l'ornement de ces lieux, marchaient à pas lents deux voyageurs couverts d'un grand manteau. Leur bourdon , la coquille qui décorait leurs chapeaux rabattus , et surtout la croix en drap rouge attachée sur leurs épaules , les faisaient reconnaître pour des pèlerins récemment de retour de cette fatale contrée d'où, sur tant de milliers d'hommes qui s'y rendaient , les uns par ferveur de dévotion, les autres par amour pour les aventures, on en voyait un si petit nombre revenir.

Ces pèlerins avaient traversé le matin une scène de dévastation semblable à celles dont ils avaient si souvent été témoins dans les guerres de Palestine, et qui n'était guère moins déplorable. Les maisons des villages avaient été incendiées, et ils rencontraient à chaque pas ce qui restait de leurs misérables habitants, des cadavres, ou plutôt des squelettes suspendus à des gibets temporaires, ou à des arbres qu'on semblait n'avoir laissés sur pied que pour les faire servir à cet usage. Ils n'avaient aperçu aucune créature vivante , si ce n'est celles qui sont étrangères à l'espèce humaine, et qui reprenaient possession silencieusement du district dévasté, dont la civilisation les avait autrefois chassées. Leurs oreilles n'étaient pas moins désagréablement occupées que leurs yeux. Les deux voyageurs pensifs entendaient à la vérité les cris des corbeaux. Ces oiseaux semblaient se plaindre de la discontinuation du carnage qui leur avait fourni une pâture si abondante , et de temps en temps se mêlaient à leurs cris les hurlements de quelque chien qui n'avait plus ni maison ni maître ; mais aucun son n'annonçait le travail ou la proximité des hommes.

Couverts de vêtements noirs, et fatigués d'une longue marche, à ce qu'il paraissait, les deux pèlerins traversaient cette scène de désolation en hommes que tout leur extérieur semblait en rendre de dignes habitants. Ils ne se parlaient pas , ne se regardaient pas ; mais l'un , le plus petit des deux, était toujours environ un demi-pas en avant de son compagnon. Ils marchaient lentement, comme les prêtres quittant le lit de mort d'un pécheur , ou plutôt comme des spectres se glissant sans bruit dans l'enceinte d'un cimetière.

Ils arrivèrent enfin sur une éminence couverte de gazon. C'était un de ces réceptacles funéraires destinés aux anciens chefs bretons d'un rang distingué, et qui étaient composés de fragments de granit, placés de manière à former une espèce de cercueil en pierre. Il y avait longtemps que ce sépulcre avait été violé par les Saxons victorieux, soit par un mépris barbare , soit par une vaine curiosité, soit enfin par cupidité, parce qu'on supposait que des trésors étaient

quelquefois cachés &ans de tels endroits. L'énorme dalle de pierre qui avait formé autrefois le couvercle du tombeau, si on peut le nommer ainsi , était à quelque distance , brisée en deux morceaux couverts de mousse , d'herbe et de lichen. Un vieux chône, à demi desséché, et dont le tronc était couvert de gui , étendait encore ses branches sur ce mausolée grossier, comme si l'emblème des druides, fléchissant sous le poids du temps et des orages, se courbait encore pour offrir sa protection aux derniers restes de leur culte.

— Voici donc le Kist-vaen, dit le plus petit des deux pèlerins, et c'est ici que nous devons attendre le retour de celui que nous avons envoyé en avant. Mais comment nous expliqucra-t-il, Philippe Guarine, la dévastation dont nous venons d'être témoins?

— Quelque incursion des loups gallois, Milord, répondit Guarine ; et, de par Notre-Dame ! voici un pauvre mouton saxon qu'ils ont dévoré.

Le connétable de Chester, car c'était lui qui avait parlé le premier, se retourna, et vit le cadavre d'un homme presque caché sous l'herbe, de sorte qu'il avait passé à côté sans le remarquer, quoique Guarine, moins distrait par ses réflexions, l'eût aperçu. Le justaucorps de cuir du défunt annonçait un paysan anglais, Le corps était étendu la face contre terre, et son dos portait encore la flèche qui lui avait donné la mort.

Philippe Guarine, avec la froide insouciance d'un homme accoutumé à de pareilles scènes, retira la flèche du cadavre, aussi tranquillement que si c'eût été le corps d'un daim. Le connétable, avec la même indifférence, lui fit signe de la lui donner, la regarda avec une curiosité indolente, et lui dit : — Tu as ouublié ton ancien métier, Guarine, puisque tu appelles ce trait une flèche galloise; je te réponds qu'elle a été décochée par l'arc d'un Normand. Mais pourquoi se trouve-t-elle dans le corps d'un paysan anglais? C'est ce que je ne puis même conjecturer.

— Quelque serf fugitif, dit l'écuyer, quelque chien de race bâtarde qui a été joindre la meute des lévriers gallois.

— Cela est possible, répondit le connétable ; mais je croirais plutôt qu'il y a eu quelque guerre civile entre les seigneurs des frontières. Il est vrai que les Gallois ravagent les villages, et ne laissent derrière eux que du sang et des cendres ; mais nous avons vu même des châteaux qui avaient l'air d'avoir été pris d'assaut. Puisse le ciel nous envoyer de bonnes nouvelles de Garde-Douloureuse.

— Amén> Milord. Mais si c'est Vidal qui les apporte, ce sera la première fois qu'il aura été un oiseau de bon augure.

— Je t'ai déjà dit, Philippe, que tu es un fou dont la jalousie trouble le cerveau. Combien de fois Vidal nous a-t-il prouvé sa fidélité quand on pouvait en douter, son adresse dans les difficultés, son courage dans les dangers, sa patience dans les souffrances ?

— Tout cela peut être vrai, Milord ; et cependant Mais à quoi

bon parler ainsi? Je conviens qu'il vous a quelquefois rendu service ; mais je ne voudrais pas que votre vie et votre honneur fussent à la merci de Renault Vidal.

— Mais, au nom de tous les saints, fou opiniâtre et soupçonneux, sur quoi peux-tu fonder tes préventions?

— Sur rien, Milord; ce n'est que soupçon et aversion d'instinct. L'enfant qui aperçoit un serpent n'en connaît pas les propriétés funestes, et cependant il ne cherche pas à le poursuivre et à l'attraper comme un papillon. J'éprouve le même sentiment à l'égard de Vidal ; je ne saurais qu'y faire. Je puis lui pardonner son air sombre et ses regards de travers, quand il croit que personne ne l'observe ; mais son sourire ironique me rappelle l'animal féroce dont nous avons entendu parler en Judée, qui rit avant de déchirer et de dévorer.

— Philippe, je suis fâché pour toi, fâché du fond de l'âme, qu'une jalousie sans raison se soit emparée de l'esprit d'un vieux et brave soldat. Pour ne pas te rappeler de preuves plus anciennes de sa fidélité, n'a-t-il pas démontré, dans la dernière infortune que nous venons d'éprouver, qu'il était animé par une véritable affection pour nous? Quand nous fûmes jetés par un naufrage sur la côte du pays de Galles, nous aurions été sur-le-champ dévoués à la mort, si les Ctjmris eussent reconnu en moi le connétable de Chester, et en toi le fidèle écuyer qui a été* si souvent l'exécuteur de ses ordres contre les Gallois.

— J'avoue que la mort aurait été notre partage, si l'adresse de cet homme ne nous eût fait passer auprès d'eux pour de simples pèlerins, et si, en nous donnant cette qualité, il n'eût rempli les fonctions d'interprète.-— Mais en agissant ainsi, il nous a empêchés d'obtenir de personne des renseignements sur ce qui se passe ici, ce qu'il vous importait tant de savoir, et je dois dire que cette conduite paraît assez suspecte.

— Je te dis encore une fois que tu es un fou, Guarine. Si Vidal avait eu de mauvaises intentions contre nous, pourquoi ne nous aurait-il pas trahis en nous faisant connaître aux Gallois? Pourquoi ne nous aurait-il pas laissés nous trahir nous-mêmes en leur faisant voir que toi et moi nous connaissons un peu leur jargon?

— Eh bien, Milord, vous pouvez me réduire au silence; mais toutes ces raisons ne peuvent me satisfaire. Avec toutes les belles paroles qu'il peut dire, avec tous les beaux airs qu'il peut chanter, Vidal sera toujours à mes yeux un homme suspect, un homme dont les traits sont toujours prêts à attirer la confiance, dont la langue sait tantôt dire les choses les plus mielleuses et les plus flatteuses, tantôt parler le langage d'une honnêteté brusque et d'une franchise rusée ; dont les yeux , quand il ne se croit pas observé, démentent l'expression empruntée de ses traits, toutes ses protestations d'honneur, toutes les paroles de courtoisie et de cordialité que sa bouche prononce Mais je ne dirai plus un mot sur ce sujet; seulement je suis un vieux chien de bonne race ; j'aime mon maître, mais je ne puis endurer quelques - uns de ceux à qui il accorde ses bonnes grâces. Ah ! voilà, je crois, Vidal qui arrive pour nous donner, sur la situation des choses, tels renseignements que bon lui semblera.

On voyait effectivement un cavalier s'avancer au grand trot vers le Kist-vaen, et son costume, qui avait quelque chose d'oriental, joint aux vêtements fantastiques que portaient ordinairement les hommes de sa profession, fit connaître au connétable que le ménestrel qui venait de servir de sujet de conversation s'approchait rapidement vers lui.

Hugues de Lacy ne rendait à ce serviteur que la justice qu'il croyait réellement due à ses services, quand il le justifiait des soupçons que Guarine voulait lui inspirer contre lui; et cependant au fond du cœur il les avait quelquefois conçus lui-même. Mais, en homme juste et intègre, il se reprochait de douter d'une fidélité d'ailleurs à l'épreuve, sur le simple indice d'une parole légère ou d'un regard singulier.

Lorsque Vidal fut arrivé, et qu'il eut mis pied à terre et salué son maître, le connétable se hâta de lui adresser quelques paroles pleines de bonté, comme s'il eût senti qu'il s'était presque rendu coupable de partager le jugement injuste de Guarine contre le ménestrel en écoutant seulement son écuyer.

— Sois le bienvenu, mon fidèle Vidal, lui dit-il; tu as été le corbeau qui nous a nourris dans les montagnes du pays de Galles ; sois maintenant la colombe qui nous apporte de bonnes nouvelles des frontières. Tu gardes le silence? Que veulent dire ces yeux baissés, cet air d'embarras, ce bonnet enfoncé sur tes yeux? Au nom du ciel, parle donc! Ne crains rien pour moi ; je puis supporter plus de malheur que la bouche de l'homme ne peut en annoncer. Tu m'as vu

dans les guerres de Palestine, quand mes braves soldats tombèrent l'un après l'autre autour de moi, et que je restai presque seul : m'as-tu vu pâlir alors? Tu m'as vu quand la quille du vaisseau fut enfoncée par les rochers, et que les vagues écumantes couvrirent le tillac : ai-je pâli en ce moment? Je ne pâlirai pas davantage aujourd'hui.

— Ne te vante pas, de peur de te lier plus que tu ne voudrais, dit le ménestrel, les yeux fixés sur le connétable, tandis que celui-ci prenait l'air et le port d'un homme qui défie la fortune et en brave le courroux.

Il s'ensuivit une pause d'environ une minute, pendant laquelle ce groupe formait un singulier tableau. N'osant faire des questions, et cependant craignant de paraître redouter les mauvaises nouvelles qui le menaçaient, le connétable regardait son messager, la taille droite, les bras croisés, et le front armé de résolution, tandis que le ménestrel, à qui l'intérêt du moment faisait oublier son apathie habituelle et systématique, attachait sur son maître un regard pénétrant, comme pour s'assurer si le courage qu'il montrait était réel ou emprunté.

D'une part, Philippe Guarine, d'un extérieur peu gracieux, mais à qui le ciel n'avait refusé ni le bon sens ni le jugement, tenait toujours les yeux fixés sur Vidal, comme s'il eût voulu pouvoir déterminer quel était le caractère de l'intérêt profond qu'annonçaient évidemment les regards du ménestrel ; car on n'aurait pu dire si c'était celui d'un fidèle serviteur agité par un sentiment de sympathie, ou celui d'un bourreau qui tient le glaive suspendu sur sa victime, pour mieux ajuster le coup fatal. Suivant Guarine, prévenu peut-être contre le ménestrel, c'était ce dernier sentiment qui dominait en lui, et il se sentait l'envie de lever son bourdon pour en assommer le drôle qui semblait jouir ainsi des souffrances prolongées de leur maître commun.

Enfin un mouvement convuïsif se peignit sur le front du connétable, et Guarine, en voyant naître un sourire sardonique sur les lèvres de Vidal, ne put garder plus longtemps le silence.

— Vidal, s'écria-t-il, tu es un...

— Un porteur de mauvaises nouvelles, dit Vidal en l'interrompant, et par conséquent exposé à être mal apprécié par les fous qui ne savent pas distinguer l'auteur du mal de celui qui l'annonce malgré lui.

— A quoi bon ce délai? dit le connétable. Tenez, sire ménestrel, je vais vous tirer d'embarras. Eveline m'a oublié, m'a abandonné?

Vidal ne lui répondit que par un mouvement de tête affirmatif.

Hugues de Lacy Ot quelques pas vers les fragments de granit qui avaient autrefois formé un tombeau, et s'efforça de vaincre la vive émotion qui l'agitait.

— Je lui pardonne, dit-il enfin, je lui pardonne. Que dis-je? Je n'ai rien à lui pardonner. Elle n'a fait qu'user du droit que je lui avais donné moi-môme; oui, le terme de notre engagement était arrivé. Elle avait appris mes pertes, mes revers de fortune, la destruction de toutes mes espérances, et elle a profité de la première occasion que lui offrait la lettre de ses promesses pour rompre son engagement. Bien des femmes en auraient fait autant, la prudence l'exigeait peut-être ; mais le nom d'une de ces femmes n'aurait pas dû être Eveline Bérenger.

Il s'appuya sur le bras de son écuyer, et reposa un instant la tête sur son épaule avec une émotion que Guarine n'avait jamais vue en lui, et tout ce qu'il put trouver de plus propre à le consoler fut de lui dire : — Prenez courage; après tout, vous n'avez perdu qu'une femme.

.— - Mon émotion n'a rien d'égoïste, Guarine, dit le connétable, reprenant son empire sur «lui-même; ce que je regrette le plus, ce n'est pas d'apprendre qu'elle ait renoncé à moi, c'est de voir qu'elle n'a pas su me rendre justice ; qu'elle m'a traité comme l'usurier traite son débiteur, dont il saisit le gage à Finstant qui suit celui où le malheureux aurait pu le racheter. Croyait-elle donc que j'aurais été un créancier si rigide? que moi qui, depuis que je l'ai connue, me suis à peine jugé digne d'elle, quand j'étais riche en fortune et en renommée, j'insisterais à présent pour qu'elle partageât ma dégradation? Combien peu elle me connaissait, ou combien elle a dû supposer que mes infortunes m'avaient inspiré d'égoïsme ! Mais soit, elle est perdue pour moi ; puisse-t-elle être heureuse ! le moment de trouble qu'elle a fait naître dans mon esprit en disparaîtra, et je penserai qu'elle a fait ce qu'en honneur et comme son meilleur ami, j'aurais dû moi-même lui conseiller de faire.

En finissant ces mots, sa physionomie, à la grande surprise de ses deux compagnons, reprit son expression habituelle de calme et de fermeté.

— Je vous félicite, dit l'écuyer à demi-voix au ménestrel ; vos mauvaises nouvelles l'ont affecté moins vivement que vous ne le supposiez sans doute.

— Hélas ! répondit Yidal , j'en ai encore d'autres , et de plus fâcheuses, à annoncer.

Cette réponse fut faite d'un ton de voix équivoque, d'accord avec la singularité de ses manières, et annonçant la forte émotion d'un caractère inexplicable.

— Eveline Bérenger est donc mariée? dit le connétable ; et, voyons que je devine, elle n'a pas abandonné la famille, quoiqu'elle en ait abandonné un des membres ; elle est encore une De Lacy, n'est-il pas vrai? Eh bien, esprit bouché que tu es, ne me comprends-tu pas? Elle a épousé Damien de Lacy, mon neveu?

L'effort que le connétable eut évidemment besoin de faire sur luimôme pour exprimer cette supposition formait un étrange contraste avec le sourire forcé qu'on voyait sur ses lèvres pendant qu'il parlait ainsi. Tel serait le sourire avec lequel on pourrait boire à la santé d'un autre en portant à sa bouche une coupe pleine de poison.

— Non, Milord, non, elle n'est pas mariée, dit le ménestrel en appuyant sur ce dernier mot avec un accent que le connétable ne sut comment interpréter.

— Pas mariée ! répéta-t-il ; mais sans doute engagée, fiancée. Pourquoi non? Ses premières fiançailles ne la liaient plus ; elle était libre de contracter un nouvel engagement.

— Je n'ai pas entendu dire que lady Eveline et sir Damien de Lacy fussent fiancés, dit Vidal.

Cette réponse fit perdre toute patience au connétable.

— Chien \ oses-tu badiner avec moi? s'écria-t-il ; prétends -tu me mettre à la torture, misérable bourreau? Explique-toi sur-le-champ, dis-moi tout, ou je t'enverrai remplir les fonctions de ménestrel chez Satan.

— Lady Eveline et sir Damien ne sont ni mariés ni fiancés, Milord, répondit Vidal d'un ton calme et tranquille ; ils vivent ensemble comme amants, dans la meilleure intelligence possible.

— Chien ! fils de chien ! tu mens ! s'écria le baron courroucé en saisissant le ménestrel par la poitrine, et en le secouant de toutes ses forces. Mais, quelle que fût la vigueur du connétable, Vidal, habitué à la lutte, maintint son attitude ferme, et son corps résista aux efforts de son maître, comme son âme conserva tout son sang-froid au milieu de cet orage de courroux. — Confesse que tu as menti, ajouta le connétable en le lâchant enfin, sans que sa violence eût fait plus d'effet sur lui que tous les efforts humains n'en peuvent produire sur les pierres tremblantes des druides , qu'il est possible d'ébranler, mais non de changer de place.

— Quand un mensonge devrait me racheter la vie et même sauver celle de toute ma tribu, dit le ménestrel, je ne le prononcerais pas ,

mais on donne le nom de mensonge à la vérité môme quand elle contrarie les passions.

— Ecoutez-le, Philippe Guarine ! écoutez-le ! s'écria Hugues de Lacy en se tournant avec vivacité vers son écuyer ; il me parle de ce qui fait ma honte, du déshonneur de ma maison, de la dépravation de ceux que j'ai le mieux aimés au monde ; et il me parle de tout cela avec un air calme, un œil tranquille, un accent non ému. Gela est-il naturel? cela peut-il être? De Lacy est-il tombé si bas qu'un ménestrel ambulant puisse parler de son déshonneur avec le même sang-froid que si c'était un sujet ordinaire de ballade? Peut-être astu dessein d'en composer une ? ajouta-t-il en lançant à Vidal un regard furieux.

— Cela serait possible, Milord, répondit le ménestrel, si ce n'était que je serais obligé d'y constater le déshonneur de Renault Vidal, qui servait un maître n'ayant ni patience pour supporter les injures et les affronts, ni résolution pour se venger des auteurs de sa honte.

— Tu as raison, dit le connétable à la hâte, oui, tu as raison ; la vengeance est tout ce qui me reste ; et cependant sur qui faut-il que je l'exerce !

En parlant ainsi, il marchait à grands pas. Il s'arrêta tout à coup, garda le silence , et se tordit les mains avec la plus vive agitation.

— Je te l'avais bien dit, mes nouvelles ont enfin trouvé une partie sensible, dit Vidal à Guarine. Te souviens-tu du combat de taureau que nous avons vu en Espagne ? Mille petits dards avaient harcelé et Harassé le noble animal avant que la lance du cavalier maure lui portât le dernier coup.

— Homme, diable, ou qui que tu sois, s'écria Guarine, toi qui peux contempler de sang-froid et voir avec plaisir la détresse des autres, je t'avertis de te garder de moi. Réserve tes froids sarcasmes pour une autre oreille, car si ma langue est émoussée, je porte un fer bien affilé.

— Tu m'as vu au milieu des cimeterres, répondit le ménestrel ; et, quoi que tu puisses penser de moi, tu dois savoir qu'ils ne m'inspirent pas d'effroi.

Cependant il s'éloigna de l'écuyer. Dans le fait, il ne lui avait parlé ainsi que par suite de cette plénitude de cœur qui se serait soulagée par un monologue s'il eût été seul, et qui se répandait sur l'homme le plus à portée de l'entendre, sans faire grande attention si les sentiments de son auditeur étaient à l'unisson avec ceux qu'il exprimait lui- môme,

II se passa quelques minutes avant que le connétable de Cliester eût repris le calme extérieur avec lequel il avait supporté tous les revers de la fortune jusqu'à ce dernier. Se tournant alors vers ses deux compagnons, il adressa de nouveau la parole au ménestrel, et ce fut avec le ton de tranquillité qui lui était habituel.

— Tu as raison, lui dit-il; ce que tu me disais il n'y a qu'un instant est juste , et je te pardonne le sarcasme qui accompagnait ton bon conseil. Parle donc, au nom du ciel ! tu parleras à un homme disposé à endurer tous les maux qu'il a plu à Dieu de lui envoyer. Certes, on reconnaît un bon chevalier dans une bataille, et un vrai chrétien dans un temps de trouble et d'adversité.

Le ton dont le connétable prononça ces mots parurent produire une impression nouvelle sur l'esprit de celui à qui il les adressait. Le ménestrel changea de ton sur-le-champ, et, quittant l'audace cynique qui avait semblé jusque-là se jouer des passions de son maître, ce fut avec simplicité, et avec un respect qui approchait même de la compassion, qu'il lui fit part des nouvelles qu'il avait recueillies pendant son absence ; et elles étaient assez désastreuses.

Le refus qu'avait fait lady Eveline Bérenger d'admettre dans son château Monthermer et sa troupe avait naturellement donné plus de cours que jamais à toutes les calomnies qu'on avait répandues sur elle et sur Damien, et y avait fait ajouter plus de foi. Il y avait d'ailleurs bien des gens qui, pour différentes causes, étaient intéressés à propager et accréditer ces faux bruits. Une force considérable avait été envoyée dans ce canton pour réduire les paysans insurgés, et les chevaliers et les nobles qui y étaient arrivés dans ce dessein n'avaient pas manqué de tirer des malheureux plébéiens une vengeance plus que complète du sang noble que ceux-ci avaient répandu pendant leur triomphe momentané.

Les vassaux et les soldats du malheureux Wenlock contribuaient aussi à augmenter les préventions auxquelles on se livrait contre Damien de Lacy. Comme on leur reprochait d'avoir lâchement rendu un poste dans lequel ils pouvaient encore se défendre, ils se justifiaient en disant que les démonstrations hostiles de sa cavalerie avaient été la seule cause de leur reddition prématurée.

Ces bruits calomnieux, appuyés sur des témoignages si intéressés, se répandirent au loin dans tout le pays; un fait était d'ailleurs incontestable. Damien avait trouvé un asile dans le château de Garde- Douloureuse, qui se défendait alors contre les armes royales : les nombreux ennemis de la maison De Lacy en étaient plus ardents, et les vassaux, les amis de cette famille, se trouvaient dans la cruelle

alternative de manquer de foi à leur seigneur, ou, ce qui était encore plus criminel, à leur souverain.

En ce moment de crise , on apprit que le monarque aussi sage qu'actif qui tenait alors le sceptre de l'Angleterre était en marche à la tête d'un corps de troupes considérable, tant pour presser le siège de Garde-Douloureuse que pour anéantir l'insurrection des paysans que Guy Monthermer avait presque étouffée.

Dans cet instant où les amis et les vassaux de la maison De Lacy savaient à peine quel parti prendre , Randal , parent du connétable, et son héritier présomptif après Damien , se montra tout à coup au milieu d'eux avec une commission signée par le roi, qui le chargeait de se mettre à la tête de tous les vassaux et adhérents de sa famille qui ne voudraient pas être impliqués dans la trahison supposée du représentant du connétable.

Dans les temps de troubles, on oublie les vices des hommes, pourvu qu'ils déploient de l'activité , du courage et de la prudence, qualités qui sont alors de première nécessité. L'arrivée de Randal, qui ne manquait d'aucune de ces qualités, fut regardée comme un bon augure par les partisans de sa maison. Ils se rassemblèrent à la hâte autour de lui, reçurent les troupes royales dans les forteresses qu'ils possédaient ; et, pour prouver qu'ils n'avaient participé en rien aux crimes dont Damien était accusé , ils se distinguèrent sous les ordres de Randal contre les corps de paysans qui tenaient encore la campagne, ou qui se cachaient dans les montagnes et dans les défilés ; ils se conduisaient avec tant de sévérité quand ils avaient obtenu quelque avantage, que, par comparaison, les troupes de Monthermer paraissaient animées d'un esprit de douceur et de clémence. Enfin , déployant la bannière de son ancienne maison, et à la tête de cinq cents hommes , Randal arriva devant le château de Garde-Douloureuse, sous les murs duquel Henry était déjà campé.

Ce château était serré de près , et ses défenseurs, criblés de blessures, fatigués par les veilles, et éprouvant toutes sortes de privations, étaient plus découragés que jamais en voyant déployée contre eux la bannière de la maison De Lacy, la seule sous laquelle ils avaient espéré qu'il pouvait leur arriver des secours.

Les prières ardentes d'Eveline, dont l'esprit courageux ne plia pas sous l'adversité, cessèrent peu à peu de faire impression sur les défenseurs de son château, et un projet de reddition fut proposé et discuté dans un conseil de guerre tumultueux, où s'étaient introduits non-seulement les officiers subalternes, mais même de simples soldats ; car, dans un moment de détresse générale, tous les liens de

la discipline se relâchent, et chacun se croit en liberté de parler et d'agir pour soi-même.

Au milieu de cette discussion, et à la surprise universelle, Damien de Lacy, quittant pour la première fois le lit sur lequel il avait été si longtemps retenu, arriva au milieu d'eux, faible , défait, et les joues couvertes de cette pâleur presque cadavéreuse qu'y laisse une longue maladie. Il était appuyé sur son page Amelot.

— Messieurs soldats , dit-il, car je ne sais quel nom je dois

vous donner, des hommes sont toujours prêts à mourir pour une dame, et des soldats méprisent la vie en comparaison de l'honneur...

— Qu'il se taise ! qu'il se retire ! s'écrièrent quelques soldats en l'interrompant.

— Il préférerait, dit un autre, nous voir périr de la mort des traîtres , nous qui sommes innocents, et nous voir pendus avec nos armes sur les murailles, plutôt que de se séparer de sa maîtresse.

— Paix! misérable insolent, s'écria Damien d'une voix semblable au tonnerre , ou le dernier coup que je porterai me déshonorera en tombant sur un être tel que toi. Et vous, continua-t-il en s'adressant aux autres, vous qui voulez vous dispenser des devoirs de votre profession, parce que la mort peut y mettre fln quelques années plus tôt que vous ne l'espériez; vous qui êtes effrayés comme le seraient des enfants à la vue d'une tête de mort , ne croyez pas que Damien de Lacy cherche à préserver ses jours aux dépens de ceux dont vous faites tant de cas : faites votre marché avec le roi Henry; livrez-moi à sa justice ou à sa sévérité, ou, si vous l'aimez mieux, faites tomber ma tête, et jetez-la du haut des murs du château comme une offrande propitiatoire. Je laisse à Dieu le soin de justifier, quand il le trouvera convenable , mon honneur offensé. En un mot, livrez-moi mort ou vif, ou ouvrez-moi les portes pour que j'aille me livrer moi-même. Mais, si vous êtes hommes , car je ne puis plus vous donner d'autre titre, prenez du moins des mesures et faites des conditions qui puissent garantir la sûreté de votre maîtresse, pour que vous n'emportiez pas au tombeau l'opprobre et le déshonneur avec la lâcheté.

— Il me semble que le jeune homme parle sensément et raisonnablement , dit Wilkin Flammock. Faisons-nous un mérite de le livrer au roi, et assurons par là des conditions aussi favorables que nous le pourrons pour nous et pour lady Eveline , avant que nous ayons consommé la dernière bouchée de nos provisions.

— Je me serais difficilement décidé à proposer cette mesure, dit le père Aldrovand, qui avait récemment perdu quatre dents d'un coup de pierre lancé par une fronde; mais puisque la proposition en est

faite si généreusement par le principal intéressé , je dis comme le savant scoliaste : Volenti non fit injuria.

— Prêtre et Flamand, s'écria le vieux porte-étendard Ralph Genvil, je vois d'où vient le vent; mais vous vous trompez si vous comptez faire de notre jeune maître , sir Damien de Lacy, un bouc émissaire pour sauver votre coquette de maîtresse. Ne froncez pas le sourcil, et ne vous emportez pas, sir Damien; si vous ne savez pas ce qu'il convient de faire pour votre sûreté, nous le savons pour vous. Soldats de De Lacy, à cheval, et deux hommes sur un, s'il le faut. Nous prendrons ce jeune entêté au milieu de nous, et le gentil écuyer Amelot sera prisonnier aussi, s'il prétend nous opposer une sotte résistance. Faisons une belle sortie contre les assiégeants; ceux qui se fraieront un chemin le sabre à la main seront hors d'affaire ; ceux qui tomberont en route n'auront plus besoin de rien.

Les acclamations unanimes des soldats de De Lacy annoncèrent qu'ils approuvaient cette proposition ; ceux de la maison Bérenger se récrièrent à haute voix et avec colère. Eveline, attirée par ce tumulte, arriva à son tour dans l'assemblée , et fit d'inutiles efforts pour y rétablir le calme. Les menaces et les prières de Damien ne firent pas plus d'impression sur ses gens. Eveline et lui reçurent la même réponse.

— N'y songez-vous donc pas? disait Genvilà Damien. Parce que vous êtes amoureux, est-il raisonnable que vous sacrifiiez votre vie et la nôtre?

Les vieux soldats de Raymond Bérenger parlaient à sa fille en termes plus mesurés; mais ils n'en refusaient pas moins d'écouter ses prières, et d'obéir à ses ordres.

Wilkin Flammock s'était retiré de cette scène de tumulte, quand il avait vu la tournure que prenaient les choses. Sortant du château par une poterne dont la clef lui avait été confiée , il se rendit , sans qu'on lui fît aucune observation , et sans qu'on cherchât à l'en empêcher, au camp des Anglais. Il y arriva facilement, et se trouva bientôt en présence du roi Henry. Ce monarque était sous son pavillon royal, avec deux de ses fils, Richard et Jean , qui portèrent ensuite tous deux la couronne d'Angleterre sous des auspices bien différents *.

— Comment ! qui es-tu? lui demanda le roi.

— Un honnête homme, répondit le Flamand , venant du château de Garde-Douloureuse.

\. Et qui furent surnommés, le premier Cœur-de-Lion, et le second Sans-Terre. Voyez Ivanhoe et le Tatisman, ou Richard en Palestine.

— Il est possible que ta sois honnête, répliqua le souverain ; mais tu sors d'un nid de traîtres.

— Quels qu'ils soient, Sire, dit Wilkin, mon dessein est de les mettre à la disposition de Votre Majesté ; car ils n'ont plus ni sagesse pour se conduire, ni courage pour se défendre, ni prudence pour se soumettre. Mais je voudrais savoir d'abord quelles conditions vous accorderez à la garnison.

— Celles que les rois accordent aux traîtres, répondit le roi d'un ton sévère : le glaive et la corde.

— Si c'est moi qui dois vous mettre en possession du château , Sire, répliqua Flammock, il faut que vos conditions soient un peu moins dures ; sans quoi vos glaives et vos cordes n'auront à travailler que sur ma pauvre carcasse, et vous serez aussi loin que jamais d'entrer dans le château de Garde-Douloureuse.

Le roi le regarda fixement : — Tu connais la loi des armes, lui dit-il. Grand prévôt, voici un traître, et voilà un arbre.

— Et voici un cou , dit l'intrépide Flamand en déboutonnant le collet de son justaucorps.

— Sur mon honneur, s'écria le prince Richard , voilà un brave et digne homme! Si tous ses compagnons lui ressemblent, il vaudrait mieux leur envoyer un bon dîner au château, et puis donner l'assaut pour voir qui le mangerait, au lieu de chercher à les affamer, comme ces mendiants de Français affament leurs chiens.

— Silence , Richard , lui dit son père ; votre esprit n'est pas assez mûr et votre sang est encore trop chaud pour que je vous prenne pour mon conseiller. Eh bien! drôle, propose-moi quelques conditions raisonnables, et je n'agirai pas à la rigueur avec toi.

— En premier lieu donc, répondit le Flamand, je demande plein et entier pardon , et assurance de la vie , des membres , du corps et des biens , pour moi Wilkin Flammock , et ma fille Rose.

— C'est un vrai Flamand , dit le prince Jean; il pense à lui avant tout.

— Sa demande est raisonnable , dit le roi. Et ensuite ?

— Sûreté pour la vie, l'honneur et les possessions de damoiselle Eveline Bérenger, répondit Wilkin.

— Comment ! drôle, s'écria le roi d'un ton courroucé, est-ce à toi qu'il appartient de faire la loi à ma justice ou à ma clémence, quand il s'agit d'une noble dame normande? Borne-toi à parler pour toi et pour tes semblables , ou plutôt livre-nous ce château sans plus de délai , et sois sûr qu'en agissant ainsi tu rendras plus de service à

ceux qui y sont assiégés que ne pourraient le faire quelques semaines de plus d'une inutile résistance.

Le Flamand garda le silence, ne se souciant pas de rendre la place sans quelques assurances positives, et cependant à demi convaincu , d'après les dispositions dans lesquelles il avait laissé la garnison de Garde-Douloureuse, que le plus grand service qu'il pût rendre à lady Eveline était peut-être d'y introduire les troupes du roi.

— J'aime ta fidélité , drôle, lui dit le roi , dont l'œil pénétrant vit la lutte qui avait lieu dans le cœur de Flammock ; mais ne porte pas trop loin l'opiniâtreté. Ne t'avons-nous pas déjà dit que nous montrerons aux coupables qui sont dans le château autant de clémence que nous le permettront les devoirs que nous avons à remplir comme roi.

— Et je vous prie , mon père , dit le prince Jean en s'approchant du roi, de permettre que ce soit moi qui prenne possession du château , et de m'accorder la tutelle ou la confiscation des biens de la dame châtelaine.

— Et je vous prie, mon père, d'accorder la demande de Jean , dit le prince Richard d'un ton de dérision. Que Votre Majesté prenne en considération que c'est la première fois qu'il montre la moindre envie d'approcher des barrières, quoique nous les ayons déjà attaquées plus de quarante fois. Mais alors les arbalètes et les mangonneaux faisaient du tapage , et il est probable qu'il n'en sera pas de même aujourd'hui.

— Paix , Richard ! dit le roi ; vos paroles me percent le cœur. Jean , je vous accorde votre demande en ce qui concerne le château ; quant à cette malheureuse jeune dame , je la prends moi-même sous ma tutelle. Flamand , combien d'hommes te charges-tu de faire entrer dans le château?

Avant que Flammock eût pu lui répondre , un écuyer s'approcha du prince Richard , et lui dit à l'oreille , mais assez haut pour être entendu de tout le monde:

— Nous avons découvert que quelque dissension intestine , ou quelque autre cause inconnue , a fait abandonner les murailles du château par la plupart de leurs défenseurs ; et si l'on donnait un assaut en ce moment, on pourrait....

— Entends-tu cela, Jean ? s'écria Richard. Des échelles, mon frère, des échelles , et monte aux murailles. Quel plaisir j'aurais de te voir en plein air sur le dernier échelon , les genoux tremblants et les mains serrées comme si tu avais un accès de fièvre , les pieds sur un bâton , et un fossé au-dessous , une demi-douzaine de piques dirigées contre ta gorge...

— Silence , Richard , par honte si ce n'est par charité , lui dit son père d'un ton de colère mêlé d'affliction. Et vous, Jean , allez vous préparer pour l'assaut.

— Aussitôt que j'aurai eu le temps de mettre mon armure, mon père, répondit Jean en se retirant à pas lents, le visage couvert d'une pâleur qui ne promettait pas beaucoup de célérité dans ses préparatifs pour le combat.

Son frère partit en riant , et dit à son écuyer : — Ne serait-ce pas une excellente plaisanterie, Albéric, si nous emportions la place avant que Jean eût quitté son pourpoint de soie pour prendre une cuirasse d'acier?

Il sortit en courant , tandis que son père s'écriait avec une angoisse paternelle : — Hélas ! il y a autant d'excès dans l'ardeur de celui-ci que dans la tiédeur de l'autre ; mais cette ardeur est une faute plus pardonnable à un homme. Glocester, dit-il au célèbre comte qui portait ce nom , suivez le prince Richard , et prenez une force suffisante pour le soutenir. Si quelqu'un peut avoir quelque influence sur lui, c'est un chevalier dont le renom est si bien établi. Hélas! par quel péché ai-je mérité l'affliction de ces fatales querelles de famille?

— Sire, dit le chancelier, qui était aussi près du roi, consolez-vous en songeant que...

— Ne parlez pas de consolation à un père dont les fils sont toujours en discorde entre eux , et qui ne peuvent s'accorder que pour lui désobéir.

Ainsi parla Henry II , le monarque le plus sage et généralement parlant le plus fortuné qui ait jamais occupé le trône d'Angleterre, et dont pourtant la vie prouve d'une manière frappante combien les querelles de famille peuvent ternir le sort le plus brillant auquel il soit permis à l'humanité d'aspirer, et combien peu l'ambition satisfaite , le pouvoir agrandi , et la plus haute renommée dans la paix comme dans la guerre, peuvent fermer les blessures qu'ont ouvertes les afflictions domestiques.

L'attaque vigoureuse et soudaine de Richard , qui monta à l'assaut sans perdre un instant, à la tète d'une vingtaine de soldats qu'il prit avec lui au hasard , produisit tout l'effet d'une surprise. Ayant escaladé les murailles à l'aide d'échelles, ils ouvrirent les portes aux assaillants , et firent entrerons le château Glocester, qui arrivait à la tête d'un fort détachement d'hommes d'armes. La garnison divisée, surprise et confuse, n'opposa presque aucune résistance ; elle aurait été passée au fil de l'épée , et le château aurait été livré au pillage si Henry n'y fût entré lui-même , et si , par son autorité et ses efforts

personnels, il n'eût arrêté les excès d'une soldatesque effrénée.

Le roi se conduisit, vu le temps où il vivait et les provocations qu'il avait reçues, avec beaucoup de modération. Il se contenta de désarmer et de licencier les soldats; il leur donna môme quelque argent pour retourner chez eux , a6n que le besoin ne les portât point à se former en troupes de brigands. Les officiers furent traités plus sévèrement, car la plupart furent mis en prison , en attendant que les lois eussent prononcé sur leur sort. Tel fut particulièrement le destin de Damien de Lacy. Le roi , regardant comme fondées les diverses accusations qui avaient été portées contre lui , était si courroucé , qu'il avait résolu de le faire servir d'exemple pour tous les chevaliers déloyaux. Il donna à lady Eveline Bérenger son appartement pour prison , lui laissant Rose et Alice pour la servir, mais la tenant sous bonne et sûre garde. Le bruit général était que ses domaines seraient confisqués au profit de la couronne , et qu'une bonne partie en serait donnée à Randal de Lacy pour le récompenser des services qu'il avait rendus pendant le siège. Quant à ellemême, on croyait qu'elle serait envoyée dans quelque cloître de France , où elle aurait tout le loisir de se repentir de ses folies et de sa témérité.

Le père Aldrovand fut renvoyé dans son couvent, une longue expérience ayant appris à Henry combien il était imprudent de vouloir empiéter sur les privilèges de l'église1. Et cependant la première fois qu'il le vit avec une cuirasse rouillée par-dessus son froc, ce ne fut pas sans peine qu'il résista au désir qu'il avait de le faire pendre sur les murailles , afin qu'il pût prêcher aux corbeaux.

Le roi eut plus d'une conférence avec Wilkin Flammock, particulièrement sur le commerce et les manufactures, et le Flamand plein de franchise était l'homme qu'il fallait pour instruire sur ce sujet un monarque doué d'intelligence.

— Je n'ai pas oublié tes bonnes intentions, brave homme, lui dit Henry, quoiqu'elles aient été prévenues par la valeur inconsidérée de mon fils Richard, qui a coûté la vie à quelques pauvres diables. Richard ne sait pas mettre son glaive dans le fourreau avant qu'il soit ensanglanté. Retourne à tes moulins avec tes compagnons ; vos trahisons vous sont pardonnées, pourvu que vous ne commettiez plus de semblables offenses.

— Et nos privilèges et nos devoirs, Sire? dit Flammock ; Votre Majesté sait que nous sommes vassaux du seigneur de ce château, et que nous sommes obligés de le suivre à la guerre.

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