‹ Le Connétable de Chester. [Des fiancés]Chapitre 47 sur 47 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Le Dieu de la lumière a quitté l'horizon, Un nouvel astre a fait briller sa flamme, Depuis qu'à cette aimable dame Tes bras, ô Géraldine ! ont servi de prison. Coleridge. Chrislabelle.

La renommée s'était trompée en répandant le bruit qu'Eveline Bérenger, après la prise de son château, avait été conduite dans une prison plus sévère que le couvent de sa tante, l'abbesse des bénédictines de Glocester. C'en était une assez désagréable; car les vieilles tantes non mariées, abbesses ou non, ne sont pas très-indulgentes pour les fautes de la nature de celle dont on accusait Eveline ; et la pauvre fille, malgré son innocence, fut livrée à toute l'amertume de ses regrets. Sa détention devenait chaque jour moins supportable, par des reproches qui prenaient les formes variées de la pitié, de la consolation et des exhortations, mais qui n'étaient qu'insultes et sarcasmes. La compagnie de Rose était tout ce qui lui restait pour la soutenir dans ses chagrins, et elle en fut enfin privée le matin même du jour où il se passa tant d'événements importants au château de Garde-Douloureuse.

La malheureuse Eveline demanda en vain à une religieuse qui parut en place de Rose pour l'aider à s'habiller, pourquoi on défendait à sa compagne, à son amie, de se fendre près d'elle. La religieuse garda à cet égard un silence obstiné; mais elle prononça quelques mots sur l'importance que la vanité d'un être formé d'argile attachait à de futiles ornements, et ajouta qu'il était bien dur qu'une épouse du ciel fût obligée de détourner ses pensées de devoirs d'un ordre bien plus relevé pour attacher des agrafes et arranger des voiles.

Cependant l'abbesse, après les matines, dit à sa nièce que ce n'était ^pas seulement pour un certain temps que sa suivante lui avait été retirée, mais qu'il était probable qu'elle allait être enfermée dans le couvent de Tordre le plus sévère pour avoir aidé sa maîtresse à recevoir Damien de Lacy dans la chambre à coucher qu'elle occupait dans la château de Baldringham.

Un soldat de la troupe du connétable De Lacy, qui jusqu'alors avait gardé le secret sur ce qu'il avait vu pendant cette nuit, étant hors de son poste, avait pensé que, Damien étant disgracié, il pourrait trouver son profit à raconter cette histoire. Ce nouveau coup, si inattendu, si affligeant, cette nouvelle accusation qu'il était si difficile d'expliquer et si impossible de nier entièrement, semblait mettre

le sceau au destin d'Eveline et à celui de son amant; et la pensée que sa fidèle compagne, dont l'âme était si élevée, se trouvait enveloppée dans sa ruine, était tout ce qui manquait à la jeune fille de Bérenger pour la jeter dans l'indifférence du désespoir.

— Pensez de moi ce qu'il vous plaira, dit-elle à sa tante ; je ne me défendrai plus ; dites ce qu'il vous plaira, je n'y répliquerai plus; conduisez-moi où il vous plaira, je n'y résisterai plus. Dieu me justifiera quand il le trouvera convenable : puisse-t-il pardonnera ceux qui me persécutent!

Après cela, et pendant plusieurs heures de cette malheureuse journée, lady Eveline, pâle et silencieuse, alla de la chapelle au réfectoire, et du réfectoire à la chapelle, au moindre signe de l'abbesse et des sœurs dignitaires, et supporta les privations, les pénitences, les admonitions et les reproches, dont elle eut ce jour-là une double part, comme une statue de marbre supporte la rigueur des saisons et les gouttes de pluie qui doivent avec le temps la détruire.

L'abbesse, qui aimait sa nièce, quoique son affection se montrât souvent par des bouderies, prit enfin l'alarme, révoqua l'ordre qu'elle avait donné de la placer dans une mauvaise cellule, alla ellemême l'aider à se mettre au lit, attention qu'Eveline reçut également d'un air passif; puis, avec une sorte de renouvellement de tendresse, l'embrassa , et lui donna sa bénédiction en sortant de l'appartement. Quelque légères que fussent ces marques d'affection, elles étaient inattendues, et, comme la verge de Moïse, elles ouvrirent la source cachée dans le rocher : Eveline pleura, et enfin, après avoir sanglotté comme un enfant , l'émotion naturelle à laquelle elle s'était abandonnée rendit un peu de calme à son esprit, et elle s'endormit.

Elle s'éveilla plus d'une fois pendant la nuit au milieu de sombres rêves qui lui offraient des images confuses de cellules et de châteaux, de noces et de funérailles, de fêtes et d'instruments de torture, de couronnes et de gibets. Mais vers le matin elb tomba dans un sommeil plus profond que celui dont elle avait joui jusqu'alors, et les visions qu'il lui offrit prirent un caractère plus consolant. Notre- Dame de Garde-Douloureuse parut lui sourire dans ses songes, et l'assurer de sa protection. L'ombre de son père s'offrit aussi à son imagination ; et, avec la hardiesse que donnent les rêves, elle le reconnut avec respect, mais sans crainte. Elle voyait remuer ses lèvres et l'entendit parler; mais tout ce qu'elle pouvait comprendre à ses paroles, c'était qu'il lui annonçait l'espoir, la consolation et un bonheur prochain.

Elle vit aussi se glisser vers elle une autre apparition offrant cette espèce de beauté délicate qui est le partage des femmes blondes. Elle fixait ses grands yeux bleus sur Eveline, qui crut reconnaître en elle la Bretonne Vanda. Elle portait une tunique de soie couleur de safran, et une mante de soie bleu de ciel dont la forme était antique. , Ses longs cheveux blonds ne tombaient plus en désordre sur ses j épaules ; ils étaient mystérieusement ornés de gui et de feuilles de chêne. Ses traits n'exprimaient plus le ressentiment. Sa main droite • était placée avec grâce sous sa mante, et ce fut d'une main blanche, : charmante, et n'offrant aucune trace de mutilation, qu'elle pressa j celle d'Eveline. Cependant, malgré ces apparences de faveur, un ! frisson de crainte agita la fille de Raymond Bérenger, tandis que j l'ombre de Vanda sembla lui dire :

Tu seras veuve, épouse, fiancée, Fille avec un mari, trahie et trahissant Tel était du destin l'oracle menaçant,

Toujours présent à ta pensée ; Mais aujourd'hui l'oracle est accompli , Et Vanda t'offre ici le pardon et l'oubli.

En prononçant ces mots , elle se baissa comme pour embrasser Eveline, qui tressaillit et s'éveilla. Sa main était véritablement pressée par une main aussi pure et aussi blanche que la sienne. Les yeux bleus , les cheveux blonds , le sein à demi voilé d'une jeune et charmante femme, dont les lèvres touchaient ses joues, s'offrirent à elle à son réveil ; mais c'était Rose , dans les bras de laquelle sa maîtresse se trouva serrée, et qui , tout en l'embrassant avec affection, lui couvrait le visage de ses larmes.

— Que veut dire ceci , Rose? s'écria Eveline. Dieu soit béni ! Vous m'êtes donc rendue ! Mais pourquoi ces pleurs?

— Laissez-moi pleurer! laissez-moi pleurer ! répondit Rose ; il y a longtemps que je n'ai pleuré de joie, et j'espère qu'il se passera bien du temps avant que je pleure encore de chagrin. Il vient d'arriver des nouvelles de Garde-Douloureuse ; c'est Amelot qui les a apportées ; il est libre , son maître l'est aussi , et il est en grande faveur auprès du roi Henry. Ecoutez encore , mais je ne dois pas vous le dire précipitamment... Comme vous pâlissez !

— Non, non, dit Eveline, continuez, continuez; je crois que je vous comprends, je le crois.

— Le misérable Randal de Lacy , la cause première de tous nos chagrins, ajouta Rose, ne vous tourmentera plus ; il a été tué par un honnête Gallois. Je suis fâchée qu'on ait fait pendre ce brave homme

pour une si bonne action. Et ensuite le bon vieux connétable luimême est de retour de la Palestine , et il revient aussi respectable qu'il était parti , mais un peu plus sage, car on dit qu'il ne songe plus à vous épouser.

— Jeune folle , dit Eveline , qui pâle tout à l'heure rougit en prononçant ces mots ; — jeune folle, ne plaisante pas sur un pareil sujet. Est-il possible que tout cela soit vrai? que Randal n'existe plus, que le connétable soit de retour?

Les questions et les réponses se succédèrent avec une promptitude qui y jetait quelque désordre , et elles étaient interrompues par des exclamations de surprise et d'actions de grâces au ciel et à Notre- Dame. Enfin les transports de joie se calmèrent, et firent place à une sorte d'étonnement tranquille.

De son côté Damien de Lacy avait aussi des explications à recevoir, et la manière dont elles lui furent données eut quelque chose de remarquable. Il habitait depuis quelque temps ce que notre siècle appellerait un cachot , mais ce qu'on appelait alors une prison. Nous sommes peut-être blâmables d'accorder au criminel reconnu et convaincu une demeure et une nourriture plus agréables qu'il n'aurait pu se les procurer par un travail honnête , s'il eût été en liberté et qu'il eût tâché de gagner honnêtement sa vie ; mais c'est une faute vénielle, comparée à celle de nos ancêtres, qui , regardant l'accusation et la conviction comme synonymes , traitaient l'accusé , avant qu'il fût jugé, d'une manière qui aurait été un châtiment assez sévère après qu'il aurait été déclaré coupable.

Malgré sa haute naissance et son rang distingué, Damien fut donc traité dans sa prison comme l'eût été le dernier criminel. Il était chargé de chaînes pesantes , nourri des aliments les plus grossiers ; et le seul adoucissement qu'il éprouvât à sa situation , c'était qu'il lui fût permis de se livrer à ses chagrins dans un cachot solitaire , dont tout l'ameublement consistait en un mauvais grabat, une table cassée et une chaise. Un cercueil, portant ses armoiries et les lettres initiales de ses noms, était dans un coin pour le prévenir du destin qui l'attendait bientôt; dans un autre un crucifix semblait l'avertir qu'il y avait un autre monde au delà de celui qui allait disparaître à ses yeux. Nul bruit ne pouvait interrompre le silence de son cachot; nulle nouvelle ne pouvait y pénétrer pour l'éclairer sur son destin et sur celui de ses amis. Accusé d'avoir été pris les armes à la main , en révolte ouverte contre le roi, il devait être jugé par les lois militaires, et conduit à la mort, sans même avoir été entendu. Il ne prévoyait pas d'autre fin à sa détention.

Il y avait près d'un mois que Damien habitait cette triste demeure, et quelque étrange que cela puisse paraître, sa santé, qui avait beaucoup souffert de ses blessures, commençait peu à peu à s'améliorer, soit par suite du régime sévère qu'on lui faisait observer, soit parce que la certitude, quelque fâcheuse qu'elle soit, est un mal que la plupart des hommes supportent plus facilement que les combats perpétuels entre la passion et le devoir. Mais le terme de son emprisonnement semblait très-près de sa fin , car son geôlier, Saxon grossier de la plus basse classe , lui adressant un soir un plus long discours qu'il ne lui en avait encore tenu, l'avertit de se préparer à changer bientôt d'habitation. Le ton bourru avec lequel il lui donnait cet avis convainquit le prisonnier que cet instant était très-prochain. 11 demanda un confesseur; et le geôlier, quoique se retirant sans répondre, sembla indiquer par un geste que cette demande lui serait accordée.

Le lendemain matin , de meilleure heure que de coutume, le bruit de la serrure et des verroux tira tout à coup Damien d'un sommeil interrompu dont il ne jouissait que depuis une couple d'heures. Il fixa les yeux sur la porte , qui s'ouvrit lentement , comme s'il devait s'attendre à voir arriver l'exécuteur des hautes œuvres et ses aides ; mais ce fut le geôlier qui entra, accompagné d'un homme robuste en apparence et portant un habit de pèlerin.

— Est-ce un prêtre que vous m'amenez ? demanda l'infortuné prisonnier.

— Il peut vous le dire mieux que moi , répondit le Saxon en se retirant.

Le pèlerin resta debout, le dos tourné vers la petite fenêtre, ou, pour mieux dire, vers le soupirail , qui permettait à peine à une faible lumière de pénétrer dans le cachot, et regarda avec attention Damien sur le bord de son lit ; ses joues pâles et ses cheveux en désordre formaient un accord parfait avec les fers dont il était chargé. Le prisonnier, de son côté, examina le pèlerin ; mais à la clarté imparfaite qui régnait dans sa prison il vit seulement que celui qui venait le visiter était un vieillard encore vert. Une coquille de pétoncle, attachée à son chapeau, attestait qu'il avait passé les mers, et sa branche de palmier était le gage de son pèlerinage en Judée.

— Révérend père, dit le malheureux jeune homme, êtes-vous prêtre? Venez-vous pour décharger ma conscience du fardeau de mes péchés?

— Je ne suis pas prêtre , répondit le pèlerin , je suis un homme qui vous apporte de malheureuses nouvelles.

— Vous les apportez à un homme à qui le bonheur a été étranger depuis longtemps, et dans un lieu qui ne l'a jamais connu.

— J'en aurai moins de scrupule de vous annoncer mes nouvelles, Ceux qui sont dans le chagrin en supportent plus aisément de mauvaises que ceux qu'elles surprennent au milieu du contentement et du bonheur.

— La situation du malheureux devient encore plus pénible par l'attente ; je vous prie donc de ne pas me teuir plus longtemps dans l'incertitude ; si vous venez m'annoncer que l'instant est arrivé où ce corps mortel doit retourner en poussière, que Dieu fasse grâce à l'âme qui doit en être violemment séparée.

— Je n'ai pas une telle mission; j'arrive de la Terre-Sainte, et je suis d'autant plus fâché de vous trouver dans une telle situation , que le message dont je suis chargé pour vous s'adressait à un homme libre et riche.

— Ces fers et cet appartement, pèlerin, vous donnent la mesure de ma liberté et de ma richesse. Mais apprenez-moi vos nouvelles. Si mon oncle, car je crains qu'il ne soit question de lui , avait besoin de mon bras ou de ma fortune , ce cachot et la dégradation que j'éprouve me réservaient encore plus de tourments que je ne l'avais cru possible.

— Jeune homme, dit le pèlerin, votre oncle est captif, ou pour mieux dire esclave du grand Soudan , entre les mains duquel il est tombé par suite d'une bataille dans laquelle il s'est couvert de gloire, quoiqu'il n'ait pu empêcher la défaite des chrétiens. Il fut fait prisonnier tandis qu'il protégait la retraite, après avoir tué (pour son malheur, comme le résultat le prouva), Hassan Ali, favori du sultan. Le cruel païen fit charger le digne chevalier de fers plus lourds encore que ceux que vous portez, et votre cachot semblerait un palais auprès de celui dans lequel il est enfermé. Le premier dessein de l'infidèle était de faire périr le vaillant connétable dans les tourments les plus affreux que ses bourreaux pussent inventer; mais la renommée lui apprit que son prisonnier jouissait d'un haut rang et d'une richesse considérable, et il lui demanda une rançon de dix mille besants d'or. Votre oncle lui représenta que le paiement d'une telle somme le ruinerait complètement, et l'obligerait à vendre tous ses biens; il ajouta même qu'il lui fallait du temps pour en faire la vente. Le soudan lui répliqua qu'il lui importait fort peu qu'un chien comme le connétable fût gras ou maigre , et il ne voulut rien rabattre de ses prétentions. Cependant il consentit que le paiement de cette somme se fît en trois termes, à condition que, lors du premier, le plus proche

parent et héritier présomptif Hugues de Lacy serait remis entre ses mains, comme otage, jusqu'au paiement des deux autres. A ces conditions , il promit de rendre la liberté à votre oncle , dès que vous arriveriez en Palestine avec le premier tiers de la rançon.

— C'est à présent que mon malheur est au comble, s'écria Damien, puisque je ne puis donner une preuve de mon attachement et de ma reconnaissance à un oncle qui m'a toujours servi de père pendant ma longue minorité.

— Ce sera sans doute pour le connétable un bien grand désappointement, dit le pèlerin, car il lui tardait de revenir dans cet heureux pays pour remplir un engagement de mariage qu'il a contracté avec une jeune dame qu'on dit aussi riche que belle.

Damien tressaillit si vivement , que le bruit de ses chaînes trahit son agitation ; mais il garda le silence.

— S'il n'était pas votre oncle, continua le pèlerin, s'il n'était pas connu pour un homme sage, je dirais que ce projet n'annonce guère de prudence. Quoiqu'il pût y penser avant de quitter l'Angleterre, grâce à deux ans employés à faire la guerre en Palestine, et à une troisième année passée dans les tourments etles privations d'un emprisonnement chez les païens, il figurerait assez mal comme nouveau marié.

— Silence, pèlerin , dit Damien d'un ton imposant. Il ne t'appartient pas de censurer un noble chevalier comme mon oncle, et il ne me convient pas d'écouter de pareils propos.

— Pardon, jeune homme ; mais en vous parlant ainsi je prenais en considération votre intérêt qui , à ce qu'il me semble, n'est pas que votre oncle laisse des héritiers en ligne directe.

— Tais-toi, homme vil 1 De par le ciel, je suis plus courroucé que jamais contre ma prison, puisque la porte s'en ouvre pour un être tel que toi , et contre mes fers, puisqu'ils m'empêchent de te châtier. Retire-toi, je t'en prie.

— Pas avant d'avoir ta réponse pour ton oncle : mon âge méprise la colère de la jeunesse, comme le rocher dédaigne l'écume du faible ruisseau qui vient attaquer sa base inébranlable.

— Dis donc à mon oncle que je serais allé le trouver si je n'étais prisonnier ; que je lui aurais envoyé tout ce que je possédais si la confiscation n'avait fait de moi un mendiant.

— Il est facile d'annoncer hardiment des intentions vertueuses quand celui qui les affiche sait qu'on ne peut lui demander d'exécuter ses belles promesses. Mais si je pouvais te dire que ta liberté et tes richesses te sont rendues, je crois que tu réfléchirais à deux fois

avant de consommer le sacrifice auquel tu te détermines si aisément dans la situation où tu te trouves.

— Je te le répète, vieillard, retire-toi; ton âme ne saurait comprendre la mienne. Pars, et n'ajoute pas à ma détresse par des insultes que je ne puis punir.

— Mais s'il était en mon pouvoir de te rendre libre et riche, seraistu charmé qu'on te rappelât tes projets si généreux ? S'il n'en est rien, tu peux compter que je serai assez discret pour ne jamais parler de la différence de sentiments qui existera entre Damien dans les fers et Damien en liberté.

— Que veux-tu dire? s'écria Damien. Tes paroles couvrent-elles autre chose que le désir de me tourmenter?

— Oui, sans doute, répondit le pèlerin en tirant de son sein un parchemin auquel était attaché un large sceau. Apprends que Randal a perdu la vie d'une manière étrange, et que sa trahison envers le connétable et envers toi a été découverte par des voies qui ne le sont pas moins. Pour te dédommager de tes souffrances, le roi t'accorde ton plein pardon, et le tiers des domaines que la mort de ton cousin réunit à ceux de la couronne.

— Et le roi me rend la liberté I s'écria Damien.

— Oui, à compter de cet instant, répondit le pèlerin ; jette un coup d'œil sur ce parchemin, examine la signature et le sceau du roi.

— J'en veux une meilleure preuve, dit Damien en secouant ses chaînes avec grand bruit. Holà! Dogget! geôlier! fils d'un chienloup saxon !

Le pèlerin , en frappant à la porte, seconda les efforts de Damien pour appeler le geôlier, qui arriva presque au même instant.

— Geôlier, dit Damien d'un ton ferme, suis-je encore ton prisonnier, ou ne le suis-je plus?

Le geôlier jeta un regard oblique sur le pèlerin, comme pour le consulter, et dit ensuite à Damien qu'il était libre.

— En ce cas, misérable esclave, s'écria Damien avec impatience, pourquoi ces fers chargent-ils encore les membres libres d'un noble Normand? chaque instant qu'il les porte vaut toute la vie de servitude d'un esclave tel que toi.

— Vous en serez bientôt débarrassé, sir Damien, répondit Dogget, et je vous prie de prendre patience en songeant qu'il y a dix minutes vous n'aviez guère lieu d'espérer que vous en seriez délivré autrement que pour monter a l'échafaud.

— Silence, chien, s'écria Damien, et dépêche-toi. — Tu pensais

sans doute, dit-il en s'adressant au pèlerin, qu'il était prudent de m'extorquer, pendant ma détention, des promesses que l'honneur ne me permettrait pas de rétracter quand je serais libre ; cette conduite annonce des soupçons offensants ; mais ton motif était d'assurer la liberté de mon oncle.

— Et vous avez réellement dessein d'employer la liberté que vous venez de recouvrer à faire le voyage de Syrie, et de changer votre prison d'Angleterre pour le cachot du Soudan ?

— Si tu veux me servir de guide, tu n'auras pas à dire que je m'amuse en chemin.

— Et la rançon, comment y pourvoirez- vous?

— Comment? les biens qui viennent de m'être restitués appartenaient à mon oncle en justice et par le fait , et doivent être avant tout employés à ses besoins. Ou je me trompe fort, ou il n'y a pas un juif ni un lombard qui ne m'avance la somme nécessaire sur un tel gage. — Allons donc, chien, ajouta Damien en s'adressant au geôlier, dépêche -toi davantage; je ne suis pas délicat, ne crains rien : tout ce que je te demande , c'est de ne pas me casser de membre.

Le pèlerin eut l'air quelques instants d'être surpris de la détermination de Damien, et s'écria ensuite : — Je ne puis plus garder le secret du vieillard, je ne puis laisser sacrifier tant de grandeur d'âme et de générosité ! Écoute-moi, sir Damien, j'ai encore un secret important à t'apprendre, et, comme ce serf saxon ne comprend pas le français, ce moment est favorable pour t'en faire part. Apprends que ton oncle est aussi changé au moral qu'au physique. Son cœur, jadis noble et généreux, s'est ouvert au soupçon et à la jalousie, comme son corps s'est affaibli et cassé. La coupe de sa vie est maintenant épuisée, et, je suis fâché de vous le dire, la lie en est trouble et amère.

— Est-ce là ton secret important? je sais que les hommes vieillissent avec le temps ; et si les infirmités du corps influent sur le caractère et l'esprit de quelques-uns, c'est une raison de plus pour que ceux qui leur sont attachés par les liens du sang et de l'affection aient pour eux plus d'égards et de soins.

— Oui , mais on a empoisonné l'esprit du connétable en le prévenant contre toi. Un bruit parti d'Angleterre est arrivé jusqu'à ses oreilles : on lui a dit qu'il existe un sentiment secret d'affection entre toi et sa fiancée Eveline Bérenger. Ah ! ai-je touché l'endroit sensible?

— Pas du tout, répondit Damien en s'armant de toute, la résolu-

tion que pouvait lui fournir la vertu. Eh bien ! mon oncle a donc appris ce bruit? et l'a-t-il cru?

— Il l'a cru ; je puis te le garantir, puisqu'il ne m'a pas dérobé une seule de ses pensées ; mais il m'a bien recommandé de te cacher soigneusement ses soupçons, sans quoi, me dit- il, le jeune louveteau ne se jettera jamais dans la trappe pour en tirer le vieux loup. S'il était une fois dans mon cachot , ajouta votre oncle en parlant de vous, je l'y laisserais crever et pourrir avant d'envoyer un sou de rançon pour rendre la liberté à l'amant de ma fiancée.

— Est-il possible que mon oncle ait tenu sérieusement un pareil langage? s'écria Damien tout surpris. Est-il possible qu'il ait conçu le plan perfide de me laisser dans l'esclavage où je me serais jeté pour l'en tirer? Non, il n'en est rien.

— Ne vous flattez pas de cette idée, dit le pèlerin ; si vous allez en Syrie, vous marchez vers une captivité qui durera autant que votre vie, pendant que votre oncle reviendra ici prendre possession d'une fortune qui ne sera que peu diminuée, et s'emparera de la main d'Eveline Bérenger.

— Ah! s'écria Damien. Et baissant les yeux un instant, il demanda au pèlerin, d'une voix mal assurée, ce qu'il lui conseillait de faire.

— Suivant mon pauvre jugement, répondit le pèlerin, le cas n'est pas douteux. Nous ne devons pas fidélité à ceux qui projettent de nous trahir. Prévenez la perfidie de votre oncle, et laissez-le traîner sa courte et frêle existence dans le cachot infect auquel il voudrait vous dévouer dans la vigueur de votre jeunesse. La générosité du roi vient de vous accorder des domaines pour vous faire vivre honorablement, et pourquoi n'y réuniriez-vous pas ceux de Garde-Douloureuse ? Ou je me trompe fort , ou Eveline Bérenger ne dira pas non. J'irai plus loin, et je vous garantis sur mon âme qu'elle dira oui ; car je connais ses sentiments d'une manière positive. Et quant à l'acte de fiançailles, un seul mot de Henry au saint-père, maintenant qu'ils sont dans la chaleur de leur réconciliation, suffira pour effacer du parchemin le nom d'Hugues, et y substituer celui de Damien.

— Sur ma foi, dit Damien en se levant et en appuyant un pied sur une escabelle pour que le geôlier pût détacher plus aisément le dernier anneau qui retenait encore ses chaînes, ceci ne m'est pas nouveau. J'ai entendu parler d'êtres qui, avec des manières et des paroles graves en apparence, et armés de mauvais conseils adroitement adaptés à la fragilité de la nature humaine, allaient trouver des prisonniers

réduits au désespoir, et leur faisaient de belles promesses pour les déterminer à quitter le droit chemin du salut pour entrer dans les sentiers détournés qu'ils leur indiquaient; ces êtres sont les plus chers agents du démon , et l'on sait que le démon lui-même s'est montré plus d'une fois sous ce déguisement. Retire-toi donc, au nom de Dieu, vieillard; je n'aime ni tes paroles ni ta présence ; j'abhorre tes conseils, et prends garde, ajouta-t-il avec un geste menaçant; — je vais être libre dans un instant.

—Jeune homme, répondit le pèlerin d'un air méprisant, en mettant ses bras sous son manteau, je dédaigne tes menaces ; je ne te quitterai pas sans que nous nous connaissions mieux.

— Et moi aussi je voudrais savoir si tu es homme ou démon, et voici le moment d'en faire l'épreuve, dit Damien. Comme il parlait ainsi, le dernier anneau se détacha de sa jambe, et ses chaînes tombèrent avec bruit sur le plancher. Se précipitant aussitôt sur le pèlerin, il le saisit par le milieu du corps, et fit successivement trois tentatives pour l'enlever de terre et le renverser en s'écriant : — Voici pour t'apprendre à vouloir nuire à un noble et respectable vieillard, à douter de l'honneur d'un chevalier, à calomnier une dame !

Ces derniers mots furent accompagnés d'un effort encore plus vigoureux que les deux autres, et qui aurait suffi pour déraciner un arbre. Le pèlerin en fut ébranlé; mais il y résista, et, saisissant Damien à son tour tandis qu'il reprenait haleine, il s'écria : — Et voici pour t'apprendre à traiter si rudement le frère de ton père !

Tandis qu'il prononçait ces mots, Damien, le meilleur lutteur du comté de Chester,fut jeté rudement sur le plancher de la prison. Use releva lentement, un peu étourdi de sa chute ; mais le pèlerin avait jeté bas son grand chapeau et son manteau, et le jeune homme reconnut son oncle le connétable , quoique changé par l'âge et le climat.

— Je crois, Damien, dit Hugues de Lacy d'un ton calme, que tu as gagné des forces ou que j'en ai perdu depuis la dernière fois que nous nous sommes essayés l'un contre l'autre à l'exercice favori de notre pays. Tu m'aurais, je crois, renversé dans ta dernière attaque si je n'avais connu le croc-en-jambe aussi bien que toi. Pourquoi te mettre à genoux? Il le releva, l'embrassa avec tendresse, et continua : —Ne crois pas, mon cher neveu, que j'aie eu recours à ce déguisement pour mettre ton affection à l'épreuve, je n'en ai jamais douté ; mais il y avait de mauvaises langues auxquelles il fallait imposer silence, et c'est ce qui m'a déterminé à employer une ruse dont le résultat a été pour toi aussi honorable que je m'y attendais. Apprends donc, car ces murs ont quelquefois des oreilles, même en parlant à la lettre,

qu'il y a à peu de distance des yeux et des oreilles qui ont vu et entendu tout ce qui vient de se passer. Malepeste ! je voudrais pourtant que tu m'eusses serré moins tendrement dans ton dernier embrassement ; mes côtes sentent encore l'empreinte de tes doigts.

— Mon cher et digne oncle î s'écria Damien, daignez pardonner...

— Il n'y a rien à pardonner, dit le connétable : est-ce la première fois que nous avons lutté ensemble? Mais il te reste encore une épreuve à subir. Hâte-toi de sortir de ce trou, et habille-toi de manière à pouvoir m'accompagner à l'église à midi ; car il faut que tu sois présent au mariage de lady Eveline Bérenger.

Cet ordre frappa de consternation le malheureux jeune homme. — Mon cher oncle, s'écria-t-il, par compassion, daignez m'en dispenser; j'ai été dangereusement blessé il n'y a pas longtemps, et je suis encore bien faible.

— Comme mes côtes peuvent en rendre témoignage, dit son oncle ; quoi donc ! tu as la force d'un ours de Norwége !

— La colère peut prêter des forces pour un instant, répondit Damien ; mais, mon cher oncle, demandez-moi plutôt toute autre chose : il me semble que si j'ai commis une faute, quelque autre châtiment pourrait être suffisant.

— Je te dis que ta présence est nécessaire, dit le connétable, et indispensable. D'étranges bruits se sont répandus, et ton absence en cette occasion paraîtrait les confirmer. La réputation d'Eveline y est intéressée.

— Si cela est, répondit Damien, si cela est, rien ne me paraîtra trop pénible. Mais j'espère qu'après la cérémonie vous me permettrez de prendre la croix, à moins que vous ne préfériez que je me joigne aux troupes qu'on dit être destinées contre l'Irlande.

-— Oui, oui, dit le connétable ; si Eveline vous en donne la permission, je ne vous refuserai pas la mienne.

— Mon oncle, dit Damien d'un ton grave et sérieux, vous ne connaissez pas les sentiments dont vous faites un jeu.

— Je ne vous force à rien, répondit Hugues de Lacy. Si vous venez avec moi à l'église, et que le mariage ne vous plaise pas, vous pouvez l'empêcher si bon vous semble; car, comme la cérémonie ne peut avoir lieu sans le consentement du futur époux....

-—Je ne vous comprends pas, mon oncle ; vous avez déjà consenti à....

— Oui, Damien, j'ai déjà consenti à renoncer à mes droits, et à les abandonner en ta faveur. Si Eveline Bérenger se marie aujourd'hui, c'est toi qui seras son époux. L'église y a donné sa sanction;

le roi a accordé son assentiment; la jeune dame ne dit pas non; la seule question qui reste est de savoir si le futur époux dira oui.

Il est aisé de concevoir quelle fut la réponse de Damien, et il est inutile d'appuyer sur la splendeur d'une cérémonie que Henry honora de sa présence, en réparation de son injuste sévérité. Amelot et Rose furent unis peu de temps après, le vieux Flammock ayant été anobli et ayant reçu des armoiries, afin que le sang normand pût se mêler, sans déroger, avec celui de la jolie Flamande. Dans la conduite du connétable à l'égard de son neveu et de lady Eveline on ne remarqua rien qui pût indiquer un seul regret du généreux sacrifice qu'il avait fait à leur attachement mutuel : mais bientôt il accepta le commandement d'une division des troupes destinées à envahir l'Irlande, et son nom se trouve le premier sur la liste des chevaliers normands qui réunirent pour la première fois cette belle île à l'Angleterre.

Eveline, rétablie dans son château et dans ses domaines, ne manqua pas d'assurer le sort de son confesseur ainsi que celui de ses anciens soldats et serviteurs, oubliant les erreurs des uns, et se rappelant la fidélité des autres. Le père Aldrovand fut de nouveau admis à la chère d'Egypte, plus convenable à ses habitudes que la maigre pitance qu'offre le réfectoire d'un couvent. Gillian même reçut de son indulgente maîtresse d'amples moyens de subsistance , car la punir, c'eût été en même temps punir le fidèle Raoul. Ils passèrent le reste de leur vie à se quereller dans l'abondance, comme ils s'étaient querellés dans la pauvreté, car des chiens hargneux se battent pour un bon morceau comme pour un os.

Le seul désagrément un peu sérieux, à ce que j'ai pu apprendre, que lady Eveline éprouva par la suite, fut occasionné par une visite que lui fit sa parente saxonne avec beaucoup de cérémonial; car elle arriva malheureusement à la même époque que l'abbesse de Glocester avait choisie pour venir voir sa nièce. La discorde qui éclata entre ces deux honorables dames avait une double cause : l'une était Normande et l'autre Saxonne, et en outre elles différaient d'opinion sur le temps où l'on devait célébrer la fête de Pâques. Mais cet incident ne fut qu'un léger nuage qui troubla un instant la sérénité générale de la vie d'Eveline, car son union inespérée avec Damien termina les épreuves et les chagrins des Fiancés.

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