CHAPITRE XXXI
Ne craignez pas, mon bon seigneur, Qu'à, votre égard je sois traître et parjure,
Ou que j'exige à la rigueur Plus que ne peut accorder la nature.
Flambeaux qui brillez dans les cieux, Soyez témoins qu'avant que le jour vienne,
Je prouverai quels sont les nœuds Par où ma foi se rattache à la sienne.
Ancienne ballade écossaise.
Restés derrière leur maître, les deux serviteurs d'Hugues de Lacy marchaient sombres et silencieux, en hommes qui n'avaient ni affection ni confiance l'un pour l'autre, quoique servant le même seigneur, et devant avoir les mêmes craintes et les mêmes espérances. Il est vrai que l'aversion existait principalement du côté de Guarine ; car, pour Renault Vidal, rien ne pouvait lui être plus indifférent que son compagnon ; mais en cette circonstance, Philippe Guarine, qui ne l'aimait pas, probablement pouvait le contrarier dans l'exécution de certains plans qu'il avait fort à cœur. En apparence, Vidal faisait peu d'attention à lui, et chantait à demi-voix, comme pour exercer sa mémoire, des ballades et des romances composées pour la plupart en langues inconnues à Guarine, qui n'avait d'oreilles que pour la sienne, le normand.
Us avaient marché pendant deux heures dans cette humeur peu sociable, quand ils furent joints par un homme à cheval, conduisant un palefroi en laisse.
— Pèlerins, leur dit-il après les avoir examinés avec quelque attention, lequel de vous se nomme Philippe Guarine?
— C'est moi qui réponds à ce nom, faute d'un meilleur, répliqua Técuver.
— En ce cas, votre maître vous fait ses compliments, et il m'a dit de vous montrer ceci pour preuve que je viens réellement de sa part.
A ces mots il lui montra un rosaire que Philippe Guarine reconnut sur-le-champ pour celui dont se servait le connétable.
— Je vois que vous parlez vrai, dit l'écuyer. Quels sont les ordres de mon maître?
— Il m'a chargé de vous dire que sa visite a eu le meilleur résultat possible, et que ce soir même, au coucher du soleil, il sera en possession de ce qui lui appartient. Il vous ordonne de monter sur ce
palefroi, et de m'accompagner au château de Garde-Douloureuse, où votre présence sera nécessaire.
— Fort bien, je lui obéirai, répondit l'écuyer, charmé de cette bonne nouvelle, et nullement fâché de quitter son compagnon de voyage.
— Et quels ordres avez-vous pour moi? demanda le ménestrel en s'adressant au messager.
—-Si, comme je le présume, vous êtes le ménestrel Renault Vidal, vous irez attendre votre maître au pont du Combat, comme il vous l'a ordonné.
— Je m'y trouverai, comme c'est mon devoir, répondit Vidal ; et à peine avait-il prononcé ces mots que les deux cavaliers, lui tournant le dos , partirent au grand galop , et furent bientôt hors de vue.
Il était alors quatre heures du soir, et le soleil commençait à descendre. Cependant il y avait encore plus de trois heures à s'écouler jnsqu'au moment fixé pour le rendez-vous, et le pont n'était pas à plus de quatre milles de distance. Vidal donc, soit pour se reposer, soit pour se livrer à ses réflexions, se détourna du chemin, et entra dans un petit bois situé sur sa gauche, que traversait un ruisseau dont les eaux sortaient d'une petite source qu'on entendait bouillonner à travers les arbres. Là le voyageur s'assit, et, avec un air distrait qui semblait annoncer qu'il ne songeait pas à ce qu'il faisait, il resta plus d'une demi-heure les yeux fixés sur le cristal de la fontaine, dans une attitude qui, du temps du paganisme, aurait pu le faire passer pour le dieu d'une rivière penché sur son urne.
Enfin il parut sortir de cet état de profonde rêverie , se redressa , et tira de sa valise de pèlerin quelque nourriture grossière , comme s'il se fût souvenu tout à coup que la vie ne peut se soutenir sans aliments. Mais il avait probablement au fond du cœur quelque chose qui lui ôtait l'appétit ou qui lui fermait le gosier , car après un vain effort pour avaler un morceau de pain il le jeta loin de lui avec un air de dégoût et porta à ses lèvres un petit flacon de cuir dans lequel il y avait du vin ou quelque autre liqueur ; maie ce breuvage ne parut pas lui plaire davantage; il jeta le flacon comme il avait jeté le pain, et, se penchant sur la source, il y but à longs traits, s'y rafraîchit les mains et le visage, et, se relevant plus dispos en apparence, il se remit lentement en marche , chantant , chemin faisant , d'une voix basse et mélancolique, quelques fragments d'anciennes ballades dans une langue également ancienne.
Voyageant ainsi d'un air sombre, il arriva enfin près du pont du
Combat, à peu de distance duquel s'élevait avec tout l'orgueil de ses vieux créneaux le château de Garde-Douloureuse.
— C'est ici, dit-il, c'est donc ici que je dois attendre le fier De Lacy. Soit! Au nom de Dieu, il me connaîtra mieux avant que nous nous séparions î
A ces mots, il traversa le pont en allongeant le pas et avec un air de résolution, et, montant sur une hauteur située sur l'autre rive, à quelque distance, il regarda quelque temps la scène que lui présentaient les environs : la noble rivière , riche des teintes pourpres du couchant qu'elle réfléchissait ; les arbres dont le feuillage d'automne inspirait la mélancolie; les tours et les murailles sombres du vieux château, d'où partait de temps en temps un éclair de lumière lorsque les armes de quelque sentinelle étaient frappées par un rayon passager de l'astre qu'elles répercutaient.
Les traits du ménestrel , qui avaient été jusqu'alors sombres et troublés, prirent un air plus calme tandis qu'il contemplait cette scène paisible et tranquille. Il entrouvrit son manteau de pèlerin, et en laissa retomber les longs plis , sous lesquels paraissait son tabard de ménestrel ; il prit sa rote, espèce de petit violon dont on jouait au moyen d'une roue, et tantôt il en tirait un air gallois, tantôt il chantait un lai dont nous ne pouvons offrir que quelques fragments littéralement traduits de l'ancien langage dans lequel ils avaient été composés ; mais nous préviendrons d'abord nos lecteurs qu'ils sont dans ce genre de poésie symbolique que Taliessin, Llewarch Hen, et d'autres bardes , avaient peut - être emprunté au temps des druides.
Qui donc brisa cette corde fidèle?
Dis-je à ma harpe. Hélas ! répondit-elle, Les ennemis perfides et méchants Qui se sont crus insultés par mes chants. Lame d'argent facilement se plie , Lame d'acier résiste à la main ennemie. La bonté passe en peu d'instants ; Mais la vengeance est au-dessus du temps.
De l'hydromel le goût si délectable Porte au palais un parfum peu durable; L'amère absinthe , avec son suc cruel , Laisse longtemps sur nos lèvres son fiel. Le doux agneau marche à la boucherie, Le loup dévaste au loin le bois et la prairie. La bonté passe en peu d'instants; Mais la vengeance est au-dessus du temps»
Le fer rougi, battu sur une enclume , L'humble tison qu'un feu plus lent consume, Brillent tous deux, mais non du même éclat. Pourquoi cela ? dis-je au fer que l'on bat. — C'est que ma mère est une mine obscure , Et le tison, dit-il, naquit sur la verdure. La bonté passe en peu d'instants; Mais la vengeance est au-dessus du temps".
Sais-tu pourquoi ce chêne a beau branchage ,
Comme le cerf n'a qu'un bois sons feuillage ?
Un ver, rongeant sa racine en secret ,
De l'arbre auguste a prononcé l'arrêt.
Pour se venger d'un châtiment frivole , L'enfant ouvre au voleur la porte de l'école.
La bonté passe en peu d'instants; Mais la vengeance est au-dessus du temps.
Quoique opposant leurs voiles à sa rage, Sous l'ouragan les vaisseaux font naufrage ; Quoique leurs tours s'élèvent jusqu'aux cieux , La foudre abat les temples orgueilleux ; Et le vainqueur au sein de la victoire , Sous un faible ennemi succombe avec sa gloire. La bonté passe en peu d'instants; Mais la vengeance est au-dessus du temps.
II chanta encore d'autres strophes également bizarres , mais qui avaient toujours quelque rapport direct ou éloigné au refrain de chaque stance , de sorte que la poésie de ce lai ressemblait à ces morceaux de musique où , après chaque variation , on retombe dans la simple mélodie à laquelle on a voulu ajouter des ornements.
Tandis qu'il chantait ainsi, le ménestrel tenait ses regards fixés sur le pont et sur les objets avoisinants; mais lorsque, ayant fini son chant, il leva les yeux sur les tours de Garde-Douloureuse, il vit que les portes en étaient ouvertes , et que la garnison du château se déployait hors des barrières, comme partant pour quelque expédition, ou se rendant à la rencontre de quelque noble personnage. En même temps, jetant un coup d'œil autour de lui, il remarqua que les environs, si solitaires quand il s'était assis sur la pierre grise où il était encore, commençaient à se remplir d'une foule considérable.
Pendant qu'il était enfoncé dans sa rêverie, un grand nombre de personnes des deux sexes et de tout âge s'étaient assemblées sur les deux rives de la rivière , les unes solitaires , les autres formant des groupes ; et chacun y restait comme s'il eût attendu quelque spectacle. Il remarquait aussi un mouvement extraordinaire près des moulins des Flamands , qui, quoique à une plus grande distance,
étaient cependant à portée de sa vue. Il semblait qu'on s'y formait en ordre de marche ; et effectivement une troupe nombreuse se mit bientôt en mouvement, et s'avança en bon ordre, au son des flûtes, des tambours et d'autres instruments, vers l'endroit où Vidal était assis.
Il paraissait pourtant que l'affaire dont il s'agissait était de nature pacifique , car après les musiciens on voyait marcher, trois de front, les vieillards de ce petit établissement , appuyés sur leurs bâtons et réglant, par leur pas lent et tranquille, la marche de tout le cortège. Après ces pères de la colonie venait AVilkin Flammock, monté sur son grand cheval de guerre, et armé de toutes pièces, mais la tète nue, comme un vassal prêt à rendre hommage militaire à son seigneur. Il était suivi de trente hommes , l'élite de l'établissement 4 rangés en ordre de bataille, bien armés, bien équipés, dont les membres vigoureux, aussi bien que leurs armes étincelantes, annonçaient la force et la discipline , quoiqu'ils n'eussent ni le regard de feu du soldat français , ni l'air de résolution obstinée qui caractérisait les Anglais, ni l'œil brillant de cette impétuosité sauvage qui distinguait alors les Gallois. Les mères et les filles nubiles marchaient ensuite, suivies des enfants des deux sexes, au teint vermeil, et imitant le pas grave de leurs parents. Enfin le cortège se terminait par une sorte d'arrière -garde composée des jeunes gens de quatorze à vingt ans, armés de lances légères, d'arcs, et d'autres armes semblables convenant à leur âge.
Les hommes de ce cortège tournèrent la base de la hauteur sur laquelle le ménestrel était assis, traversèrent le pont du même pas lent et régulier , et se formèrent ensuite en double ligne , ayant le visage tourné les uns vers les autres , comme pour recevoir quelque homme d'importance , ou assister à quelque cérémonie. Flammock resta à l'extrémité de l'avenue que formaient ainsi ses concitoyens, et, avec une activité qui ne lui faisait rien perdre de son air de tranquillité ordinaire, il s'occupait à faire les arrangements et les préparatifs convenables.
Cependant des habitants de tous les environs , paraissant uniquement attirés par la curiosité, commençaient à arriver, et formaient un rassemblement près de la tête du pont qui faisait face au château. Deux paysans anglais passèrent près de la pierre sur laquelle Vidal était assis, et l'un d'eux lui dit en jetant une pièce d'argent dans son chapeau :
— Nous chanteras tu une chanson , ménestrel ? Voici un teston pour moi.
— J'ai fait un vœu, répondit Vidal, et je ne puis pratiquer la gaie science quant à présent.
— Ou tu es trop fier pour chanter pour des paysans anglais, dit le plus âgé, car tu as l'accent normand.
— N'importe, ajouta le plus jeune, garde l'argent. Je donne au pèlerin ce que le ménestrel ne veut pas gagner.
— Réservez votre générosité pour d'autres, mon bon ami , répondit Vidal; je n'en ai pas besoin : si vous voulez me faire plaisir, dites-moi plutôt quel motif rassemble ici tant de monde.
— Quoi ! ne savez-vous pas que nous avons retrouvé notre connétable De Lacy, et qu'il va accorder à ces tisserands flamands une investiture solennelle de tout ce que leur a donné Henry d'Anjou? Si Edouard-le-Confesseur vivait encore pour donner à ces coquins des Pays-Bas ce qu'ils méritent, nous les verrions danser aux branches de ces arbres. Mais allons, voisin, marchons, ou nous arriverons trop tard.
Et à ces mots ils descendirent la montagne.
Vidal porta alors ses regards sur la porte du château, et, quoiqu'il en fût assez éloigné et qu'il ne pût rien voir qu'imparfaitement à cette distance, la vue des bannières déployées et des hommes d'armes à cheval lui apprit que quelque personnage important allait en sortir à la tête d'un nombreux cortège militaire. Le son des trompettes, qui arrivait faible encore, mais distinct, à ses oreilles, semblait confirmer cette supposition. Bientôt il s'aperçut, au nuage de poussière qui commençait à s'élever entre le château et le pont, et au son plus rapproché des clairons, que la cavalcade s'avançait de ce côté.
Vidal semblait indécis s'il resterait dans la position qu'il occupait, et d'où il avait une vue complète, mais éloignée, de toute la scène, ou si, pour la voir de plus près, quoique moins en détail, il se jetterait dans la foule nombreuse qui se pressait alors autour de l'avenue formée par les Flamands armés et rangés en bon ordre.
Un moine passa en ce moment près de Vidal, et celui-ci lui demandant, comme au paysan, quelle était la cause de cette réunion, il lui répondit d'une voix presque inarticulée sortant de dessous son capuchon, que c'était le connétable De Lacy, qui, pour premier acte de son autorité, allait remettre aux Flamands la charte royale de leurs immunités.
— Il paraît bien pressé d'exercer cette autorité, dit le ménestrel.
— Celui qui vient de ceindre un glaive est impatient de le tirer, répondit le moine ; et il ajouta quelques mots que le ménestrel ne put entendre que très-imparfaitement, car le père Aldrovand n'avait
pas encore recouvré la santé depuis le dernier siège de Garde-Douloureuse.
Vidal comprit pourtant que le moine comptait y trouver le connétable, et le prier d'employer son intercession en sa faveur.
— Je l'y trouverai aussi, s'écria Vidal en se levant tout à coup de Ja pierre sur laquelle il était assis.
— Suivez-moi donc, murmura le père Aldrovand; les Flamands me connaissent, ils me laisseront passer.
Mais le père Aldrovand était en disgrâce, et son influence ne fut pas aussi puissante qu'il s'en était flatté ; le ménestrel et lui étant poussés à droite et à gauche par la foule , ils furent bientôt séparés.
Vidal fut pourtant reconnu par les paysans anglais auxquels il avait déjà parlé, et l'un d'eux lui dit : — Eh bien î ménestrel, ne pourraistu faire quelques tours de jongleur? Tu y gagnerais une bonne largesse, car nos maîtres les Normands aiment la jonglerie.
— Je n'en connais qu'un seul, répondit Vidal, et je vous le montrerai si vous voulez me faire un peu de place.
Ils repoussèrent la foule à quelque distance, et par ce moyen Vidal eut le temps de jeter son chapeau, et de se débarrasser des guêtres de cuir qui lui couvraient les jambes et les genoux, ne conservant que ses sandales. Couvrant ensuite ses cheveux noirs et son front bruni par le soleil d'un mouchoir de couleur qu'il noua autour de sa tête, il se dépouilla de son habit de dessus, et montra ses bras nerveux, nus jusqu'à l'épaule.
Mais tandis qu'il amusait par ces préparatifs ceux qui l'entouraient» il se Gt un mouvement subit et violent dans la foule, qui se précipita du même côté; le son des trompettes se fît entendre de très-près; les instruments de musique des Flamands y répondirent, et l'on entendit crier de toutes parts en allemand et en anglais : — Longue vie au vaillant connétable ! Que Notre-Dame protège le brave De Lacy !
Vidal fît des efforts incroyables pour approcher de celui qui marchait en tête du cortège parti du château, dont il ne pouvait voir que le beau panache flottant, et la main droite qui tenait le bâton de commandement. La foule d'officiers et d'hommes d'armes qui étaient autour de lui dérobait à sa vue le reste de sa personne. Enfin, iL réussit à se placer à quatre pas du connétable, qui était alors dans un petit cercle dont on éloignait, non sans peine, les curieux, pour qu'il pût s'acquitter du cérémonial qu'il avait à remplir. Il avait le dos; tourné du côté du ménestrel , et il se baissait sur son cheval pour remettre la charte royale à Wilkin Flammock, qui avait fléchi un genou pour la recevoir avec plus de respect. La posture que le Fia-
mand avait prise obligea le connétable à se baisser tellement, que les plumes de son panache touchaient à la crinière de son noble coursier.
En ce moment, Vidal sauta avec une agilité merveilleuse par dessus la tête des Flamands qui empêchaient les curieux de pénétrer dans l'enceinte du cercle, et, en un clin d'œil, il avait appuyé son genou sur la croupe du cheval du connétable, sa main gauche l'avait saisi par le collet de son habit, et, s'attachant à sa victime, comme un tigre à la proie sur laquelle il vient de s'élancer, le ménestrel tira en même temps un poignard à lame courte et bien affilée, et le lui enfonça derrière le cou, précisément à l'endroit où commence la moelle épinière. Ni la justesse du coup d'œil ni la force du bras ne lui manquèrent.
La blessure était mortelle ; le malheureux cavalier tomba de cheval sans pousser un seul gémissement, comme un taureau dans l'amphithéâtre sous le fer du toréador; et son meurtrier, en selle à sa place, et brandissant son poignard ensanglanté, pressa le cheval des talons pour le faire partir à travers la foule.
Il était possible qu'il s'échappât, car la promptitude et l'audace de l'assassin avaient comme frappé de paralysie tous ceux qui l'entouraient ; mais la présence d'esprit de Flammock ne l'abandonna pas. Il saisit le cheval par la bride, et, aidé par ceux qui n'avaient besoin que d'un exemple, il arrêta Vidal, lui lia les mains, et s'écria qu'il fallait le conduire devant le roi Henry. Cette proposition, faite par Wilkin d'un ton ferme et décidé, imposa silence à mille voix qui criaient au meurtre et à la trahison; car les races différentes, ennemies les unes des autres, dont la foule était composée, s'accusaient réciproquement de ce forfait.
Le flux et le reflux des flots du peuple ne forma plus alors qu'un seul courant qui se dirigea vers le château de Garde-Douloureuse, et il ne resta sur le lieu où venait de se passer cette scène tragique que quelques domestiques du défunt, qui demeurèrent pour transporter le corps de leur maître, avec toute la solennité de la douleur, de l'endroit où il s'était rendu avec une pompe triomphale.
Quand Flammock arriva au château, il y fut reçu à l'instant avec son prisonnier et quelques individus qu'il avait choisis pour faire leur déclaration comme témoins du crime. Ayant demandé une audience du roi , on lui répondit que ce prince avait défendu que personne entrât dans son cabinet jusqu'à nouvel ordre. Mais la nouvelle du meurtre du connétable était si étrange, que le capitaine des gardes prit sur lui de se présenter devant le roi pour lui apprendre cet évé-
nement, et Henry ordonna que Flammock et le prisonnier fussent admis sur-le-champ en sa présence. Ils trouvèrent Henry assis sur son fauteuil, derrière lequel plusieurs personnes étaient debout à quelque distance , dans la partie la plus obscure de l'appartement.
Lorsque Flammock arriva, sa taille grande et replète et ses membres robustes faisaient un étrange contraste avec la pâleur de son visage, causée par l'horreur à laquelle se mêlait peut-être aussi la crainte respectueuse que lui inspirait la présence de son souverain. A côté de lui était son prisonnier, que la situation dans laquelle il se trouvait ne paraissait pas intimider. Le sang qui avait jailli de la blessure de sa victime souillait ses bras, le peu de vêtements qu'il avait conservés, et surtout son front et le mouchoir qui l'entourait.
Henry jeta sur lui un regard sévère, que Vidal soutint non-seulement sans effroi, mais d'un air qui semblait le braver.
— Quelqu'un connaît-il ce scélérat? demanda le roi en regardant autour de lui.
Personne ne répondit sur-le-champ ; mais enfin Philippe Guarine, se détachant du groupe qui était dans le fond de l'appartement, dit en hésitant :
— Si ce n'était l'étrange costume qu'il porte, Sire, je dirais que c'est un ménestrel de la maison de mon maître, nommé Renault Vidal.
— Tu te trompes, Normand, répliqua le ménestrel. Le nom que j'avais pris et les viles fonctions que je remplissais n'étaient qu'une voie pour me conduire à mon but. Je suis Breton ; mon nom est Cadwallon, Cadwallon aux neuf lais, premier barde de Gwenwyn de Powis-Land, et son vengeur.
Comme il prononçait ces derniers mots, ses yeux rencontrèrent ceux d'un pèlerin qui était aussi dans le fond de l'appartement, et qui, s'avançant peu à peu, était alors en face de lui.
Les yeux du Gallois semblèrent près de sortir de leurs orbites, et il s'écria d'un ton de surprise mêlé d'horreur :
— Les morts reparaissent-ils devant les monarques ! Si tu es vivant, qui donc ai-je tué ? Le saut que j'ai fait, le coup sûr que j'ai porté, ne sont pas un rêve ; et cependant ma victime est sous mes yeux ! N'aije donc pas tué le connétable de Chesten?
— Oui, tu as tué le connétable, répondit le roi ; mais apprends que c'est Randal de Lacy à qui nous avions donné cette place ce matin, dans la ferme croyance que notre fidèle et loyal Hugues de Lacy avait péri dans un naufrage en revenant de la Terre-Sainte. Ton crime n'a abrégé que de quelques heures la courte élévation de Randal ; car le
soleil, demain à son lever, l'aurait vu dépouillé de ses honneurs et de ses biens.
Le prisonnier baissa la tête sur sa poitrine avec un désespoir évident. — Je pensais, dit-il, qu'il avait quitté ses haillons, et qu'il s'était empressé de se montrer dans toute sa gloire. Puissent tomber de ma tête les yeux qui se sont laissé tromper par ces brillants hochets, un panache et un bâton de commandement !
— J'aurai soin, Gallois, que tes yeux ne te trompent plus! dit le roi d'un ton sévère; car, avant qu'une heure soit écoulée, ils seront fermés sur toutes les choses de ce monde.
— Votre Majesté daignera-t-elle me permettre, dit le connétable, de faire à ce malheureux quelques questions ?
— Oui, répondit le roi, quand je lui aurai demandé moi-même pourquoi il a trempé ses mains dans le sang d'un noble Normand?
— Parce que celui que j'ai voulu frapper, répondit Cadwallon, dont les yeux se portaient alternativement, avec une expression féroce, sur le roi et sur le connétable, avait répandu le sang du descendant de mille rois, auprès duquel le sien et le tien, orgueilleux comte d'Anjou, ne sont que l'eau infecte d'un marécage, comparée à celle d'une fontaine limpide.
L'œil de Henry menaça le barde audacieux ; mais il retint sa colère en voyant le regard suppliant du connétable.
— Qu'as-tu à lui demander? dit le roi à son fidèle serviteur. Sois bref, car les minutes de sa vie sont comptées.
— Avec votre permission, Sire, répondit Hugues de Lacy, je voudrais lui demander pourquoi il a épargné si longtemps, quand elle était en son pouvoir, une vie qu'il voulait sacrifier ; pourquoi il l'a même défendue plusieurs fois avec une apparence de fidélité?
— Normand, dit Cadwallon, je répondrai à ta question avec vérité. J'avais dessein de t'ôter la vie la nuit même où j'entrai à ton service ; voilà l'homme, ajouta-t-il en montrant Philippe Guarine, à la vigilance duquel tu fus redevable de ta sûreté.
— Il est vrai, dit De Lacy, que je me rappelle quelques circonstances qui semblaient indiquer un tel projet ; mais pourquoi ne l'astu pas exécuté quand tu en as trouvé l'occasion ?
— Quand celui qui avait tué mon souverain, répondit le Gallois, devint soldat de Dieu et en servit la cause dans la Palestine, il n'avait rien à craindre de ma vengeance.
— Ce scrupule est admirable dans un assassin gallois, dit le roi d'un ton méprisant.
— Oui, répliqua Cadwallon ; et l'on ne pourrait en dire autant de
certains princes chrétiens, qui n'ont jamais manqué de profiter de toutes les occasions de pillage et de conquête que leur offrait l'absence d'un rival parti pour la croisade.
— Par la sainte croix ! s'écria Henry, sur le point de céder à sa colère en entendant une insulte spécialement dirigée contre lui ; mais, s'interrompant tout à coup, il dit avec le sang-froid du mépris : — Qu'on traîne ce misérable à l'échafaud.
— Permettez-moi une question, Sire, dit le connétable. Renault Vidal, quel que soit ton nom, depuis mon retour en ce pays, tu m'as rendu des services qui ne sont pas d'accord avec la résolution que tu avais formée de m'arracher la vie. Tu m'as aidé à me sauver du naufrage ; tu m'as guidé en sûreté à travers tout le pays de Galles, où il n'aurait fallu que prononcer mon nom pour me vouer à la mort. Je n'étais plus alors un soldat de Dieu combattant pour la croix.
— Je pourrais éclaircir tes doutes, répondit le barde, si je ne craignais d'avoir l'air de plaider pour ma vie.
— Que cette crainte ne t'arrête pas, dit Henry; car notre saint père lui-même intercéderait en ta faveur, que ses prières seraient inutiles.
— Eh bien donc , dit Cadwallon en s'adressant à De Lacy, apprends la vérité : j'étais trop fier pour permettre aux vagues et aux Gallois de partager ma vengeance. Apprends aussi ce qui a peut-être été une faiblesse en Cadwallon, l'habitude de vivre avec toi avait partagé mes sentiments entre la haine et l'admiration. Je songeais encore à ma vengeance, mais comme à une chose qui semblait être hors de ma portée, comme à une image que j'apercevais dans les cieux, plutôt que comme à un objet que je dusse un jour atteindre. Et quand je te vis aujourd'hui si déterminé, si courageusement résolu à supporter en homme tous les malheurs qui te menaçaient, tu me parus comme la dernière tour d'un palais ruiné, élevant encore sa tête vers le ciel, au milieu des débris de son antique splendeur. Puissé-je périr, me dis-je alors en secret, avant d'en compléter la ruine! En ce moment, oui, en ce moment, il n'y a que quelques heures, si tu avais accepté la main que je t'offrais, je t'aurais servi comme jamais serviteur n'a servi un maître. Tu l'as repoussée avec mépris ; et cependant il a encore fallu que je te visse, comme je le croyais, traversant, avec tout l'orgueil normand, le champ de bataille sur lequel tu as tué mon maître, pour que je reprisse assez de résolution pour frapper le coup qui t'était destiné, mais qui du moins a immolé un homme de ta race usurpatrice. Je ne répondrai plus à aucune question. Qu'on me conduise à la hache ou à la corde, peu m'importe ! L'âme de Cadwallon
rejoindra bientôt celles de ses ancêtres, qui furent aussi nobles que libres.
— Mon roi, mon souverain, dit De Lacy en fléchissant un genou devant Henry, pouvez-vous entendre ce langage, et refuser une grâce à votre ancien serviteur? Epargnez la vie à cet homme, n'éteignez pas une telle lumière, quoique le feu en soit trompeur et sinistre!
— Relève-toi, De Lacy, répondit le roi; relève-toi, et rougis de ta demande. Le sang de ton parent, le sang d'un noble normand, teint encore les mains et le front de ce Gallois! Aussi sûr que j'ai été couronné roi, il mourra avant que ces marques de son crime soient essuyées! Ici! qu'on le conduise au supplice à l'instant même.
Des gardes s'emparèrent de Cadwallon, et l'emmenèrent hors de l'appartement.
— Tu es fou, De Lacy ! continua Henry en forçant le connétable à se relever; tu es fou de me presser ainsi, mon vieil et Odèle ami ! Ne vois-tu pas que le soin de ton intérêt exige de nous cet acte de rigueur? Ce Randal, par ses largesses et ses promesses, s'est fait bien des partisans, qui, en te voyant revenir moins riche et moins puissant, ne seront peut-être pas disposés à reconnaître ta suzeraineté. S'il avait vécu, nous aurions eu nous-même quelque difficulté à le dépouiller entièrement du pouvoir qu'il avait acquis. Rendons grâces au Gallois qui nous en a délivrés; mais tous ses amis jetteraient les hauts cris si nous pardonnions au meurtrier. Quand le sang aura payé le prix du sang, ils oublieront tout ; et leur loyauté, reprenant son cours naturel, te reconnaîtra pour leur maître légitime.
Hugues de Lacy se releva, et combattit respectueusement les raisons politiques de son adroit souverain ; car il voyait clairement que Henry les alléguait moins par égard pour l'intérêt personnel d'un de ses sujets que pour effectuer ce changement d'autorité féodale avec le moins d'embarras possible pour le pays et pour le monarque.
Henry écouta ses arguments avec patience, et y répondit avec calme. Tout à coup on entendit un roulement lugubre de tambours, et le son funèbre de la cloche du château frappa leurs oreilles. Le roi conduisit alors De Lacy vers la fenêtre, qui était éclairée par une lueur rougeâtre venant du dehors. Un corps d'hommes d'armes, dont chacun tenait en main une torche allumée, passait sur la terrasse, revenant d'assister à l'exécution du farouche mais courageux Breton, et l'air retentissait de leurs cris : —Longue vie au roi Henry! ainsi périssent tous les ennemis du noble sang normand!