‹ Le connétable de LuynesChapitre 5 sur 135 · Branthe et Cadenet · texte numérisé non relu

Branthe et Cadenet

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ils ne sont cependant pas dans tous les secrets ni dans toutes les affaires.

(( Pour r heure, le duc de Luynes, qui s'est élevé d'un bond à une si haute faveur, par le moyen d'amusements et de passe-temps enfantins, 'ct qui n'a jamais eu auparavant l'occasion de mettre à l'épreuve un génie que la nature a fait absolument incapable du maniement d'aussi grandes affaires, ne peut apporter au gouvernement de ce royaume la prudence nécessaire; d'où il suit que les affaires souffrent^ que beaucoup sont lésés et que le royaume va à sa perte. Pour lui, il est d'un naturel non pas méchant, mais léger, sans esprit de suite, démesurément ambitieux^, au point qu'estimant en savoir plus que n'importe qui, et sachant qu'il dispose d'une autorité aussi considérable, il ne tient compte et ne fait, cas de rien, et jusqu'aux princes étrangers eux-mêmes, il les juge inférieurs à lui. Il est poussé par l'avidité de l'argent, dominé par la vaine gloire, et depuis quelque temps il est devenu au même point superbe et intraitable. Aussi

I. « Il était d esprit assez humain, mais ambitieux, » dit Richelieu dans ses Mémoires. Corsini force ici la note émise par le cardinal dans son fameux portrait du connétable, magnifique au point de vue oratoire, mais suspect au point de vue de impartialité historique (p. 7.5 1, éJit. cit.).

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ni hors du royaume ni dans le royaume même, il ne trouve aucun prince qui lui soit véritablement attaché; mais tout particulièrement le comte de Soissons, le duc de Montmorency, le duc d'Epernon, le' maréchal de Vitry font profession d'un mépris ouvert à son égard. Le prince de Gondé, encore que sa haine contre la reine mère paraisse devoir rendre ses intérêts inséparables de ceux du duc de Luynes, ne se trouve néanmoins pas plus satisfait que les autres. Les Guisards font montre de vouloir le soutenir ; mais comme ils le font pour avoir une sorte d'autorité, ils prouveraient, si l'occasion se présentait, qu'ils ne sont pas mieux disposés que les autres.

« Quant à ce que je trouve de louable en lui jusqu'à présent le voici : c'est la fermeté de son catholicisme; je ne me fonde point pour le dire sur ses entreprises présentes; il y a été poussé en partie par des intérêts particuliers, en partie par l'ambition, en partie pour enlever un appui à ceux qui voudraient travailler contre lui ; je le dis d'après ses actions, qui sont celles d'un bon chrétien, et d'après la voix commune. On lui attribue un grand désir de devenir souverain dans quelque province du royaume, ou peut-être d'acquérir quelque principauté en dehors des limites de la

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France*. Je me laisserais aller difficilement à le croire, à moins par hasard que la fortune ne lui fasse voir les montagnes pour des plaines et les plaines pour des montagnes. »

La lecture attentive de ce document, si hostile, dans presque toutes ses parties, à la personne du duc de Luynes, est-elle de nature à détruire la bonne impression laissée par la correspondance du prédécesseur de Gorsini ? Assurément non. Le connétable nous apparaît, dans la relation du nouveau nonce, avec un relief personnel plus prononcé que dans les dépêches de Bentivoglio, et ce n'est point au détriment \ie son rôle historique. Ce qu'on semble surtout lui reprocher, c'est l'effacement dans lequel il laisse les autres ministres, c'est sa confiance exclusive dans quelques amis dévoués dont il a entouré le roi. Il n'y a rien là qui doive surprendre. Le roi ne gouvernait pas et ne s'intéressait que mollement aux affaires de l'État, sauf la guerre^ il fallait bien

I. C'était une opinion qui courait dans le public et que propageaient les pamphlets du temps. (La bibliothèque de l'Institut en conserve un certain nombre de très-curieux sous la rubrique de : Règne de Louis XIII, années lôi-j, i8, ig, etc., formant plusieurs volumes in-12.) L'incrédulité, à cet égard, du nonce, si mal disposé pour Luynes, nous paraît une réfutation non sans valeur, d'accusations qui ne reposent, d'autre part, sur aucun fondement sérieux.

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que le véritable chef du gouvernement fut en possession des moyens de déjouer toutes les intrigues; car il avait à protéger le roi en même temps que lui-même contre toute surprise. Luynes prenait au sérieux son rôle de ministre dirigeant, il entendait être le maître de la conduite politique des affaires*, et il se plaça dans cette situation avec fermeté et avec habileté, mais sans violence.

N^avait-il pas raison, dans la grosse affaire qu'il avait alors entreprise, et qui n'était rien moins que la réduction des protestants à Tobéissance politique, d'écarter respectueusement de la direction des affaires la reine mère qui avait juré sa perte et qui ménageait dans les huguenots des alliés possibles ? Devait-il suivre dans ses entraînements ambitieux le prince de Condé, qui voulait pousser la répression de la rébellion des protestants jusqu'à Panéantissement de leur liberté de conscience ? Quelle créance donner à cette affirmation du nonce, que les intérêts particuliers du duc de Luynes sont une des principales raisons des expéditions royales contre les protestants? Les intérêts particuliers du duc furent ici tellement unis à ceux du roi et de TÉtat qu'on ne saurait les distinguer. Il est vrai que ce n'était point affaire à la cour de Rome de mettre au-dessus des inlcrcts do l\iniic catholique ceux

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de Tunitc nationale et monarchique en France ; elle pouvait, en vertu même du principe d'universalité qui est le caractère de sa domination, considérer ces intérêts nationaux comme des intérêts particuliers. Le Saint-Siège, entré, sous le pontificat du valétudinaire Grégoire XV, dans une politique d'action et de revendication religieuses que suivait avec ardeur son audacieux neveu, le cardinal Ludovisi, n'envisageait que l'hérésie à comprimer, et blâmait hautement les tempéraments que Tesprit conciliant de Luynes était disposé à admettre en •faveur des croyances dissidentes, afin d'être plus fort vis-à-vis d'une faction politique démasquée.

Le nonce a beau proclamer le connétable un bon catholique, ce catholicisme ne suffit point à la curie romaine. Il faut entendre le cri d'alarme que pousse la chancellerie pontificale à la réception de la dépêche de Gorsini , Poracle sinistre qu'elle proclame et qui trouvera de Técho en France : " Si la bonté divine, qui a toujours protégé si hautement, contre l'opinion humaine, la monarchie française, s'écrie le secrétaire Agucchia, interprète de Ludovisi, ne vient la secourir, c'est avec raison que nous redoutons de nouvelles révolutions et de nouvelles ruines, et plaise à Dieu que ne recommencent pas avec le temps les tragédies des

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Guises, des Goncini et des Henris, au milieu d'une foule de maux et de dangers * ! »

La cour de Rome, dont la politique a fréquemment présenté des alternatives de prudence cauteleuse et de hautaine témérité, ne trouva pas en effet dans le duc de Luynes Phomme qui convenait à ses desseins. Elle connaissait à merveille toute la gravité de la question religieuse et politique en France : « Un des plus grands maux dont souffre ce beau royaume, écrit le nonce, vient des troubles intérieurs suscités soit par de grands seigneurs très-prompts à se proclamer mécontents du roi et à prendre les armes contre lui ; soit par les huguenots, lesquels n'ayant pas un moindre désir de secouer le joug de la monarchie qu'ils n'en ont eu de se séparer du chef de PEglise, adhèrent avec empressement à la sédition. » Pour l'envoyé romain, qui s'inspirait des vues de son propre gouvernement, il n'y avait en face de cette situation compliquée que deux solutions également absolues et par suite également dangereuses. « Les uns pensent, dit-il, qu'en expulsant l'hérésie de la

1. Registre di lettere di mons'" Agucchia, scritte per il cardinale Ludovisio in risposta a mons''^ Corsino nutitio in Franc ia ncl pontificato di Gregorio XV. A Rome, Bibl. de la Minerve. Mss. 2 vol. (X, VI, i6, 17). Dcp. du 2 nov. 1021 *.

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France et en rendant tous les peuples obéissants à une seule religion, comme ils le sont à un seul roi, on en arriverait en même temps à détruire le ferment de tous les soulèvements de la noblesse; mais ce parti, si on le prend, sépare en deux les forces de TÉtat, les amoindrit et les affaiblit considérablement et, de la sorte, donne du cœur aux Espagnols pour marcher à Tassaut de ce royaume. D'autres disent qu'il y a deux inconvénients à vouloir exterminer les hérétiques : le premier, c'est que ce but ne pouvant être atteint sans une guerre civile longue et âpre, le royaume se consume, se dépeuple, s'appauvrit de biens et de personnes; l'autre, c'est que les hérétiques étant les vassaux les plus sûrs vis-à-vis des Espagnols, il serait funeste de se les aliéner. Il faut donc les caresser, et les tenir dans le contentement. De la sorte, ils ne troubleront pas la paix et les Espagnols seront incapables de rien tenter contre la France tranquille et pacifiée à l'intérieur *. »

Il n'y a ainsi pour le nonce que deux alternatives : rextermjnatiçn du parti protestant, ou l'abdication du pouvoir royal devant lui. La question pouvait être posée différemment. C'est, à notre

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