‹ Le connétable de LuynesChapitre 4 sur 135 · LA COUR ET LES PARTIS · texte numérisé non relu

LA COUR ET LES PARTIS

La relation du nonce Ottavio Corsini. — Le roi, le duc de Luynes et ses affidés. — La politique du duc de Luynes et la politique du Saint-Siège vis-à-vis des prolestants.

Au début de cette étude, il n'est pas sans utilité de déterminer Tétat de la cour et des partis, et particulièrement la situation personnelle du duc de Luynes, tels qu'ils ressortent de Fexposé officiel adressé par le nonce à la chancellerie du pape, peu de temps après son arrivée en France, et de la relation générale qu'il donna plus tard de sa nonciature * .

I, Relcnione délia nuntiatura di Francia, Cors., mss. cit., t. III, f» 584-604. Dép. du 27 octobre 1623 *.

La coiir et les partis.

C'est de ce dernier document que nous extrayons d'abord ce remarquable portrait de Louis XIII :

« Au milieu d'une cour adonnée aux plaisirs et sujette à tant de changements, je tiens pour uniquement immuable la vertu du roi, et je puis dire que, s'il est très-notablement gêné pour s'exprimer, il n'en a pas moins l'esprit merveilleusement orné de mille qualités excellentes. Dans la fleur de sa jeunesse, devenu roi absolu en France, il n'a donné aucune occasion de surprendre en lui quelqu'un de ces vices ou de ces licences qui, s'il est permis de le dire, se trouvent d'ordinaire inséparables de la possession d'un grand pouvoir. Ni l'amour du jeu, ni la passion des femmes, ni les emportements de la colère ne le font se détourner du sentier de l'innocence. Il est plein de douceur et donne beaucoup de créance aux bons conseils. Il est contempteur des dangers, dur à la fatigue, ami passionné de la gloire. Tous ses amusements, tous ses plaisirs, il les a réduits à l'exercice de la chasse et Ton pourrait seulement, si l'on voulait se montrer sévère, demander qu'il s'y livrât avec plus de modération, pour vaquer, avec une assiduité plus grande, au soin du gouvernement. Deux sortes de personnes ont de l'influence sur lui : les ministres d'Etat en qui il a conliance et ses compagnons de chasse. »

La com^ et les partis.

On ne saurait analyser en termes plus délicats et mieux choisis l'étrange caractère du fils de Henri IV, si dissemblable de son père à tant d'égards et quelquefois à son avantage, mais qui avait rame aussi belliqueuse, Tesprit non moins tolérant, le cœur aussi français. Quelques mots discrets, mais précieux pour Thistorien, sont également à recueillir , dans la même relation du nonce, sur cette jolie reine, Anne d'Autriche, au légitime amour de laquelle le roi ne sut jamais s'abandonner : « La femme du roi, dit l'archevêque de Tarse, est pleine de bonté, et elle met tontes ses forces à aimer son mari ; elle n'a qu'un désir, c'est de donner à la France un dauphin ; et il semble bien que de là dépende non-seulement son bonheur à elle, mais celui de toute la chrétienté. »

Si nous voulons entrer dans le détail plus particulier à notre sujet des rapports du roi avec son principal ministre, celui dont il disait, non sans une certaine amertume qui, à notre sens, n'impliquait aucune jalousie : le roi Liiynes ; écoutons encore l'envoyé pontifical * :

« Le roi qui, dans un âge encore tendre, se

r. Brève Relatione dello stato di questa Corte, 4 octobre 1621, ibid.t t. I *.

La cour et les partis.

défie de lui-même, s^cn est remis du tout sur le duc de Luynes; c'est sur lui quUl fait reposer le poids de tous les grands intérêts. C'est donc au duc de Luynes que doivent faire tête tous les conseillers et tous les personnages de TEtat; ceux-ci couvrent tous leurs déboires sous une adulation servile, car il ne tient compte d'eux en quoi que ce soit; il les laisse bel et bien et les maintient sans aucune espèce d'autorité.

« C'est ainsi qu'il en est de M. de Puisyeulx *, lequel, sachant combien peu il a de pouvoir, met toujours dans ses paroles, vis-à-vis de ceux avec lesquels il négocie, tant d'incertitude et d'irrésolution que, quelle que soit Tissue d'une affaire, il veut faire paraître qu'il a tout su ; car il est jaloux de conserver au moins l'apparence de son autorité. Il en est de même de M. le cardinal de Retz^ ; celui-ci, qui est un homme de bonne intention et de bonnes mœurs, n'est pas dédaigneux de la faveur et se la procure en ne parlant pas et en ne voulant ni plus ni moins de ce qu'il estime être le désir du duc de Luynes. — Et c'est ainsi que, de proche en proche, sont tous les autres du conseil.

1. Fils du chancelier Brûlart de Sillery et ministre des affaires étrangères.

2. Henri de Gondi, évêque de Paris, chef officiel du conseil du roi.

La cour et les partis.

« Quant à M. de Luyncs, dans Textraordinaire faveur de la fortune où il se trouve placé, se rendant compte de la gravité de ses offenses vis-à-vis de la reine mère, il n'a confiance en personne, il craint tout, soupçonne chacun, et, par suite, veut tout faire par lui-même, et embrasser le tout.

« Néanmoins, il prend conseil de quelques amis en diverses affaires. Ce sont ses deux frères, d^abord, puis M. de Modène et M. d'Esplans *. A ce dernier, il a assigné l'accompagnement du roi, à cette fin qu'il ne se puisse traiter avec le roi rien dont il ne soit averti. Il en résulte que par la main d'Esplans passent toutes les intrigues qui se font pendant cette guerre ; il est d^ailleurs cher à Sa Majesté par suite de la recommandation du duc de Luynes, et par quelque agrément particulier de son caractère, et il ne manque pas d'aptitude ni d'intelligence ; mais c'est un homme sans expérience, sans savoir, sans principes. Monseigneur de Sens autrefois était haut placé dans Testime, à cause de sa prudence et de sa bonté, qui lui dictaient de bons avis relativement au gouvernement de TÉtat, désireux, d'ailleurs, qu'il était en cela, de gagner un chapeau de cardinal.

I. V. sur d'Esplans : Bassompierre, Journal de ma vie, (Édit. de la Société de l'Histoire de France, t. II, p. 289).

6 La cour et les partis.

« C'est sur Monsignor Ruccellaï qu'on se repose en confidence de tous les intérêts relatifs à la reine mère, comme sur celui qui a subi de sa part la plus éclatante disgrâce. Quelles sont ses fins, c'est ce qu'il est assez difficile de pénétrer; mais son humeur n'est que trop connue de la cour de Rome *.

« M. de Modène tient la place de M. de Puisyeulx dans les affaires dont on ne veut point faire part à ce dernier; suivant le temps, les circonstances, la disposition de M. le duc, qu'il observée avec soin, il se risque parfois à nous rendre de bons offivces. Ses intentions sont véritablement bonnes, et il fait particulière profession d'être le serviteur de votre Illustrissime Seigneurie"^.

« Les plus puissants, ce sont encore les deux frères de M. de Luynes ^,car les intérêts des trois sont communs ; ils n'ont n'autre point de mire que de s'enrichir et d'établir leur maison. Avec tout cela,

1. Voir dans Bentivoglio {Nun:{iaturadi Francia, Fircnze, Felice LeMonnier, 4 vol., i863), à l'aide de l'index, tous les antécédents de Ruccellaï, éloigné de la reine mère par l'évêque de Luçon.— Cf. les articles de M. Cousin, — Bassomp., t. III, 'p. 2, et sqq. — Richelieu, Mémoires. (Col. Michaud et Poujoulat.)

2. On sait que François de Raymond de Mormoiron, seigneur de Modène dans le comtat Venaissin, cousin et confident de Luynes, était, par sa naissance, un sujet du Saint-Siège.

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