‹ Le connétable de LuynesChapitre 61 sur 135 · I. Amb. vén. Dcp. n» 5, 21 nov · texte numérisé non relu

I. Amb. vén. Dcp. n» 5, 21 nov

Les Jîédiix de la guerre civile. 141

la troupe, au moins deux ou trois de ces chevaleresques bandits. Des autres, les uns moururent en se défendant, et les autres s'enfuirent.

LMmportance de ces faits, au point de vue de notre sujet, n'échappera point au lecteur. Par la misère et le défaut de sécurité s'explique cet état d^exaspération des esprits auquel la mémoire du connétable doit assurément la plus grande partie de sa mauvaise réputation. Aussi croyons-nous devoir mettre en regard du récit de Pesaro la dernière dépêche de son prédécesseur ; elle la confirme et y ajoute quelques traits nouveaux et frappants.

« Je n'ai pu partir de Toulouse, dit-il, que le premier du présent mois et j'ai cheminé quinze jours durant par les provinces de l'Albigeois et de l'Auvergne, à travers des glaces, des neiges et des vents si impétueux, que, tout en me trouvant dans une litière très-bien fermée, j'éprouvais toutefois la souffrance et les atteintes du froid, comme si j'avais été en plein air. J'ai voyagé continuellement sur la crête de montagnes très-hautes, les plus alpestres, les plus terribles qu'ait formées la nature; et l'on peut dire en vérité que l'Auvergne est l'enfer de la France, quand on songe surtout qu'à l'heure présente sont répandus et déchaînés dans cette contrée tant de mauvaises gens. De sorte qu'outre les incommodités du voyage j'ai fait tout le chemin avec la cervelle à l'envers, en raison de l'accident arrivé à l'Excellentissime Pesaro. Je ne me suis donc avancé qu'avec la plus grande circonspection; j'ai toujours eu avec moi des escortes nombreuses qui ne me

142 Les fléaux de la guerre civile.

quittaient point, de telle sorte qu'avec la grâce de Dieu, notre Seigneur, je suis arrivé sain et sauf dans cette ville de Lyon; ce n'est cependant point sans avoir fait, à peu de

distance de Rhodez, rencontre de larrons, lesquels, on peut

le dire, sous mes propres yeux, ont volé des bestiaux;

ils m'ont toutefois laissé tranquille pour m'avoir vu bien

accompagné*. »

Nous avons suffisamment insisté sur la nécessité de la guerre entreprise contre les huguenots, pour ne point rendre le con^iétable- responsable des maux nécessaires qu'elle entretenait et dont les dépêches qu'on vient de lire nous donnent un triste témoignage. Il n'en était cependant pas moins urgent d'apporter d'énergiques remèdes aux soufrances du pays devenues intolérables. Le plus efficace devait être assurément une pacification au moi ns provisoire \ le duc de Luynes le comprit ; mais il y avait autour du roi tout un parti qui ne parlait que de poursuivre les hostilités, et le connétable devait à tout prix s'en débarrasser. Il usera à cette œuvre difficile les derniers jours de sa vie.

I. Amb.véïi. Dép. n» 107, i6dcc. 162 1, de Lyon*. — Avec cette dépêche finit la correspondance de Girolamo Priuli, qui, depuis le départ de Gontarini, signait seul les de'pêches. Girolamo Priuli fut fait, comme ce dernier, chevalier des ordres du roi avant son départ, et M. d'Alincourt lui ménagea une réception officielle à son arrivée à Lyon. Le représentant de Venise auprès de la France est désormais Giovanni Pesaro. Les dépêches de son Carteggio ont, comme on a pu le voir déjà, un numérotage dillcrent de celle de Priuli.

l'affaire de la VALTELINE,

Origines de la question. — Les dissensions religieuses et les partis politiques en Valteline. — Persécution des catholiques par les protestants. — Occupation de la vallée par le duc de Feria, gouverneur de Milan. — Le duc de Luynes prend la résolution d'envoyer le comte de Bassompierre en Espagne.

Nous devons, avant d'arriver aux derniers actes de la vie du connétable de Luynes, rechercher dans les faits de la politique étrangère si les intérêts -de la France ont périclité à Textérieur pendant la dernière année de son administration. L'échec de Montauban ne saurait être la condamnation de sa politique intérieure ; nous essayerons -de prouver qu'au dehors, sa diplomatie ne fut point sans ha* bileté, notamment dans la question de la Valteline*

Cette affaire célèbre est incontestablement un des épisodesles plus intéressants et les pluscompliquésde

144 L'affaire de la Valteline.

la politique générale de l'Europe au commencement du XVII® siècle. Les historiens se sont généralement accordés pour attribuer uniquement à Richelieu la solution, heureuse pour les intérêts français, que ce grand ministre sut donner, par l'emploi delà force, aux dangereuses complications européennes dont les agitations intérieures de ce petit pays furent la cause. L'entrée du marquis de Cœuvres en Valteline est assurément le coup de maître qui sert d'éclatant début au second ministère de Richelieu; mais il serait injuste de ne pas tenir compte des efforts patients et néanmoins résolus de son devancier pour maintenir dans ces régions les droits séculaires de la France.

Vers la fin du xvi® siècle, des intérêts multiples et opposés se trouvèrent en jeu dans la vallée de l'Adda, et dans les bassins supérieurs du Rhin et de rinn, c'est-à-dire dans les contrées qui commandent les grandes routes d'Italie en Allemagne. Le droit de passage par ces vallées, à plus forte raison leur possession même touchaient aux intérêts vitaux de plusieurs Etats européens. Les difficultés soulevées par des questions relatives à ces droits trouvèrent la France en pleine crise intérieure. Mise dans Timpossibilité par les raisons que Ton connaît, et qui sont indépendantes du duc de

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Liiyncs, d'emplo^^er au dehors la force des armes, qui étaient nécessaires au dedans, la France dut accepter une partie diplomatique qui dura plusieurs années. Est-on fondé à dire qu^elle fut jouée sans dextérité, que le gouvernement méconnut ou sacrifia les intérêts de la France ? C'est un problème qu'une étude assez détaillée nous permettra seule de résoudre.

Nous remonterons donc j usqu'aux origines de cett(2 affaire dont quelques-unes des plus graves complications eurent lieu pendant la dernière année du connétable de Luynes*.

On sait que la Valteline est cette vallée longitudinale des Alpes tournée vers le Milanais, qui sert de bassin supérieur à TAdda jusqu'à son entrée dans le lac de Gôme à Golico. Par le col de Bormio, aux sources de la rivière, elle communique

I. Le nonce Corsini regarda avec justesse les affaires de la Valteline comme la question principale dont il eut à s'occuper, durant sa mission, et il avait conçu le projet d'écrire une histoire complète de la Valteline ; on trouve la copie de cette oeuvre malheureusement inachevée dans les papiers de sa nonciature; nous en détacherons des informations que l'on ne trouve nulle part aussi complètes et aussi précises, et à l'aide desquelles nous essayerons de mettre au jour le rôle du gouvernement de Louis XIII sous le ministère du duc de Luynes. Voir Storia délia Valtellina cominciata ma non segiiitata. (Bib. CoRSiNr, Cod. gSg. Col. 35, g. 23.)

146 L'affaire de la Valteline.

avec le Tyrol, c'est-à-dire avec le haut Adige ; par le col du Bernina, qui descend sur les pittoresques escarpements du val de Poschiavo, abrupt et profond comme un entonnoir, elle touche à la haute Engadine; enfin, par deux vallées qui débouchent au nord du lac de Gôme, 1° celle de Bregaglia, elle a une seconde entrée à travers le col de la Maloïa sur les sources de Tlnn, et 2° par le val de San Giacomo, elle atteint jusqu'au Splûgen, c'està-dire à la route du Rhin supérieur par la Via Mala. En résumé, la ValteHne commande quelquesunes des routes les plus importantes d'Italie en Allemagne et permet à ses possesseurs de rayonner sur le Milanais par l'Adda, sur l'Allemagne occidentale par le Rhin, sur l'Allemagne centrale par rinn et le Danube. Aussi n'est-il pas étonnant que la possession de cette contrée ait donné lieu à des compétitions acharnées.

La Valteline fut longtemps possédée par les Visconti, ducs de Milan, Au point de vue physique, comme elle l'est aujourd'hui au point de vue politique, c'est bien en effet une région italienne : elle a la végétation luxuriante du Midi, son ciel bleu, son soleil parfois torride. La Valteline fut cependant détachée du Milanais à titre d'apanage par le duc Bernabo, qui l'attribua à son fils mineur

L'affaire de la Valteline. 147

Martin. Celui-ci, à la mort de son père, assassiné par soii cousin Jean Galéas, fut dépouille de ses biens et se réfugia auprès de Tévêque de Goire, Hermann, à Téglise duquel il fît en l'année 1404 donation de toutes ses possessions. Mais cet évéque ne put jamais entrer en jouissance réelle de ces domaines, à cause de la puissance et de la valeur de Jean Galéas et de ses successeurs.

Après la mort de Galéas-Marie, fils de François Sforza, chef d'une nouvelle maison ducale, lorsque le fils du premier, Jean Galéas fut resté sous la tutelle de sa mère Bone et de son oncle Ludovic le More, Tévêque de Goire, prince d'empire ^ établi dans un nid d'aigle à la descente des routes d'Italie dans la haute vallée du Rhin^ prit son temps, leva une bonne armée et, avec l'aide des peuples de la Rhétie, occupa le comté de Bormio aux sources de l'Adda. Ludovic le More prit les armes contre l'évêque; mais, en fin de compte, on conclut un accord en vertu duquel l'évêque garda le val de Poschiavo, qui lui assurait à la descente du Bernina une libre entrée en Valteline, et, en échange d'une somme de 14,000 florins d'or, il abandonna

I. On montre encore;, dans la vieille église romane de Coire , la coiffe surmontée d'une couronne et la vieille épée rouillée, qui étaient les insignes de la dignité de ce prince d^empire.

148 L'affaire de la Valteline.

à Ludovic le More le territoire en contestation.

Les révolutions et les guerres, qui eurent lieu en Italie au commencement du xvi® siècle, mirent successivement en possession du duclié de Milan Ludovic le More et Louis XII *, ce dernier occupa également la Valteline. On connaît les événements qui amenèrent successivement le rétablissement dans le duché de Milan de Ludovic le More et de Maximllien, son fils. Ces révolutions placèrent la Valteline dans une condition nouvelle. L'évêque des Grisons avait fait alliance avec l'Empereur pour aider à la restauration de Ludovic, puis de Maximllien. Celui-ci céda aux Suisses tous ses droits sur la Valteline, en récompense de l'aide qu'il en avait reçue.

Il en résulta une convention qui devait régler les rapports de ces peuples. D'après la teneur de cet acte, les Valtelins devenaient sujets de l'évêque de Coire et des Trois Ligues Grises, et seraient tenus de leur payer par chaque année mille florins comptant. A ces conditions ils entraient dans la Ligue et la confédération et avaient dans les diètes, par l'organe de députés élus dans chacune de leurs communes, voix délibérative sur les matières qui touchaient à leurs propres intérêts ; les députés pouvaient être appelés également à siéger dans les

IJ" affaire de la Valteline, 149

autres affaires. L'évêquc et les Trois Ligues s'engageaient à procurer aide et conseil aux Valtelins, quand ils en auraient besoin, en faveur de l'Empereur ou du duché de Milan ; à respecter les anciennes coutumes et privilèges de leurs sujets ; et ils leur garantissaient la jouissance des immunités et franchises dont ils étaient eux-mêmes en possession. Cet acte constitutif de la réunion de la Valteline aux Ligues Grises, mettait, vis-à-vis des Grisons, les nouveaux confédérés dans un état de dépendance et d'infériorité mal dissimulé sous de vagues et banales garanties ^ De là surtout naquirent au xvii^ siècle les difficultés relatives à la Valteline.

Le Milanais étant retombé au pouvoir des Français, le roi François P'', dans les négociations de la Paix universelle faite avec les Suisses en i5i6 à

I. « Cioe che i Valtellini renderebbono in perpétua nelle cose îecite et honeste intera ubbedien:{a al vescovo. et aile tre leghe, con ciii sarebbono confederati e collegati, e nelle ciii adunan^e, quando fossero chiamati havrebbono luogo eguale agVatri e voce deliberativa In tiitte quelle cose che concernessero il ben e l'utilita de lor comunij di quali ciascuno sarebbe tenuto a mandarvi un deputato. Che goderebbono de lor antichi costumi e privilegi, avvenga che ragionevoli e giusti. Che il vescovo e le tre leghe darebbono loro soccorso, ajuto e conseglio, quando n'havessero bisogno in favor délia Mta Cœsarea e del ducato di Milano. Che goderebbono délie niedesime immunita efranchigie che gVistessi vescovo e tre leghe a quali pagherebbono mille yîorini annui incontanti.-^CoRSïm, Storia della Valtelllna.

i5o L'affaire de la Valteline.

Fribourg, donna à Tévêque et aux Grisons le choix entre une somme d'argent en échange de la restitution de la Valteline et des autres comtés, ou bien la pleine confirmation de leurs droits de possession. C'est à ce dernier parti qu'ils s'arrêtèrent. Ils devinrent donc les maîtres légitimes de la Valteline.

L'évêque et les Grisons, au milieu de Passervissement général de l'Italie à la maison d'Autriche, après la prise de Rome, i527, ne furent pas inquiétés, et ils entretinrent avec beaucoup de soin, par prudence politique, l'alliance de la France, qui n'a cessé d'être pendant longtemps la protectrice intéressée, mais vigilante, de l'indépendance helvétique.

Les prédications de Zwingle à Zurich, dès i525, et l'introduction de la Réforme produisirent cependant chez les Grisons, comme ailleurs, les bouleversements politiques qui furent partout la conséquence de la révolution religieuse. « Le nombre des hérétiques devint si considérable dans les Ligues Grises, dit Corsini, que non-seulement ils usurpèrent l'autorité civile et le gouvernement, mais qu'ils envahirent encore l'autorité ecclésiastique et la juridiction de l'évêque. » Cette main-mise des réformés sur le catholicisme chez les Grisons, devait fournir plus

L affaire de la Valtdine. i5i

tard à F Espagne le principal prétexte de son intervention en Valtelinc, mais n^amcna cependant aucun cciat jusque vers la fin de Tannée i6o3.

La politique prévoyante de Venise s'était depuis longtemps rendu compte du danger que pouvaient courir du côté de la Valteline la liberté de l'Italie et sa propre indépendance. Sentant peser sur leur flanc la puissance espagnole, sur leur tête la domination autrichienne, les Vénitiens cherchèrent en effet à s'ouvrir des voies pour amener, en cas de besoin, des secours contre des voisins inquiétants. De là un projet de confédération avec les Grisons, qui devait rendre accessibles aux Vénitiens les passages des Alpes par la Valteline, c'est-à-dire le Bernina et le Stelvio, et par le comté de Chiavenne, c'est-à-dire la Maloïa et le Splugen. Ils choisirent le moment où, après la mort de Henri III, la ligue avec la France se trouvant expirée, n'avait pas encore été renouvelée entre les Suisses et Henri IV. Le Béarnais, favorable aux Vénitiens, qui lui avaient rendu de grands services, n'entendait cependant pas se laisser supplanter dans l'avantageuse alliance des Suisses par la République de Venise. Il renouvela en i6o3 la confédération de la France avec les Ligues suisses, à des

i52 L! affaire de la Valteline.

conditions de réciprocité fort strictes, qui donnaient à Tune et à Tautre partie contractante, passage sur les terres de son alliée, leur interdisaient de prendre sous leur protection des sujets de Tautre puissance, et enfin établissaient de la manière la plus nette, pour les deux parties, le droit d'exiger de Tautre Texpulsion des adversaires politiques et des bannis ^ Assuré par là d'une influence prépondérante dans la direction des affaires étrangères du pays suisse, Henri IV n'hésita pas à permettre aux Vénitiens d'entrer en arrangement avec ses propres alliés pour obtenir également les bénéfices du passage à travers leurs montagnes. Les Vénitiens réus-

I. L'article 14 est le plus significatif et le plus important au point de vue des événements qui vont suivre. Nous le donnons tel qu'il figure dans les papiers de Corsini : Copia del XIV

CApl» DELLA LEGA FATTA TRA HeNRICO RE DI FrANCIA E GrIGIONI,

« Neutra itaque pars in suam protectionem et clientelam suscipiet subditos partis adversœ,nec eos civitate donabit, nec pcrmittctdare transitum adversariis expulsis, sed potius pro viribus et cum omni cura et diligentia eos expellere et rejicere,ut conventum est in tractatu pacis perpetuae, conabitur, quemadmodum amici et confedcrati sibi invicem praestare soient et praeterea efficient ut liberi nobis pateant aditus, ut absque impedimento ullo patriœ terris, subditis et amicis nostris ubique terrarum cxistentibus in virtute prœsentium opitulari falcamus. — Voir, pour le même traité : Bibl. de l'Institut, Col. Godcfroy. Mss. t. 64, 55, p. 160. Renouvellement d'alliance entre Henry quatrième, roi de France et de Navarre, et les Seigneurs des Ligues des Suisses et des Grisons.

L'affaire de la Valteline. i53

sircnt dans leur négociation, et le Milanais espagnol se trouva ainsi de tous côtes isolé et menacé. Il n^y a pas lieu de s^étonner que le hautain et audacieux comte de Fucntès, gouverneur de Milan, ait vu avec un profond dépit cette double et peut-être irréparable mise en échec : la question de la Valteline, c^est-à-dire de la libre communication entre les Etats espagnols et les Etats autrichiens, le Milanais, le Tyrol, TAlsace et les Pays-Bas, se posait en effet de la façon la plus défavorable aux intérêts espagnols. Le gouverneur de Milan prit en conséquence des dispositions énergiques pour prévenir les inconvénients qui résultaient des derniers actes diplomatiques intervenus entre les ennemis de son maître. Il fît construire sur une éminence qui s'élevait du lac de Gôme, dans les environs du confluent de TAdda, à Monte-Vecchio*, un fort qui, placé au carrefour des routes du Splugen, de la Maloïa et de la Valteline, les commandait toutes. Croyant ainsi pouvoir fermer le passage aux gens d'outre-monts ou forcer les Grisons à se confédérer avec les Espagnols, il sollicita des Grisons la signature d'une convention analogue à celle

I, L'île se trouve soudée aujourd'hui à la terre ferme par suite du dépôt des alluvions de l'Adda, et l'on y voit encore les ruines du fort de Fuentès, détruit en 1796 par les Français.

i54 IJ affaire de la Valteline.

dont ils avaient accordé le bénéfice aux Vénitiens ; il usa de la corruption et répandit For pour arriver à ses fins. Le gouvernement français ouvrit trop tard les yeux et voulut revenir sur la condescendance impolitique par laquelle il avait laissé les Vénitiens participer à ses privilèges. Il demanda la suppression de toute ligue hormis la sienne. Mais il avait malheureusement ouvert la porte à des prétentions étrangères qui devinrent pour les Grisons la cause de difficultés à l'intérieur.

Trois partis se formèrent en effet parmi les Grisons : celui des Français, celui des Espagnols et celui des Vénitiens. Ce dernier parti se composa surtout des hérétiques les plus exaltés de la contrée ; et par là se trouvèrent aussi mises en jeu les passions religieuses qui, en envenimant, comme toujours, les questions politiques, devaient à la longue faire la partie belle aux Espagnols. Les deux principales familles du pa^^s, les Planta et les Salici se mirent à la tête de ces mouvements, les Salici tenant pour la République de Venise et les Planta pour le roi catholique. Au milieu des dissensions qui se produisirent, le sentiment de Tintérêt général détermina cependant Fenvoi d'une ambassade au comte de Fuentès, à l'effet de porter plainte relativement à rédification du fort de Monte- Vecchio. Fuentès,

V affaire de la Valteline. 1 55

avec rhabilcté pleine de mauvaise foi qui était le propre de la politique espagnole et de la sienne en particulier, s'attacha à corrompre les envoyés et il leur fit signer les articles d'une confédération avec le duché de Milan, dont les clauses, périlleuses pour l'indépenda ice des Grisons, n'avaient d'autre correctif que la promesse évasive du gouverneur de s'interposer auprès du roi pour que les fortifications de Monte- Vecchio fussent abattues. Les communes, au retour des ambassadeurs, furent tellement indignées que, loin de ratifier et d'approuver les capitulations, elles firent décapiter GasperoBalsega et Lucio Beli, qui en avaient été les coupables signataires (i4eti6 juillet 1607). Mais le fort, qu'on appela depuis fort Fuentès, resta comme une menace.

Les Trois Ligues, une fois entrées dans cette voie de résistance, où elles savaient qu'elles seraient appuyées par le puissant roi de France, refusèrent aux Vénitiens la continuation de la convention qui leur accordait le passage à travers leurs montagnes, concession qui, d'ailleurs, sans qu'elle fût désormais inscrite dans un contrat particulier avec les Grisons, était implicitement départie aux Vénitiens en vertu même de leur alliance avec Henri IV. Cette situation, qui faisait dépendre de sa fidélité à l'alliance française sa propre sécurité en Italie, n'était

i56 Vaffaire de la Valtehne.

pas sans humilier Topulentc République. Les intrigues vénitiennes continuèrent donc à agiter les communes dans les Trois Ligues. Le parti anticatholique étant le plus favorable à Venise, le Sénat employa tous ses efforts à faire passer le pouvoir entre les mains des hérétiques.

Les Espagnols prévoyaient qu'on en arriverait vite à des mesures de persécution contre les catholiques, aussi n'attendaient-ils qu'un soulèvement de ces derniers pour intervenir au nom de la cause dont ils étaient les champions en Europe, afin de se rendre maîtres du pays. Espagnols et Vénitiens travaillaient ainsi chacun de leur côté à mettre aux prises les partis. Le gouvernement français^ au contraire, n'avait qu'à s'inspirer de ses propres intérêts pour recommander avec autorité et s'efforcer de produire l'apaisement. Il y réussit jusqu'à la fin du règne de Henri IV.

Le ministère du maréchal d'Ancre laissa au contraire le champ libre aux Espagnols. Sans doute on ne saurait lui reprocher d'avoir toléré de ce côté l'accomplissement d'aucun acte politique directement et violemment contraire aux intérêts français ; mais en permettant à Tinfluence espagnole, que la politique du cabinet français favorisait, loin de la décourager, de gagner du terrain

L'affaire de la Valleline. iby

sourdement, par des manœuvres qui irritaient les protestants, il contraria l'œuvre d'apaisement que le grand roi avait entreprise, et prépara la conflagration religieuse qui donna lieu aux graves incidents politiques connus sous le nom d'affaire de la Valteline. On le vit bien, lorsque le duc de Luynes eut pris en main la direction des affaires et confié à Texpérience des vieux ministres de Henri IV la continuation de sa politique.

M. Cousin a exposé la situation périlleuse dans laquelle ils trouvèrent les affaires d'Italie, les efforts heureux, les résolutions énergiques grâce auxquels la France recouvra dans la péninsule, vis-à-vis des Espagnols, sinon la prépondérance, au moins le respect de son influence politique pendant les années 1617 et i6i8^ Les affaires n'étaient pas moins compromises à la même époque chez les Suisses que dans le Piémont ou au Montferrat. Le premier effet du retour aux affaires des anciens ministres de Henri IV et de leur nouveau chef, le duc de Luynes, fut d'amener dans ces cantons une réaction des plus violentes contre les trames de l'Espagne.

En l'année 161 7, le parti protestant, se sentant

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