I . Amb. vén. Dép. n" 102, 5 nov
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une quantité de soldats pâles et défaits, malheureux échappés aux mains de la mort et qui s'en retournent à leurs maisons. J'ai vu aussi bon nombre de gentilshommes blessés et portés en litière, qui s'en vont passer Thiver et se soigner dans leurs pays. » Le collègue de Girolamo Priuli, en marche également vers Bordeaux, Giovanni Pesaro, complète par une scène de tragi-comédie ce lamentable tableau. Un récit effaré qu'il adresse à son gouvernement, dans les termes suivants, jette un jour étrange sur les misères de ce temps :
(( Sérénissime Prince,
« Rien ne m'a pu protéger; ni ma propre prévoyance, ni la providence pleine de bonté et d'iiumanité de Vos Excellentissimes Seigneuries, ni ma circonspection, ni le soin que j'ai pris d'être toujours armé, gardé, rien n'a pu m'empêcher de subir des mésaventures, des arquebusades, de souffrir, en un mot, un horrible, un abominable assassinat.
(( J'ai fait tout mon voyage avec toutes les précautions et les informations nécessaires; j'ai traversé six provinces de France au milieu d'incroyables souffrances, faisant une indicible dépense pour m'assurer contre les mauvaises rencontres et les dangers. Je comptais sans mon mauvais sort et mon malin destin. Le i5, dans un endroit situé non loin de la Motte, dans le pays de Rouergue, à l'heure de midi, j'ai été assailli, arquebuse, dévalisé. Cet acte scélérat s'est fait avec une surprenante adresse : quatre cavaliers
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qui suivaient ma compagnie se portèrent au grand galop en tcte de mes gens et commencèrent à se plaindre avec violence que l'on eût contrevenu aux ordres du roi. Les gens de ma compagnie, prétendaient-ils, avaient commis des insolences. Pendant que l'on cherchait à entendre la cause de ces plaintes et doléances, je me trouvai avec tous les miens entouré par une force supérieure d'hommes à cheval qui, au cri de : Tue! tue! déchargèrent sur nous leurs pistolets; nous répondîmes à coups d'arquebuse. Mais deux de mes estaffîers restèrent sur le carreau, l'un d'eux mortellement frappé; un seul des assassins fut légèrement touché à la main.
« On m'a mis le pistolet sur la poitrine et sur la figure, et bien qu'ils aient lâché la détente, il n'a fait ni feu, ni coup, miracle dont je rends d'humbles grâces au Dieu de miséricorde, qui m'a préservé, et dont je suis redevable sans doute à la vertu de la très-sainte messe que j'entends tous les jours et au zèle ardent qui m'anime dans le désir de servir, et le service de ma patrie.
« Parmi ces dangers, j'étais là, voyant les miens se débander, se rendre, sans chercher à se défendre davantage, et il faut avouer qu'ils ne le pouvaient guère contre des gens plus nombreux, plus forts, véritablement enragés et animés d'une résolution barbare. Aussi, comme il n'y avait plus d'autre ressource, puisque la force me faisait défaut, je donnai courage à ma langue et Dieu m'inspira d'éperonner mon cheval vers l'un de ces brigands qu'on appelait « le baron » et que je jugeai devoir être le chef de cette canaille. Je lui parlai avec le plus grand calme, je lui montrai que mes gens avaient défailli, je me déclarai plein de confiance dans la valeur et la courtoisie des siens, et, par des mots qui me furent certes inspirés de Dieu, j'apaisai de telle manière cet homme et ses compagnons
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que nous crûmes pouvoir reprendre notre chemin avec la ferme espérance que nous en étions quittes pour cette fois et que nous ne serions plus inquiétés.
« Mais peu d'instants après, voilà que les compagnons du baron se mettent à lui chercher querelle, et avec force blasphèmes jurent qu'ils vont l'abandonner. Ils l'excitent en secret et on me demande de l'argent. Je n'en avais point de prêt, car ce n'est pas mon habitude d'en porter sur moi, et je m'excusai de ne pouvoir les satisfaire. Les voituriers leur offrirent, de mon consentement, tout ce qu'ils avaient pour me délivrer de cet embarras, si cela eût été possible ; mais cette offre ne les contenta pas ; avec de nouvelles menaces ils nous conduisirent dans un bois qu'ils appelaient leur quartier ; là ils ouvrirent mes caisses et se rassasièrent à leur fantaisie de tout ce qui leur plut.
(( Dans ce redoutable danger pour ma vie, j e n'ai toutefois point perdu courage; j'ai fait en sorte que les écritures publiques ne fussent ni vues ni touchées, et ce baron, persuadé par moi, m'a laissé intacte la moitié de mon bagage, qui contenait encore de l'argenterie. Mais je n'ai pu sauver ni l'argent, ni d'autres pièces de vaisselle, ni une grande quantité de costumes de valeur que j'avais emportés pour les nécessités publiques de mon habillement. Le dommage se monte à trois mille écus, outre que nous restâmes désarmés et avec une perte de quatre bons chevaux. Puis, l'on se sépara avec de bonnes paroles. Ils me dirent que puisque j'étais un aussi habile et honnête homme, ils laissaient la vie à tous, et de la sorte, les uns à pied, les autres à cheval, nous restâmes, je puis le dire, sans la moindre affliction, parce que nous avions la vie sauve.
(( On recharge les bagages, on se met en quête de ceux qui manquaient à l'appel; mais il n'est pas possible de les rassembler sur-le-champ. J'envoie ensuite à la première au-
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berge; mais comme il ne s'y trouve point de chambre à mon goût, ni de sécurité à mon sentiment, je mécontente d'y fiiire manger les chevaux, panser les blessés que l'on a amenés sur un mulet, et d'envoyer dans différentes directions des piétons pour \-éunir ma compagnie, qui est au complet au bout d'une heure. Je me mets alors en chemin avec un bon guide et je trouve au milieu des ténèbres la sécurité qui m'avait fait défaut en plein jour. A l'aube, nous arrivons dans la ville d'Albi. Ce fut prudence de ma part d'agir ainsi; car j'ai appris que ces gens se mirent encore à ma poursuite pour me rattraper jusqu'à quelque distance de l'auberge, parce qu'ils avaient, pensaient-ils, laissé échapper un butin de prix.
(( J'envoyai sur-le-champ quelqu'un pour informer du fait l'ExccUentissime Priuli,afin qu'il pût se plaindre au roi et aux ministres de cet attentat sacrilège. Je fis venir les consuls de la ville et j'obtins que, d'office, dans l'intérêt du bien public et de la couronne, ils fissent en sorte de découvrir d'aussi coupables malfaiteurs. Us ont aussitôt pris l'afïaire à cœur.
(( Voilà, à la lettre, ce qui m'est arrivé ; vous pouvez juger du péril et du dommage. Je ne pouvais y échapper qu'avec la protection d'une véritable armée, puisque trente canons d'arquebuses n'ont su me défendre. Le coup était médité, car outre les gens qui m'ont assailli, il y en avait qui occupaient le bois; d'autres gardaient les routes; car un des miens qui courait à la cité voisine fut arrêté par quatre hommes qui lui firent rebrousser chemin.
«Aucun jour je n'avais voyagé avec plus de confiance, car partout où je prenais langue on me rassurait, et je devais être d'autant moins anxieux que cet endroit est situé dans un pays de plaine entièrement catholique et entre deux grandes villes, Rhodez et Albi, et que, de plus, une
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lieue en avant et une lieue en arrière, marchaient des compagnies entières de cavalerie du roi. Et, bien que ces coquins aient laissé entendre, en se plaignant de ne pas trouver dix mille sequins, sur lesquels ils comptaient, qu'ils étaient des gens du duc de Rohan, j'ai de fortes raisons de croire que ce sont des gens de Sa Majesté ellemême.
((J'outrage la mauvaise fortune, à force de résignation, mais ma mauvaise étoile me poursuit cruellement, s'il ne faut pas toutefois compter comme un grand bien d'avoir échappé à un tel danger. Et c'est ainsi que je prends les choses, plein de reconnaissance pour la puissante miséricorde de Dieu. Ce qui me console encore dans ma disgrâce, c'est que tous les miens reconnaissent être redevables de la vie à ma présence d'esprit.
(( Le roi Très-Chrétien m'a dit par trois fois qu'il avait su que j'avais été assassiné, et qu'il avait donné des ordres, ajoutant qu'il en faisait son affaire et que tous, tous seraient pendus-. Je n'aurai de cesse jusqu'à ce que justice soit faite d'un pareil attentat contre Dieu, Votre Sérénité, et cette couronne l. ))
Ajoutons que l'ambassadeur , dans un postscriptum qui contient peut-être Tobjet principal de sa longue missive, supplie instamment le Sénat de lui envoyer de l'argent pour lui-même et pour son secrétaire. Cette satisfaction ne lui fut sans doute pas refusée, et le gouvernement français put lui accorder celle de faire pendre, sinon toute