‹ Le conquérant, journal d'un "indésirable" au MarocChapitre 25 sur 25 · RoA'ardc · texte numérisé non relu

RoA'ardc

nant Pinguet, avalait un mélange hétéroclite de Champagne et de pepper-mint, rembarrait le patron de l'Alcazar qui venait la relancer. En cinq minutes, elle nous informait de son âge, — quarante ans révolus, — elle défaisait son chignon pour nous convaincre que sa luxuriante chevelure châtain lui appartenait authentiquement, sans nattes ni « chichis » d'emprunt, elle dégrafait son corsage et conviait mon compagnon à palper sa poitrine demeurée miraculeusement ferme, elle narrait quelques avatars de son passé houleux avec une verve, une furia toutes montmartroises.

— Car je suis de Montmartre, mes gars... Née native de Montmartre, avenue Trudaine, numéro 8 bis, sixième au-dessus de l'entresol...

Depuis vingt ans, elle roulait par la vaste terre, « vendant sa salade », suivant son expression, sur tous les marchés de l'Ancien et du Nouveau Monde, grossissant sa provision d'expérience et d'aventures, tantôt crevant de misère, tantôt cousue d'or, mais toujours conservant sa belle humeur et sa philosophie de moineau parisien. Elle avait chanté à New-York, à San-Francisco, à Buenos-Ayres. à Dakar, à Diego-Suarez, à

Singapour, à Shanghaï, à Pékin, au Cap. partout où les agences dramatiques et les imprésarios l'avaient expédiée, bonne bête soumise et ne boudant pas à l'ouvrage. Elle avait été la providence des directeurs de music-hall, avait enrichi des directeurs de tournées artistiques, et cependant, écervelée incorrigible, n'avait pas épargné un maravédis. Des entreteneurs de toutes les nationalités s'étaient ruinés pour elle sans qu'elle cessât d'être pauvre comme Job.

— Oui, mes gars, je suis un type dans le genre de Job. Que voulez-vous? je ne peux pas être sérieuse comme d'autres, comme Aline Rouffart, par exemple...

— Aline? — questionnai-je.

— Aline Roufîart... Aline, quoi! Aline qui perche rue Djemââ-ech-Chleuh.

— Vous la connaissez?

— Et comment!... La première fois que nous nous sommes rencontrées, c'était à Valparaiso, dans une boîte que gérait un certain Etchegoyen, un Basque originaire d'Irun. Elle débutait sur les planches après avoir largué une dame chilienne, qui l'avait ramenée de Bordeaux pour apprendre à ses négrillons le fran-

294 ' LE C.ONQUERANT

çais, l'arithmétique, la littérature, tout, quoi ! . . . C'est qu'elle en savait long, c'est qu'elle était futée : pensez, elle avait ses brevets d'institutrice, le simple et le supérieur. Seulement, comme le métier ne rapportait pas lourd et que madame avait de l'ambition, elle avait planté là ses Chiliens, ses grammaires et ses brevets, et elle s'était mise à la noce.

— Oh! oh! — se récria Pinguet, feignant d'être scandalisé.

Une bourrade, et Pépita continuait :

— Un louis par-ci, un billet par-là, elle vous grattait son homme jusqu'aux os, et puis bonsoir!... Et toujours son air de duchesse... Ensuite, je l'ai retrouvée à Kharbine.

— A Kharbine!... Où ça niche-t-il, cette préfecture?

— En Mandchourie, mon gros... Moi, j'étais là, dès avant la guerre, et je vendais ma salade, bien sagement. Vlan! la guerre est déclarée : voilà des bataillons, des régiments, des escadrons, des batterjes qui débarquent, débarquent du Transsibérien, et encore, et encore!... C'était magnifique!... On cassait des bouteilles à coups de sabre, on dansait au mess des offî-

ciers, on soupait avec Serge et on soupait avec Ivan... Fallait bien être gentilles avec cesjeunes gens qui allaient se battre et se faire massacrer!... Alors mon Aline s'amène. Et en avant la tondeuse! Et je te tonds celui-ci, et je te tonds celui-là! Pas de pitié, pas de béguins!... Elle m'épatait, parole!... Ah! elle s'y entend, à conduire sa barque!

— Oui! — fis-je en écho.

Pépita poursuivit :

— En 1907, Siméonidès, qui montait l'Alhambra, m'écrit. Je prends le paquebot à Marseille, je saute du bateau dans une barcasse, je grimpe sur le quai. Et qu'est-ce que je vois? Aline! Aline Rouffart en personne... Elle tenait un hôtel meublé, rue de Safi, louait des chambres et se louait elle-même à ses clients... Et il y en avait, des clients, de pauvres diables qui rentraient du bled, le ventre creux et les tripes rongées par la dysenterie et qui, au lieu de se soigner et de se retaper, cavalaient après les jupons. Et tous impatients, pressés comme des gosses, de vrais gosses!... C'est qu'il fallait ensuite retourner au camp, là-haut, surveiller les crêtes où les gens des tribus grouillaient comme

la vermine dans la charogne, commander : « Feu! » et commander : « Cessez le feu!... » Je suis calée, hein? J'ai été voir, une nuit, comment ça se passait... Les braves gosses! Ils sortaient de leurs poches des poignées de monnaie : « Tout ça est à toi, ma fille... » Moi, ça m'attendrissait et il m'est arrivé plus souvent qu'à mon tour d'en garder un, le soir, pour rien, pour qu'il ait un peu de plaisir avant d'écoper... Mais Aline!... Si vous l!aviez vue, mes gars!... Un chien sur une bête morte!... Elle n'a pas d'entrailles, cette femelle!

Pas d'entrailles! Non, elle n'a pas d'entrailles!...

Pépita, grisée par l'alcool et par les souvenirs de l'époque héroïque, racontait les ripailles et les pillages des premières heures de la conquête. Elle disait la ruée des truands et des ribaudes qui s'étaient abattus sur Casablanca, comme les corbeaux sur le champ de bataille. Je les voyais, acharnés à leur besogne d'écumeurs et de détrousseurs et, par-dessus eux, dominant leur meute, je vo3^ais Aline, impitoyable et impassible : elle n'avait pas d'entrailles... • 'r

— C'est pas tout ça, mes gars. Je n'ai guère envie de me fourrer dans mes draps... Une idée : si on fumait un peu d'opium?... Je vais chercher ma fumerie dans ma chambre, je passe une robe de ville et en route!

— Bravo! — rugit Pinguet. — On va chez toi, Chadeuil?

Pourquoi pas?... Après le Champagne, l'opium...

— Je sais confectionner les pipes : un Chinois m'a enseigné, à Canton... Tu viens avec nous, la Bicote?

— Ji viens!...

Il est une heure du matin. J'ai fumé plusieurs pipes de l'ignoble drogue, puis je me suis assis devant ma table. J'ai noirci quelques pages de mon journal tandis que chuchotaient mes hôtes, vautrés sur le matelas. Tous trois ont fini par s'endormir.

Mon exaltation fébrile s'est dissipée et je ne ressens plus, avec une lassitude et un dégoût infinis, qu'une épouvante morne et vague... Epouvante de quoi? Je ne sais. J'ai peur...

Des cris dehors, des cris inarticulés et per-

çants... Des voyous qui se querellent, sans doute...

Un cri encore, un appel déchirant... Le heurtoir a claqué,.. Qui peut frapper?... Allons voir;..

— Tu devrais te coucher, Maxime, et essayer de dormir.

— Non, Jean.

Mallande se renverse sur sa chaise longue de toile et ferme les yeux. Le silence oppressant règne de nouveau et l'horrible vision réapparaît. Ma mémoire impitoyable me force à revivre chacune des péripéties du drame...

Une main secouait frénétiquement le heurtoir de fer. Pépita, éveillée en sursaut, grommelle : '

— Qui va là?

Tamou écoute, le buste soulevé, les pupilles

dilatées par l'angoisse, et murmure une formule cabalistique. Et je répète :

— Je vais voir.

Pinguet, sans mot dire, s'est mis debout et me suit, comme s'il redoutait quelque danger indéfinissable. Je gagne le patio, où le clair de lune ruisselle, je me hâte vers la porte, qui retentit sous les chocs furibonds, je manœuvre les crochets, le verrou, la serrure monumentale et rouillée, je tire le battant qui résiste et qui grince... Et Lilette se jette dans mes bras, Lilette en costume de danse, tête nue, dépeignée, dégrafée, rouge encore de fard, les cils barbouillés de koheul, les lèvres saignantes de « raisin ».

— Maxime!... Salomon... Il sait tout... Il vous cherche... 11 est fou... Il veut vous tuer... Maxime ! Je me suis sauvée pour vous prévenir. . . Avec des râles, des hoquets, elle me dit l'irruption de Ben-Lahan à l'Alhambra, parmi les cabotins et les soupeurs, un Ben-Lahan méconnaissable, étranglant de fureur, sacrant et jurant et hurlant : « On m'a volé!... Ils se sont associés pour me voler!... Chadeuil... Aline... Lilette. , Ils m'ont volé ! . . . Bandits ! canailles ! . . .

Un terrain qui ne leur appartenait pas... Ils ont fabriqué de faux titres... Je les tuerai tous... Où est Lilette?... »

Lilette, tapie derrière un portant, a vu l'énergumène brandir son revolver : elle s'est enfuie, pour m'avertir, me mettre en garde. Elle n'a pensé qu'à moi...

— Maxime, il va venir!

— Rassurez-vous, Lilette...

— Maxime, écoutez!... J'entends...

— Non, Lilette... N'ayez plus peur...

— Maxime, je vous dis que j'ai entendu... La porte! Vous avez oublié de refermer la porte!

A l'instant où Pinguet se précipite, le battant est repoussé violemment et Salomon se rue, bavant de l'écume, les yeux hors de la tête.

— On m'a volé ! . . . l^es papiers étaient faux ! . . . Vous êtes un voleur, monsieur de Chadeuil!...

Un cri aigu :

— Maxime! Maxime!... baisse-toi!... Le revolver!... Il va tirer!

Que s'est-il passé ensuite?... Salomon a levé la main, Lilette s'est élancée devant moi, les deux bras en croix... Une détonation... Une

deuxième détonation... Lilette s'est affaissée... Elle est assise sur les dalles et je m'agenouille près d'elle... Elle bégaye :

— Tu n'es pas blessé, mon... mon chéri? Puis elle glisse doucement, tout doucement,

sur le côté droit, et sa tête heurte le carreau avec un bruit mat... Quelque chose de tiède et de gluant me poisse les doigts : du sang!... J'appelle :

— Lilette! Lilette!... Réponds-moi!

Ses joues se décolorent sous le maquillage. J'écarte la chevelure éparse et je découvre sur la chair blêmie de la gorge une plaie où pétille une mousse rosée.

— Lilette!...

Pépita, à genoux, marmonne des paroles indistinctes. J'ai dans l'oreille le glapissement animal et désolé de Tamou :

— Aï! aï! aï!...

Une rumeur de lutte, un piétinement : Pinguet et Salomon s'étreignent, en haletant et en grognant.

— Tu as tiré sur mon copain : je vas te saigner comme un porc!...

Combien de temps suis-je resté, la joue

contre la poitrine ensanglantée où le cœur ne bat plus?...

Quelqu'un me frappe sur l'épaule, me parle :

— Chadeuil! Ghadeuil!

C'est Pinguet.

— Faut nous trotter, vieux!

— Non !

— Faut décamper! viens!

— Non. Je ne veux pas quitter Lilette!

— Elle est morte, ta Lilette!... Faut décamper!... Y aura du mauvais si on nous trouve ici..; Viens!

Le patio est désert et silencieux... Le clair de lune coule sur le pauvre A^sage pâle... Où sont les deux femmes?...

— Elles ont filé. Viens!

— .le ne veux pas quitter Lilette...

— Plus rien à faire pour elle... Viens!

Il m'entraîne, de force... Je cogne du pied, au seuil de la maison, un corps étendu dans le ruisseau.

— C'est rien! c'est Salomon!... Je lui ai planté mon couteau dans le ventre... Acre! acre! détalons!

— Non!

— Viens, que je te dis!

Nous galopons dans les ruelles vides, au hasard, tout droit devant nous... Voici Bab-es- Souk et le tirailleur algérien, immobile dans l'ombre de la tour, la capote brune sur le dos. Pinguet chuchote :

— Viens-t'en chez ma logeuse.

— Non!

— Où vas-tu, alors?

— Je ne sais pas.

— Pas de bêtises, hein?

— Laisse-moi !

— Mon vieux...

— Laisse-moi!

— Mon vieux copain... Je t'aime bien, tu sais...

— Laisse-moi !

Un regard d'affection et de tristesse, et il s'est éloigné, l'échiné pliée, la démarche hésitante. Seul enfin, je reprends ma course, je m'échappe de la ville, je fonce à travers le marché, où sommeillent les indigènes alignés contre les remparts et roulés dans leurs burnous. Le camp étend autour de moi ses alignements de baraques, de hangars et de tentes-

marabouts. La lune a plongé derrière les collines et la nuit profonde m'enveloppe, la nuit fourmillante d'étoiles et glacée.

Je rôde, exténué, hagard, le long des écuries, où des chevaux soufflent et remuent leurs «haines d'attache.

Un spahi soudanais émerge d'une guérite et m'interpelle :

— Qui vive?

J'approche jusqu'à toucher de la poitrine la pointe du sabre croisé :

— La case du capitaine de Mallande?

— Là.

Il désigne une hutte de planches et de tôle habillée de volubilis. Il m'examine, le sabre toujours menaçant.

— Cap'taine dormir.

— Ça ne fait rien : je suis son ami. J'essaie de passer. Il vocifère :

— Au large!

— Qu'est-ce qu'il y a, Bama Sidibé?

— Mon cap'taine, c'est un civil.

— Jean! Jean! c'est moi, Chadeuil!...

Je me figure, par instants, que je suis la proie d'un mauvais rêve et que je vais m'éveiller

306 LE COiNQUERANT

tout à l'heure et que les fantômes vont s'évanouir. Mais non! Je ne rêve pas, je suis bien dans la chambre de Mallande. Je reconnais les panoplies de sabres et de lances clouées contre la chaux des cloisons, la selle d'armes sur son chevalet de bois, les cantines étagées dans un coin, la chaise longue de toile marron, le photophore que Jean avait au poing lorsqu'il parut entre les volubilis et commanda au cavalier noir de me livrer passage. Je ne rêve pas. C'est là, sur cet escabeau, que je me suis affalé, recru de fatigue et d'hébétement, incapable de répondre par une syllable aux questions de mon ami :

— Qu'as-tu, Maxime?... Que t'arrive-t-il?... Parle, sacrebleuî

C'est là qu'il se tenait, immobile et impénétrable, quand l'aveu jaillit de ma gorge contractée... Car j'avouai tout de suite mes vols, égoïste incurable et lâche que la peur torturait bien plus que la douleur, pensant à moi d'abord, — à moi que les gendarmes appréhenderaient, — oubliant la malheureuse qui gisait là-bas dans sa robe pailletée, les cheveux épars et collés par le sang.

— Tu ne me livreras pas, Jean!... Jean, tu me protégeras !

Son mutisme obstiné, sa froideur... Je crus qu'il n'aurait pas pitié et que j'étais perdu, irrémédiablement : je frissonnai.

• — J'ai volé : la prison, soit!... Mais je ne suis pas un assassin... Je suis innocent du meurtre... Ce n'est pas moi qui ai tué Lilette...

— Lilette ! . . . Lilette est morte !

11 chancelait, répétant :

— Lilette est morte!

Il l'aimait, j'en suis sûr, à présent, il l'aimait... 11 marcha sur moi et commanda, d'une voix rauque :

— Raconte!... vite!

11 m'écoutait, tordant sa moustache, essuyant d'un geste furtif ses pommettes où roulaient de grosses larmes. Puis, il haussa les épaules et ordonna :

— Tais-toi, maintenant... Reste dans ma case, mais tais-toi.

— Jean...

— Tais-toi, entends-tu? tais-toi!

Et il s'allonc:ea sur sa chaise et des heures passèrent, sans qu'il remuât, sans qu'un mot

308 Lt: CONQUERANT

fiit prononcé. A quoi réfléchissait-il tandis que j'écrivais, penché sur son bureau?

Lorsque l'aube a blanchi entre les lames des persiennes, il a rompu le silence :

— Tu devrais te coucher et essayer de dormir...

J'ai refusé : je n'avais pas sommeil.

Une heure encore, Mallande a médité. Puis il s'est habillé, a hélé son ordonnance :

— Ali Kamara!

Un Sénégalais géant est entré.

— Tu prépareras du café pour monsieur civil : tu donneras à lui... Tu resteras devant la case... Personne entrer.

— Bon, ma cap'taine.

Et il est parti, et je me suis remis à écrire.

La nuit, de nouveau.

Le sort en est jeté : je suis légionnaire.

A midi, Jean est revenu, accompagné de deux coolies indigènes qui déposèrent sur les nattes ma malle et ma valise et qu'il congédia, après les avoir payés. J'ai voulu le remercier. 11 a coupé :

— J'ai eu une entrevue avec le commandant

Ternon. Lui et moi avons décidé ceci : je rembourserai sur mes économies la somme que tu as soustraite. Quant à toi, tu disparaîtras. Un bateau lève l'ancre demain : tu le prendras... il y aurait une autre solution : contracter un engagement à la Légion étrangère, sous un nom d'emprunt... Mais tu n'accepterais pas...

— J'accepte.

Son ton se fit moins rude :

— Je n'osais pas espérer que tu accepterais. . .

— J'accepte.

Une lueur d'attendrissement éclaira ses traits sévères. Il fit un mouvement comme s'il allait me serrer la main, mouvement aussitôt réprimé. •

— C'est bien... Tu es absolument décidé?

— Absolument.

— Bien. Voici une feuille de route. Muni de cette feuille, tu te rendras demain matin à la gare d'Aïn-Mazi. Tu embarqueras sur une plate-forme. Tu iras à Rabat. Une fois là, tu te présenteras à l'Intendance militaire... Sous quel nom t'engageras-tu?

— Malaville... Un nom qui appartient à ma famille et que je n'ai pas déshonoré encore.

Je n'hésitais plus, je ne tâtonnais plus. Je me retrouvais soldat, déjà, et je retrouvais, d'instinct, l'intonation déférante et nette du soldat... Partir! partir immédiatement! N'être plus qu'un homme dans le rang, un numéro matricule parmi d'autres numéros matricules !

Mallande reprenait :

— Nous ferons le nécessaire, le commandant Ternon et moi, pour que ta faute demeure ignorée de tous... Tais-toi! épargne-moi tes démonstrations de gratitude et rappelle-toi que tu t'adresses à un dé tes supérieurs hiérarchiques... Quant au meurtre de cette pauvre fille et de son amant, il adviendra ce qu'il adviendra... Le Chadeuil qui assistait au . drame n'existe plus et le légionnaire Malaville doit ignorer le passé de Chadeuil... Un des coupables a expié; l'autre, sans doute, ira se faire pendre ailleurs...

— Jean...

— Tais-toi!... Mon ordonnance t'apportera tes repas : je t'abandonne ma case jusqu'à demain matin... Ton train démarre à septheures... Adieu!

Je me suis dressé, j'ai crié :

— Jean ! . . . merci ! . . . Jean, je me rachèterai. . . Je serai un bon soldat... Il faut me pardonner... Je suis mou, je suis faible... Je ne savais pas me conduire... J'avais trop présumé de mes forces... Il faut me pardonner, Jean...

Il a redit :

— Adieu!

Et il est sorti.

• Je suis seul, tout seul, en face du papier à lettre, timbré aux armes des Mallande, où je griffonne ma suprême confession de conquistador civil. J'ai retiré de ma malle les trois cahiers de mon journal. Et j'ai relu les tirades déclamatoires dont je tachais, à la veille du débarquement, de fouailler mon indolence :

((Je veux! je veux! je veux!... De toute ma volonté qui se tend et qui plus jamais ne faiblira, je veux réussir et je réussirai. L'énergie, la ténacité, l'entêtement farouche, la confiance en moi, la foi dans ma chance, toutes les armes nécessaires au conquérant sont à mon poing, glaives affilés, sur ma poitrine, cuirasses impénétrables. Je me battrai, sans défaillance et sans merci. Et je vaincrai, parce que je veux vaincre!... »

312 LE CONQUÉUANT

J'ai refermé le cahier avec un ricanement amer : avait-il été possible que je me fisse illusion à ce point sur moi-même?... N'étais-je pas, d'avance, condamné à la défaite, puisqu'à cette minute où les remords et les regrets devraient me ronger, où je devrais pleurer sur le désastre de mes ambitions et de ma vie, mon incorrigible légèreté me détourne de ce qui fut et m'attire irrésistiblement A^ers ce qui sera ; puisque au lieu de gémir je suis près de me féliciter des résolutions prises enfin !

Soyons franc! Oui, je suis content, content de déserter la lutte pour laquelle je n'étais pas taillé, content de n'avoir plus désormais à discuter ni à décider, content de n'avoir plus qu'à obéir, passivement et allègrement... Oui, allègrement! Regrets, remords, ma conscience de gamin étourdi est impuissante à s'y arrêter longtemps. N'ai-je pas oublié déjà?...

Non, car voici venir Lilette, menue et fragile, soutenant sur son épaule sa tête alourdie par le casque des cheveux blonds, le regard si triste et si las!...*

Lilette, ne me regardez pas ainsi!... J'expierai, Lilette!... Lilette, il faut me pardon-

ner... Je n'étais pas méchant, Lilette, et je vous aimais!... Seulement, j'étais un enfant écervelé, paresseux et lâche devant l'effort, et je vous ai perdue et je me suis perdu... Pardonnez-moi, Lilette!

Ah! ces yeux clairs qui pleurent!...

Le capitaine Forial, commandant la S"" compagnie du S^ étranger, à Monsieur le capitaine de Mallande, commandant V escadro7i de spahis soudanais, à Casablanca.

Colonne du Tafoudeït, le 12 juillet 19...

« Mon cher de Mallande,

» En inventoriant le havresac du soldat de 2® classe Malaville, tué à Tennemi ce matin, j'ai découvert une liasse de papiers manuscrits qui me parut, à première vue, être une sorte de journal intime. Je le parcourus, dans l'espoir d'y rencontrer quelque indication qui fut de

nature à m'éclairer sur les tenants et aboutissants de ce légionnaire, sur l'adresse de sa famille, etc., etc. C'est ainsi que je fus amené à connaître le véritable nom de Malaville et ses relations avec vous, .l'ai cru qu il était de mon devoir de ne pas détruire ces papiers et de vous les adresser, vous jugeant plus qualifié que moi-même pour décider quel usage il siérait d'en faire et estimant que ces notes vous revenaient de droit. Je vous les envoie donc, sous pli cacheté que je confie à un caporal rapatrié sur Casablanca, par le prochain convoi. Ai-je besoin de vous donner ma parole de ne pas trahir le secret que j'ai surpris?

» Le légionnaire Malaville a succombé dans les circonstances suivantes :

» Les dissidents Zaïan, après avoir harcelé toute la nuit nos avant-postes, prononcèrent au petit jour une offensive générale contre notre position. Leur attaque se dessina plus particulièrement vive sur la face nord du bivouac, où ils savaient devoir se heurter aux contingents indigènes, Algériens et Sénégalais, dont le feu, moins précis, leur semblait naturellement moins redoutable. Ma compagnie reçut

ordre du général H..., commandant la colonne, de renforcer cette face.

» J'y portai mes quatre sections, qui occupèrent un intervalle demeuré libre dans la tranchée. Les Marocains tenaient vis-à-vis de notre ligne une crête distante de quatre cents mètres environ. Tapis entre les roches et sous les buissons de jujubiers, ils dirigeaient sur le camp une fusillade très nourrie, d'autant plus meurtrière que nous étions placés en contrebas et que leur tir plongeant nous prenait d'enfilade. Toutes leurs balles portaient, soit sur les tireurs, soit sur les réserves, soit sur nos trains régimentaires. Je comptai, pour ma part, en quelques minutes, sept morts et douze blessés graves.

» Le général H... résolut de brusquer les choses : il m'enjoignit de déloger l'ennemi à la baïonnette. A mon commandement, les clairons sonnèrent la charge et les quatre sections déployées se lancèrent au pas de course sur les pentes.

» Les Zaïan, dont vous avez apprécié le mordant, ne se laissèrent pas intimider par notre mouvement, et nous dûmes, une fois par-

venus au sommet du mamelon, engager avec eux une série de combats corps à corps. Ils se jetaient sur nos hommes, que les rochers et les arbustes contraignaient à s'égailler en petits paquets de trois ou quatre; ils jouaient du couteau ou bien, allongés dans la brousse, lâchaient à bout portant leur coup de fusil.

» Le légionnaire MalaA^ille, au cours de cette bagarre, fît partie d'un groupe d'une dizaine des nôtres que je rassemblai et guidai moimême. C'est ainsi que je puis témoigner de son intrépidité, de sa crânerie et de son entrain. Parmi tous ces braves accomplissant leur devoir avec cette héroïque coquetterie qui est de tradition chez nos légionnaires, il était, de beaucoup, le plus brave. Je le vis, à plusieurs reprises, bondir dans les fourrés d'oil partaient les coups de feu et lutter, seul contre cinq, jusqu'au moment où ma petite troupe, accourue à la rescousse, le dégageait. Alors il fonçait de nouveau. J'eus l'impression très nette qu'il cherchait la mort. Il devait la trouver enfin, telle probablement qu'il la souhaitait et telle que chacun de nous la rêve.

» Nous étions maîtres du terrain. Les sec-

tions se reformaient. J'appelai Malaville qui s'avança, l'arme au bras. Je lui dis : « Je vous promets que vous aurez la médaille militaire. » C'est à ce moment-là qu'une balle l'atteignit, en plein front. Il tomba, sans un cri, tué raide.

» C'est ainsi que mourut, bellement et en soldat, le légionnaire Malaville.

» Nous l'avons inhumé au revers de la colline conquise à la baïonnette par ma compagnie. J'ai pris soin de relever sur une feuille de mon carnet (je la joins à ma lettre) les abscisses, ordonnées et alignements qui vous permettront, le cas échéant, de repérer l'emplacement de sa tombe. Celle-ci a été, comme d'usage quand une occupation territoriale ne doit pas s'ensuivre immédiatement, dissimulée de telle sorte que les restes de Malaville échapperont aux recherches des dissidents, et, par suite, aux mutilations qui sont de règle en pays berbère.

» Je tiens à compléter ce récit, dont vous excuserez la brièveté, par quelques renseignements sommaires sur la manière de servir et le caractère de Malaville. C'était un soldat un peu mou, un peu rêvasseur, un peu indécis,

mais propre, dévoué, animé d'un excellent esprit, discipliné et même, me semblait-il, dévoré par la soif de l'obéissance. C'était là sa caractéristique : le culte, la passion de l'obéissance, comme s'il avait eu conscience de son incapacité à se régir soi-même. Il comprenait, je crois, qu'à sa nature féminine les règlements et la hiérarchie militaires fournissaient un cadre artificiel qui i'étayaient et la soutenaient. Jamais un murmure, jamais un de ces grognements qui valurent aux vétérans de la Grande Armée leur sobriquet et dont nos rengagés accompagnent chacun de leurs actes. Il épiait, au contraire, les désirs ou les volontés de ses supérieurs, pour les prévenir et s'y conformer.

» Je vous avoue qu'un zèle aussi fiévreux et aussi rare m'intriguait. Un soir que Malaville était de planton devant ma tente, je lui en fis plaisamment la remarque. J'ajoutai à peu près ceci : « Il est trop facile de commander, avec » des subordonnés de votre espèce. Vous gâtez » le métier. »

» Il ne répondit rien, mais ses lèvres tremblèrent comme si elles articulaient tout bas les

mots qu'elles se refusaient à prononcer tout haut.

» Somme toute, c'était un des meilleurs soldats de mon unité. Ses chefs et ses camarades le regrettent.

» Je suppose que la colonne ne tardera guère à rallier le Bled-el-Makhzen. Nous avons concilié de notre mieux les instructions de ces messieurs du Quai d'Orsay — qui prescrivaient, comme toujours, de conquérir bien plus par la persuasion que par les armes ! — avec les nécessités inéluctables de toute bonne politique en terre arabe, où l'on doit frapper d'abord pour être ensuite utilement écouté. Les Zaïan ont reçu deux frottées qui leur inspirent des réflexions salutaires et qui, les ayant mis en règle avec Allah, dieu des armées, les autorisent, sans que leurs épouses soient tentées de leur cracher au visage, à traiter de leur soumission. Une vingtaine de douars nous ont dépêché des émissaires qui ont, selon la coutume, égorgé des taureaux aux pieds du kébir H... et demandé l'aman.

» Nous aurions pu, sans casse inutile, pousser jusqu'aux portes de Kénifra, mais le susdit

Quai d'Orsay, mieux informé sans doute que le Résident, nous a fait défense de planter sur ce repaire de pillards et de coupeurs de routes le drapeau tricolore. On craint, prétend un manitou de là-bas, d'émouvoir l'opinion publique, surexcitée déjà par l'explosion subite du récent scandale politico-mondain; on craint une interpellation, à la Chambre ou au Sénat, de je ne sais quel orateur fameux : c'est donc partie remise.

» Je vous avoue que la perspective de réintégrer pour quelques semaines le sein de la civilisation n'a rien qui m'afflige. Mes bottes n'ont plus de semelles, mes chemises sont réduites à létat d'écumoires et mes chaussettes, ces chaussettes somptueuses que nous achetâmes ensemble, il y a trois mois, dans un bazar de Casablanca, mes chaussettes ne sont plus qu'un souvenir.

» Et puis, je subis les premières attaques de la maladie bizarre qui est spéciale aux coureurs de brousse : j'ai d.es visions. Pendant que s'effectue la marche, kilomètre après kilomètre, je ne vois, au lieu des mamelons assoupis sous leur manteau de vapeurs dansantes, je ne vois

que chopes débordantes de bière glacée, que hanaps, que fioles et carafes emperlées de buée. Le nez pendant sur l'encolure de mon destrier, la nuque rôtie, le dos trempé de sueur, je compose avec minutie et attendrissement des intérieurs où je figure moi-même, au premier plan, du linge propre sur la peau, rasé, pimpant, l'œil émerillonné, humant des piots de Champagne frappé, savourant la pénombre délicieuse d'une chambre aux contrevents soigneusement rabattus. D'autres hallucinations encore me hantent, sur lesquelles je n'insisterai pas. Et je barre sur mon calendrier, comme un potache, les jours et les semaines.

» Mes lascars, et ceci est plus important, éprouvent la même fringale de repos et de détente. Ils sont nerveux, ombrageux, irascibles, tels des pur sang qui, après la rude trotte, réclament l'écurie. Je sens qu'ils ont besoin de flâneries, de beuveries et de jeunes personnes à qui raconter, le verre en main et la tunique déboutonnée, leurs exploits tant soit peu amplifiés. Encore huit jours d'étapes, d'impatience et de hennissements, et nous nous gaverons, eux et moi, des joies prosaïques et nécessaires.

» Nous serons à Rabat le samedi 20. Je remettrai le commandement de ma centurie au lieutenant Steffler et je bondirai dans le train. Je vous prie à dîner, le dimanche 21, mon cher de Mallande, au cabaret de votre choix, Hôtel Central ou Maison Fleurie. Nous deviserons allègrement, en garçons qui, pour avoir à diverses reprises frôlé de près la mort, savent le prix de la vie; nous viderons un flacon de clos-vougeot à la mémoire des amis disparus. Et nous irons, s'il vous plaît^ finir la soirée au promenoir de l'Alhambra.

» Le tortueux Siméonidès préside-t-il toujours aux destinées de ce mauvais lieu? A-t-il renoncé à sa déplorable tentative d'importer sur les rives marocaines les roulades et les trémolos de nos antiques opérettes? Je le souhaite, aimant mieux cent fois les gambades et les cabrioles d'une gaillarde court-vêtue que les vocalises d'un ténor quinquagénaire en perruque de filasse blonde...

» Blonde! l'était-elle assez, blonde, cette petite danseuse qui nous ravissait, il y a trois mois ! . . . Une pointe sèche du maître Helleu ! . . . Qu'elle était frêle, et gracieuse, et jolie! Vous

en souvient-il, de Mallande? Vous en étiez féru, n'est-il pas vrai? Je confesse qu'elle avait troublé mon vieux cœur, sec et ratatiné, de célibataire impénitent... Et quelle fin misérable et mystérieuse a eue cette mignonne créature ! Vous vous rappelez, hein? J'ai lu dans la Vigie marocaine que des agents l'avaient ramassée, un matin, dans un caniveau de la rue Djemââech-Chleuh, le sein gauche troué de deux balles, et, près d'elle, son entreteneur en pied, ce jeune freluquet de Ben-Lahan, proprement suriné par quelque apache.

» Avez-vous acquis, sur cette énigmatique histoire, des lumières nouvelles? Non, j'imagine. La pègre cosmopolite de Casablanca n'a pas accoutumé de convier la police au règlement de ses querelles intestines. Le portefaix mafflu qu'on avait cofîré, un certain Pinguet, n'a-t-il pas été relaxé, faute de preuves et nul témoin ne se présentant? On aurait du, à mon humble avis, interroger la dame Aline, reine des truands et impératrice des gueux. Mais on la dit millionnaire et, qui plus est, protégée sournoisement par le consul d'une puissance étrangère dont elle serait l'espionne et l'asso-

ciée en tripotages de toute espèce. Aussi l'at-on laissée bien tranquille en son castel de cette rue Djemaâ-ech-Chleuh où gisaient précisément les dépouilles mortelles de ce prétentieux Ben-Lalian et de l'exquise Lilette.

» Tout de même, il est un peu fort que notre œuvre de conquête puisse apparaître, ne fût-ce qu'au regard des ignorants et des malveillants, édifiée pour l'unique profit des Aline et autres indésirables. Il est pénible de se dire, quand on offre sa poitrine aux projectiles des moukkalas berbères, qu'on risque sa précieuse carcasse pour emplir d'écus la bourse des gredins... En réalité, ce n'est pas pour ceux-là que nous peinons, mais pour les honnêtes gens qui ont apporté ici leurs capitaux et leur énergie, pour les commerçants et les industriels de chez nous, pour la France, n'est-ce pas, de Mallande? Que l'une de ces canailles bénéficie de nos efforts, glane l'épi qu'ont engraissé notre sueur et notre sang, qu'importe ! La justice immanente aura son heure, la justice qui, sous toutes les latitudes, attend au dernier carrefour le coquin triomphant...

» Vous me pardonnerez cette digression qui

pue le prêche. J'aurais voulu, je voudrais ne remuer que de gais et frivoles pensers; mais j'aperçois, de ma tente, la colline où nous avons enfoui mes vingt- quatre légionnaires. Ils étaient mes enfants, et de les savoir endormis à tout jamais, serrés dans leurs longues capotes, de savoir que je n'entendrai plus jamais leurs gros rires et leurs lazzi à l'adresse des gazettes teutonnes,

A peu que le cœur ne me fend,

comme écrivait François Villon.

» Trêve de jérémiades! Ne nous frappons pas...

» xAlon cher de Mallande, à bientôt!

» Affectueuse poignée de main de

» votre

» FORTAL. »

Page 1