‹ Le conquérant, journal d'un "indésirable" au MarocChapitre 24 sur 25 · Le manger est prêt · texte numérisé non relu

Le manger est prêt

Nous avons déjeuné dans le patio. La table était fleurie de roses et de géraniums-lierres. Les cristaux, l'argenterie, les porcelaines étincelaient sur la nappe luisante et raide. J'ai avalé rasade sur rasade de rioja clarete, englouti les hachis sucrés et pimentés, les tranches de mouton saupoudrées de poivre de Gayenne et de gingembre... Et j'écoutais, étourdi par les libations, engourdi par les victuailles, j'écoutais les perfides avis d'Aline.

— Je ne vous blâme pas, Maxime. Il vous fallait une étiquette, un titre, un emploi. Vous l'avez : c'est parfait... Mais il va de soi que notre pacte d'alliance subsiste... Vous ne pouvez raisonnablement borner vos ambitions à n'être qu'un ce rond de cuir » exemplaire et maigrement payé... Vous avez le droit de prétendre à d'autres satisfactions qu'une solde de sous-lieutenant et, plus tard, une retraite de maréchal des logis. Vos aspirations, quand vous vous êtes embarqué pour le Maroc, étaient autres, n'est-ce pas? Répondez-moi, Maxime.

— Heu... heu... évidemment...

— Évidemment... Votre emploi est une fa-

çade, à l'abri de laquelle vous creuserez votre trou. Conservez cette façade, qui vous défend contre les commérages et les curiosités, et ne perdez pas de vue le but final que vous vous êtes proposé : la fortune... Je vous aiderai, Maxime...

— Merci, ma chère...

— Je vous aiderai... si vous êtes un allié fidèle et confiant... Nous ne sommes plus en France, mais au Maroc. Les appointements ridicules, les gains misérables dont se contentent, là-bas, nos compatriotes, ne semblent suffisants, ici, qu'aux médiocres et aux trembleurs... Les braves, ceux qui ont le cœur d'oser et de vouloir, visent plus haut... Un jour, Maxime, vous serez riche à millions...

— Oh ! oh ! — ai-je interjeté, incrédule encore.

— Riche à millions! Vous remuerez l'or à la pelle, comme ces aventuriers espagnols dont vous me contiez, certaine nuit, l'histoire fantastique... comme Cortez... comme Pi... comme Pi...

— Comme Pizarre.

— Pizarre, oui... Vous rachèterez le châ-

teau et le parc de Chadeuil... Vous aurez votre hôtel à Paris, avenue du Bois... Vous aurez des limousines, des coupés, des objets d'art, des collections, tout ce que vous désirerez... Vous aurez des femmes...

Ah! tentatrice, tentatrice!... Je me laissais aller, pendant qu'elle discourait, à mes vieux rêves, à mes rêves de conquistador... Etre un nabab! Etre le héros qui terrasse le dragon et empoigne la toison d'or!... Revenir à Paris en triomphateur, entouré de l'envie et de l'admiration de la foule!... Jouir, après les violences et les sueurs de la lutte, jouir du farniente fastueux, parmi les fleurs, parmi les adulations, parmi les femmes... Jouir!...

— C'est donc entendu. Vous continuez à jouer votre rôle de bureaucrate ponctuel, sans rien modifier à vos habitudes en dehors de votre service... Vous restez mon locataire et... mon associé... Nous irons, de temps à autre, boire un bock au Glacier en compagnie de Salomon et de sa délicieuse camarade Lilette... N'est-ce pas qu'elle est exquise?

Je l'ai dévisagée sans qu'elle bronchât. Ignore-t-elle vraiment?...

— Exquise^ n'est-ce pas? — a-t-elle redit.

— Exquise.

— Je m'intéresse beaucoup à cette fine et frêle créature. Elle mérite mieux que sa condition de cabotine : je l'aiderai, elle aussi... Je possède sur ce fat de Ben-Lahan une certaine influence, que je mettrai au service de notre Lilette. (Elle appuyait sur a notre ».) Souvenez-vous, Maxime, de nos conventions : amis et alliés !

J'ai répété après elle :

— Amis et alliés!

— Souvenez-vous, mon cher... L'occasion favorable, l'occasion qui doit vous enrichir!... Votre café refroidit... Je monte chez moi : le voyage m'a un peu lassée... A tout à l'heure!... Vous voudrez bien m'accompagner à l'Alhambra, après dîner?

— Mais certainement!

Et, derechef, j'ai baisé ses griffes rougies au henné.

Je viens de relire ces pages où j'ai consigné mes faits et gestes de cette journée mémorable. Et je demeure, une fois achevé mon examen

de conscience, stupéfait de mes palinodies et de mes variations. Pauvre moi, pauvre bougre indécis et irrésolu!...

Qui croire, de Jean ou d'Aline? J'aurais dû... oui, mais alors mes rêves de conquistador?... Et si, pourtant, ces rêves n'étaient que des rêves?...

Je ne sais plus, ah! je ne sais plus!...

Baste! ne nous frappons pas! Laissons couler les jours et attendons, sans impatience, que vienne la fameuse occasion...

Ghadeuil, tu n'es qu'un lâche!...

...Où rencontrerai-je Lilette, maintenant?

Hoquets d'ivrognes, ronflements de tambourins, cliquetis de castagnettes, vagissements d'accordéons...

Au fond de la salle, sur une estrade habillée d'étamine écarlate où grésille un quinquet à acétylène, les chanteuses juives sont alignées, assises à la turque sur le plancher même, adossées au crépi du mur, vêtues d'oripeaux déteints, le classique mouchoir de soie bigarrée au chignon. Elles soupirent en chœur un air hébreu, monotone et pleurard. Cinq ou six adolescents, rachitiques et blafards, les coudes sur la table que peuplent des flacons de limonade et des bouteilles de bière, fre-

donnent en sourdine la funèbre antienne et hochent leurs crânes blanchis par la teigne atavique. Trois meskine en burnous, affalés au pied de l'estrade, épient avec des yeux llambants de désir les chanteuses qui piaulent en tapant sur les tambourins cylindriques, en manœuvrant les touches des accordéons, en secouant les castagnettes.

Des routiers basques, le béret enfoncé jusqu'aux oreilles, braillent en se dandinant sur leurs escabeaux une mélopée navrante. Sous le comptoir où trône une matrone obèse et blême, flanquée d'un éphèbe scrofuleux, un cavalier du train, gavé d'anisette et d'absinthe, essuie d'un geste machinal et convulsif sa moustache poisseuse...

— Quelle heure est-il?

Pinguet extirpe de son gilet un oignon de nickel :

— Onze heures.

Puis il recommence de rythmer à coups de poing et à coups de talon le lugubre lamento des filles d'Israël. L'ivresse empourpre ses paupières tuméfiées qui ne laissent plus filtrer entre leurs bourrelets de graisse qu'une ligne

LE CONQUÉRANT 24b

humide et brillante, elle colore de carmin son comique petit nez de porc et ses bajoues retombantes. Il rit, sans interruption et sans cause, d'un rire épais et gras qui ébranle toute sa carcasse de géant. Une hideuse moukhère, grêlée par la variole, appuie contre l'épaule de Pinguet sa tignasse laineuse. Une gamine arabe qui fleure l'huile et le corylopsis du Japon me frôle de son bras nu et me sourit entre les cotonnades malpropres de son haïk.

— Gomment t'appelles-tu?

— Kadoudja... Moi connais toi, monsieur. Où donc ai-je entrevu ce museau de guenon

futée, ces prunelles de chèvre, ce menton barbouillé de cinabre?

— Moi connais toi... A l'Alhambra...

Les syllabes rauques résonnent comme des râles de moribond.

— A l'Alhambra... Toi toujours avec madame Aline... Donne-moi ine douro, Sidi.

Les lèvres violâtr.es appliquent sur mes joues un baiser malhabile : je repousse Kadoudja. Alors, sans s'émouvoir et pour singeries façons canailles de deux rôdeuses catalanes qui se

pâment aux bras de marins anglais, elle entonne d'une voix éraillée :

« Viens, Poupoule, viens... »

Il fait une chaleur abominable dans ce bouge qui empeste le tabac, la crasse et les cosmétiques. Des fantassins dépoitraillés, zouaves et légionnaires, entrent à la queue leu leu. le képi déformé en casquette de souteneur, les poings fourrés aux poches que bossèlent le revolver et le couteau à cran d'arrêt. Des matelots, des lazzaroni, des bellâtres andalous en vestons-boléros d'alpaga font irruption dans la taverne, escortés de gueuses marocaines, valaques, algériennes, maltaises. Les jets d'acétylène illuminent, dans le grouillement des êtres humains entassés, une mèche de cheveux tordue en accroche-cœur sur une tempe plâtrée, un cou nu où saillent des tendons, la soie grenat d'un corsage que froisse et pétrit une patte hérissée de poils roux.

Les accordéons essoufflés et grinçants brament sans trêve, au ronron des tambourins et des castagnettes.

Dehors, c'est la ruelle obscure, traversée de

rafales tièdes qui gonflent comme une voile le rideau de la porte et mêlent aux relents d'alcool et de sueur leurs arômes salins. J'aperçois, par les carreaux poussiéreux de la fenêtre, des murailles abruptes et maussades, percées de meurtrières et de poternes, le pavage de galets pointus où serpente un ruisselet fangeux, la lanterne carrée d'un réverbère. Des ombres encapuchonnées d'indigènes, des silhouettes d'Européens passent et repassent. Je distingue, par bouffées, les appels et les ricanements des troupiers qui explorent les mauvais lieux et les estaminets de ce quartier de Bab-Marrakech, les glapissements des femmes qui hèlent, assemblées au seuil des bouges, leurs clients habituels, soudards et truands.

Des coups de feu éclatent au loin, vibrants et nets comme des claquements de fouet. J'ai tressailli. Les mufles des buveurs se-sont tournés vers la rue inquiétante. L'orchestre a cessé de geindre, les chanteuses se sont tues...

— Bougeons pas! — chuchote Pinguet. — Des spahis ou des convoyeurs kabyles qui s'expliquent avec des apaches espagnols...

Après quelques minutes de guet anxieux, le brouhaha, les chants et la musique repartent de plus belle. Kadoudja, rassurée décidément, allume une cigarette et reprend son refrain :

« Viens, Poupoule, viens... »

— A quoi penses-tu? — me demande Pinguet.

— A rien.

— Tu as l'air triste, mon vieux.

— Possible.

— On accompagne ces demoiselles?

— Si tu veux ! . . .

Le long de la ruelle, Kadoudja et son amie Zora s'en vont, traînant sur les cailloux les semelles de leurs babouches et se balançant comme des oies. Nous les suivons, sans échanger un mot. Les ruelles succèdent aux ruelles, toutes en lacets imprévus, en sinuosités fantasques, semées d'immondices et de fondrières, étranglées entre les masures de pisé et les bâtisses de moellons qui profilent sur le ciel fourmillant d'étoiles les zigzags de leurs balcons, de leurs loggias et de leurs terrasses.

Au fond d'une impasse, Zora soulève un

heurtoir de fer forgé et Kadoudja me déclare : — C'est ma maison, mon-z-ami.

Une horrible sorcière ouvre l'huis grinçant et nous guide, le lumignon au poing, par un escalier puant, jusqu'au salon de réception de Kadoudja.

J'en ai tant visité déjà, depuis un mois, de ces salons, identiques tous, uniformément meublés d'un lit de fer et de cuivre, d'une table où des photographies de sous-offîciers sont rangées en bataille, de chaises en bois courbé, de matelas!... Sur les matelas, des tapis de Rabat en chenille de laine pistache et lie-de-vin, des coussins de velours broché d'or, des coussins de cuir déchiqueté au tranchet et enluminé.

Nous nous écroulons sur les coussins et devant nos jambes croisées la vieille sorcière glisse l'obligatoire plateau de cuivre garni de ses accessoires : la théière d'étain, les tasses de faïence dorée, le godet à feuilles de menthe, les verres de cristal décoré de fleurettes, — le tout, cela va de soi; fabriqué à Hambourg. — Zora et Kadoudja s'affairent, agenouillées et pépiantes, vidant le pot d'eau chaude dans la théière, transvasant des verres dans les tasses,

et vice versa, la tisane glauque et qui embaume la prairie de France.

Pinguet, assombri par l'ivresse, oppose aux minauderies de Zora un front plissé de rides et une lippe dédaigneuse. Kadoudja, à demi dévêtue, meurtrit contre les boutons de mon gilet la chair noiraude et moite de son buste gracile.

Notre mutisme effare et consterne les deux demoiselles, qui finissent par se décourager et renoncent à plus s'occuper de ces incompréhensibles et maussades Roumis. Toutes deux, accroupies, martèlent de la paume des tambourins de terre cuite et entonnent une complainte arabe, à mi-voix d'abord, puis à gorge déployée. Chant de guerre ou romance d'amour? C'est une sorte de récitatif, grave et majestueux, qui s'accélère brusquement, s'amplifie jusqu'à devenir un cri déchirant et prolongé, puis s'apaise, puis meurt, sans que fasse trêve le bourdonnement saccadé des tambourins. Les musiciennes, grisées par la mélodie barbare, contemplent avec des yeux fous d'extase les dessins du tapis, se penchent et se redressent en mesure.

Subitement, Kadoudja bondit, jette le C34indre d'argile coloriée, se débarrasse de sa gandoura, dénoue la ceinture de son pantalon, et danse. Son corps bronzé de statuette se cambre et s'étire, ses bras maigres et musclés se ploient et se déploient, ses doigts osseux se tordent; ses jambes effilées et lisses se tendent et se détendent, ses talons barbouillés de henné frappent à tour de rôle la chenille de laine, comme si elle allait s'élancer et courir; son ventre, parcouru de frissons et tressautant, ses hanches emperlées de sueur reflètent la lueur jaunâtre des bougies. Elle tourne, elle vire, elle trépigne, et ses lèvres entr'ouvertes et crispées exhalent un hurlement désespéré, un : c( Yah! yah! yah! » pareil à un sanglot interminable. Des étincelles jaillissent de ses bagues de filigrane, des bracelets d'argent qui cliquettent à ses poignets et à ses chevilles,

Que signifient cette danse, ce trot sur place, cette clameur?Rien, sans doute. . . Peut-être l'angoisse animale et primitive de vivre, la frayeur de l'inconnaissable, la tristesse épouvantée des nuits sans lune, sous les tentes closes, dans les steppes où galopent les cavaliers ravisseurs de

femmes, où rôdent les hyènes et les chacals... Peut-être...

Une détresse aiïreuse m'étreint, une lassitude infinie m'écrase... Ah! m'endormir, ne plus m'éveiller, mourir...

J'ai songé, pendant que tourbillonnait la sauvagesse nue, pendant que ronflait le tambourin, j'ai songé à ma vie gâchée et perdue, à ce qui vient vers moi, à pas de loup, dans les ténèbres...

Un mois! un mois a passé depuis le clair matin de dimanche où je flânais, en compagnie de Mallande, par les rues de Casablanca. Un mois d'ennui pesant, de tristesse morne, d'inquiétude, d'anxiété, entre le bureau, où je n'apporte plus que le souci d'expédier machinalement une besogne fastidieuse, et ma chambre, et les bars et les cafés où je traîne, à la remorque d'Aline, — à la remorque de Pinguet lorsque ma maîtresse est retenue par ses entrevues mystérieuses avec des inconnus.

Un mois sans Lilette!...

Sans Lilette! On dirait qu'une conspiration s'est ourdie pour nous séparer, pour contra-

rier mon désir furibond de la revoir, de lui parler, de me réchauffer à sa tendresse... Où nous rencontrer? Chez Aline? Impossible, naturellement! Dans sa logette du caravansérail où Siméonidès contraint ses pensionnaires à camper? Tantôt à l'heure de la sieste, au commencement de l'après-midi , prétextant une affaire urgente ou mettante profit une absence démon chef, tantôt à la tombée de la nuit, vingt fois, cent fois, j'ai rôdé aux alentours de l'affreuse bâtisse, questionné des boys marocains.

— Madame Lilette? — répondaient-ils; — lui emchi... promener...

Ou bien quelqu'une de ces cabotines plâtrées me jetait :

— Lilette? Elle est chez elle... Mais monsieur Ben-Lahan est avec elle.

— Ah!... Bien.., Merci...

Elle continue de hgurer chaque soir à l' Alhambra. Son « numéro » terminé, elle gagne le coin du promenoir où je ronge mon frein, flanqué d'Aline, de .Méchain et de Salomon. Nous échangeons une poignée de main. Elle s'assoit et, pendant que pérore le jeune Ben- Lahan, nos regards se croisent, impuissants et

tristes, aussitôt détournés... Oh! la saisir, l'emporter loin, bien loin !...

— Nous partons, mon ami?

— A vos ordres...

Une autre poignée de main, et je m'éloigne, toutou docile, sur les talons de ma despotique maîtresse.

— Toujours charmante, notre gentille Lilette.

— Oui, charmante...

— J'ai grand plaisir à causer avec elle... Voulez-vous que nous allions boire un cocktail à la Maison Fleurie? Je n'ai pas sommeil. Et vous, Maxime?

— Moi non plus.

— Eh bien, en route pour la Maison Fleurie ! . . . Vous ne détestez pas cette boîte, je crois. Quelqu'un vous y a vu hier, sablant le Champagne et menant grand bruit, avec le brave Pinguet... Ah! vous ne vous ennuj'-ez pas, quand je ne suis pas là pour vous surveiller! Monsieur de Chadeuil fait la noce!

Eh bien, oui, je fais la noce! Je cherche à m'étourdir...

Ah! je sais maintenant, je sais à quel point

LE CONQUERANT 2o5

Lilette m'était chère!... Quel mal atroce que l'amour ! Je n'avais pas éprouvé encore cette torture de l'idée fixe, lancinante. Viveur égoïste et imbécile, habitué aux flirts et aux passades, je raillais autrefois les pitoyables pantins que poignaient les afîres du Grand Mal. Leurs souffrances me paraissaient grotesques; leurs larmes me semblaient suprêmement ridicules ; les grimaces de leur douleur m'inspiraient des sarcasmes. Je niais leur sincérité. Ils m'ennuyaient et m'agaçaient. Je me rappelle, ah! je me rappelle de quels haussements d'épaules j'accueillais les gémissements et les prières de cette pauvre créature qui se roulait à mes pieds et répétait :

— Je souffre, Max! je souffre!

Comédie! déclamation! Bon pour les poètes, ces fabricants de tirades pathétiques!...

Et voilà que la terrible grâce m'a touché. « Je souffre, je souffre! » Je le redis, à mon tour, ce mot tragique, et je ne trouve plus qu'il soit risible ni déclamatoire. Je souffre...

Où que j'aille, où que je sois, l'image de Lilette me poursuit. Elle s'interpose entre mon regard et les passants que je dévisage sans les

voir; elle me dérobe les pages des rapports que je feuillette. J'ai l'air, sirotant ma tasse de café ou mâchonnant le bout de mon cigare, d'être attentif aux propos que tient Aline, mais j'écoute tinter le rire enfantin et mélancolique de Lilette, mais je contemple sa chair pâle dans l'entrebâillement du kimono... J'imagine les mains de Salomon sur cette chair, sa bouche... La jalousie me ronge et me consume...

J'ai fait connaissance avec ce perpétuel besoin de se fuir soi-même que le lieutenant de Valclar me décrivait minutieusement, naguère, un soir de novembre; après quoi, il réintégrait son appartement, boulevard de La Tour-Maubourg, et se logeait dans la cervelle une balle de browning. Je n'aboutirai pas à ce dénouement logique : je suis trop lâche.

Une seconde, la tentation m'a effleuré de m'insurger, d'arracher Lilette à son Ben-Lahan, de louer une baraque de la Yille-en-Bois où nous cacherions; elle et moi, nos pauvres amours. Lilette irait au marché de Bab-es- Souk, cuirait ses légumes sur un réchaud à pétrole : nous dînerions ensemble sous la

véranda de notre cabane, Lilette en peignoir de toile, moi en manches de chemise. Je travaillerais avec une ardeur joyeuse, pour la blonde ménagère qui chantonnerait là-bas, dans sa maisonnette de planches...

Mais je suis incapable de me révolter, trop veule, trop capon, trop peu sur de la durée de mes résolutions. Et j'ai trop peur d'Aline...

Je fais la noce, pour m'étourdir, pour m'évader de moi-même. Je dépense mes derniers louis, sans compter, sans vouloir envisager les conséquences de ce gaspillage. Aline, qui établissait naguère mon bilan avec une rigueur mathématique, semble maintenant se désintéresser de l'état de mes ressources. Bien loin de me prêcher l'économie, elle me pousse, dirait-on, à jeter l'argent par les fenêtres. Elle ignore ou feint d'ignorer que mon portefeuille est vide et que mon porte-monnaie se dégonfle. Soupers, robes, chapeaux, bijoux, ses caprices auxquels je m'empresse de déférer ainsi qu'à des ordres accélèrent ma descente à l'abîme. Je n'aurai plus un sou demain. Qu'adviendra-t-il alors? Je ne le sais pas, je ne veux pas le savoir...

Je fais la noce, rageusement. Je suis un client assidu de la Maison Fleurie, — un restaurant de nuit qui s'est installé depuis peu rue du Capitaine-Ihler. — Des tziganes en spencer écarlate y modulent des maxixes et des tangos; des bar-maids montmartroises, accortes et sémillantes, se démènent derrière le comptoir pavoisé de drapeaux en papier ; le tout-Casablanca s'y empiffre de viandes froides, s'y abreuve de cocktails et de Champagne à vingtcinq francs la bouteille. Je me rends chaque soir à la Maison Fleurie, avec Aline parfois, le plus souvent avec Pinguet, qui jubile d'avoir reconquis son « copain ». J'enfourche un tabouret, Pinguet m'imite et je paie des « rainbows » à la demi-douzaine de grues défraîchies qui achalandent l'établissement. Les violons grincent, les x3dophones tempêtent; les filles enlacées deux par deux se trémoussent, les soupeurs et les soupeuses débitent des inepties, se querellent, se bombardent de bouchons, s'arrosent d'eau de« seltz, hurlent, piaillent...

J'oublie, un instant, dans le tohu-bohu et la chaleur... Puis l'idée fixe réapparaît et je détale, entraînant mon acolyte. Nous errons

de bar en bar, de guinguette en guinguette. Nous visitons les tripots du Mellah où les indésirables, massés autour des tables de rou^ lette, jouent et perdent leurs écus; les cabarets où les rouliers castillans et valençais grattent de la guitare et se saoulent de vinasse; les débits maures que peuplent des Marocains méditatifs, impassibles et graves dans leur djellaba; les tavernes du quartier de Bab-Marrakech, les bouges européens et juifs et arabes.

Toute une population cosmopolite anime les abords de ces antres, ruée à sa laide débauche. Des troupiers français et algériens, tringiots, tirailleurs, spahis, convoyeurs kabyles, y déambulent par escouades, gavés de boissons, hagards et titubants; les moukhères en gandoura tachée de beurre font le guet à l'entrée de leurs taudis; les prostituées Israélites, le mouchoir de soie noué sur la tête, apostrophent en sabir les passants.

C'est une extraordiuaire Suburre, où se mêlent les types les plus divers d'humanité, à la lueur des quinquets. On s'y bat h coups de couteau, à coups de baïonnette, à coups de revolver, à coups de carabine; soldats en bordée,

souteneurs, lazzaroni, ouvriers sans travail s'y livrent des batailles rangées où les gendarmes n'osent intervenir que pour ramasser dans le ruisseau les blessés et les morts.

C'est là que j'accours chaque soir, là que j'essaie de me délivrer de l'obsession... En vain ! . . .

Je songe, tandis que vibre le tambourin, tandis que trépigne la sauvagesse... Pinguet s'est assoupi. Un parfum aigre d'encens et de menthe flotte dans la pièce tiède.

Kadoudja râle un suprême « yah ! » et s'abat sur les coussins. Zora lâche son instrument et tend la patte :

— Donne deux douros, moussiou.

J'ai donné les douros et je me suis enfui. Je me suis réfugié dans ma chambre. Et j'ai écrit, écrit, les tempes en feu, le cœur bondissant...

Et maintenant, épuisé ])ar l'insomnie, je rêvasse- Le jour blafard se faufile entre les lames des persiennes. Les babouches d'Aïcha raclent les dalles du patio. Les porteurs d'eau agitent leurs sonnettes de cuivre.

Je rêvasse...

Il me faut de l'argent. Sinon, c'est la chute irrémédiable. Je tâte dans ma poche la clé du coffre-fort... Non!... non!... Je ne ferai pas cela...

— En somme, qù'attendez-vous de moi?

— Ceci, mon cher. Notre charmante Lilette a bien voulu accepter de dîner ce soir avec nous rue Djemââ-ech-Chleuh. Je vous laisserai en tête-à-tête. Vous la mettrez au courant de nos projets et vous la prierez d'être notre avocat auprès de Salomon. C'est clair, n'est-ce pas?

— Très clair. Mais pourquoi ne parleriezvous pas vous-même au Ben-Lahan?

— Je lui parlerai quand le moment sera venu, quand Lilette aura préparé le terrain, mis en avant votre nom qui éblouira et rassurera le jeune homme... Vous saisissez? j

— Je saisis. Mais... Lilette voudra-t-elle?

Aline sourit.

— Vous saurez bien la décider.

— Vous croyez, ma chère?

— J'en suis sûre, mon cher.

Son regard aigu me scrutait. Elle répéta :

— J'en suis sûre.

Sa voix sèche menaçait et commandait. Je murmurai :

— C'est bien...

Nous étions assis, côte à côte, sur l'herbe rude et rêche de la dune. La plage de Sidi- Béliout arrondissait à nos pieds sa grève plate, découverte par la marée basse, ses étendues de sable où luisaient des flaques d'eau, des lignes d'écume bouillonnante. Les croupes mouvantes de la houle soulevaient et abaissaient les trente navires embossés dans la rade, roulaient sans relâche vers la terre, se creusaient en volutes translucides qui s'écroulaient avec fracas, dans un halo de vapeurs irisées.

L'après-midi Unissait. Le soleil moins brûlant et moins aveuglant descendait, dans l'azur plus foncé du ciel, vers les minarets et les terrasses étagées de la ville.

Après-midi de dimanche, si pareille aux

après-midi que j'ai yécues autrefois à Royan et à Biarritz!... Des familles revenaient à pas lents à travers les algues craquantes. Des bébés se poursuivaient avec des cris et des éclats de rire; des garçonnets creusaient dans le gravier des canaux et des lacs; des fillettes, jambes nues, sautaient à la corde. Des femmes en toilettes claires babillaient, perchées sur la carcasse d'une chaloupe éventrée. Un voilier filait au large, toutes toiles gonflées, blanc et noir sur le bleu profond de la mer.

Aline pérorait, d'un ton impérieux et cassant :

— Je tiens à vous expliquer de nouveau le mécanisme de notre affaire. Vous m'écoutez?

— Je vous écoute.

— C'est très simple...

C'était, en effet, très simple. Aline avait acheté, quelque part dans la banlieue de Casablanca, un terrain. Ce terrain, dont la superficie totale était de dix mille mètres carrés, elle s'était mis en tête de le vendre, et de le vendre au richissime Yakoub Ben-Lahan. L'important était de convaincre Salomon qui, à son tour, convaincrait Yakoub.

— Une affaire exceptionnelle! Cinquante francs le mètre... Ben-Lahan le revendra, avant six mois, à quatre-vingts francs, à cent francs peut-être... Vous comprenez?

— Je comprends. Mais...

— Il n'y a pas de « mais ». Mes associés et moi, nous avons réfléchi longuement. Nous sommes prêts à céder ce terrain et à le céder en bloc. Nous sommes résolus à ne pas le lotir.

— Vos associés?... Qui sont vos associés?

— Qu'est-ce que cela peut bien vous faire? Vous ne les connaissez pas, d'ailleurs.

Je courbai le front, sans répondre. Je flairais, oui, je flairais, sous l'insistance bizarre d'Aline, la combinaison malpropre, le trafic malhonnête. Et l'on voulait me mêler à ce tripotage...

— Je ne vois pas, mon cher, pourquoi vous vous déroberiez. Il s'agit là d'une spéculation parfaitement régulière. Elle nous vaudra, naturellement, un joli bénéfice. Vous en recevrez votre part.

J'esquissai un geste de protestation et de refus.

— Je vous dis que vous aurez votre part. Je

ne souffrirai pas que vous laissiez passer cette occasion unique... L'occasion, Maxime!

Ah! l'occasion, je m'en moquais bien! Plus ne m'est rien, que Lilette! Lilette que je n'ai jamais pu voir, pas même une fois, seule à seul, depuis un mois et demi!... Toutes mes rancœurs accumulées, toutes les rages que j'avais, un mois et demi durant, remâchées en silence, ma réplique brève s'en inspira :

— Je ne ferai pas cette démarche.

— Comment? quoi?

La fureur étranglait Aline. Son visage tiré se crispa, les veines de son cou se gonflèrent.

— Quoi? quoi? qu'avez-vous dit?

— J'ai\dit : ce Je ne ferai pas cette démarche. »

Elle béga3^a :

— Pourquoi... s'il... vous plaît?

— Parce qu'il ne me convient pas de la faire ; parce que mon honneur... |

Elle ricana, subitement calmée, et me dévisagea.

— Votre honneur?... Oii trouvez- vous, Maxime, l'argent nécessaire pour solder vos petites fêtes? Il vous restait, il y a quinze jours,

une vingtaine de francs. Je m'en suis assurée moi-même...

— Vous avez fouillé mes poches?

— J'ai fouillé vos poches, — repartit elle avec tranquillité. — Et je vous demande

c( Où trouvez-vous, depuis quinze jours, l'argent que vous dépensez si lestement?... » Prenez garde, Maxime! 11 vaut mieux, dans votre intérêt, que nous restions amis... Voulezvous que j'aille raconter à vos camarades, à vos chefs, à monsieur de Mallande, au commandant Ternon, que...

Je saisis son poignet et chuchotai :

— Taisez-vous, Aline!... taisez-vous I...

La sueur ruisselait sur mes tempes, sur mes joues, dans mon dos. Savait-elle?... Oui, elle savait!... Mais qui donc m'avait surpris et dénoncé?...

Je baisai humblement la main qu'elle me tendait.

— Amis et alliés, Maxime?

— Amis et alliés.

Certaine désormais de ma soumission, elle me flattait et me cajolait :

— J'ai jugé, et mes associés se sont rangés à

mon avis, que votre commission devait être de dix mille francs. Nous y joindrons trois billets de mille qui représentent votre commandite et vos bénéfices du Snob-Bar. Je compte, en effet, aussitôt paraphé l'acte de vente de notre terrain, abandonner l'exploitation de cet établissement : des offres sérieuses m'ont été faites. Vous serez donc possesseur de treize mille francs qui, pour peu que vous y mettiez du vôtre, vous rapporteront cent pour cent : j'ai en vue une autre affaire dont je vous entretiendrai prochainement... C'est bientôt la richesse, et, tout d'abord, l'aisance... Je vous veux du bien, Maxime. Vous n'en doutez pas, j'espère.

— Non.

— Vous serez indépendant. Vous pourrez, quand cela vous chantera, renoncer à vos fonctions, très honorifiques mais bien mal rétribuées, de secrétaire du Service des Renseignements. Vous aurez, dans les jardins de Bab- Marrakech, votre' villa, où je vous rendrai visite, où vous recevrez vos amis... et... vos amies. Je ne suis pas jalouse... Je ne suis pas jalouse, entendez-vous, Maxime?

— J'entends.

— Je vous aime, à ma façon, qui est la bonne, je suppose! Nous ne sommes pas des amants vulgaires, mais des associés. Je veux que mon associé soit riche et qu'il soit heureux. Je crois deviner que notre exquise Lilette ne vous est pas indifférente : dès que Salomon aura signé, nous nous occuperons d'elle. Il faut que cette gentille enfant jouisse d'un peu plus de liberté, qu'elle règle à sa guise l'emploi de son temps, qu'elle puisse, sans risquer d'être espionnée et trahie, passer avec qui bon lui semble quelques siestes ou quelques nuits... Vous êtes de mon avis, Maxime?

— Oui...

— Allons, ne boudez plus. Amis et alliés... La maison de votre alliée accueillera mademoiselle Lilette chaque fois qu'il lui plaira d'y venir prendre le thé en compagnie du comte de Chadeuil, dy revêtir son kimono... Votre alliée sera sourde et aveugle... Ne suis-je pas accommodante?

— Vous l'êtes...'

Ses ongles frôlaient mes lèvres : je les baisai, comme le chien lèche le fouet qui l'a cinglé.

— Et maintenant, s'il vous plaît, rentrons, Maxime : il est tard...

— Ah! Lilette!

— Maxime!

Aline s'en est allée, tirant la lourde porte dont le heurtoir de fer a craqué violemment. Aïcha s'est claquemurée dans sa cuisine. Nous nous sommes dressés, Lilette et moi, pâles tous deux. Elle s'est élancée, s'est blottie dans mes bras et je l'ai entraînée dans ma chambre. Et j'ai crié son nom et elle a crié mon nom.

Elle était là, menue et frêle et blonde, la tête sur mon épaule, secouée de sanglots convulsifs. Et je pleurais aussi à chaudes larmes, j'exhalais en plaintes entrecoupées, en hoquets, en soupirs, ma douleur de l'attente désespérée, ma joie amère du revoir, mon épouvante de l'avenir. Puis, Lilette m'a repoussé, a tamponné ses paupières de son mouchoir roulé en boule et s'est écriée :

— Que je suis contente, Maxime! que je suis contente!... Je me figurais que vous m'aviez oubliée, que vous ne m'aimiez plus... Je plaisante, je vous taquine : je suis si contente!

LE CONQUERANT 27d

Elle gambadait et pépiait, les cils humides encore.

— Mais enfin qu'est-ce qu'ils avaient tous à vouloir absolument nous séparer? Et Salomon qui ne me quittait pas plus que son ombre, et Méchain qui avait toujours l'air de me surveiller, et cette grosse dondon de mère Siméonidès qui était toujours fourrée chez moi!... Dites donc, Max, je dispose de ma soirée entière : Salomon est retenu chez lui par une fête de famille... Veine, hein?... Mon kimono! où avez-vous caché mon kimono?... Mais que vous êtes sombre, Max! Qu'avez-vous?...

Abattu contre les coussins, le visage enfoui dans le sein de Lilette, j'ai ânonné l'ignoble aveu, je me suis acquitté de l'infâme mission, si honteux que je n'osais regarder en face l'enfant qui murmurait :

— C'est mal... c'est mal... Il ne faut pas, Max.

J'ai soufflé :

— Il faut, Lilette... Aline me tient... Elle me tient... Je suis perdu si vous refusez...

Je me suis confessé : je suis un voleur! Moi, le comte de Chadeuil, j'ai volé!... Un matin,

après avoir payé le chaouch et le goumier, je n'ai pas refermé le coffre-fort. J'ai considéré les piles de douros, les liasses de billets épingles dix par dix. L'abominable tentation m'a effleuré, est devenue irrésistible... J'ai pris, au hasard, en claquant des dents, quelques écus, des billets. . . J'ai recommencé le surlendemain. . . Et puis, une autre fois, encore une autre... Quelle somme, au total? Je l'ignore : qumze cents francs, deux mille peut-être...

Lilette, frissonnante, a gémi :

— Ah! Maxime, vous avez?.,. Mais pourquoi? pourquoi?

— Je ne sais pas... Je ne sais plus... J'étais fou... Aline est renseignée ou tout au moins a des soupçons. Si je lui résiste, si vous lui résistez, elle me livrera. Les gendarmes m'empoigneront... C'est la prison... le conseil de guerre... le bagne...

Et j'ai supplié, avec une voix chevrotante de mendiant :

— Ayez pitié... ^

Le terrible silence qui a succédé à ma lamentation!... C'était fini : Lilette me méprisait, Lilette ne m'aimait plus... C'était fini!

— Je VOUS fais horreur, n'est-ce pas? Je disparaîtrai...

— Ah! Maxime! Ne parlez pas ainsi. Ne dites pas que vous me faites horreur!... Je vous aime, Maxime, je vous aime! Je vous sauverai... Je persuaderai Salomon... Il a confiance en moi et en vous... Il achètera ce terrain... Et vous rembourserez : jurez-le, Maxime!

— Je le jure!

Et, de nouveau, le silence a régné. Nous nous sommes tus ensemble, étroitement enlacés, sans un mouvement de nos corps, sans une pensée dans nos cerveaux.

Puis j'ai repris :

— Je suis un misérable...

— Je vous aime, Maxime.

— Un misérable... J'avais volé déjà... Non! Laissez-moi vous raconter... C'était une pauvre fille qui raccrochait des étrangers à la Taverne de l'Olympia, à Paris... J'étais devenu son amant... J'allais chez elle, l'après-midi. Elle me confiait ses peines, ses secrets. Elle me montrait la photographie de son petit, qu'elle avait mis en nourrice à Maintenon; elle me montrait ses économies enfouies au fond de

son armoire, dans une boîte de dragées, entre deux chemises. Elle me disait : « J'ai trentequatre ans. A quaranie ans, j'aurai amassé assez de galette : je lâcherai ce sale métier, je me retirerai à la campagne, j'irai vivre proprement et honnêtement à Maintenon. J'élèverai mon gosse : il sera soldat plus tard, sous-officier, peut-être officier... » Un jour... J'avais besoin d'argent : des dettes de jeu... Un jour, je me suis introduit chez elle, en son absence, j'ai forcé la serrure de l'armoire, j'ai saisi la boîte à dragées... Et je me suis relevé... Elle était devant moi, les mains jointes, suffoquée, haletante... Son regard, son regard de bête apeurée!... Elle allait appeler, ameuter les voisins : je marchai vers elle, les doigts écartés pour l'agripper à la gorge... Elle tomba sur les genoux et geignit : « Toi, Maxime!... L'argent de mon petit!... Toi, Maxime! toi!... » Alors je jetai à terre la boîte de dragées et je m'enfuis... Je guettai, le soir, le lendemain, le pas des agents dans l'escalier. Ce fut le concierge qui sonna, m'apportant une lettre... Cette malheureuse m'écrivait : ce Je te pardonne. Reviens... » Je ne suis jamais revenu.

— Je VOUS aime, Maxime!

— Je suis un misérable... Depuis dix ans, je me vautre dans l'ignominie. J'ai torturé les femmes qui ont eu le malheur de s'attacher à moi : l'une d'elles s'est pendue...

— Je vous aime...

— Toutes les lâchetés, je les ai commises...

— Je vous aime...

— Quand vous vous êtes donnée à moi, j'ai cru sincèrement que je pouvais me régénérer et recommencer ma vie... Et vous Aboyez... C'est l'expiation... Je suis un misérable...

— Je vous aime.

Ses lèvres ont cherché mes lèvres, son baiser compatissant a clos ma bouche. Nous avons pleuré doucement, interminablement.

— Mourir...

C'est elle qui a prononcé le mot effrayant. Ma chair s'est hérissée comme si elle sentait le froid de la lame ou le choc de la balle.

— Non! .

Non : je suis trop lâche pour me tuer...

J'ai étreint Lilette avec désespoir, convaincu dès lors que dans la déroute de mes illusions elle seule me restait...

La flamme de la lampe grésillait sous l'abatjour. Le jet d'eau s'égouttait à petit bruit dans le patio...

Je comprends, je comprends enfin que je suis un vaincu. Les prédictions de Jean se sont réalisées. Je me suis enrôlé dans la troupe des indésirables et, parce que mon âme est celle d'un indésirable, parce que nulle énergie ne me tient debout, parce que je suis incapable de vouloir vraiment et fortement, parce que je suis une chilîe, je comprends que je suis condamné à finir en indésirable... Je serai, avec mes pareils, la charogne qui fumera le champ de bataille...

Je suis un vaincu...

Salomon a signé. Je n'ai rien voulu connaître des négociations préliminaires, qui ont duré quatre jours et dont Aline, à toute force, m'entretenait pendant nos repas. J'ai dû pourtant, cette après-midi, assister à l'entrevue finale, répondre, sous le regard de ma maîtresse, aux questions pressantes de Ben-Lahan.

— Monsieur le comte, vous vous portez garant de la validité de ces actes?... C'est que, voyez-vous, les scribes arabes en confectionnent de pareils pour un louis ou deux. Et puis l'acheteur se trouve en présence du véritable propriétaire qui, lui, exhibe des titres authentiques et indiscutables. Que faire alors? On

plaide, mais la justice s'y perd... Donc, monsieur le comte, vous me garantissez?...

— Mais oui, mais oui...

— C'est que, voyez-vous... Remarquez bien que je n'entends rien insinuer qui vous vise... C'est que j'en ai tant vu déjà, de ces escroqueries!... C'est devenu un véritable commerce, à Casablanca... Vous me donnez votre parole, monsieur le comte?...

— Mais oui!...

— Vous excusez mon insistance, n'est-ce pas?... Ah! si vous n'étiez pas là, je vous le dis sans ambages, je ne conclurais pas ce marché. Mais votre honorabilité, votre titre, votre nom... Vous êtes le comte de Chadeuil.

Il suait d'angoisse, tiraillé entre sa méfiance atavique et sa cupidité.

— Vous jurez que?...

— Je jure, oui...

Il a signé, enfin. La somme sera déposée, dès demain, à la banque Algéro-Tunisienne. Tandis qu'on réglait les derniers détails, j'ai détalé sans bruit.

Je me suis réfugié dans mon bureau. Le commandant Ternon m'y a rejoint, a bavardé un

instant, adossé au coffre-fort et grillant des cigarettes.

— Je me suis promené à cheval, ce matin, avec de Mallande. Il paraît que vous le négligez. Vous avez tort : c'est un garçon loyal et droit, et de bon conseil. Il vous aime beaucoup... Votre avenir le préoccupe : il redoute pour vous l'atmosphère des villes de la côte; il prétend que l'air de Casablanca ne vous est pas favorable... Bref, il m'a demandé votre envoi dans un des postes de l'intérieur où nous sommes en train d'organiser l'administration civile...

— Ah!

— Vous me permettez d'être franc, n'est-ce pas? Il m'a semblé que cette solution n'aurait que des avantages. Un homme de votre âge est exposé ici à des fréquentations fâcheuses, à des promiscuités regrettables... Accepteriez-vous d'être expédié à Settat?

— Mais, mon commandant...

— Nous ^n reparlerons... Une cigarette?... Je vous quitte : il faut que je file à l'état-major.

Il m'a serré la main et il est parti à grandes enjambées, le stick au poing... Que signifiaient ses allusions et ses réticences?... Bah! de quel

intérêt cela peut-il être?... Les derniers ressorts de ma volonté se sont détendus. Je me laisse porter par les événements, sans plus réfléchir, saus plus m'inquiéter. Advienne que pourra! Un seul désir vit encore en moi : Lilette ! Et tout le reste est inexistant.

J'ai couru chez Lilette. Elle m'attendait, comme elle m'attend chaque soir, à la même heure, prête à l'aumône de son corps, qui est mon seul bien. Repus de volupté, nous nous sommes séparés en silence.

J'ai dîné seul, Aline invitée à l'Hôtel Central par Salomon. Je suis sorti...

— Hep ! Ghadeuil !

Pinguet émergea de la cohue, expulsa du trottoir deux meskine, qui décampèrent en marmottant des injures.

— Hein ! quelle presse ! quel boucan ! ... Ça se reconnaît, qu'une colonne est rentrée à Casablanca!... Les militaires vont s'en payer, du bon temps! Ça chauffera, tout à l'heure, du côté de Bab-Marrakech... Et alors, mon vieux?... tu ae semé Aline?

— Elle dîne avec Salomon.

— Ah! ah!... Eh ben, c'est arrangé, cette affaire?

— Oui.

— T'as pas l'air causant, hein?... Gare à la bousculade!

Une foule hurlante et délirante ruisselait et relluait dans la rue Provost, confondant, à la clarté livide des réverbères, les canotiers de paille et les feutres des civils européens, les turbans des Marocains, les calottes de drap noir des Juifs, les képis galonnés de maints sous-lieutenants, lieutenants et capitaines, les chéchias des turcos, des zouaves, des convoyeurs kabyles. Des demoiselles israélites habillées à la française repoussaient à coups d'ombrelle les galopins arabes qui leur pinçaient les hanches. Des voyous espagnols, formés en monôme, vociféraient l'hymne de Riego. Des officiers coloniaux, la cravache haute, se frayaient un passage à travers les groupes de nervis grommelants. Des troupiers défilaient en bandes, bras dessus, bras dessous, amaigris et basanés par le soleil et la poussière du bled, gouailleurs et exultants. Des gamins lutinaient des moukhères qui se débattaient et gloussaient.

Des tirailleurs-agents surgirent, déblayèrent la chaussée, abattant leurs matraques sur l'échiné des indigènes, braillant à tuetète : « En arrière!... En arrière!... La ritrite ! »

— Qu'est-ce qu'ils disent?

— La retraite ! — expliqua Pinguet. — La retraite aux flambeaux, du samedi... Voilà les lampions qui rappliquent.

Des fanfares éclataient, scandées par des cliquetis de cymbales et des battements de grosse caisse. Au tournant de la rue, des spahis apparurent, dignes et raides sur leurs chevaux dansants. Derrière eux, les musiciens marquaient nettement le pas, soufflant dans les trombones, dans les bugles, dans les cornets à piston, tapant sur les tambours et sur les triangles. Les torches, que les Sénégalais imperturbables et pénétrés tenaient comme des. cierges, illuminaient les façades désordonnées des maisons, les balcons où se penchaient des fillettes, les terrasses où flottaient les voiles des femmes. Les clairons rugissaient, les flûtes sifflaient, éperdument, les semelles ferrées heurtaient en cadence le pavé. Au-dessus des clameurs de la populace.

la marche allègre et narquoise de l'infanterie de marine s'envolait :

Pour faire un soldat de marine, Il faut avoir dans la poitrine...

Partir! Etre l'un de ceux-là qui, revenus hier des collines du Tadla, arpentaient la rue Provost avec la même insouciance que, la veille la piste de Ber-Réchid ! Etre, au lieu de l'isolé qui se débat et qui ahane, un numéro matricule parmi des numéros matricules, l'unité qui a sa place marquée dans le rang, sa place autour de la gamelle, sa place sous la tente-abri, sa place sur la ligne de feu. Fendre le bois pour la soupe ou monter la garde devant les tranchées du bivouac, accomplir sans réflexion et sans discussion l'humble et simple tâche que d'autres ont prévue et définie. Obéir! Mallande avait raison...

Il étaient gais, ils étaient sains, ces hommes. Ils allaient, crânant et plastronnant, le képi sur l'oreille, ravis du tapage, des lumières, des yeux féminins qui les admiraient. Ils exécutaient la consigne, celle d'hier qui prescrivait de canarder avec une hausse déterminée les

cavaliers rebelles, celle d'aujourd'hui qui était de parader en bel ordre par les rues de la ville. Hier comme aujourd'hui, ils bâfraient la soupe et le rata de bœuf, lampaient le quart de vin, astiquaient les boutons des tuniques et les culasses des lebels à l'heure qu'il plaisait à leurs chefs de choisir. Leur subsistance était assurée, leurs devoirs étaient clairs, leurs droits étaient exactement délimités et toute une hiérarchie de gradés s'occupait de penser pour eux. Ils ignoraient le doute et l'hésitation. Ils pouvaient, sans songer au lendemain, jaser autour des feux, caresser dans les bouges les ribaudes accueillantes, jouer au loto et au piquet sous les vérandas des baraquements. On n'exigeait d'eux que des gestes de figurants, rituels et mécaniques : il leur était loisible, tandis que se déroulaient les cérémonies de la manœuvre ou du combat, de rêver aux grasses prairies de la province natale, à la promise, aux vieux parents.

Ils étaient heureux. Il fallait seulement qu'ils fussent là, brossés et cirés, prêts à loger dans le magasin du fusil, au moment voulu, le nombre de cartouches indiqué par le lieutenant, à

dégainer le sabre, à placer de façon réglementaire le petit doigt sur la couture du pantalon : moyennant quoi on les vêtait, on les nourrissait, on les abreuvait, ils participaient à la gloire de l'organisme géant dont ils étaient les infîmes cellules, on leur distribuait des médailles suspendues par un ruban au revers de leur vareuse, on cousait à leurs manches des galons de laine ou d'or, on leur remettait quelques sous et quelques piécettes pour leurs menus plaisirs et ils pouvaient, à leur fantaisie, casser la croûte chez les mastroquets, acheter aux mercantis des cartes postales coloriées ou du papier à lettre illustré de fleurettes et de devises. Ils étaient heureux! Mallande avait raison...

J'avais été un de ceux-là. Fringant maréchal des logis de dragons, pommadé et rasé de frais, la botte luisante, l'éperon tintant, fringant maréchal des logis qui naguère caracolais sur les esplanades ombreuses de Compiègne et qui récoltais les œillades provocatrices destrottins, comment n'as-tu pas senti que là était ta véritable vocation?... J'étais gai alors, j'étais insouciant, moi aussi. La discipline et les règlements dispensaient de l'initiative ma nonchalance, tra-

çaient à mon indécision des voies rectilignes et inflexibles. Ma veulerie leur empruntait une ossature et un cadre rigides.

Partir ! . . . Oui, je partirai ! Demain, dès l'aube, j'irai trouver Mallande; il me conduira dans les bureaux de l'état-major; je contracterai un engagement dans la Légion étrangère. Je partirai ! Je rallierai ma compagnie à Tiflet ou à Meknès... Je serai bridé et guidé... J'obéirai, joyeusement, le cerveau libre et le cœur en paix...

— Hé ! vieux camarade !

— Quoi?

Devant ma mine ahurie, Pinguet éclata de rire.

— Trois fois que je te hèle, vieux Ghadeuil. Tu dormais donc?

Spahis, musiciens, porteurs de torches et leur escorte de bambins et de troupiers s'éloignaien-t par la rue de l'Anfa. Le refrain alerte des clairons, les sifflements aigus des flûtes, les flonflons des trombones décroissaient et mouraient.

Alors je -me souvins de Lilette... Non, je ne partirai pas!...

— On va prendre un verre, Ghadeuil?

— Si tu veux.

— Où?

— Où tu voudras.

Je le suivis, hagard et muet, dans le dédale des ruelles malodorantes où glissaient des fantômes en burnous. Les bâtisses arabes découpaient sur le firmament criblé d'étoiles les zigzags de leurs frontons. Des chiens efflanqués et jaunes fouillaient du museau les tas d'immondices. Nous trébuchions sur les galets pointus, nous pataugions dans les ruisseaux fangeux. De-ci, de-là, les fenêtres d'une guinguette rougeoyaient dans les ténèbres. Nous faisions halte, nous regardions, à travers les vitres maculées de boue, les terrassiers espagnols qui valsaient avec des filles, au chant nasillard des accordéons. Nous nous plantions au seuil des estaminets bondés de fantassins en goguette.

— On entre, Ghadeuil?

— Non. .

— Tu es assommant! Faudrait se décider, quand même...

Nous échouâmes finalement dans un beuglant ignoble, un Alcazar quelconque, une salle

d'auberge où s'entassaient pêle-mêle, débraillés, congestionnés, suants et hurlants, des officiers, des sous-officiers, des employés de banque, des commerçants, des brasseurs d'affaires, — « le tout-Casablanca des premières! » comme disait Pinguet. — Au fond de la salle, sur une scène improvisée, des cabotines décolletées jusqu'au ventre glapissaient à tour de rôle des couplets égrillards ou des romances, gambillaient, exhibaient généreusement leurs gorges plâtrées et enduites de cold-cream.

Les applaudissements crépitaient, les cannes tambourinaient sur les guéridons de tôle, les talons des brodequins battaient le plancher. Des pattes avides happaient les bras nus des danseuses qui circulaient entre les tables, tendant à la ronde leur sébile, ripostant par des mots orduriers aux propositions des galants. A travers la fumée bleuâtre des cigarettes et des pipes, je distinguais des faces boucanées, convulsées par le désir bestial, des prunelles flambantes, des moustaches hérissées. Une ardeur terrible soulevait ces mâles qui, des semaines durant, avaient erré dans la brousse, rôtis par le sirocco, harcelés par les mouches, avaient

LE CONQUERANT Sgg

risqué leur vie, et qui revenaient, affamés et assoiffés de jouissance immédiate et brutale. Ils beuglaient en chœur les airs canailles, s'apostrophaient, lançaient au plafond leurs coiffures, au grand ébahissement de trois Marocains placides qui, dans un coin, les pans de la djellaba ramenés sur les cuisses, humaient des tasses de thé et considéraient ces Roumis turbulents.

— On est bien ici, hein? — brama Pinguet, épanoui d'aise.

On était bien. Ce vacarme, la fièvre ambiante m'arrachaient à ma torpeur et m'électrisaient. Foin des réflexions moroses et des pensers lugubres! J'avalai une gorgée de pep'per-mint et j'empoignai par la taille une moukhère qui se dandinait à portée de ma main.

— Assieds-toi là!... Comment t'appelles-tu?

— Tamou.

— Hé! — cria Pinguet, — c'est Tamou!... Qu'est-ce qu'on t'offre, Tamou?

— Du gazouss!

Du « gazouss » :' c'est le nom dont ces tartufes de musulmans affublent notre Champagne.

— Apportez du « gazouss » à madame... Et presto !

C'était une coquine avec des yeux de braise, des mèches folles de cheveux crépelés et d'un noir quasi bleu, un ovale pur de madone florentine que découvrait le haïk serré sous le menton. Elle avait cette voix rauque et fêlée qui est particulière aux femmes arabes de l'Afrique du Nord et à leurs cousines les Espagnoles. Tout de suite familière, elle réclama des cigarettes, s'empara de mon briquet, de mon chapeau qu'elle essaya, aux acclamations de l'assistance. Elle interpellait en sabir les consommateurs, clappait de la langue, renforçait de signes déplorablement explicites les mille et une obscénités dont s'émaillait sa conversation. Pinguet se tenait les côtes.

— Alors, tu es allée à Paris?

— ïi parles, mon-z-ami!... Chic patelin!...

Un enseigne de vaisseau, très jeune évidemment, l'avait emmenée en France, déguisée en Européenne, « chapeautée », gantée, chaussée de bottines à talons Louis XV. . . Le récit cocasse et exhilarant!... Elle était impayable, décrivant les boulevards, les Folies-Bergère, l'Opéra :

— Ah! mon-z-cimi, ti compterais pas les rostos s ti piges!...

Je l'écoutais, j'oubliais... Soudain, elle se dressa :

— Pépita!... Chouf~... Madame Pépita!

La cabotine, qui secouait sa sébile sous le mufle renfrogné d'un Allemand, accourut à l'appel de Tamou. Effusions, embrassades, présentations^ :

— Ça, c'est madame Pépita, oune amie... Ça, c'est des moussious...

Je m'inclinai, Pinguet se cassa en deux. La Pépita, une commère grassouillette, fanée et fripée, mais joviale et sans façon, nous expliquait :

— On a fait la noce à Casablanca autrefois, avec Tamou. On est des camarades, pas vrai, la Bicote?... Elle est drôle, elle n'est pas bégueule, et c'est pour ça qu'elle me plaît. Je ne suis pas bégueule, moi! A la bonne franquette!

Cinq minutes plus tard, on se tut03'ait. Pépita allongeait de formidables taloches à l'entrepre-

Page 1