Je ne parle que des modernes. M. Octave de Barrai a
vivants, après Lucie Faure-Goyau, Pierre de Nolhac, Anatole France, Paul Bourget, Maurice Barrés, Camille Bellaigue, Rodin \ Pierre Gauthiez, Riccioto Canudo % et tant d'autres qui Tont traduit ou commenté ou dignement honoré au passage, il est permis de le trouver suffisamment connu en France. Toutes ces autorités réunies n'ont pourtant pas encore su faire uti-
résumé pour la Revue hebdomadaire un intéressant article de M. Marco Besso dans la Xiiova Antologia, étudiant, entre autres choses, la fortune et la réputation de Dante de ce côté des Alpes Christine de Pisan préférait déjà la Divine Comédie au Roman de la Rose. Marguerite de Navarre, sœur de François I"'', louait Dante et le traduisait dans ses vers. Mais le roi son frère entrait en grand courroux lorsqu'il lisait le vers du Paradis où Hugues Capet se pi'oclame « fils d un boucher de Paris ». L abbé Grangier, aumônier d'Henri IV, traduisit avec un vif succès les trois Cantiques. C'est dans cette traduction que Louis XVI, enfermé au Temple, goûta les consolations de la lecture du Paradis.
1. Dans le livre merveilleux que M. Paul Gsell a tiré des entretiens de Rodin sur son art, certains mots échappés au grand sculpteur révèlent une intelligence profonde du génie de Dante et de ce qu'on peut appeler la plastique ou même la statuaire de la Divine Comédie. Voir en particulier page 76 [L'Art, par Paul Gsell, chez Bernard Grasset, 1912.
2. Ecrivain français de naissance italienne qui a fondé à Paris une « lectura Danlis » .
liser d une façon directe ce poète de l'énergie et de la douceur pour la haute éducation du pays.
Y parviendra-t-on cette fois ?
Des difficultés existantes, les plus sérieuses pourraient devenir des stimulants. Si, par exemple, le commerce de Dante exige une certaine connaissance du xni^ siècle, il suffirait peut-être de le pratiquer avec goût pour s initier de plain-pied, à tous les principaux caractères de cette époque : la philosophie scolastique, riiéritage des cours d'amour, la chrétienté catholique, les maximes et les rêves de la monarchie universelle nous seraient exposés et surtout expliqués par lui, directement, en grand détail, de la voix distincte et profonde qu'on perçoit toujours dans ses vers. Au lieu des manuels d'écoles, qui n'en donnent que des aperçus décharnés, sa poésie ferait sentir le naturel et la vivacité d'une suhlime histoire qu'il est criminel ou fou d'ignorer. Assurément, ces stances lues et relues ne dispenseraient pas le spécialiste de se plonger dans les deux Sommes;
mais elles donneraient au plus grand nombre une idée vive de ce qu'on faisait rue du Fouarre, à ces cours de Sorbonne que Dante a peut-être écoutés. Rien ne remplacerait la lecture directe des poètes de langue d'oc, mais au lieu des gauches citations parcimonieuses de nos traités, quelques pages de la Vie nouvelle sauraient dire aux jeunes esprits ce que fut notre gai savoir, ce qu il a annoncé et apporté au monde et comment la chanson qui venait de Provence' fut grande maîtresse d'amour et fit Téducation du sentiment de FEurope entière. Même pour entendre à la lutte du Sacerdoce et de TEmpire il n'y a rien de tel que de jeter les yeux sur les cercles où brûlent les hérésiarques et les simoniaques. Nulle part, l'essentiel de la religion médiévale ne s'exprime aussi clairement. On y goûte aussi la fureur naïve excitée par quelques abus pontificaux dans les jeunes âmes croyantes qui se rendaient mal compte de la nécessité
e lascia dir gli stolti
Che quel cli Lemosi credon ch avaiizi (Pg. xxvi)
d'un solide état temporel : ces chansons antipapalines, dont il ne semble pas que lEglise se soit jamais offusquée, ajoutent à la vérité passionnée et vivace de l'ample « comédie "o.
Plus sérieux est l'obstacle qui vient de la langue étrangère. Mais c'est une raison de le surmonter : le beau désir de lire Dante peut être une occasion d'apprendre litalien ; il est bon qi'un jeune Français, qu'une jeune Française, ignorants ou non du latin, sachent ou puissent déchiffrer une langue romane ; avec le texte original placé bien en vue du français, chacun se rendra vite compte du parallélisme du si et de ïoiii, sans trop grande perte de temps : ce sera un nouveau service rendu à la formation générale si les bords de Seine et de Loire se trouvent une fois de plus aussi rapprochés que la Garonne et que le Rhône.
Del bel paese là doue il si siiona.
Seule objection qui tienne : l'intelligence littérale est peu de chose, la vraie difficulté étant de pénétrer à la moelle du sens. Dante Ta
entouré et chargé d'allusions historiques si particulières, quelquefois tellement incompréhensibles, qu à moins d'un très vif amour de la poésie, tout public un peu jeune court le risque d'être facilement dérouté. Mais ce dernier barrage entre Dante et la France vient d'être supprimé et, une fois de plus, tourné en avantage grâce à lintervention pour laquelle il faut demander au lecteur de bien vouloir unir sa reconnaissance à la nôtre.
Venue de la Franche-Comté en ligne paternelle, M'"*^ Espinasse-Mongenet est née en Savoie, où la famille de sa mère, après avoir longtemps servi la maison ducale, s'est divisée en branche italienne et branche française lorsque les derniers ducs nous ont abandonné le berceau et les tombeaux de leur dynastie. La Savoie a toujours été terre française. On parle à Chambéry, patrie de Vaugelas, un français d'une pureté délicieuse et qui fit autorité en Europe. Mais la langue toscane était aussi courante parmi ceux que leurs charges faisaient vivre à Turin. M'"'' Espinasse-Mongenet se trouvait donc si bien placée entre les deux ver-
sants de nos lettres latines qu'à dix-huit ans elle pouvait se demander si le livre qu'elle voulait écrire serait italien ou français'. Elle savait déjà par cœur les Canzone et la Vita Nuova, sans parler des Cantiques, approfondissait le Coiwivio et lisait aussi bien Del volgare eloqiiio que De viilgari eloqiiio^ car elle avait eu soin de compléter dans tous les sens sa culture naturelle, qui était la culture classique, sans oublier les lettres grecques, d'où tout descend. Mais c'est autour de Dante que ses préférences s'étaient fixées. Le désir de concevoir avec précision le mieux défini des poètes lui fit compulser une bibliothèque de
1. C'est heureusement en faveur de la langue française que ^jmo Espinasse Mongenet s est prononcée. Elle a publié tout d'abord, sous le pseudonyme de Jean Maus, A la louange de la Mer et de lAmoiir, puis s est résolue à signer deux romans, la Vie finissante et la Leçon des jours ; ce dernier, par la vivacité de ses réticences, forme un contraste parfaitement significatif avec les manifestations courantes du romantisme féminin. M'"" Plspinasse-Mongenet est aussi 1 auteur d'une traduction éloquente du Mont Cervin de Guido Rey (avant propos d Emile Pouvillon, préface d'E. de Amicis) . Enfin nous lui devons 1 émouvant récit de la mort subite d'Emile Pouvillon sur un petit chemin des Alpes de Savoie.
commentateurs. Il faut donc appeler une bénédiction 1 heureux penchant qui fit dériver vers la France, et, si je ne me trompe, jusqu'à la plaine de Toulouse, ce beau et riche tesoretto de Tintelligence dantesque.
Aucun ami de Dante ne lira sans d'inexprimables plaisirs la version demi-explicative, demi-littérale, toujours fidèle, claire et vive, que M'"® Espinasse-Mongenet a bien voulu se résoudre à écrire enfin. Mille problèmes de détail, jugés presque insolubles et qui avaient vaincu jusqu'ici nos traducteurs, ont été surmontés et tournés comme sans effort. L'inconvénient du décalque est complètement évité. Au moyen d'un très petit nombre d'inversions imperceptibles et très fluides, l'esprit rationnel de notre S3aitaxe se concilie avec les jeunes libertés d'un langage qui n'avait pas eu le temps de mûrir. A chaque vers italien, la ligne française répond en rivalisant avec lui de concisioii forte, de beau dessin, de couleur sobre et pure. Ce mot à mot, souvent littéral, n'arrête pas le cours naturel du langage, le vocabulaire fran-
çais suffit à tout, exception faite pour les deux mots bolge et duca que Ton s'est éncrgiquement refusé à traduire autrement que bolge et duc, nos mots de guide, maître, chef, ne rendant pas mieux le second que fosse, bourse ou bouge le premier. Mon duc, on s'y habituera ; quand à bolge, on est prévenu.
Dans cette version fière et fidèle de l Enfer, en avant des deux autres Cantiques (pour lesquels nous avons une ferme promesse) , ce n'est pas louer que de faire observer comme l'enchantement provient d'une rencontre de la brièveté et de la transparence. Il suffira de lire pour saluer à leur passage, comme d'heureux joyaux, ce « feu qui triomphait d'un hémisphère de
ténèbres »,
Un foco CK emispevio di ténèbre vincia
ou ces infernales forêts dont « les frondaisons n'étaient point vertes mais de couleur obscure, non de rameaux purs, mais noués et tordus »,
Non frondi verdi, ma di color fosco Nonramischietti, ma nodoai e invoîti...
Les bonheurs de détail vérifient la méthode heureuse. En deux langues aussi voisines, la forme française la plus rapprochée de Titalienne, le mot-doublet, ne contient pas toujours un équivalent juste. La fausse parenté des tours impose des erreurs. Il faut que l'esprit réagisse contre Fasservissement de Toreille, et c'est ce que l'on fait quand on traduit uince par triomphe, au lieu des dérivés de « vaincre », et nodosi par noués, plutôt que noueux, le participe étant ici plus voisin de l'expression du texte que Tadjectif français correspondant. Ailleurs, a bcn manifestar le cose niiove est traduit : « pour bien dépeindre les clioses inouïes »; qualunqiie trade in eterno c consiinlo devient, en français juste et pur : « quiconque a trahi brûle éternellement >> ; trovammo risonnar quelïacqua tinta se change en : « nous trouvâmes la chute retentissante de cette eau sombre » , si conforme au génie abstrait de notre langue. Au rebours du traître classique, le véritable traducteur opère avec une générosité de héros et, servant passionne du texte qu il mé-
dite, il ne peut le transcrire sans l'avoir repensé. Mais cet effort est peu de chose en comparaison du service qu'il me reste à faire connaître.
Lorsque Clément Marot fit l'édition des poèmes de Villon, les années avaient couru si rapidement que les hommes du commencement du xvi^ siècle ne parvenaient déjà plus à se définir l'identité des légataires énumérés dans les Testaments ; à plus forte raison la signification des legs devenait-elle obscure, bien que choses et gens ne remontassent qu'à une cinquantaine d'années. Un peu dépité, mais fort sage, l'éditeur écrivait : (c Quant à l'industrie des legs qu'il fait dans « ses deux Testaments, pour suffisamment la « connaître et entendre, il faudrait avoir été de « son temps à Paris et avoir connu les lieux, c( les choses et les hommes dont il parle : la « mémoire desquels tant plus se passera, tant « moins se connaîtra icelle industrie de ses legs « dits. Le reste des œuvres de notre Villon, « hors cela, est de tel artifice et tant plein de (( bonne doctrine et tellement peint de mille
« belles couleurs que le temps qui tout efface « jusque ici ne l'a su effacer... » L'épave précieuse ne paraît d'ailleurs point consoler du naufrage le traducteur gascon. Marot sentait déjà ce beau souci de la durée pratique auquel se conforma bientôt tout poète français administrateur de sa gloire et soucieux d'être accompagné d'âge en âge. Dante n'a pas suivi ce principe fondamental de toute haute poésie ; c'est donc tant pis pour lui si l'obscurité de ses allusions le réduit quelquefois à la condition de grand poète de village ou de municipe '.
Mais nous espérons de la lecture de Dante des profits qui ne sont pas seulement relatifs, comme pour Villon, à son « artifice ». d'éter-
1 . Mistral a procédé moins elliptiquement. C'est qu'il devait révéler à lui-même un peuple qui s'ignore. A l'allusion en forme brève, il a substitué le récit direct et l'exposition. Ce détail de 1 histoire provençale que tout Provençal bien appris devrait connaître et ne connaît point, mais que le poète de Calendal, par piété, pudeur et honneur, annonce être connu de tous, est raconté par lui de fil en aiguille. Ainsi les héros de nos chai'tes sont-ils tirés d'entre les morts et pleinement ressuscites.
nelle beauté ni à sa u doctrine » d'impérissable sagesse, bien que ce soit là Tessentiel. Le moment de rheure italienne qu'il a résumé est précieux. Pas plus que les hommes les époques de l'histoire ne connaissent l'égalité. Nous avons intérêt à courir avec Dante les bourgades et les châtelets de Toscane, à vivre la vie florentine, à connaître en journalistes et en chroniqueurs les lieux et les noms illustres dont il est plein. Le sujet de Villon est, au contraire, un pur fatras. Marot avait parfaitement raison d'en prendre texte pour mettre en garde les poètes de son temps : « Qui voudra faire une œuvre « de longue durée ne prenne son sujet de « telles choses basses et particulières ». Particulière, mais point basse, la matière dantesque eût permis un sublime plus soutenu si le poète l'eût dépouillée davantage; il est trop vrai qu'elle ralentit et appesantit l'attention ; son mystère touffu trompe toute recherche, quand on est dépourvu de fil conducteur. C'est à nous donner ce guide constant que M"'® Espinasse- Mongenet a bien voulu se dévouer.
J'avoue que mes yeux ont été d'abord effrayés par la multitude et la luxuriance des notes à l'encre rouge qui couvraient l'ample manuscrit que Ton m'avait fait l'honneur de me confier, mais chacune d'elles, à peine parcourue, débrouillait de fortes difficultés, m éclairait mieux ce que je croyais avoir compris tout à fait, ou encore la lumière neuve m'en renouvelait le bon sens. Il fut un jour question de faire disparaître ces notes de bon secours. Qu'il me soit permis de me prévaloir d avoir fait entendre une protestation efficace. Le commentaire continu, ainsi conduit d'un bout à l'autre du poème, est une œuvre sans prix, et qui vaut par le résultat comme pai' le labeur qu'elle représente. Pour correspondre à tant d'énigmes rimées, pour suivre l'extraordinaire foison des anecdotes empruntées à la grande et à la petite chronique des vieux peuples établis au bord de l'Arno, voici enfin un nombre égal d explications rapides et claires, ne laissant rien dans l'ombre et réduisant à peu de chose Tincertitude. Imitée, adaptée des éditions classiques de
l'Italie moderne, substance de dix mille volumes de recherche et de docte querelle, cette annotation dispense désormais des opérations étrangères à la voluptueuse intelligence du vers. Le bizarre et puissant poète qui nous apporte au bout de son bras tendu à travers les âges tous les moindres cancans de son siècle et de sa cité, est pieusement soulagé d'une lourde part du fardeau. Nous continuerons à nous enchanter de la densité augurale, de la concision sib}^line ; nous ne souffrirons plus de n'en point saisir tout le sens. Plus encore que la confrontation matérielle des deux langages et presque autant que la lucide beauté des transpositions, ces lignes charitables permettront à notre public de ne plus hésiter entre le charme de beautés accessibles à peine voilées et Tignorance du thème historique. Debout sur les confins du mystère qu'il connaît bien, le gracieux traducteur se fait notre Virgile, et son flambeau unique illumine notre chemin.
Le rayon promené sur les obscurités de l'histoire en ravive aussi les points éclairés. Il s'étend
1Ù LE CONSEIL DE t)ANTÉ
à la poésie. Ce que Dante a reçu de Virgile, de Stace, de Lucain, d'Horace, d'Ovide, ce qui lui vient d'Aristote et d'Homère, ce qu'il a tiré de la Bible ^ et des Pères latins et grecs est indiqué avec une érudition précise et solide, en termes généreux où se révèle une piété reconnaissante qui n'ignore pas que l'admiration véritable veut être exprimée de tout cœur. L'ancienne critique française ne craignait pas d'aimer et de faire aimer la fleur de son enseignement. M""^ Espinasse-Mongenet a suivi cette méthode utile et charmante. Elle a pris en outre le soin d'attirer et de solliciter 1 attention sur les beautés cachées, les intentions secrètes, les concordances mystérieuses qui se
1. Nulle part, chez nous, les significations et les concordances chrétiennes de la Divine Comédie n'avaient encore été indiquées avec cette abondance et cette précision. L'œuvre d Ozanam est ainsi rajeunie et complétée. Notre génération n avait connu à ce point de vue que les leçons, il est vrai, magistrales, de M. l'abbé Couture à llnstitut catholique de Toulouse. On en trouvera la substance aux œuvres posthumes de ce professeur admirable, qui sut être historien et philosophe [Enseignement, pp. 870-871).
présentent à chaque pas et qui risquent d'échapper dans une lecture rapide. La symbolique de Dante n'est pas plus oubliée que poursuivie à l'excès ; presque toujours le latin diaphane de Benvenuto da Iinola en donne un aperçu complété par de précieuses références aux passages du Çoiwivio, du De Monarchia où Dante, qui excellait au commentaire de ses poèmes, s explique sans détour, sinon sans subtilité.