Id., I
qu'il est accompagné de la connaissance lucide, soutenue et nourrie d'une mâle tristesse car le poète emporte un vivant souvenir de tout ce qui subsiste à Técart des îles heureuses. « Quand tu seras retourné dans le monde et reposé de ta longue route, ressouviens-toi de moi qui suis la Pia... » Cette prière dune âme du Purgatoire, soupir d'une douleur sereine, résume la peine de Dante, sa pietà, calme, un peu amère. Elle le suit au fond de l'éther éclairé par la rose d'amour en flamme. Il y reste assiégé, et comme battu de réminiscences impures. Tout ce qui est humain apparaît vacillant et endolori pour l'homme complet, même heureux. Il connaît à quel prix onéreux tout se gagne et de quels abandons nous sommes déchirés pour le moindre pas en avant :
0 voi clïavete yV intelletli sani. . . i
Pathétique éternel connu par la philosophie et senti par la poésie. Une haute sagesse infor-
1. « O vous qui avez l'intelligence saine, admirez la doctrine « qui se cache sous le voile des vers étranges! » {Enfer. IX.'*
mée par la loi générale du sacrifice désabuse toujours le poète divin. S'il sait que son devoir sera d'entretenir la belle illusion nourricière, il est autorisé à n'en pas être dupe, et à voir que la vie facile est tout autre chose que les hautes beautés dont il a Tcsprit plein, et vide le cœur. La perfection qu'on n'atteint guère est chose instable et fugitive. Sous le rythme moral, sous la sainte règle du beau qui les contient à peine et les refoule mal, grondent confusément les houles d'un chaos qui souffre. Ni TefTort des cadences ni la coupe dure des lois n'en écarteront le murmure de l'oreille avertie. Ce législateur-né, ce robuste maître de chant, cet artisan d'une harmonie qui rejoint le ciel à la terre, sentait ce qui échappe aux bienfaits de l'incantation, et sa mélancolie légendaire en témoigne. Quand l'homme malheureux, exilé, succombant à la lassitude au seuil de la mort, priait que, pour tout bien, on lui donnât « la paix », faisait-il autre chose que de demander grâce du poids de la plus lourde et de la plus humaine des âmes ?
S'il implora vraiment le repos, Dante fut trompé. La mort n'a pas voulu de lui ; il a légué au sol où ses os allaient se dissoudre une œuvre d'une telle vitalité que six cents ans ne l'épuisent pas, et que son action dure encore.
Cette flamme posthume ne se réduit point à la gloire intellectuelle qui lui vaut, plutôt qu'une cour d'admirateurs, une église pieuse, fervente, fidèle. Son livre vit et crée. L'Italie contemporaine se souvient qu'elle doit à la parole de Dante à peu près tout ce qui ne lui est pas venu de la politique de la maison de Savoie. Il aura été l'ouvrier principal des hautes parties de l'âme de son pays, soit en lui
apprenant une langue commune, soit en imposant, au mo5'en du toscan aulique et royal, les idées politiques dont ses efforts de grammairien patriote s'étaient inspirés. Son œuvre, en persistant, engendra un public qui fit une nation. Son autorité historique, son influence de poète, ravivée de nos jours par les innombrables Sociétés Dante Aligheri, tramèrent tant de liens mystérieux d'un bout à l'autre de la péninsule, que 1 Unité réalisa 1 héritage de son désir.
Toutefois, le temps est venu, pour le poète des trois Cantiques, d'étendre son service au-delà des montagnes de son pays et de verser à nos Français, déjà durement éprouvés parles suites de l'unification italienne, une sorte d indemnité philosophique riche de forces et de lumières qu'une saine jeunesse saura bien employer.
Je ne songe pas du tout à prier qu'on nous le révèle. Après Rivarol, Chateaubriand, Brizeux, Ozanam, Lamennais, Moréas et Gebhart, pour citer les morts \ et, quant aux