‹ Le conseil de Dante, 1321-1921Chapitre 17 sur 24 · L INTELLIGENCE DE « L ENFER · texte numérisé non relu

L INTELLIGENCE DE « L ENFER

prendre les magnificences du chant XIII, où gémit Thomme suicidé dont la chair, en ressuscitant, viendra un jour se pendre « à Tarhre de son âme ennemie » ; Tallégorie de la Fortune au VU*' chant et surtout le finale du XXVP, cette poignante mort d'Ulysse, sur le vaisseau brisé qui entraîne un monde à Tabîme. J'ai pu aussi prendre une idée beaucoup plus nette du « grotesque « de Dante, et l'apparenter, d'une part, au ton grivois, solennel et fin de Boccace (qui n'est pas loin) et, d'autre part, à la première rusticité locale, celle de l'ancien Latium, qui a gardé, chez ce petit-fils des Romains émigrés jadis à Florence, une extraordinaire saveur d'àpre patois. — Et nulle traduction, jusqu'ici, n'avait été assez maîtresse des ensembles du poème pour en faire aussi bien valoir les horsd'œuvre ou les ornements latéraux. Par exemple au chant XXIV, quand le poète veut graver dans les mémoires l'éternel recommencement d'un supplice qui consiste à incinérer sans cesse le même corps du même damné, qui se reforme pour retomber en cendre aussitôt, un

sursaut de lyrisme fait bondir le récitatif, et le narrateur se met à chanter : « Ainsi, chez les « grands sages, on assure — que le phénix « meurt et puis renaît — quand de sa cinq cen- « tième année il approche. — Herbe ni grain « pendant sa vie ne le nourrissent, — mais les « seules larmes de Tencens et de l'ammome. . . »

Cosi per H gran savi si confessa Che la fenice muore e poi rinasce Qiiandoal cinquecentesimo anno oppressa.

Evha ne hiada in sua vita non pasce Ma sol dincenso lagrinia e damomo E nardo e mirra son V ultime fasce.

Quel chant vaut celui de ces mots ! Qu'}'^ ajouterait une lyre ! Voilà notre imagination élancée jusqu'aux cieux. Ces fusées, ces éclairs, il est vrai, ne se perdent pas inutilement dans la nue, et le mouvement qu'ils engendrent redescend aussitôt pour servir, comme chez tous les grands poètes, à accélérer l'action. Cette action gi'aduelle et régulière attache et suspend de mieux en mieux notre cœur au mouvement glissant, et à la parole alternée des deux voyageurs.

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dont Titinéraire ni la pensée ne peut dévier de leur commun objet, précis et immense. Comme leurs prédécesseurs de VÈnéide, ils vont sous Tarche des ténèbres

... obscnri, sola siib nocte, per umhram.

Mais le jour le plus clair jaillit de leurs paroles et inonde Tesprit, quand 1 esprit se recueille, écoute et entend. Elles traitent sans défaillir de la dignité de la vie et du prix de notre âme selon notre rapport avec un arbitre éternel. La chair et ses terreurs et ses délicatesses sont intéressées durement à chaque sanction infernale, mais Tintelligence est conviée à les comprendre une par une, la volonté à les fuir au nom de Tamour. La géométrie morale et la passion logique de Biaise Pascal ou de Joseph de Maistre ne sauront pas mieux enseigner que la pitié et la justice, la bonté et le châtiment doivent être conçus comme membres et organes d'une seule même et éternelle Pensée. Les tercets se succèdent dans une pompe gi^ave, avec une

« grave douceur » ' ; un poète questionne, l'autre poète explique, tous deux ont le cœur satisfait.

La tristesse dantesque est intérieure au poète : son ouvrage rayonne la paix et la joie. L'homme est triste en raison de toutes les limites opposées aux violences des sens et du cœur par son intelligence, à la fois serve et libre d'une volonté passionnée. Mais parce que son œuvre est faite des trois forces maintenues en état et tendues dans une direction définie, les stances les plus sombres inspirent un amour raisonné de la vie, de ses lois, de leur ordre et de leur bienfait général. Cette œuvre est le témoin comme elle est le produit des combats d'une grande âme qui se surmonte. Sa réussite récompense l'idée juste obéie héroïquement.

1. Dans la grave douceur de tes divines rimes... JBAf; Mo- HÉAS, Invocation à Dante, dana Eriphy le.

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La nature du beau poétique et moral, ainsi entendue et traduite, rend l'œuvre de Dante éminemment propice aux années d'apprentissage et de préparation ; ce ne serait donc pas en vain qu'elle serait bien comprise des générations qui s'élèvent. Dante peut guérir plusieurs des défauts de ce jeune siècle et en stimuler les vertus. De ce maître suave et dur, irritable et puissant, les âpretés s'imposeront par un charme fait de raison et d'éloquence, de musique et d'amour. Debout et resserré dans sa longue cape sans plis, tel que l'évoque une iconographie assez véridique, il ne fera point grâce à la mollesse, à la dispersion, au vain rêve, à la fausse sensiblerie : mais le sentiment fort, l'idée vraie, l'image ferme et cohérente, les passions ardemment tenues et menées ou utilisées, toutes les vertus, tous les biens qui le firent frissonner des pieds à la tête, sans faire osciller sa raison ni hésiter son cœur, contribueront à faire entendre qu'il y a des façons de sentir sans

faiblir, et que l'excès, l'abus, sont de simples états de dégénérescence morale qui ramènent une âme fort au-dessous de son point de vigueur réelle et d'intensité véritable. Quand les jeunes lecteurs auront vu ce poète de la volonté et de la raison fondre en larmes comme un enfant, pâmer comme une femme, retomber sur la terre comme un corps mort ou rire de bonheur au rayon des belles étoiles, il leur aura peut-être donné une idée juste des mystères du sentiment, sur lequel ils auront moins de chances d'être abusés par les charlatans de toute origine.

A l'utile leçon de vérité antiromantique, ce Florentin en deuil de son bel San Giovanni, cet énergique cittadin délia citta partita ajoutera une sérieuse leçon de civisme. Son action posthume a triomphé dans son pays, des partages et des divisions. Puisqu'il s'achemine vers nous et, sans doute, s'assied parmi nous pour un temps durable, n'est-ce pas un bon conseiller que nous ménage le destin? Il n'aurait plus sujet de gémir son Ahi serva Italia, di dolore osicllo ! Mais des

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servitudes égales menaçant aujourd hui de peser sur la Gaule, le vieil Italien peut contribuer à nous mettre au courant des cruautés du joug, des douceurs de rindépendance. de l'afireuse fortune d un pays démembré ou mal réuni, du pathétique déchirant et presque honteux propre aux aspirations d'une volonté nationale qui en est réduite à se délivrer par de simples chants d'élégie ou de satire. Les Français modernes, dont les pères ont été trop heureux et qui ont besoin d'être avertis de la gi'avité d'une épreuve que tout prépare, ne trouveront nulle part ailleurs d avertissement plus complet ni aussi pressant. Cette leçon de Dante pourra suffire à leur inspirer de la vigilance. Par ce grand personnage de la plus haute élite humaine d'un beau temps et de tous les temps, ils pourront éprouver par le cœur et les 3'eux ce qu'est une terre conquise et ce que vaut un noble peuple s'il a eu le malheur de se laisser recouvrir par la barbarie.

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