‹ Le conseil de Dante, 1321-1921Chapitre 2 sur 24 · IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE · texte numérisé non relu

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE

Cinquante exemplaires sur vergé pur fil

des Papeteries Lafunia

numérotes à la presse de 1 à 50

et 2200 exemplaires sur vélin Navarre, numérotés

^,,^«™«.^„^.|a presse de 51 à 2200.

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La nuit du 13 au 1^ septembre 1920 a commencé r année qui accomplira le sixième centenaire de la mort de Dante. Le genre humain va le célébrer dignement.

Puisque un rendez-vous est donné, chacun doit y venir, apportant la palme ou la gerbe. Voici le peu que j'ai. Ces pages ont été écrites pour une traduction de TEnfer qui est la plus belle de France. Epuisé avant la guerre, le précieux travail de Madame Espinasse-Mongenet na pu être réimprimé depuis. Il ne reparaîtra pas avant quelques semaines. Ma préface en est détachée. Elle part en avant comme le héraut et le messager. Je voudrais amener à l'édition prochaine un peuple nouveau de lecteurs.

Le tour général de ces réflexions anciennes sur le plus passionné et le plus volontaire de tous les poètes ne tendait qu'à offrir aux lecteurs français Vesprit de son conseil et l'essence de sa leçon : mais, parue il y a huit ans déjà, conçue et mûrie dans l'attente et

Vangoisse de ce que /appelais alors « une épreuve que tout prépare », les mêmes réflexions rendrontelles le moindre service aujourd' hui ? Après l'échéance du grand carnage, ce conseil de Dante conserve-t-il une raison d'être ?

Il me semble qu'on peut le croire. Nous avons devant nous des tombeaux à entretenir, des vides à combler, des désastres à réparer. Ce nest pas la besogne qui manque. Un poète créateur d'âmes, recteur d intelligence, excitateur de courage et de volonté nous demeure excellent à comprendre, à sentir, à approfondir. On reste dans le vrai quand on le prie de consentir à rester Vhôte de notre ruine pour nous entraîner au travail ou nous aider à persévérer dans nos deuils. Nulle voix d'homme ne sonne comme la sienne entre les vivants et les morts. Brève et profonde, elle convient également à ce qui nous fuit dans le temps et nous classe dans l éternel.

J'ai essayé de préparer et d introduire le lecteur. De tels soins ne seront pas superflus tant quon s'accordera à juger Dante un auteur assez difficile.

Dans les heures déjà lointaines où se composait cette étude, un ami qui nest plus là m'avait donné les éléments d'une courte note d'histoire littéraire que

ion trouvera page 5'i et dont on verra l'importance.

Je veux graver ici le nom de cet ami : politique, orateur, historien érudit et sage. Octave de Barrai aimait Dante d une passion jalouse qui ne s'éteignit quavec lui. Quand il nous quitta pour la guerre en août 191'i, il emportait les trois Cantiques avec son Racine diamant. Après la première blessure, au dernier soir de sa permission de convalescence, la causerie ayant longtemps flotté sur les tranchées et les cimetières du front à la mémoire de nos innombrables amis perdus, nous ne pûmes nous séparer sans faire des stations à différents paliers de l'Enfer, du Purgatoire et du Paradis : partout. Barrai avait ses habitudes et ses dilections. C'est en causant de son poète que nous nous sommes dit au revoir pour toujours. Mais le grand nom et la grande gloire reparurent encore dans une lettre quil ni écrivait le 5 juillet 1915 ; il passait à Racine, ayant fini de relire Dante, me disait-il.

Un mois plus tard, dans la nuit du 4 au 5 août, comme il venait de prendre sa faction volontaire dans un poste d'écoute en avant de Soissons, sa ville natale. Octave de Barrai recevait en plein front cette balle qui l'a tué.

En souvenir du monde d'idées vigoureuses et douces

<]iii vécurent dans l'orbe spacieux de ce noble front, le petit livre auquel il a contribué vient se déposer de lui-même aux pieds de Barrai endormi. Nos paroles écrites ne sont que des signes fugaces et ne peuvent atteindre à la force du sang versé. Mais le mieux qu elles aient à faire est de s employer dans la suite et dans le sillage de ce beau sang. Puissent ainsi les miennes agir et militer pour le maintien de notre race et la renaissance de notre esprit !

15 septembre 1920.

E perb leva su ! Vinci Vambascia Con lanimo che vince ogni batlaglia.

Se col suo grave corpo non s'accascia.

Più lunga scala convien che si saglia '.

(IxFEHNO, XXIV, 52-55.)

En entreprenant de traduire les trois Cantiques, vers par vers et presque mot à mot, dans les justes limites de la correction et de rélégance, sans craindre d'affronter le faceà-face du texte italien reproduit en regai:d, ]^|me Espinasse-Mongenet a rendu un service éminent aux lettres française et non aux lettres seules : quand, grâce à elle, nous saurons lire Dante dans son langage et l'interpréter selon notre esprit, l'œuvre d'art du poète et celle du traducteur donneront ensemble un enseigne-

1. « C'est pourquoi lève-toi ! Triomphe de ta fatigue — par « l'esprit, lequel sort vainqueur de tout combat — s'il ne flé- « chit point en même temps que son corps pesant. — Par une « longue échelle il nous faudra monter » (Jî/j/er, XXIV, 52-55).

ment qui ne peut s'arrêter à la poésie. Nous verrons mieux les ressemblances et les différences de notre génie national par rapport à Dante, à Florence et à l'Italie, et nous sentirons beaucoup plus à vif leur beauté et leur charme ; mais, par delà cette lumière, qui produit déjà de la force, une autre vertu lumineuse pourra naître du commerce et de Tétude du grand poète, de Tamitié qu'inspireront ses étrangetés fraternelles : son poème fait une Somme de la vie, et riche en énergie vitale ; les imperfections mêmes en ont un caractère stimulant et éducateur.

— Cest le roi des poètes, disait un jour un de nos maîtres, et comme je restais muet en pensant à Homère et à ses homérides, il insista : — ...du moins, des poètes modernes.

Mais il dut voir que je pensai alors à Racine et à ses pareils.

Dante n'appartient pas à la race des pères directs de notre esprit et de notre goût, mais il est beaucoup moins éloigné de notre nature essentielle que tous les autres écrivains de l'Angleterre, de TAUemagne, de TEspagneet de ritalie sur lesquels les Français ont abusé du droit sacré de perdre de la peine et du temps.

La position qu'il occupe tient le milieu entre notre art classique, indifférent à tout ce qui n'est pas de la perfection éternelle, patrimoine du genre humain, et l'ai't des siècles successifs

et des nationalités séparées, qui recueille et transmet ce qu'il nomma il grido, le « cri », Tattention et l'entraînement d'un enthousiasme qui passe. Plus que n'avait osé aucune des quatre ou cinq grandes ombres qui composaient, à son avis, « le beau collège des princes du chant sublime » et le conseil suprême de toute poésie, l'âme de Dante se complut et s'attarda aux teintes fugitives de l'espace ou de l'heure qui n'ont d'avenir que la mort. Son esprit, qui était fier et difficile, aurait dédaigné les beautés du second ordre : elles ont été recueillies et sauvées par sa volonté, qui les incorpora bon gré mal gré à son vers. Celui-ci en reçoit une charge infiniment lourde. Mais tel quel, l'aliment est fort, l'influence en est salutaire ; l'exemple, presque surhumain.

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