‹ Le conseil de Dante, 1321-1921Chapitre 3 sur 24 · L'HOMME · texte numérisé non relu

L'HOMME

S'il n'est pas le roi des poètes, comme il faut bien en convenir, la mort dans l'âme, s il ne préside pas toute la poésie moderne, car Paris, comme Athènes, y précède Florence, c'est peut-être le roi des hommes. On se fait une idée de cette royauté en considérant ses portraits. Le long masque aiguisé et creusé, dont la stylisation excessive peut aboutir à une véritable caricature, dégage, à 1 examen, les signes d'une sorte de supériorité générique antérieure aux distributions du destin. Sans le bonnet pointu qui le classe déjà parmi les docteurs et les sages, la maigre effigie laurée d'or pourrait servir à désigner tout autre

maître des hommes, guide politique ou chef mihtaire : volonté de Jules César ^ ou du gi-and Condé, idées d'Ai'istote ou de Richelieu. Une destinée différente changerait peu de chose à Taccent décisif de ce visage supérieurement calme et clos, mais dont les traits crispés disent tant de passion : impérieux bien plus qu'inspirés et méditatifs. Le front haut, les tempes serrées, les joues creuses, une amère bouche abaissée qui allonge encore la face, le grand œil reculé du profil aquilin, sous l'arcade proéminente, font ressembler le dessin de ce caractère au type abstrait du maître en soi, du chef essentiel, l homme et non Vhomme qui s'appelle Callias (modèle qui n'a pas été inventé au quinzième siècle et que le douzième avait déjà reçu de l'antiquité) . La poésie aura été l'organe de Dante , et son moyen de s'exprimer, mais sa fin primitive était de se porter en avant pour être suivi.

1. On peut voira la sculpture latine du Louvre un Antiochus III, longtemps nommé Jules César, dont le profil, avec son impression de haute tristesse, n'est pas sans rapport avec celui de Dante.

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Peu d hommes eurent une vie plus complète et plus riche. On ne savirait se contenter d'en élever aux nues, comme Marsile Ficin, Texcellence, « Dante Allgheri, per pcitria celesie, per abitazione fiorentino^ di stirpe angelico, in professione fîlosofo poetico... » D'abord son existence ne se borne point à la philosophie ni à la poésie : soldat, chef de faction, magistrat, diplomate, dessinateur, médecin (à moins qu'il ne fut droguiste ou marchand d'épices), auteur d'opuscules de physique et d'une ample théorie de la Monarchie, philologue, organisateur d'une langue, créateur d'une littérature et d'une pensée qui n'est pas épuisée, il représente à peu près tout ce que Ihomme a pu être de son temps et dans son pays. Sans imprimer sur tous les points les mai-ques du même génie, il y laisse souvent l'empreinte de la griffe de feu. Le sentiment qu'il a des variétés de l'histoire, avec ses nuances et ses couleurs, est tellement vif que son art rassemble et résume le moyen âge entier, autant et plus encore qu'il n'annonce la Reuaissance.

En même temps, cet art compose une véritable géographie poétique de l'Italie, sommaire assurément, mais complète et si éloquente que la terre ainsi embrassée a fini par porter un peuple qui a raison de l'appeler, par la voix d'Alfieri : « il gran padre AUgher ». Cela déborde un peu Thabitat florentin. Elève et bon élève des lecteurs et disputeurs de théologie, il n ignore point que tout homme devrait vivre les yeux fixés sur la sphère immortelle et incorruptible de l'Etre. Il se rit avec eux de tout ce qui confond l'être avec le changement : plongé, presque perdu dans l'universel de la poésie et de la pensée, il pourrait devenir le docteur angélique du rythme s'il n'était infiniment trop attaché à la terre pour correspondre de tout point à la vaine hyperbole métaphysique de Ficin.

Quand il se vante d'avoir appris comment « r homme s'éternise », l'éternité intellectuelle est déjà conçue à la manière humaine de Pétrarque, et cet humanisme amoureux de gloire apparaît incapable de se détacher de

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beaucoup d affaires sublunaires. Les biens de la vie, ses hochets, l'intéressent tous à la fois. Il entre dans sa gravité une multitude de distractions, sans excepter les plus légères et les plus imprévues.

Quelle variété ! Le même homme qui pleure sur « l'Italie esclave et hôtellerie de douleurs » se laisse très bien entraîner par l'amertume d'une défaite politique à simuler la plus allègre indifférence envers l'idée de la patrie. Il écrira tranquillement : « Nous dont la patrie est le monde... Nos cmtem ciii mundus est patria, velut piscibiis œquor\ » Si la perspective de ne jamais revoir Florence le fait frémir d'horreur, il ajoute, dans la fameuse lettre à Can Grande, les consolations sacrilèges : « Non solis astrorumque spécula iibiqiie conspiciam ? Nonne dulcissimas veritates potero specnlari ubique sub cœlo? » Oui, le soleil et les autres astres, les hautes vérités, dans leur douceur suprême, sont visibles sous tous les cieux ! Ce poète d'une

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