CHAPITRE SEPTIÈME
PROJET D’ABOLIR LA CHARGE D’INSPECTEUR D'ÉCOLE — LE DÉPÔT DE LIVRES DU DÉPARTEMENT DE L'INS- TRUCTION PUBLIQUE — L'UNIFORMITÉ DES LIVRES DE CLASSE — LA LOI SCOLAIRE DE 1880 ET LA RE- VISION DES LIVRES DE CLASSE — DÉCLARATION DU PREMIER MINISTRE M. Mousse Au.
On était au printemps de 1878 et aux jours mouvementés du gouvernement Joly. Les passions politiques avaient été vivement surexcitées par le renvoi d'office du cabinet Boucherville qui possédait constitutionnellement la confiance des deux branches de la législature, et le lieutenant gouverneur, M. Letellier de St-Just, avait ordonné les élections générales dans le but de faire approuver sa conduite par le peuple et d’obtenir pour le gouvernement de son choix une majorité parlementaire.
L'époque des élections est par excellence l’époque des promesses et au nombre des réformes promises aux électeurs par les partisans de la nouvelle administration était celle de l’abolition de la charge d’inspecteurs d'écoles. Cet appel intempestif aux préjugés qui existaient contre ces fonctionnaires ne pouvait que porter préjudice à la cause de l'éducation. Aussi les membres du conseil de l'instruction publique s’émurent à la pensée qu’il pouvait
être question de faire disparaître l’un des rouages indispensables de l’organisation scolaire. En prévision des événements qui pouvaient se produire, ils jugèrent opportun de faire part de leurs appréhensions au gouvernement lui-même, lui représentant que, sans attacher plus d'importance qu’il ne fallait aux rumeurs courantes, ils croyaient de leur devoir d'exprimer l’espoir que le conseil exécutif ne proposerait aucun changement dans le système d’inspection sans au préalable consulter les comités.
La législature ayant été convoquée immédiatement à la suite des élections générales, les ministres ne purent s’occuper de la question dont il s’agit, et comme à l’ordinaire le budget soumis à l’assemblée législative pourvut au traitement des inspecteurs d'écoles. L'opposition, rappelant aux membres du gouvernement les promesses qu’ils avaient faites à l’électorat sur le sujet de la fonction des inspecteurs d’écoles, les aceusa de les violer et proposa un vote de non confiance. Le premier ministre rallia la majorité de la députation en sa faveur en déclarant qu’à la session suivante il présenterait un projet de loi pour améliorer l’inspection scolaire.
Avant la session de 1879, le cabinet Joly profita de la présence des membres du comité catholique réunis à la capitele pour conférer avec eux de cette question pleine d’actualité et prendre volontiers en considération les propositions qu’ils jugeraient utiles de lui préseuter. Le comité ayant aussitôt confié à un sous-comité l’examen des changements -‘ie le gouvernement avait à lui soumettre les membres de ce sous-comité se rencontrèrent avec MM. Ch.-F. Langelier, H. Starnes, David Ross et A. Chauveau, représentants du conseil des ministres. Le secrétaire de la province, M. Langelier, déclara que si le gouvernement n'avait pas présentement de plan défin à proposer, il avait toutefois l'intention de rendre
l'inspection scolaire plus efficace et moins dispendieuse et qu’il serait peut-être possible de trouver dans chaque municipalité quelqu'un qui voulût faire l'inspection gratuitement ou pour un traitement minime. On lui demanda si le gouvernement comptait pour cela sur la coopération des curés, le ministre répondit affirmativement. Alors Mgr Taschereau déclara, au nom de l’épiscopat, que les évêques ne pourraient permettre aux curés de devenir à aucun titre inspecteurs d'écoles, ‘“‘car ces fonctions, dit-il, seraient incompatibles avec les devoirs de leur ministère pastoral, vu que cela les mettrait en contact journalier avec les contribuables, leurs paroissiens, et les astreindraient à suivre les instructions du département de l’Instruction publique en qualité de fonctionnaires du gouvernement.” !
Mgr l'archevêque de Québec ajouta que le comité catholique, qui s’était occupé à diverses reprises de cette importante question, avait obtenu, deux ans auparavant, la nomination de quatre nouveaux inspecteurs et fait des règlements qui avaient déjà commencé à produire de bons fruits. Après cet échange d'idées, l’entrevue prit fin.
À la session suivante de la législature, le solliciteur général Mercier fit part à la chambre de l'intention qu’avait le gouvernement de présenter un Mll pour abolir la charge d’inspecteur et pourvoir à un ème moins dispendieux d’inspection des écoles. Mu. la chute du ministère et les changements politiques qui en furent la conséquence empêchèrent le cabinet Joly d'exécuter son projet.
L’abolition de la charge d’inspecteur aura t été une faute, car ces fonctionnaires ayant à renseigner le département de l’Instruction publique sur le fonctionnement de
? Rapport du surintendant de 1877-78 p. 215.
la loi scolaire et à diriger, par leurs conseils, la marche que les commissaires d'écoles ont à suivre pour remplir intelligemment leurs fonctions, quelle est, dans chaque municipalité, la personne réellement compétente qui, au risque de sa popularité ou au risque de compromettre peut-être le succès de ses affaires personnelles, aurait voulu accepter l'emploi d’inspecteur et l'exercer avec exactitude et efficacité? Il suffit de poser la question pour la résoudre.
Connaissant les difficultés que dans les campagnes éloignées et sans communications faciles avec les centres populeux on éprouverait à se procurer des livres et des cartes géographiques pour l'usage des écoles, M. de Boucherville, dans son rapport comme ministre de l’Instruction publique, avait parlé de l'avantage qu’il y aurait à faire un dépôt de fournitures de classe entre les mains du secrétaire de la municipalité scolaire, afin de permettre aux pères de famille de procurer facilement à leurs enfants les articles scolaires dont ils auraient besoin. “On “ferait un dépôt, dit le ministre, entre les mains du se- “crétaire-trésorier de chaque municipalité, lequel se char- “gerait de faire lui-même la distribution aux instituteurs “et aux institutrices suivant le besoin. Aucun élève “alors ne manquerait des objets qui deviennent né- “cessaires à mesure que son instruction progresse. Le “tout serait acheté par la municipalité et fourni à de- “mande”.
Le Surintendant voulut dans la suite donner au projet de M. de Boucherville plus d’extension et créer un dépôt de manuels de classes dans le département qu'il adminiscrait: “Le matériel et les appareils de nos “écoles, écrivit-il, seront toujours insuffisants tant qu’il
: Papport du Ministre, 1872-73.
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*’n’existera pas au département de l’Instruction publique, “un dépôt de livres, cartes, globes, etc... Aussi, la “législature ne saurait plus tarder à mettre le départe- ‘““ment de l'éducation en position de créer ce dépôt”. !
De fait, elle ne tarda guère, car la loi, sanctionnée au mois de décembre de la même année, autorisa la fondation de ce dépôt. Elle décidait que les objets scolaires seraient fournis aux municipalités par le Surintendant au prix coûtant, et le rôle de cotisation municipale devait pourvoir à cette dépense. On inscrivit en outre dans le budget de la province une somme de $15 000 pour faire connaître ces dispositions. Dans la circulaire qu’il publia, M. Ouimet expliqua la raison d’être de la loi et la représenta comme une des plus importantes qui eussent été adoptées dans le pays relativement à l'instruction publique. Cette loi devait mettre fin à la confusion qui existait dans notre collection de livres d'écoles et faire réaliser aux parents une: économie considérable par l'achat des livres au dépôt du gouvernement. Les commissions scolaires étaient aussi invitées à s’y approvisionner d’ardoises, de crayons, de cab° rs d'écriture, de livres de compte et de cotisation. ?
Ces dispositions législatives et les circulaires publiées à leur sujet par M. Ouimet provoquèrent de vives critiques. Des écrits virulents signalèrent le monopole que le gouvernement semblait vouloir s’arroger; les libraires firent entendre des plaintes, et l’on s’éleva dans le public contre le fait que les commissaires d'écoles seraient obligés de payer au moyen de cotisations, les manuels classiques achetés au département de l’Instruction publique et qui devaient être ensuite distribués gratuitement aux élèves.
1 Statut de 1876, sec.: 29 et suivante p. 55. 2 Circulaire du iü mars 1877.
On peut se rendre compte de l’acerbité de l'opposition faite à cette innovation par l'extrait suivant d’une brochure qui fut alors publiée dans le but de soulever l’opinion en mettant sous le jour le plus défavorable les principaux caractères de la nouvelle loi:
“1° C’est une mesure inouie.
“2° C'est une mesure qui crée entre les mains du Surintendant de l’Instruction publique un monopole immense, ruineux, injustifiable et par conséquent impolitique et immoral.
“3° C’est une mesure qui porte atteinte à la libre action du conseil de l’Instruction publique, ainsi qu’à la très légitime indépendance des commissaires d'écoles, et par là même des parents et de tous les citoyens.
“4 C’est une mesure qui crée un patronage corrupteur pour le Surintendant lui-même, pour les fabricants, pour les libraires et les auteurs, un patronage injuste, favorable à l’un, fatal aux autres; un patronage qui détruit la concurrence, éteint l’émulation, décourage le talent, et sanctionne à jamais le triomphe et le règne de la médiocrité audacieuse.
“5° C’est une mesure qui aura, pour l’Instruction publique elle-même, les conséquences les plus funestes.
“6° Enfin, c’est une mesure injuste, antiéconomique, impraticable, marquée au front du signe malheureux de l'intérêt purement privé et de la spéculation”. :
Plusieurs crurent voir en germe dans la nouvelle législation un monopole pouvant conduire à l'abus, car le dépôt de livres se trouvait être une branche spéciale du département de l’Instruction publique. Le Surin-
1 Brochure de 145 pages publiée à Montréal et intitulée “Observations au sujet de la dernière loi concernant l’Instruction publique dans la province de Québec”. L'auteur de cette brochure, affirme-t-on serait M. l'abbé Chandonnet, ancien principal de l’école normale Laval
tendant, à titre d'administrateur de cette section, avait le droit d’acheter les articles de classe, de les vendre aux commissaires scolaires et de retenir, sur la subvention annuelle payée aux municipalités par le gouvernement, le prix des commadens, avec les frais de magasin et d’expédition. Il pouvait engager lui-même les employés dont il avait besoin et faire, sans avoir à les soumettre à l'approbation du Conseil de l’Instruction publique, les règlements nécessaires pour diriger les opérations financières de cette institution de librairie et de papeterie.
D'autre part, le Surintendant ayant annoncé dans ses instructions aux commissaires d'écoles qu’il leur vendrait les livres de classes jugés les meilleurs parmi ceux qu’aurait approuvés le Comité catholique, on ne manqua pas de faire remarquer qu’il restreignait par là l’action de ce dernier! et qu’il s’exposait au reproche grave de porter préjudice aux auteurs dont il aurait relégué les ouvrages au dernier rang de la liste d'approbation. Tout impartial et judicieux qu’il voulût être, disait-on, les auteurs et les éditeurs n’hésiteraient pas à l’accuser de favoritisme à l'égard de ses amis personnels. La loi, il faut le reconnaître, mettait certainement ce haut fonctionnaire dans une position désagréable pour lui et fausse vis-à-vis du public.
En fin de compte, le dépôt de livres fut organisé et exista pendant environ trois ans, mais les attaques dont il fut l’objet furent telles qu’une loi, adoptée en 1880, lui donna son coup de mort.
Ce qui semble avoir contribué davantage à rendre suspecte la loi de 1876, c’est le passage suivant du rapport du surintendant: ‘“L’irtention de la loi est d’établir “l'uniformité des livres classiques dans toute la pro-
1 Journal de l’Instruction publique, août et sentembre 1873, p. 113.
vince’! Les troubles et les événements politiques de 1878 absorbèrent tellement l'attention qu’on perdit de vue pour un temps cette expression d'opinion sur le but particulier que se proposait le législateur. Nous sommes portés à croire que la loi de 1880 n'eut pas d’autre objet que de donner suite à cette idée d’uniformité des livres. En tout cas, elle exprima, en termes précis, ce que celle de 1876 ne laissait qu'entrevoir, car elle imposa au conseil l'obligation de reviser, avant le mois de mai 1881, la série des livres de classe et de n’inscrire sur le tableau d’approbation qu’un ouvrage par matière d'enseignement pour chacune des trois catégories d'écoles primaires. On ne pourrait désormais se servir d’aucun autre manuel.
Cette loi ayant été adoptée à l’insu des comités catholique et protestant, tous deux crurent devoir faire des représentations au gouvernement et lui signaler les graves inconvénients qu’ils apercevaient dans l’application et le maintien de ces dispositions législatives.
Dans sa requête à la législature, le Comité catholique énuméra les difficultés insurmontables que présentait en pratique dans toutes les écoles du même degré, l’usage d’un seul manuel pour chaque branche d'étude. Cette règlementation, disait-on, ne pouvait que nuire considérablement aux auteurs des ouvrages déjà approuvés... étouffer la louable émulation qui devait exister entre les diverses institutions d'éducation pour le choix des meilleurs ouvrages et arrêter les efforts des auteurs vers le progrès et l’amélicration des livres et des méthodes... Si la trop grande multiplicité d'ouvrages approuvés peut offrir peut-être des inconvénients, il est encore plus dan- ‘gereux de tomber dans l’excès contraire en en restreignant le nombre à un seul pour chaque matière. Du reste
1 Rapport du surintendant, 1876-77.
l'adoption de ce seul ouvrage donnerait naissance à un monopole odieux et peut-être à des spéculations scandaleuses. !
Le comité protestant se prononça pareillement contre cette législation draconienne, il poussa même sa désapprobatior au point de prier le gouvernement d'effacer de i: loi la clause décrétant l’uniformité des livres, car il in considérait comme impraticable, funeste à l'enseignement, propre à nuire aux auteurs et même à les décourager. Faisant allusion au fait que les membres du conseil n'avaient pas été consultés relativement à la nouvelle législation il exprima l'opinion que l’adoption d’une loi de cette importance en dehors de la participation des personnes préposées à l'administration et à la discipline des écoles, était une atteinte portée à leurs attributions et pourrait porter préjudice à l'éducation. ?
A cette protestation des deux comités se joignit celle des membres de l'association des instituteurs protestants de la province qui, dans leur assemblée annuelle, adoptèrent une résolution de blâme contre cette partie de la législation qui décrétait l’uniformité des livres. Il faut sans doute éviter de trop multiplier les manuels de classe, mais d’autre part, nous sommes encore à trouver les raisons péremptoires qui militent en faveur de cette uniformité dans tout le pays.
Il est aussi à remarquer que cette question avait déjà été étudiée plusieurs années auparavant par nos éducateurs et discutée das une réunion des instituteurs de la circonscription de l’école normale Laval. Des professeurs d'expérience comme MM. Laca:se, Toussaint, J.-B. Cloutier, Lefebvre, Magnan, s'étaient nettement pro-
1 Séance du comité catholique du 21 octobre 1820. 2 Séance du comité protestant, 25 février 1881.
noncés contre l’uniformité des livres. En France, a dit M. Lefebvre, où la centralisation scolaire est À peu près parfaite, l’uniformité n'existe pas, on n’a jamais pu opérer cette réforme. L’instituteur doit être libre de se servir de l'outil de son choix.
Dans les pays d'Europe où l'organisation scolaire semble le plus perfectionnée, tels que la Belgique, la France, l'Allemagne, on a mis de côté cette règlementation comme contraire aux principes de la pédagogie et au progrès de l'instruction de la jeunesse. C’est ainsi que M. Rapet, inspecteur général de l’Instruction primaire en France, homme de beaucoup d’expérience, écrivait dans son livre intitulé Plan d’études: ‘“L’ensemble de ce travail a mis, ce nous semble, hors 4e doute qu’une règlementation uniforme de l’enseignement dans toutes les écoles est aujourd’hui impossible. Elle ne pourrait avoir lieu sans faire violence aux individus; et, par conséquent, sans nuire au progrès de l’enseignement … Défions-nous de cet amour de l’uniformité qui comprime le zèle et étouffe toute spontanéité en faisant violence aux esprits, parce qu’il veut tout faire entrer dans le même moule. Établissons dans l’ensemble l'unité qui est indispensable dans un système destiné à régir un pays comme la France, mais sachons accepter dans les détails. la variété qui est à la fois un indice et un élément de vie et d'activité”.
Ainsi la France, que beaucoup se plaisent à citer comme exemple, a repoussé le principe de l’uniformité pour accepter celui de la liberté; c’est à cette dernière s0lution que le Conseil supérieur de l’Instruction publique de ce grand pays a sans hésiter donné la préférence, comme l’écrivait M. C.-J. Magnan: ‘“La France est le
1 Séance du 27 janvier 1894,
pays par excellence de la multiplicité des livres et non de l’uniformité comme on est porté à le croire. De nombreux inanuels sur chaque spécialité sont en usage”. !
Dans notre province, certains esprits forts cherchent à répandre dans les milieux les moins instruits et les plus facilement impressionnable., l’idée de l'uniformité, sans aucunement se préoccuper de ses fâcheux résultats éducatifs. Des personnes de bonne foi, mais qui ne sont pes beaucoup au fait d’une question aussi complexe que celle de l'éducation, acceptent de confiance les arguments qu’ils entendent parce qu'on leur fait entrevoir une économie de quelques sous à faire sur l'achat des livres. Ils ne soupçonnent pas la pensée secrète de ces réformateurs qui recherchent les applaudissements de la foule et se disent les amis par excellence des classes ouvrières pour arriver sans doute plus facilement à la popularité, mais aussi À Ja désagrégation de notre régime scolaire et à la substitution finale de l’école neutre ou antireligieuse à l’école confessionne le.
Cepe..Jant, il n’y a pas lieu de trop s'étonner ai des parents, qui n’ont aucune notion des méthodes pédagogiques, trouvent étrange que, de temps à autre, il leur faille acheter de nouveaux livres classiques pour leurs enfants. Est-ce que, disent-ils, la même grammaire, les même manuels de lecture, les mêmes géographies ne pourraient pas servir au même élève durant ses quelques années d'école primaire? Cette manière de voir rocède sans doute d’une entière bonne foi, mais aussi . e leur inexpérience en fait d'enseignement. Ces pères de famille ne tiennent pas compte du fait que le cours d’études est judicieusement divisé en trois branches: le cours élémentaire, le cours moyen et le cour supérieur, que par con-
1 C.-J. Megnan. Les écoles primaires et les écoles normales, p. 148.
séquent les livres de classe doivent être gradués et proportionnés au développement intellectuel de l'enfant. On ne saurait mettre entre les mains d’un élève qui est à apprendre les rudiments de la grammaire et de l’histoire un manuel destiné à son condisciple du cours intermédiaire ou du cours supérieur, pas plus qu’on doit laisser un élève avancé s’atrophier l'esprit dans un livre préparé pour les tout petits. D'ailleurs, la perspective d’un changement de manuel est pour l'enfant d’école un stimulant qui tient son esprit en éveil et satisfait sa curiosité naturelle.
Appuyant davantage sur les arguments des deux comités, nous disons que le monde industriel fournit à tous, non sans analogie, un exemple frappant en faveur de cette gradation des livres classiques. Un habile directeur d’usine ne voudrait pas confier à de jeunes apprentis les outils à trempe fine dont se servent les ouvriers d'expérience, ni, sous prétexte d'économie, s’abstenir de fournir à ses employés des machines perfectionnées pour ne laisser à leur usage que des instruments primitifs Or il y a une certaine similitude entre les outils de l’ouvrier et ceux dont se sert l’instituteur pour le développement des facultés intellectuelles de ses élèves, et l’économie mal appliquée n’est pas plus féconde en bons résultats dans le domaine de l'instruction que dans celui de l’industrie ou du commerce.
Au reste, quand bien même l’uniformité des manuels existerait, il faudrait toujours en arriver à l'achat de livres de classe pour chacun des trois cours: autrement elle serait un véritable obstacle dans le chemin du progrès. Elle aurait pour effet, répèterons-nous après les comités, de faire cesser l’émulation chez les écrivains qui, possédant les aptitudes voulues, voudraient se livrer à la composition d'ouvrages classiques, car en face du monopole et des influences qu’il faudrait combattre pour obtenir
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l’approbation requise, ils n’oseraient s'imposer un travail qui pourrait être inutile, ni risquer les frais de publication de leurs livres.
En effet, le principe de l’uniformité étant admis, il suffirait d’un changement dans le corps chargé du choix des livres pour tout centraliser entre les mains du gouvernement, et alors, l’on aurait le monopole de l’État aggravé par l'exercice du patronage politique. Même sous le régime scolaire actuel, s’il y a lieu de regretter quelquefois l’émiettement, pour des fins de parti, des sommes affectées à l'éducation, que serait-ce donc si le gouvernement contrôlait la publication des livres d'écoles ? Advenant une administration imbue de la doctrine rationaliste, les extrémistes, à l’exemple de M. Papin et des libéraux de 1856, demanderaient que les intelligences fussent coulées dans le même moule et que l'autorité paternelle s’effaçât devant l'autorité civile. L'uniformité des livres appelant l’uniformité de l’enseignement, les partisans de la neutralité scolaire chercheraient à s'emparer de l’instruction de la jeunesse et l’ossature de notre régime d'écoles confessionnelles serait menacée d’effondrement.
Ajoutons que l'usage exclusif d’un seul livre pour chaque matière favoriserait le plein épanouissement des faveurs gouvernementales pour le plus grand avantage des exploiteurs. Chacun des livres imposés s’imprimerait à l'atelier désigné par les ministres, et, à la moindre tentative de changement dans la série des manuels des influences opportunes s’exerceraient pour l’enrayer, assurant au monopole la chance de prospérer pendant le plus long espace de temps possible.
Pour ce qui est de l'argument que le changement d’institutrices dans une école amène une substitution de livres, il n’a guère de valeur, car les commissaires d'écoles
à qui incombe le devoir d’engager les instituteurs, ont toute autorité pour choisir les livres dont on doit faire usage dans les écoles de la municipalité et pour empêcher le maître ou la maîtresse de classe d'imposer arbitrairement sa volonté en cette matière.
Enfin, comme raison suprême en faveur de l’uniformité, on s’écrie: C’est l'opinion publique qui demande cette réforme ! Mais, ‘‘qu’est-ce que l’opinion publique, “écrivait, il y a quelques années, un religieux enseignant “au premier ministre de la province? Quelles sont les “connaissances de l'opinion publique en matière pédago- “gique? Quel est son organe officiel? L'opinion pu- “blique, c’est en Canada comme partout ailleurs un “homme qui tient à poser devant la foule, un homme “étranger à l’enseignement qui prend ses propres élucu- “brations pour le vœu de l’humanité ! Chose frappante, “le mouvement que nous cherchons à enrayer ne vient “nullement des gens du métier, des professionnels, les “seuls compétents dans la question scolaire; il semble “relever moins de l'éducation que de la politique”. :
Pour revenir à la loi de 1880 qui décrétait l’uniformité des livres et imposait au conseil de l’Instruction publique l'obligation de reviser, dans un temps déterminé, le tableau d'approbation des manuels de classe, il est évident que la manière d’agir du gouvernement avait été extraordinaire. Elle était apparue à plusieurs comme un acte d'autorité peu compatible avec les égards dus aux membres des comités, et ceux-ci en furent froissés. Dans les hautes sphères de la société on s'émut de cette hardiesse du législateur. La question tomba dans le domaine de la discussion publique. Plusieurs journaux manifestèrent leur désapprobation et allèrent même jusqu’à demander
1 Lettre d’un éducateur à sir Lomer Gouin, mai 1006.
quelle était la puissance occulte qu’il pouvait y avoir au fond de l’affaire et dont l’action puissante et audacieuse était à si juste titre inquiétante pour les pères de famille, aussi bien que pour les autorités religieuses.
Devant les protestations qui leur furent adressées à eux-mêmes, les ministres crurent prudent de laisser les esprits s’apaiser et de ne pas précipiter l’exécution de la loi. Les circonstances politiques du reste permirent au gouvernement de sortir d’embarras, et des remaniements dans le cabinet vinrent calmer les mécontentements, sans toutefois éteindre entièrement les appréhensions que la loi avait fait naître. M. J.-A. Chapleau, qui désirait quitter l’arène provinciale pour le champ plus vaste de la politique fédérale, ayant eu l'offre d’un portefeuille dans le cabinet d'Ottawa, résigna comme premier ministre à Québec et M. J.-A. Mousseau, secrétaire d’État dans le gouvernement fédéral, consentit à le remplacer à la tête de l’administration de la province.
Le nouveau ‘chef, parfaitement au fait de la situation et des discussions que la question scolaire avait suscitées dans la presse et dans les cercles politiques, jugea de bonne tactique, en montant les degrés du pouvoir à Québec, de rassurer l’opin:on publique et de faire connaître l’attitude qu’il allait prendre vis-à-vis le conseil de l’Instruction publique. Il écrivit done au Surintendant une lettre qui produisit un excellent effet et fut accueillie avec satisfaction par l’épiscopat, de même qu’elle fut l’objet de l’approbation d'hommes politiques importants et de journalistes en vue.
Parmi ces derniers, nous citerons M. J.-Israël Tarte qui écrivit: “Je tiens beaucoup à faire admettre par ‘autant d’hommes publics que possible le principe ‘“‘qu’aucune loi sur l’éducation ne puisse être présentée à “la législature avant d’avoir été soumise préalablement
“au comité catholique ou au comité protestant suivant “le cas”.
La lettre de M. Mousseau est trop importante pour que nous ne la citions pas en entier.
Québec, 23 décembre 1883
L'honorable Gédéon Ouimet,
Surintendunt de l'Instruction publique,
Québec.
Mon cher monsieur,
J'ai l'honneur d’accuser réception de votre lettre du 4 novembre dernier (n.1522-1882) contenant une résolution du comité catholique du conseil de l’Instruction publique qui, “à raison de certains faits, exprima “le désir que dorénavant aucun projet de loi sur l’éduca- “tion ne soit présenté à la législature sans avoir d’abord “été communiqné à ce comité pour lui fournir l’occasion “de donner son opinion.”
Comme vous le savez, en demandant au parlement de Québec 1: création du conseil de l’Instruction publique, le gouvernement a voulu se constituer, dans les membres qui le composent, des auxiliaires éclairés et compétents dont la sagesse le mettrait à l’abri de toute erreur dans une matière aussi importante, aussi délicate que celle de l’enseignement.
“C’est mon intention fermement arrêtée de poursuivre le but de la loi et de continuer à mettre à profit les précieuses suggestions que voudront bien me faire les membres de ce conseil. J’apprécierai surtout celles venant de NN. SS. les évêques. Je sais qu’elles seront toujours le fruit de leur expérience et de leur travail, comme je
suis persuadé qu’elles leur seront aussi dictées par le même zèle et de même dévouement dont ils ont fait preuve jusqu'ici pour la cause de l'éducation.
“C'est le vœu de la population de toute croyance dans la province de Québec que la religion forme la base de l'éducation, et aussi longtemps que je serai au poste que j'ai l'honneur d'occuper maintenant, je resterai opposé à toute législation tendant à mettre en danger notre instruction religieuse.
“Du reste, il n’y a rien à appréhender de ce côté, mais je dis cela pour faire connaître de suite et une fois pour toutes à messieurs les membres du Conseil de l’Instruction publique, surtout lorsqu'il s'agira de légiférer sur le sujet que je serai toujours bien content de recevair leurs sages conseils et d’en tirer tout le profit possible dans une matière où la religion a à jouer le premier rôle.” !
“J'ai l'honneur, etc., etc.,
(Signé) J.-A. MOUSSEAU
Ce document officiel ne pouvait échapper à l’attention des membres de l’assemblée législative et l’occasion d’interpeller à ce sujet le gouvernement se présenta dès le commencement de la session de 1883. Un député ayant présenté un projet de loi concernant les écoles de la ville de Richmond, M. Mousseau saisit cette occasion pour demander au promoteur du bill de vouloir bien le remettre à une époque ultérieure afin de pouvoir le soumettre à la considération du comité catholique. A ce propos, un ex-ministre, M. Th. Paquet, pria le gouvernement de renseigner la députation sur la nature des engagements pris avec le conseil de l’Instruction publique, et de dire s’ils étaient de nature à restreindre, en matière
? Rapport du surintendant 1882. p. 377.
de législation scolaire, l'initiative des représentants du peuple en parlement. L’entente, répondit M. Mousseau, qui existe entre le gouvernement et le Conseil se résume en deux mots et se réfère simplement aux lois qui pourraient être présentées par le cabinet et ne touche en aucune manière à l’initiat:ve parlementaire des honorables députés individuellement. Quant à ce qui concerne le projet de loi de l'honorable député de Richmond et Wolfe, je demande qu’on n’en fasse pas l'adoption d’ici à quelque temps, non pas que je veuille, par cette demande, m’arroger le droit de contrôler la conduite de mon honorable ami, mais par simple déférence pour le Conseil de l’Instruction publique qui doit tenir une séance dans les premiers jours de février. !
Le gouvernement lui-même se montra fidèle à ses promesses. Ayant l'intention de présenter deux projets de loi, l’un concernant le fonds de retraite et l’autre le paiement de pensions aux inspecteurs d’écoles et aux professeurs des écoles normales, M. Wurtele qui les avait préparés, demanda la convocation des deux comités pour que le conseil exécutif pût les consulter au sujet de cette nouvelle législation. Et de fait, dès la réunion suivante du Comité catholique, MM. Mousseau et Wurtele se présentèrent devant lui pour donner les explications relatives aux projets de loi dont il était question.
A cette même séance, le Comité remercia le gouvernement de la bienveillanse avec laquelle il avait accueilli son désir et le félicita particulièrement du vœu exprimé par le premier ministre dans sa lettre du 23 décembre précédent ‘‘de faire toujours de la religion la base de notre sy:tème d'éducation.” ?
1 Débats de la Législature de Québec.
2 Séance de février 1883.
A. Desjardins, p. 148.