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CHAPITRE QUINZIÈME

LE COMITÉ CATHOLIQUE ET L'ŒUVRE DE L ÉDUCATION. RÉSUMÉ—STATISTIQUES—CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES.

Nous venons de faire l'exposé des importants travaux accomplis, à travers les années, par le Conseil de l’Instruction publique et par le Comité catholique qui est l’une de ses deux sections Cette récapitulation des phases par lesquelles a passé notre enseignement primaire depuis cinquante ans n’est pas une histoire complète de l’instruction publique. Toutefois, bien que renfermée dans les bornes assignées aux programmes d’études des écoles du degré inférieur, cette esquisse historique, toute restreinte qu’elle soit, rap-ellera à ceux des nôtres que la question scolaire intéresse vivement certains faits, certaines discussions propres à les renseigner Elle offrira aussi à la nouvelle génération des considérations qui lui permettront de mieux saisir la portée pédagogique et philosophique de 1 œuvre du Comité catholique.

Nous avons fait voir que, dans les premiers temps de son existence, le corps distingué du Conseil de l’Instruction publique rencontra plusieurs obstacles résultant soit du fonctionnement d’un système scolaire auquel le peuple n’était pas encore habitué, soit des événements politiques qui ont précéc: l'établissement de la Confédération du Canada. L’inspection des écoles primaires n’avait pas existé, à proprement parler, dans les douze premières

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années de l’Union du Haut et du Bas Canada; par l’absence d'écoles normales, avant 1857, il n'avait pas été pourvu à la formation professionnelle des membres du corps enseignant; puis de programmes d’études et de directions pédagogiques, il n’y en avait guère. Ce fut donc à une organisation scolaire complète que le nouveau Conseil fut chargé de pourvoir. La tâche était vaste et difficile, mais les hommes d'expérience que le gouvernement choisit pour travailler au développement de l’œuvre éducationnelle furent à la hauteur de la mission qu’il leur confia. En même temps que le Conseil, furent établies les écoles normales Jacques-Cartier, Laval et McGill; deux grandes institutions d’instituteurs furent fondées à Québec et à Montréal et M. Chauveau, au brillant talent littéraire, fit paraître, sous sa direction deux revues pédagogiques, l’une française, Le Journal de l’'Instruction publique, l'autre anglaise, The Journal of Education, afin d’activer le mouvement scolaire qui se manifestait dans le pays.

Au commencement de sa carrière, le Conseil avec un grand sens avait posé comme principe et adopté comme ligne de conduite le respect des droits de l’autorité paternelle dont la source est en Dieu, et la sauvegarde des privilèges que la constitution avait garanti à la minorité religieuse de la province. Il travailla à la consolidation du régime de l’inspectorat, assura aux brevets de capacité des instituteurs une valeur pédagogique meilleure et améliora par degrés l’enseignement qui se donnait dans les écoles primaires.

Durant 40 ans et plus, le Conseil eut à compter avec l'insuffisance de l’aide pécuniaire qu’il recevait du gouvernement provincial, car le revenu public, alors peu. élevé, ne permettait pas d’octroyer, comme aujourd’hui, de larges sommes pour développer le progrès de l’instruc-

tion. Dans les campagnes surtout, les titulaires des écoles recevaient un traitement trop peu élevé pour qu'ils pussent se créer dans l’enseignement une carrière assez lucrative.

Nonobstant ces difficultés, les comités catholique et protestant s'employèrent avec zèle à l'amélioration du système scolaire. Par la révision que l’on fit, à différentes reprises, des programmes d’études, par la refonte entière de la loi de l’Instruction publique et par d’autres mesures opportunes, ils s’efforcèrent de répondre aux besoins croissants de la province. Et quand on examine dans son ensemble l'œuvre éducationnelle du dernier demi-siècle, il reste acquis que le Conseil et ses comités ont su accomplir une tâche féconde et rendre de précieux services à la cause de l'éducation.

Depuis quelques années, l'instruction primaire est entrée dans une ère de progrès plus accentuée: depuis surtout l'augmentation du subside annue' que paye le gouvernement fédéral aux gouvernements provinciaux, le revenu de la province a beaucoup augmenté et la législature peut maintenant affecter au budget de l’instruction publique un montant relativement élevé. Aussi, sir Lomer Gouin, appréciant en homme d’État toute l'importance qu'il y avait pour la province de Québec d'occuper un rang distingué au sein de la Confédération, n’hésita pas à dépenser généreusement pour favoriser le progrès éducationnel, et les deux partis politiques ont été heureux de l’appuyer.

C'est en compulsant les statistiques scolaires que l’on peut se rendre compte du chemin parcouru par notre province depuis l’époque de la création du Conseil de l’Instruction publique.

En 1860, le nombre des institutions enseignantes était de 3 264, et 172 155 enfants les fréquentaient. Les

contributions des municipalités dépassaient à peine le demi-million et ‘es dépenses pour construction d’écoles représentaient la faible somme de $15 778. :

Au début de la Confédération, le nombre des élèves de nos maisons d’enseignement s'élevait à 208,030, et le total des taxes scolaires de tout genre à $728 494, donnant une augmentation de $224 634 sur celles de l’année 1860. La province comptait 1 079 instituteurs laïcs et congréganistes et 3 723 institutrices dont 739 religieuses. ?

Lors de la réorganisation du Conseil de l’Instruction publique en 1875, l’on constata sur les années précédentes une augmentation notable dans le montant prélevé par les municipalités pour le maintien des écoles. Ce montant avait atteint le chiffre de $1 416017. Le nombre des élèves s'était aussi accru jusqu’à 242 735 et celui des établissements scolaires à 4,544.

Durant les vingt années d'administration active de l’honorable M. Gédéon Ouimet comme Surintendant, le norabre des maisons d’enseignement s’éleva au chiffre de 5 608 et, de 1895 à 1912, à celui de 6 816.

La période des dix-neuf années terminées le 30 juin 1914 a vu le nombre des enfants d’écoles s’accroître de 295 411 à 459 636, soit une augmentation de 164 225.

Les statistiques de 1913-14 donnent un total de 16,- 135 ‘nstituteurs et institutrices. De ce nombre 815 professeurs et instituteurs laïcs enseignent dans les universités, les écoles normales, les collèges et les écoles spéciales. Dans les écoles primaires et les collèges, les catholiques coraptent 778 instituteurs parmi les membres du clergé; 1 590 religieux, 4 521 religieuses, 366 instituteurs laïcs et

! Ce dernier chiffre serait inexact et nous le donnons sous toute réserve.

? Rapport du ministre de l’Instruction publique pour 1867, p. 299.

6 154 institutrices laïques. De leur côté, les protestants comptent 131 instituteurs et 1 780 institutrices.

Les taxes générales et spéciales sur les propriétés immobilières et les contributions mensuelles que les chefs de famille payent pour le soutien des écoles représentent un montant annuel d'impôts de $4 188 225, et le coût de l'entretien des institutions scolaires indépendantes subventionnées par l’État s'élève à 82 024 215.

Les :contributions du gouvernement que distribue le département de l’Instruction publique ont été, en 1913, de $1 366 144 37 et celles du secrétariat de la province de $161 125.

A toutes ces subventions, il faut ajouter les allocations que vote la législatur. pour le maintien des écoles d'agriculture, d'industrie laitière, ménagères, forestières, vétérinaires, des orphelinats agricoles, des écoles-sucreries, et de quelques sociétés littéraires et autres. Les allocations spéciales s'élèvent à plus de $350 000.

En additionnant ces divers montants et sans tenir compte des dépenses pour l'instruction des enfants qui échappent à la connaissance de l'autorité civile, on en vient à constater qu’aujourd hui la province emploie in globo, soit par les commissions d'écoles et les institutions indépendantes, soit par. le gouvernement, une somme de $8 0000 000 pour le bénéfice de la population scolaire.

La valeur de la propriété imposable pour fins scolaires atteint aujourd’hui le milliard, soit exactement en 1912, 8995 016 922, et la somme de 829 157 776 représente celle des maisons d'écoles, de l’ameublement et du matériel servant à l’enseignement.

Les statistiques officielles témoignent aussi que, dans l’année scolaire 1912-13, le pourcentage de la présence moyenne des élèves, chez la population protestante,

a été de 75.68 par cent dans les écales élémentaires fréquentées par les enfants de 5 à 16 ans, de 82.21 dans les écoles intermédiaires, de 78.44 dans les écoles du degré supérieur, et, chez les catholiques, de 75.25 par cent dans les classes inférieures, de 82.21 au cours moyen et de 86.82 par cent dans les classes du cours primaire supérieur. Ce pourcentage a donc été en totalité de 77.49 chez les protestants et de 79.77 chez les catholiques.

Dans les collèges classiques catholiques, sur le nombre de 8 189 élèves qui les ont fréquentés en 1912-13, la présence moyenne s’est élevée à 76.77, —le nombre des présents par 100 inscrits se trouvant êtte de 93.74.

Les chiffres que nous venons de citer indiquent que la proportion d'élèves sur la population de la province de Québec comparée à celle des autres provinces de la Confédération, est en notre faveur. En effet, le nombre des enfants inscrits sur les registres des écoles étant de 434,113 sur une population de 2 002 712, telle que constatée par le recensement fédéral de 1911, le pourcentage par 1 000 habitants a été de 22%, pendant que le pourcentage dans Ontario était de 21 pour cent en 1912 et celui de Manitoba, en 1913, aussi de 21 pour cent. En outre, l’activité déployée dans la construction des maisons d'écoles primaires et le renouvellement du mobilier des classes dénote un progrès marqué dans l’œuvre éducationnelle. Le département de l’Instruction publique s'étant employé énergiquement à éclairer les autorités municipales sur la nécessité de se conformer aux lois de l'hygiène dans la construction des bâtiments scolaires et ayant fait préparer des plans d'écoles qu'il distribue gratuitement aux paroisses qui en font la demande, il en est résulté dans l'architecture scolaire, depuis seize ans, une transforma-

i Rapport du Surintendant pour 'annés 1912-15, p. XXYIV et XXV.

tion très satisfaisante: ces efforts ont été tels que, de 1908 à ,1913 le montant dépensé de ce chef par les commissions scolaires excède cinq millions de piastres.

Ces chiffres ont leur éloquence, en ce sens qu’ils sont l'indice de la pénétration au sein de nos campagnes du mouvement éducationnel qui s’accentue dans la province et du désir tout naturel des pères de familles, pauvres comme riches, de faciliter à leurs enfants l’accès à l’école.

C'est sir Lomer Gouin qui dans un discours retentissant, disait en chambre: “Il n’y a pas dans la Confédération, dans l'Amérique du Nord, une province qi a plus soif d’instruction que la nôtre et qui en comprend mieux le prix.” 1

Cette parole autorisée a pu exciter peut-être la surprise dans certaines provinces du Dominion et même agacer les dénigreurs de la nôtre. Pourtant, elle est vraie. Le Canadien français, par tempéramment et par instinct national, aime l'instruction. Dans le passé, l'efficacité de ses écoles a laissé à désirer, l’enseignement donné à ses enfants a souffert du manque d’entraînement pédagogique des maîtres, mais il serait injuste.de lui en faire supporter toute la responsabilité Il faut savoir tenir compte de la condition d’existence du peuple au dernier siècle et de la marche des événements La lenteur du progrès éducationnel chez nous, après les cent années qui suivirent la cession du Canada à l'Angleterre est dû à un concours d'événements politiques et économiques particuliers, à l'éloignement de la province des foyers intellectuels de l’Europe, au peu de densité de la population, à la lutte ardue du défricheur contre la forêt, au mauvais état de la voirie et beaucoup aussi aux préoccupa-

1 Discours prononcé par le premier ministre à l’Assemblée législative de Québec, à la session 1912.

tions malheureuses du gouvernement de la colonie à vouloir imposer, par l’école, un enseignement religieux contraire aux croyances de la presque totalité de la population et aux tentatives effectuées pour faire disparaître la langue maternelle de ses habitants.

L'hostilité et les mesures vexatoires des chefs pokitiques de la population anglo-saxonne à notre égard, de la fin du XVIIIe siècle au milieu du XIXe,ont certainement été une des causes principales du retard apporté à l’organisation régulière de notre régime scolaire.

Ces causes diverses disparurent sensiblement durant la première décade de l'union des deux Canada, grâce à la concession par l'Angleterre des libertés politiques que le peuple Canadien français réclamait depuis longtemps. La création du Conseil de l’Instruction publique en 1860 vint à son tour tortifier l’œuvre scolaire dans ses points essentiels et lui donner avec les années l’envergure qu’elle possède maintenant.

Les statistiques que nous venon: de citer sur le mouvement éducationnel indiquent le résultat des efforts de ce Conseil et sont une réponse péremptoire aux attaques injustes si complaisamment dirigées contre Pélément de langue française par des hommes qui paraissent ignorer ses luttes d'autrefois pour la revendication de ses . droits menacés par le parti oligarchique de la colonie, ou dont l'intelligence est voilée par un fanatisme de race tout-à-fait anticanadien.

Ces chiffres condamnent aussi l’inopportunité des tentatives des prétendus réformateurs de notre système d'enseignement pour imposer une loi d'instruction obligatoire, lorsque tout démontre que le Canadien, de lui même, envoie ses enfants à l’école et n’a nullement besoin pour l'y contraindre que la législation lui impose des pénalités humiliantes et assurément bien inutiles.

Au reste, les familles catholiques françaises et anglaises de la province ne voient pas la nécessité d'accepter pour elle une loi d’exception:; elles ont conscience de leurs devoirs envers leurs enfants et elles usent, en toute indépendance de ‘a puissance paternelle. Aussi les partisans du système de l'instruction obligatoire dont la demiscience les pousse vers le mercantilisme plutôt qu’au respect du droit naturel, sont à même de constater, par les rapports officiels, que le Canadien-français avance dans la voie du progrès intellectuel et qu’il sait s'imposer des sacrifices constants pour l'instruction primaire de ses enfants et même pour les faire bénéficier des cours d'ét des des collèges classiques et des universités. Car en fin de compte qui fréquente ces maisons de haut enseignement ? Ne sont-ce pas les fils de nos agriculteurs et de nos artisans, ceux de nos hommes de profession et de nos négociants? D'où vient l’argent qui donne la vie à ces établissements? Ne vient-il pas du peuple ?

Outre ces questions de détail qui sont certes, d’importance majeure, il y a celle des principes qui doivent servir de fondement à l'œuvre scolaire et dont le Comité catholique, pour ce qui le regarde, sera toujours le gardien fidèle et au besoin, le défenseur attentif, C’est M. de Bonald qui disait ‘“‘que toute la science politique se réduit aujourd’hui à la statistique, que ce que l’on connaît le moins ce sont les hommes et que ce qu’on a tout à fait perdu de vue ce sont les ‘Principes qui fondent et maintiennent les sociétés. L'art de l'administration a tué la science du gouvernement.”

Nous devons cette absence de principes primordiaux à la démagogie qui, depuis 1789, a pris dans le monde une croissance extraordinairement néfaste. Le rationalisme, en adoptait un système de doctrines qu’admet la raison comme source unique de vérité à l'exclusion de la

foi et de la raison, a voulu faire disparaître la famille dans L'État. Danton avait dit: “L’enfant appartient à l’État avant d’appartenir à la famille”. En vertu de cette maxime abusive de l’origine des pouvoirs établis par Dieu, la libre pensée s'efforce sans cesse de s'emparer de la jeunesse, de la façonner à son image par une instruction conforme à ses aspirations et de la soustraire aux notions de devoir, d’obéissance et d'amour que l’on reçoit au foyer domestique, car la famille, sentinelle avancée de la société, doit veiller à l'éducation première; elle est la source d’où jaillissent les vertus sociales; et lorsque l'enfant quitte le toit paternel, sbn cœur à reçu la formation qui fera de lui un homme. L'idéal du radicalisme ou du naturalisme tend par conséquent à déposséder les parents du droit qu’ils ont à l'instruction de leurs enfants afin d’annihiler leur autorité au profit del’ État et finalement à accomplir la dissolution de la famille. “Il y a aux premières pages de l’Écriture, dit le Père Monsabré, une magnifique et une énergique parole qui répond radicalement à ces prétentions: c’est le cri que poussa la mère du genre humain quand elle enfanta son premier-né. Le prenant entre ses bras, elle le montra au ciel et dit: “ Possedi hominen per Deum” — J'ai possédé un homme par Dieu.— Tout est là “Possedi hominem”, les parents possèdent: l'enfant est à eux. “Per Deum”. Ils possèdent par Dieu, l'enfant est pour Dieu. Le devoir des chefs de la famille chrétienne* est de faire valoir leurs titres et le titre de Dieu”...

C’est donc par le respect du principe chrétien qui est à la base de notre loi de VInstruction publique et qui réunit comme en faisceau, pour le bénéfice de l'éducation de l’enfant, les forces de l'Église, de l'État et de la paroisse civile que le peuple canadien français résistera avantageusement aux agissements ténébreux des sociétés secrètes

et aux périls de la neutralité de l’enseignement. Nous dirons avec Léon XIII que la justice et la raison exigent que nos élèves trouvent dans nos écoles non seulement l'instruction scientifique, mais encore des connaissances morales en harmonie avec les principes de leur religion, connaissances sans lesquelles, loin d’être fructueuse, toute éducation ne peut être qu’absolument funeste. A cette doctrine que proclame le Souverain Pontife, s’inspirent ceux des nôtres qui ont la direction du mouvement éducationnel, et c’est dans nos collèges classiques qu’il peut mieux acquérir sa force et son ampleur. Nos professeurs de l’enseignement supérieur sont plus pénétrés que jamais de l'importance des hautes études, pour donner aux têtes dirigeantes du pays une compétence incontestée. A une instruction agricole, commerciale et industrielle bien ordonnée, doit nécessairement s'ajouter pour un certain groupe d’esprits, une forte culture ntellectuelle. La formation classique est partout utile et requise; elle l’est spécialement dans les pays démocratiques où l'opinion gouverne et a besoin d’être guidée par des hommes instruits et au jugement éclairé. Elle s'impose dans notre province qui occupe une position pleine de responsabilité, puisqu’elle personnifietouteunerace. C’est ce qui faisait dire à l’un de nos écrivains, feu M. Edmond de Nevers “Tel état de l’union américaine, telle province anglaise du Dominion peut à la rigueur, se contenter d’une prospérité agricole, commerciale et industrielle, car aucun de ces États, aucune de ces provinces n’a à proprement parler, une histoire à part, des traditions séparées, une mission différente de celle de toutes les autres divisions politiques de l'Amérique du Nord. Nous ne le pouvons pas.

‘Le temps est venu pour nous de jeter les bases de l’œuvre de civilisation spéciale qui nous incombe sur ce continent, de préparer les voies à l'avenir, de prendre, en Amérique,

une position en vue, afin de ne pas être perdus, oubliés au milieu des populations de race étrangère qui nous entourent. Il nous faut entrer dans le mouvement des hautes études et du progrès, afin de ne laisser se perdre aucune de nos forces vitales. 11 nous faut apporter notre contingent à la vie intellectuelle des nations, afin de nous assurer des droits incontestables à une vie autonome, afin que personne à l’avenir n'ose rêver notre absorption, afin surtout de resserrer le lien qui nous unit à nos frères émigrés dans la république voisine.” !

Si cet écrivain distingué vivait encore, il constaterait que, depuis vingt ans surtout, les études classiques dans notre province, par un concours de circonstances favorables, ont gagné en amplitude et en méthode. Les directeurs de ces études se sont imposés des sacrifices que leur dévouement et leur esprit national seuls peuvent expliquer. En dehors même du secours de |” État, ils ont envoyé chaque année de leurs professeurs étudier dans les universités de Rome, de Paris et de Belgique, la théologie, la littérature, l’histoire, les sciences naturelles et les questions sociales. En outre, nos universités, sous la poussée d'hommes éclairés, se sont développées, une école polytechnique, une école des hautes études commerciales, une école forestière, des écoles d'agriculture, d’arts et de métiers et d’arpentage sont en pleine opération, et de nouveaux et larges horizons s'offrent à l’activité intelligente de la jeunesse du pavs.

Il y aurait toutefois une autre institution à créer. A la demande du comité catholique du Conseil de l’Instruction publique, le gouvernement a multiplié nos écoles normales catholiques pour la formation pédagogique de nos institutrices et de nos instituteurs d’écoles primaires,

1 L'avenir du peuple canadien-français p. 177.

ces maisons sont maintenant au nombre de treize, lorsqu’en 1900 il n’en existait que quatre. Ce qui paraît s'imposer aujourd’hui c’est d'établir une école normale supérieure pour la formation spéciale de ceux qui se destinent au professorat dans nos institutions d'enseignement secondaire et le gouvernement de la province accomplirait une œuvre d’une grande portée nationale s’il aidait à l’établissement d’une maison de cette sorte qui serait comme le couronnement magnifique de notre système d'éducation. !

Dans le domaine des lettres et de la philosophie, la province de Québec n’est certes pas à l'arrière de ses provinces sœurs; elle possède même en ce domaine une supériorité qui exerce son influence au sein des professions libérales et dans les assemblées délibérantes. Les anglocanadiens reçoivent sans doute une instruction propre à développer leurs aptitudes pour le commerce, l’industrie et en général pour les autres opérations financières, mais dans l’initiztion des intelligences à l’art de raisonner juste et aux idées les plus hautes et les plus belles du savoir humain, ils n’ont pas toujours le sens exact du vrai, parce qu’ils sont courts de philosophie. La cause en est que dans les high schools de la province, le jeune étudiant ne reçoit pas une formation intellectuelle qui lui assure la possession d’une somme de principes nécessaires, que les scienses naturelles seules ne peuvent lui donner. “IL y a des vérités, a dit Brunetière, que les méthodes scientifiques ne peuvent pas atteindre.” Notre province,

1 M. l'abbé Camille Roy, de l’Université de Québec, a plaidé fortement en faveur de la fondation d’une école normale supérieure, et M. le chanoine Dauth, vice-Recteur de l'Université Laval à Montréal, dans son rapport de l’année académique 1909, annonçait que, sous les auspices de cette institution, se tiendraient sous le nom de Méthodes comparées d'éducation et d'instruction, des séances d’études professionnelles ouvertes aux professeurs et aux directeurs de l’enseignement secondaire. “C’est une chaire qui se fonde disait-il. Quand donnera-t-on suite à ce projet” ?

quoique jeune et non beaucoup populeuse peut aussi comparer avec avantage l'efficacité de son enseignement class'que avec celui du peuple qui l’avoisine. La richesse matérielle est loin sans doute d’égaler celle de l'immense population des États-Unis; ses universités n’ont pas de millions à dépenser annuellement; ses maisons d'écoles primaires sont peut-être moins spacieuses et ses institutrices moins rémunérées, mais son enseignement public possède des germes de vie, pendant que l'instruction quasi païenne qui se donne dans les écoles publiques américaines renferme une semence de mort. Aux États-Unis, le système de l'instruction de l’État, en bannissant de l’école l’enseignement de la religion, laisse le cœur des enfants sans défense contre la corruption qui annihile les vertus familiales. Dans les écoles mixtes, la jeune fille est comme une fleur que le vent dessèche, pendant qu'ici, dans nos couvents, elle se conserve pure et candide, se préparant à remplir dans la société l’importante mission que Dieu lui a donnée. Ici, l’autorité paternelle exerce son empire, là, elle s’affaiblit et se perd. Ici, la mère de famille se renferme dans le cercle des occupations domestiques; là, non contente de la protection de ses droits civils, elle sort de ses attributions pour réclamer les mêmes droits politiques que l’homme et l’éligibilité à toutes les fonctions. Ici, l'épouse reste indissolublement attachée à son époux, pendant que là, la foi conjugale reçoit à chaque instant les plus violentes atteintes par la loi odieuse et antisociale du divorce. Aux États-Unis, la femme a arboré le drapeau du free-lore, ici elle ne partage son affection qu'entre son magri et ses enfants. Et qui n’a entendu parler de ces infanticides commis par les mères elles-mêmes auxquels il faut attribuer la diminution de la population indigène dans les États de la République pendant que chez nous la canadienne-française montre avec orgueil ses nombreux

enfants qui sont comme sa couronne de gloire et les regarde à juste titre comme une bénédiction du ciel.

Voilà, la différence qui existe entre les mœurs et les . habitudes des deux pays et voilà les résultats respectifs de l'éducation qui s’y donne d’une part et de l’autre. Sans doute, répéterons-nous, dans le fonctionnement de notre régime scolaire il y a des détails à perfectionner; mais le principe qui préside chez nous à l'instruction de la jeunesse est sain; il est conforme à la mentalité intellectuelle de notre race, à nos traditions ancestrales, et les années ne feront qu’en confirmer l'excellence et en démontrer la fécondité. Ce serait un suicide national que de le remplacer par le principe contraire qui est celui de l’irréligion.

N'oublions jamais que, découvreurs du pays, premiers possesseurs du sol et propagateurs de la civilisation chrétienne dans l'immense territoire du nord de l’Amérique, nous occupons sur ce continent une position qu’il serait de notre part indigne de méconnaître, et qui nous impose des responsabilités auxquelles nous ne saurions nous dérober. Nous possédons une homogénéité que n’ont ni le peuple des États-Unis composé d’émigrés de toutes nations; ni les groupes d'individus venus d'Europe et d’ailleurs qui habitent particulièrement l’ouest du Canada. Nous formons ici, un tout compact que la fécondité des familles fortifie; nous ne sommes pas seulement des descendants des Français; notre home n’est ni Londres, ni Paris, ni Dublin; nous sommes des Canadiens: c’est-à-dire par excellence des Américains. Ce n’est pas le hasard qui nous a fait survivre aux obstacles semés sur notre route après l’abandon de la France, mais c’est assurément la Providence divine. Notre peuple l’a compris . Sous la protection d’un drapeau qui lui a garanti sa liberté religieuse et politique, ie peuple canadien français s’est

identifié avec les institutions britanniques et n’a marchandé à l’Angleterre ni sa loyauté, ni son sang. Il aime la constitution qui le régit et, par le fait que le Canada est son unique patrie, il est en mesure autant et plus quetout . autre de donner aux populations trop dissemblables au point de vue ethnique qui viennent hâtivement y chercher refuge, l’exemple de la fidélité au Roi et de l’attachement au sol du pays.

C’est Dieu qui gouverne les nations et leur assigne leur mission dans le monde. Pénétrons-nous bien du rôle que nous sommes appelés à remplir; conservons dans ses grandes lignes l’organisation scolaire nationale telle que l'ont établie ceux qui nous ont précédés et ne dévions pas de la route qu'ils nous ont tracée . Accomplissons notre devoir et laissons faire la Providence.

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