‹ Le conseiller d'état (volume 2)Chapitre 1 sur 41 · Le conseiller d'état · texte numérisé non relu

Le conseiller d'état

On était déjà aux premiers jours de septembre , on avait mis une nouvelle enseigne a la monarchie , et celle-ci , comme tout magasin qui ouvre sur nouveaux frais , promettait aux chalands de leur donner un assortiment de * II. 1

lois et de libertés siiperfincs au plus juste prix et d'un excellent user. Ce que l'on a tenu dos promesses de ces magnifiques prospectus ne regarde pas ce livre , et c'est seulement comme date que nous les rappelons.

A cette époque , dans la maison de Lubois deux explications avaient lieu à la fois , l'une dans le cabinet du notaire , l'autre dans la chambre de Camille , la première entre Alphonse et Camisard, la seconde entre le vieux Launay et sa nièce.

— Oui, disait Camisard, je ne pense pas que cela vous gêne ; ainsi je vous serai fort obligé démettre très prochainement a ma disposition les deux cent mille francs que je vous avais prié de me placer il y a deux mois,

— Quand il vous plaira , répondit Alphonse en jouant l'indifférence ; mais est-ce que vous êtes de ceux qui s'imaginent que la révolution de juillet fera faire faillite à la France ?

— Moi ! C'est un événement que j'ai prévu depuis bien long- temps et que je considère

LE CONSEILLER D'UTAT.

comme le point de départ d'une ère de véritable prospérité pour le pays.

— Serait-ce donc que vos opinions bien connues vous font craindre une destitution, et que vous voulez suivre les Bourbons en Angleterre ?

— Mes opinions ! dit Camisard d'un air étonné , mes opinions sont celles de tout honnête homme. J'ai servi l'Empire tant qu'il a fait au dehors la gloire de la France et sa fortune au dedans. J'ai accueilli la restauration , parce qu'elle nous ramenait une paix nécessaire a. nos familles et à nos industries ruinées -, j'aime et je sers la révolution de juillet , parce qu'elle nous promet les libertés pour lesquelles nous sommes enfin assez mûrs aujourd'hui. En êtesvous, mon cher de Lubois, k cette sottise d'opinion inamovible qui s'attache à un homme ou a une famille , et se voue h eux et les suit dans quelque route qu'ils prennent , bonne ou mauvaise? Ces fidélités , croyez-moi , ne servent qu'a deux espèces d'hommes , les niais ou

4 IfE CONSEILLER D'ETAT.

les fripons. Les honnêtes gens sont fidèles à leur pays avant tout ; si on refuse mes services, je me retirerai, mais je les crois déjà acceptés.

— Vous les avez donc offerts?

— C'était mon devoir,

— Pourquoi donc alors retirer vos fonds? les placemens sont difficiles , répliqua de Lubois, qui discutait, pour savoir si c'était méfiance de sa solvabilité qui faisait agir Camisard, plutôt que pour connaître l'emploi qu'il voulait faire de ses capitaux.

— Que voulez-vous, dit le conseiller d'état, je suis pris de la maladie de la propriété ; j'en trouve une a ma convenance à une trentaine de lieues de Paris, et je crois que je puis faire une bonne affaire.

— Soit , reprit le notaire , quand vous convient-il de rentrer dans vos fonds ?

— Mais, le plus tôt possible ; si vous voulez, je passerai après-demain.

A ce mot, Lubois avait pâli; Camisard s'en aperçut; mais , malgré les soupçons qui avaient

LE CONSEILI-EK D'ÉTAT. î»

amené sa demande et que confirma le trouble d'Alphonse , il ne montra rien de ses craintes. Forcer de Lubois a avouer qu'il était gêné , c'était se mettre dans la nécessité de rompre avec lui en se montrant exigeant, ou de se prêter a des arrangemens, si le notaire en proposait. Le conseiller d'état, en continuant k traiter de Lubois comme s'il n'eût pas douté du bon état de ses affaires , prévenait ce double danger. 11 connaissait la vanité d'Alphonse : elle eût peut-être cédé vis-à-vis de Camisard, a des alarmes hautement manifestées, mais, en présence de cette confiance, elle n'avait garde de faire le premier pas. Ce fut donc malgré sa résolution d'atermoyer avec le conseiller d'état que de Lubois lui répondit :

— Eh bien, ce sera pour après-demain.

Camisard savait de science certaine que les affaires de de Lubois étaient tout au moins embarrassées. Les riches familles du haut faubourg , soit par crainte véritable , soit par mauvais vouloir contre la révolution de juillet,

retiraient leurs fonds de toiiles les caisses ou elles les avaient déposés; dcLubois avait eu sa bonne part de tous ces remboursemens. Les premiers avaient été faits sur l'heure, mais les autres avaient souffert des délais ; il avait fallu parler de placemens faits sans l'autorisation des dépositaires , de prêts qui demandaient quelques jours pour rentrer ; cependant tout avait été couvert ; les fonds des uns servant sans doute à payer les autres. Camisard, qui était absent de Paris durant les premiers jours de la révolution, fut averti chez madame de Brémont de la tactique du noble faubourg. Il revint à Paris pour s'y conformer. En y arrivant, il apprit le second mot d'ordre du parti , c'était de ne se démettre d'aucun emploi. Cela servait à la fois, à voir comment iraient les affaires , et , au besoin , k les empêcher d'aller.

Dans les premiers momens de la révolution de juillet, de Lubois avait chanté ses louanges, et ses nobles cliens, sans paraître y

m: conseiller d'i^tat.

U'ouver rien à redire , n'avaient pas laissé de l'en punir par les petites insinuations malveillantes que permettaient les retards du notaire. Camisard était donc arrivé véritablement alarmé chez de Lubois et il en sortit plus alarme encore : ce n'était pas sans raison. De Lubois avait fait des pertes considérables en spéculant pour son propre compte sur les terrains j d'abord, il les avait dissimulées, grâce a cette masse de fonds qui se succèdent et se remplacent dans la caisse d'un notaire en crédit*. De Lubois eiit pu même les réparer par une rigou-

* Faut- il expliquer à nos lecleuis comment cela peut se faire? Le voici. Je suppose un notaire qui reçoit cent mille francs pour les placer sur hypothèques. Il s'en sert pendant trois mois pour ses affaires sans trouver un placement convenable, et il les perd. Lorsqu'il faut en finir, le placement se trouve; mais, comme les cent mille francs ont été dévorés, on prend les fonds des dépositaires qui ont été reçus après ces premiers cent mille francs; on remplace ceux-ci par ceux qui viennent ensuite, et, avec un peu d'habileté , on peut faire durer cela très long- temps. On comprend comment notre notaire se tiouve au bout de son rouleau.

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reuse économie , en restituant à la caisse les emprunts qu'il lui avait faits, mais ses dépenses pour Césarine avaient considérablement augmenté le déficit , et il en était a devoir plus qu'il ne pouvait rendre, lorsque Camisard redemanda ses fonds. De Lubois avait pensé, qu'en qualité d'ami, le conseiller d'état serait accommodant. Alphonse établit ses comptes , il vit qu'en remboursant Camisard , il demeurait complètement sans ressource pour restituer les autres dépôts qui pouvaient chaque jour être réclamés, et, en désespoir de cause , il se décida a s'ouvrir a Camisard et a lui demander du temps. Pendant qu'Alphonse faisait ces tristes réflexions dans son cabinet, voici ce qui se passait dans la chambre de sa femme.

Camille était encore étendue sur sa chaise longue. Devant elle deux lettres étaient ouvertes. L'une était d'Alicia et venait de Rome j la jeune artiste annonçait son retour en France . L'autre était d'Antoni; il avait obéi a Camille, et lui en envoyait la preuve. Celte preuve

était une lettre de Césarine , où se trouvaient des manières de parler d'amour qui avaient plus d'une fois fait rougir Camille. Depuis un mois Antoni avait frappé vainement à la porte de madame de Lubois. Renfermée dans son appartement, elle se refusait à toute visite, sous prétexte d'une grave indisposition. Celte indisposition était la foulure qu'elle s'était donnée dans la nuit du 2g juillet et dont elle souffrait encore.

Rentrée dans sa maison, Camille avait trouvé ses domestiques concertant une réponse à faire a M. de Lubois sur la disparition de sa femme. Alphonse était remonté chez lui par un escalier dérobé , et n'avait pas encore quitté son appartement pour rassurer Camille. Madame de Lubois les trouvant assemblés , s'informa si son mari l'avait demandée. Lorsqu'elle apprit par leur réponse , qu'il n'était pas encore venu chez elle, elle leur recommanda de se taire sur sa sortie , et, courant dans sa chambre, elle se déshabilla rapidement et se mit dans son

10 l,E tOSSElLLEK D'ÉTAT.

lit. Tout cela fut fait, h proprement dire, sans réflexion, mais sous l'empire de cette indignation que lui causait la conduite d'Alphonse, sous l'empire du dernier mot de Maurice. Camille n'avait à ce moment ni le temps de prendre une résolution , ni la force d'avoir une scène avec son mari. Elle crut , en se taisant , se mettre à l'abri des récriminations imprudentes auxquelles sa colère pourrait se laisser emporter, et puis , il faut le dire , elle était arrivée à cette lassitude du corps et d'esprit, où Ton paierait de sa vie quelques heures de repos.

Ainsi quand son mari entra dans sa chambre , elle le reçut simplement. Mais Alphonse ayant remarqué son air de souffrance, lui en demanda la cause. Elle répondit la moitié de la vérité j elle dit que, poussée par une folle curiosité , elle avait essayé de sortir , et qu'à la première barricade qu'elle avait rencontrée, elle s'était foulée le pied. La vanité de de Lu bois devina un peu de l'autre juoitié de la vé-

LE COSSEILLEU D'ETAT,

rite , car il reprit : — Quoi , c'est par simple curiosité que vous êtes sortie ?

— Par simple curiosité, répondit Camille.

— Oh ! la pauvre femme , pensa Alphonse avec une vanité à souffleter , elle ne veut pas m'avouer que c'est pour moi. Allons, il faut lui pardonner , car véritablement je suis un indigne trompeur.

Dans cette disposition d'esprit , il demeura assez long-temps à côté de sa femme, et daigna presque excuser son absence, en lui faisant le récit de toutes les belles choses qu'il avait vues ou faites. Tout le pouvoir de Camille sur elle-même suffit à peine a lui faire garder le silence pendant les impudens récits de de Lubois. Elle crut avoir beaucoup gagné sur ses emportemens, et s'être montrée généreuse envers son mari , en ne lui criant pas à chaque parole : mensonge ! détestable mensonge. L'imprudente ne vit pas qu'elle le laissait se dégrader vis-h-vis d'elle en l'écoutant , tandis qu'il ajoutait U tous les vices qu'elle avait à

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lui reprocher le dernier et le plus méprisable de tous aux yeux d'une femme , le vice de la vanterie en fait de courage. Parce que dans les premiers mouvemens de dégoût que lui inspira Alphonse par ses lâches fanfaronnades, elle ne reporta pas sa pensée sur l'homme qui venait de la secourir et qui avait donné tant de preuves de ce courage , elle oublia qu'un jour elle ferait cette comparaison , et que Maurice grandirait à ses yeux de tout l'abaissement où descendait son mari.

Alphonse, piqué du peu d'effet qu'il produisait , se retira mécontent ; Camille demeura seule avec tout ce qu'elle avait de pensées confuses. Le lendemain , quand elle songea h l'explication qu'elle voulait avoir avec son mari , elle recula devant l'idée de lui dire en face : Vous m'avez menti. C'est un sentiment commun à toutes les âmes élevées de ne pas oser trop humilier les plus coupables. Elles sentent, qu'en leur montrant combien ils ont mérité tous les mépris, on peut leur aiTacher

1,E COSSEIM-rn D'ÉTAT. 13

ce reste de pudeur qui les empêche de se parer de leurs vices. Camille ne voulut pas ramener cette scène où Alphonse , accusé d'avoir eu une maîtresse , avait hautement répondu que c'était vrai. — Mon Dieu, se disaitelle, si je lui disais ce que je sais, peut être s'en vanterait-il... et alors... alors... je le mépriserais. Camille le méprisait déjà.

Elle passa ainsi tout un mois entre les douleurs de son incertitude, sur la conduite qu'elle avait h suivre, et les souffrances très vives de sa blessure; son mari, également occupé de ses affaires, qui devenaient difficiles, et de ses plaisirs sans frein, la voyait à peine quelques minutes par hasard. Ce fiit donc tout un mois de solitude pour Camille , oii elle eut le loisir du jour pour penser tristement , les heures d'insomnie pour subir la pensée fiévreuse qui s'empare alors de nous. Ainsi, durant le jour, la conduite de Maurice, sa dernière parole, lui venaient h l'esprit : — Il m'aime , se disait-elle , il l'a dit; mensonge, ou plutôt calcul: il sait ma

14 LE COlMâEILLER D'ÉTAT.

position , et veut en profiter. Cependant , son accent était vrai. C'était le cri du torturé à qui son extrême souffrance desserre les lèvres , et qui laisse échapper sa plainte contre la volonté de son âme... Oui, il m'aime... Et puis, toute sa conduite à mon égard... Je n'en puis douter il m'aime. Indigne amour! celui d'un

homme mêlé à ces intrigues où mon mari se perd, celui d'un homme peut-être sans honneur! C'est mon mari qui me l'a dit; s'il

l'avait calomnié... rien ne m'assure qu'il m'ait

dit vrai H y '^ dans cet homme quelque

chose de si élevé Allons, que m'importe

tout celaj qu'il m'aime ou ne m'aime pas, qu'il soit digne d'estime ou de mépris, je ne le reverrai jamais ! jamais!... Alors, elle prenait un livre , lisait , et forçait son attention à s'attacher hors d'elle-même.

Mais quand venait la nuit, quand venaient ces heures fatigantes passées sur un lit brûlant et sans sommeil , alors l'image de Maurice se dressait à son chevet. Cette image la regardait

liE CONSEILLEU D'ETAT. i:.

fixement, elle lui répétait d'une voix lente et creuse ce mot : Je suis jaloux ! elle lui tenait mille discours , elle lui disait : — Je t'aime j voilà long-temps que tu le sais , et tu l'as deviné au premier jour oii tu me rencontras entre toi et ta rivale; tu l'as appris par tous ceux qui te disaient comment je prenais partout ta défense; tu l'as vu quand je t'ai soutenue dans ta course pénible... Je te l'ai dit... tu le sais, je t'aime... et toi, dans ton cœur, tu m'aimes aussi... tu te débats... tu cherches un asile, et tu n'en as plus... Viens, viens...

Et Camille alors se levait sur son séant pour échapper a cette fantastique interrogation, où elle-même se faisait ces questions sous la figure de Maurice ; elle quittait son lit , ouvrait ses fenêtres en croyant refroidir sa pensée aux fraîcheurs de la nuit; elle s'inondait la tête et le visage, et, le corps glacé, elle essayait d'un sommeil où Maurice revenait encore.

Alors, c'étaient des rêves affreux... c'étaient les combats de juillet... c'était du sang, oîi

16 LE CONSEIl.LEn D'ÉTAT.

gisait son mari, où gisait Maurice, où elle tombait aussi, poussée par Césarine. Elle s'éveillait en sursaut , ne sachant où fuir la veille , où fuir le sommeil j alors , elle pleurait , et les larmes, cette sainte rosée du ciel, la calmant un peu , elle gagnait une heure de repos et d'oubli, et s'éveillait pour recommencer.

Son indisposition, qui, seule, eût été une souffrance aiguë, devint, parmi tous ces tourmens, une maladie fâcheuse. Un mois suffit à maigrir Camille, à creuser ses joues et ses yeux. Souvent , et lorsqu'on lui remettait les cartes de visite laissées à sa porte, elle désira y trouver celle de Maurice. Ce n'était pas pour avoir une attention de lui , c'était pour avoir le droit de lui en vouloir; c'était pour trouver, dans cette hardiesse à se présenter chez elle, une sorte de déclaration qu'il espérait quelque chose de l'aveu qu'il avait faitj et, devant cette espérance, Camille se fût trouvée forte; elle l'eût tournée en insulte pour sa vertu , elle se fût réfugiée dans son orgueil. Mais rien n'était

LE COSSEILLER D'ETAT.

venu; Maurice ne s'était pas présenté. Ce n'était pas lui qu'elle avait a combattre , c'était elle-même : la lutte était bien plus terrible.

Le matin du jour oii Camisard avait redemandé ses fonds à de Lubois , Camille avait reçu la lettre d'Alicia qui lui annonçait son prochain retour, et celle d'Antoni , qui lui envoyait le billet de Césarine. Elle pensait a l'usage qu'elle pourrait en faire maintenant, et avait pris à peu près la résolution d'attendre le retour d'Alicia pour se concerter avec elle, lorsque ses réflexions furent interrompues par une singulière visite. C'était celle de M. Launay. Le brave homme était entré bien plus embarrassé du regard impertinent du domestique qui l'annonça, que de l'accueil qu'il recevrait de sa nièce.

— Quoi! c'est vous! lui dit Camille en lui tendant la main; combien je vous remercie de votre visite !

— Il n'y a pas trop de quoi , parce que je viens un peu pour vous demander un service.

— Je VOUS le rendrai, si cela m'est possible. Asseyez-vous, et causons.

— Je me serais bien adressé à votre mari , dit Launay; mais, outre que nous n accordons pas ensemble, il aurait fallu lui dire des raisons que vous entendrez bien mieux.

— Voyons, répondit Camille, à défaut d'intelligence, je vous promets ma bonne volonté.

— D'abord , il faut que vous sachiez que Charles a quitté sa place d'inspecteur des postes que je lui avais obtenue , c'est-à-dire achetée 5 parce que, voyez-vous, il y en a un tas que le gouvernement voulait destituer de leur place, et qui ont donné leur démission moyennant quibus: si bien que j'en ai eu une pour Charles. Ça lui allait j toujours sur les grandes routes : il aime les chevaux, le train, il faisait les cent diables 5 mais, bernique, ça n'a duré qu'un mois; il a quitté, et voilà mes douze mille francs enfoncés. C'est honnête comme ça; mais c'est pas assez pour monsieur, et, sous prétexte qu'il sait que j'ai de l'argent

l.E CONSEILLER D'KTVT. l'j

comptant, il me persécute pour lui donner une dot.

— Il veut se marier? dit Camille , ce n'est pas si déraisonnable.

— De vrai , mais il veut épouser cette gueuse, cette... Pardon, mais c'est un père qui parle. Enfin , il veut épouser cette gueuse de Césarine.

— Césarine ! dit Camille plus étourdie du nom que de l'épithète, oui , je me rappelle... vous en avez parlé cette nuit oîi...

— A propos , comment va votre pied ?

— Vous voyez , je n'ai pas encore pu sortir.

— C'est - y étonnant , vous êtes comme ce pauvre M. Maurice j vous devez savoir ça, qu'il s'est rompu un vaisseau en faisant un effort 3 je ne sais comment il m'a expliqué ça ; enfin , toujours est-il qu'il n'est pas sorti depuis un mois.

— D'où savez-vous cela? dit Camille en l'interrompant vivement , et tristement étonnée de cette nouvelle.

Ui COVSVAU.EK B'ETAT.

• — Je le sais de lui-même j c'est que, voyezvous, j'ai été le voir...

En ce moment on annonça Camisard qui , ayant appris de Lubois l'indisposition de sa femme , venait savoir de ses nouvelles. Après les questions, les réponses, les plaintes d'usage , Launay continua. . .

— Comme je vous disais , j'étais allé chez M. Maurice un peu pour le consulter sur ce qu'il connaît cette engeance de Césarine , et à cause que c'est lui qui a été son premier. . . et que c'est toujours sur une sorte d'autorité paternelle sur ces gueuses-la... Pour en revenir , donc , j'étais allé chez M. Maurice un peu pour le consulter , et un peu aussi pour savoir de vos nouvelles.

— Des nouvelles de madame , chez M. Maurice ! dit Camisard étonné,

Camille parut interdite ; Launay le vit , et le conseiller d'état le remarqua j l'oncle, voulant réparer la sottise qu'il croyait avoir faite, ajouta :

LE COMSEILLtR D'ÉTAT. -*

— De ses nouvelles , ou quelque chose comme ça; parce qu'enfin, a cause de ce qui est arrivé dans celle nuit du 29 juillet , je me suis dit : M. Maurice est un homme bien élevé , très galant qui aura été s'informer comment va le pied de ma nièce. H me semble qu'il ne faut pas ricaner pour ça, monsieur, et que c« n'est pas plus bête qu'autre chose.

— Pardon , mon oncle , reprit Camille d'un air qui s'adressait plutôt a Camisard qu'à Launay, c'est que monsieur ignore que c'est devant voire porte que je me suis blessée , et que c'est M. Lambert, que j'y ai rencontré, très par hasard, qui a eu l'obhgeance de me

ramener.

— En effet, répliqua méchamment le conseiller d'état, je ne savais que ce que m'avait dit de Lubois. Le vrai sens que le Ion donnait aux paroles était : Je n'en savais pas plus que votre mari , qui ne savait pas cela.

Camille éprouva une \ivc contrariété : s'expliquer , c'était s'excuser; s'excuser, c'était

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craindre de paraître coupable; se taire, ouvrait la carrière aux soupçons : elle espéra que Launay donnerait, tout en parlant, les éclaircissemens qu'elle désirait sans vouloir les fournir elle-même , et elle le remit dans sa conversation.

— Vous êtes donc allé chez M. Maurice ?

— Oui , vraiment ; et imaginez-vous ma surprise quand je l'ai trouvé dans cet état : le pauvre garçon était pâle à faire frémir; il crachait le sang, et ne pouvait se tenir sur ses pieds. J'allais lui demander de vos nouvelles, et c'est lui qui m'a demandé des vôtres. J'ai pas trop su que lui répondre ; c'est alors qu'il m'a conté qu'en voulant déranger une grosse pierre qui lui barrait le passage, il avait fait un effort si violent , qu'un moment après il était tombé par terre sans connaissance. C'est des passansqui l'ont ramassé et rapporté chez lui, et voilà un mois qu'il ne peut pas se remettre.

Camille écoutait tristement ce récit ; elle y trouva cependant une sorte de consolation;

elle fut heureuse d'apprendre , que c'était par empêchement physique que Maurice ne s'était pas présenté chez elle , et non par une retenue qui eût attesté un si profond respect pour elle, au milieu de tant d'amour.

Elle préféra le savoir mourant : Sentiment cruel qui ne pouvait naître dans l'âme de Camille, que parce qu'elle avait grand besoin, sans doute, que cet homme ne fût pas plus qu irréprochable. Elle ne le garda pas longtemps. Camisard avait trop bien regardé le visage de Camille pour ne pas y deviner quelque choses il voulut en savoir davantage.

— Et c'est M. Maurice, sans doute, qui vous a engagé à venir chez madame ?

— Lui, reprit Launay , bien au contraire , car , quand je lui ai dit que je voulais vous faire visite, il m'a dit qu'il suffirait d'envoyer ([uelqu'un; et, comme j'ai répondu que je viendrais moi-même, il m'a ajouté d'un air singulier : — Ne dites h personne que je suis malade, à personne au monde , je vous en prie.

2i LE CONSEILLER D'ÉTAT.

On me croit absent • le médecin m'a défendu de parler , de recevoir , et je ne veux pas être assiégé de visites. — Je suis parti sans vouloir l'ennuyer de mon affaire, car il avait l'air triste, et si je vous ai parlé de tout ça, c'est que je pense que ce n'est pas vous qui irez le tourmenter.

— Et c'est en remuant une pierre que M. Lambert s'est donné cet effort? dit Camisard.

— C'est tout simple , répliqua Launay , ces jeunes gens, ça ne doute de rien, d'autant qu'il y avait trois jours qu'il fatiguait; il a voulu faire plus fort que lui, et vlan, voilà comme arrive un malheur.

Camille venait d'apprendre d'où venait l'accident de Maurice : elle en était cause ; cette cause, il la cachait; cet accident, il voulait qu'elle ne le connût pas , car c'était pour elle seule sans doute qu'avait été faite à Launay cette recommandation de se taire vis-à-vis de tout le monde , et Camille se dit alors : —

Pousse-t-il la générosité jusqu'à vouloir m'épargner d'êlre reconnaissante ? quelle âme est-ce donc que la sienne ? craint-il que je lui refuse même ce sentiment? et n'ose-t-il s'en donner la certitude?.. . Malheureux ! qu'il doit souffrir ! et moi, ingrate...

Une larme vint aux yeux de Camille trahir ces pensées, le regard du conseiller d'état l'y surprit , mais madame de Luhois ne put lui témoigner son mécontentement de cette indiscrète investigation , car Camisard détourna les yeux et dit à Launay :

— Et quel est cette affaire pour laquelle vous alliez consulter M. Maurice?

— Peut-être , mon oncle ne veut le dire qu'a moi , dit vivement Camille , a qui le cœur bouillait de tout ce qu'elle devinait d'insolens commentaires sur sa conduite dans l'esprit de Camisard.

— Je comprends j fit Camisard en souriant, je me retire j et avec une salutation ironique, il se leva pour sortir.

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— Oh! mon Dieu , non , monsieur, reprit Launay, au contraire , vous êtes un homme d'affaires, vous me donnerez un bon avis; il s'agit tout simplement d'un placement d'ar-

gent.

Caiiiisard s'arrêta à ce mot, l'œil et l'oreille ouverts, et reprit sa place. Camille se tut, voyant que son observation n'avait fait qu'accroître les soupçons de Camisard.

— Que ne vous adressez-vous à de Lubois? dit Camisard; il vous trouvera un placement solide , surtout s'il ne s'agit que d'une somme minime.

— Je ne sais si vous appelez minime une somme de deux cent cinquante mille francs.

La figure de Camisard s'épanouit , il lui sembla voir ses propres fonds aventurés lui revenir par les mains de Launay.

— C'est plus qu'il ne faut à de Lubois, dit imprudemment le conseiller d'état.

— Comment , plus qu'il ne lui faut? reprit Launay.

I,E CONSEIIXEU D'ETAT.

— Oui, fit Camisard en se reprenant; oui , plus qu'il ne lui faut , pour une opération oii il y a cent pour cent a gagner, et dans laquelle vous pourriez vous intéresser.

— Merci des opérations , je sais ce qu'il en coûte. Une bonne hypothèque, voilà ce qu'il me faut à moi. Bailleurs, voyez- vous, je ne veux pas avoir d'argent libre ; quand ce gredin , je parle de mon fils , sait que j'ai des écus quelque part , il me cajole, il me tourne, et enfin il me tire toujours des sommes ; au lieu qu'une fois casés , bernique , il n'y a plus rien , et il s'en passera.

— Eh bien ! confiez vos fonds à de Lubois, dit Camisard , il les fera valoir pour son compte.

— Merci encore, s'écria vivement M. Launay , je sais où il les ferait valoir. Je n'ai pas envie qu'ils arrivent par M. de Lubois oii je ne veux pas que mon gueux de fils les envoie.

— Mon oncle !

— Excusez , ma nièce , c'est une parole en

2S IiE -COniSEIl.LER D'EÏAT.

l'air • je ne dis rien contre personne , mais j'ai mon idée sur l'hypothèque.

— Eh bien ! dit Camille, j'en parlerai a mon mari , il vous trouvera cela.

— Tout de suite, n'est-ce pas? parce que Charles est comme une âme damnée après moi. Je reviendrai vous voir demain.

Le vieux Launay sortit et Camisard se relira avec lui. Camille crut qu'il ne voulait pas avoir à s'expliquer avec elle sur ce qu'il pensait de sa rencontre avec Maurice. Elle se trompa , Camisard était dans ce moment préoccupé d'un bien autre intérêt. 11 sortit donc avec Launay et pendant qu'ils remontaient ensemble les boulevârts , la conversation continua sur le sujetqu'ils traitaient avant. Camisard disait a Launay :

— Je suis désolé de ne pas avoir d'argent pour le prêter a de Lubois, d'autant que, quoiqu'il dépense beaucoup, il est au-dessus de sc3 a n'a ires.

— Hum ! hum ! iit Ijaunay.

I,E CONSEJIXEU D'ÉTAT. 20

— Et, d'ailleurs, je crois qu'il me donnerait une garantie qui vaut bien une hypothèque.

— Et laquelle ?

— Mais... celle de sa femme.

— De Camille ? Je ne sache pas qu elle ait une fortune à elle , à moins qu'elle ne lui vienne du ciel.

— Et celle qui lui viendra de madame de Brémont ? un héritage de soixante mille livres de rente I

— Bah ! !

— Vous ne le saviez pas? repartit Camisard d'un air étonné, puis il reprit : Au fait, on n'en parle pas, a cause de la famille de madame

de Brémont mais le testament est fait

Madame de Brémont est bien vieille une

santé délicate je crois que madame de Lubois héritera plus tôt qu'elle ne le voudrait... Adieu, monsieur je suis votre serviteur.

Et, tandis que Launay poursuivait son chemin , Camisard retournait sur ses pas , regagnait la rue Godot-de-Mauroy, et montait dans

ou I.E CO!«SEILLEIt DtÉTAT.

le cabinet du notaire. Il en ferma soigneusement la porte, et dit sans préambule :

— Ecoutez, lii^bois , vous êtes gêné pour me rendre mes fonds

— Moi, point du tout.

— Ne tergiversons pas : je veux vous sauver. \oici l'affaire qui se présente.

Tout aussitôt il l'expliqua h de Lubois; il lui dit les préventions de Launay, les insinuations qu'il lui avait adroitement glissées , et enfin la garantie qu'il supposait qu'on pourrait obtenir. Tant que parla Camisard, de Lubois le regarda, comme pour découvrir sa véritable pensée au fond de cette proposition. Ce n'est pas qu'elle lui répugnât, il la considérait comme un secours inespéré du cielj mais il ne voulait pas se livrer à Camisard. D'ailleurs , le conseiller d'état, emporté par le désir d'être remboursé, avait trop vite joué, cartes sur table , le jeu des fripons avec Alphonse, vis-à-vis duquel il avait gardé jusque-là toutes les apparences d'une rigide sévérité de principes. De

LE CONSiar.LER D'ETAT. 31

Lubois sentait son avantage, et ne voulait pas le perdre.

— En avez-vous parlé h ma femme ?

Le conseiller d'état avait, de son côté, deviné la tactique de Lubois , et ne lui permit pas de s'y tenir enfermé.

— Non , répondit-il 3 je ne lui ai pas parlé de la garantie qu'on peut lui demander, et sur laquelle Camille me consultera probablement pour apprendre ce que je sais des dispositions testamentaires de madame de Brémont.

— Et que lui direz-vous ?

— Que je ne les crois pas favorables.

Ceci voulait dire : Si vous ne faites pas

l'affaire avec moi et pour moi, vous ne la ferez pas. De Lubois garda un moment le silence.

— C'est deux cent cinquante mille francs que veut placer Launay? reprit-il.

— Oui, il vous restera cinquante mille francs: et le bruit que je ferai de l'exactitude de votre remboursement peut prévenir beaucoup de demandes.

32 l,C COKSEIIXER D'ETAT.

— J'y ai bien pensé, dit de Lubois, toujours fort préoccupé j mais que dire a Camille ?

— Est-ce qu'elle entend quelque chose aux affaires !

— Raison de plus , elle voudra des explications.

— On en donne. . . Et puis , j'y pense. . . elle sera plus docile que vous ne croyez , car elle vous a déjà un peu trompé.

11 s'arrêta.

— Comment? fit de Lubois.

— C'est inutile a vous dire , reprit Cami-

sard Cependant oui, il faut que vous

le sachiez cela ferait un mauvais effet visa-vis de Launay, s'il paraissait y avoir des secrets entre vous et votre femme.

Et il lui raconta comment il avait appris que c'était devant la porte de Launay que Camille s'était blessée, et que c'était Maurice qui l'avait ramenée chez elle.

— Maurice 1 s'écria de Lubois, Mau-

rice! dans la nuit du jeudi ahî c'était

elle!

Que voulez- vous dire? reprit Camisard

tout surpris de l'exaltation de Lubois.

Rien , dit Alphonse... mais c'était elle...

elle m'a reconnu.. . et lui.. . oh ! ce Maurice est un malheur pour moi... Je le hais, ce Maurice. . . mais elle. . . comment se fait-il?. . . il faut qu'elle me dise comment cela est arrivé.

Oii diable allez-vous, dit Camisard en

arrêtant de Lubois. . . vous aviseriez-vous d'être

jaloux ?

Jaloux! moi! répliqua Alphonse, moi !

et de qui?deM. Maurice? Ce n'est pas cela... mais je ne sais a quel propos ce monsieur s'est porté le censeur de toutes mes actions et le défenseur de ma femme , et il faut que je le trouve encore mêlé a cette circonstance...

Mais qu'y a-t-il de si étonnant? il a rencontré Camille chez Launay.

— Mais comment Camille était-elle chez

Launay?...

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