‹ Le conseiller d'état (volume 2)Chapitre 2 sur 41 · II · texte numérisé non relu

II

V, I>E COiSSF.IM.ER D'ÉTAT.

— Vous le saurez de lui-même, il revient demain , interrogez-le adroitement.

— Vous avez raison. Et quant à vos deux cent mille francs, ce sera pour après-demain.

— Oh! maintenant, dit Camisard , aprèsdemain ou dans huit jours... il ne faut pas mettre le pistolet sous la gorge du brave homme.

— Vous devriez voir Camille pour la préparer adroitement, reprit de Lubois après un moment de réflexion.

— Entre nous , avec une femme comme elle, je crois que la franchise est préférable , une demi-franchise, s'entend. Avouer votre embarras, sans en dire les causes précises... La révolution de juillet a déjà endossé plus d'un billet protesté... elle peut se charger de difficultés dans vos rentrées.

— C'est possible. Mais je crois que plus ma demande sera dégagée de préparations, moins Camille y verra clair. Une proposition bien droite la surprendra mieux : j'y songerai. En

tout cas , venez après-demain donc pour savoir ce que dira le bonhomme.

Les deux honnêtes gens se quittèrent sur ce mot de bonhomme , et de Lubois rêva aux moyens par lesquels il pourrait aborder Camille pour la faire pénétrer tout d'un coup dans le mystère de ses affaires dont il l'avait toujours tenue éloignée. Toutefois, lesouvenir de Maurice perçait malgré lui à travers sa préoccupation intéressée. Il se rappelait tout ce qu'il avait raconté à Camille sur ses propres exploits et le froid silence avec lequel elle avait accueilli son récit j il se rappelait la manière dramatique et guerrière dont il était sorti de chez lui , fusil en main et sabre au poing , et l'heure et l'endroit oii il avait été retrouvé. Camille avait-elle fait confidence de tout cela a Maurice ? avait-il à rougir aussi devant cet homme? Enfin il se rappelait cette expression de Camille dans la scène qui suivit le bal de Derby ; ce mot : vous êtes un Idche^ que la colère lui dicta alors, que la nuit de

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juillet semblait avoir justifié. Ces réflexions allumaient dans l'esprit de de Lubois des mouvemens de rage qui le faisaient se lever et s'écrier comme un fou.

Enfin , devenu plus calme , il se souvint qu'une affaire plus intéressante devait l'occuper d'abord , et il remit la satisfaction de sa haine contre Maurice après le succès de l'emprunt à faire au père Launay.

Nous ne dirions pas, par quels moyens aisés un homme d'affaires habile put embarrasser la bonne foi d'une femme qui ne savait ce que c'est qu'un contrat, si nous ne devions rendre compte des motifs secrets qui dictèrent la détermination de Camille et la firent souscrire avec empressement aux désirs de son mari. Dans un amour dont le développement s'opéra parla puissance de la réflexion plutôt que par l'action directe d'un autre amour , qu'il nous soit permis de raconter comme faits ce qui souvent ne fut qu'une idée, mais ce qui fut plus puiss^int qu'aucun fait.

Nous avons laissé madame de Lubois lorsque Launay et Camisard la quittèrent ensemble. Elle était demeurée avec la lettre d'Alicia , avec celle d'Antoni , avec le récit de Launay , récit tout plein de Maurice. Ce fut alors que , restée seule en présence de cet homme absent, qui lui parlait bien plus haut de la soUtude où il souffrait que s'il eût été k ses genoux ; ce fut alors qu'elle prit son âme en suspicion et s'avoua qu'il lui fallait l'étayer de quelque courageuse résolution , car elle penchait vers des idées qui sont un abîme où périt l'honneur. Depuis un mois elle discutait avec elle-même , elle se mentait , elle se dérobait sa pensée sous des accidens de fièvre , de maladie , de chagrin : enfin elle voulut se voir face k face, elle s'arracha le voile dont elle se couvrait le cœur , et , s'interrogeant la parole haute, elle se répondit avec confusion : Je l'aime.

— Où le fuir? où me cacher.^ c'est un malheur de plus que vous m'avez envoyé , mon Dieu ! je le subirai seule et silencieusement; je mettra

la main sur ma blessure , pour que ni lui , ni personne ne la voient , et je souffrirai jusqu'à ce que j'en meure ou qu'elle se ferme.

Voilà ce qu'était Camille ; voilà ce qu'elle voulait , voilà ce qu'elle eût fait, s'il ne se fût trouvé près d'elle une puissance qui tua le gardien qu'elle avait mis à son cœur, qui brisa le sceau qu'elle avait elle-même apposé à son secret, qui rompit les liens dont elle avait enchaîné son orgueil.

11 faut le dire : l'indignation de Camille contre son mari n'était pas éteinte ; mais elle n'était plus active ; son opinion sur le compte d'Aphonse n'avait pas changé, mais elle ne désirait plus rien faire en vertu de cette opinion. Ce fut dans ces dispositions qu'Alphonse trouva Camille, lorsqu'il l'aborda pour lui parler de l'affaire de Launay.

— Madame , lui dit-il en entrant chez elle, j'ai un service à vous demander.

— A moi , monsieur? repartit Camille avec surprise, mais avec douceur.

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— A VOUS 5 il s'agit d'une chose qui jusqu'à présent ne vous a guère occupée j il s'agit d'une affaire d'argent; il s'agit beaucoup de ma fortune, et par conséquent de la vôtre. J'ai besoin de votre signature pour une affaire.

— Je suis toute prête à vous la donner, monsieur , repartit Camille , que je sois ou non , intéressée dans cette affaire.

— Je vous remercie , mais il faut que vous sachiez pourquoi j'en ai besoin. Votre oncle Launay est venu vous demander votre avis sur un placement de fonds.

— Oui, monsieur, et je devais vous en parler.

— C'est moi qui vous en parle. Dans ce moment, ces fonds me seraient utiles pour une entreprise d'un succès infaillible , et qui assurerait à jamais l'indépendance de notre fortune. Dans ma position , il ne me convient point de distraire de ce que je possède une somme si considérable pour en faire un usage commercial ; il me convient encore moins de

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l'emprunter , et je souhaiterais que ce fût en Totre nom que se fît cet emprunt : c'e&t une affaire de convenances.

— Je comprends mal comment cela se peut. Je suis sans fortune , vous le savez , je ne possède rien , et,. .

— C'est une affaire de forme , et ma garantie répondra suffisamment pour vous, reprit de Lubois avec une légère impatience.

— Je ferai ce qui vous plaira , monsieur y, quoique...

— Eh bien ! que voulez-vous dire ?

— Rien , oh rien !

L'idée que ce que lui proposait de Lubois pouvait être une tromperie , était un moment venue à Camille ; mais elle l'avait aussitôt repoussée , craignant d'étendre jusqu'à la probité d'Alphonse des préventions qui ne devaient pas sortir de ses griefs d'épouse. Elle avait d'ailleurs plus d'un exemple de très mauvais maris, qui étaient des hommes fort probes, et puis, dans la disposition d'ame où elle était ^

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Camille cherchait à se rattacher h son mari par quelque lien que ce soit. Elle l'avait essayé un mois avant , elle l'essayait encore. S'il n'était pas ce que j'ai cru , se disait-elle , je veux être pour lui plus qu'il n'a sans doute espéré. Qui sait? peut-être se laissera-t-il toucher à mon abnégation de tout droit sur lui , peut-être un mouvement de reconnaissance pour ce que je fais et que je pourrais refuser, le ramènera- t-il à mieux vivre envers moi. Un pas , un seul pas qui nous rapproche , et je m'appuierai à lui pour me sauver.

De Lubois était demeuré embarrassé du facile cansentement de Camille ; il ne comprenait pas que tout ce qu'il avait de torts envers elle se fût si facilement eflfacé de son âme. Il s'était attendu a des refus qu'il aurait a dompter, et il lui dit d'un ton qui n'était pas sans émotion :

— Vous êtes généreuse, Camille, et vous m'apprenez aujourd'hui , plus que jamais, que je vous avais mal jugée.

m I.E CONSEIIXKR D'ETAT.

— Monsieur , je ne mêle pas les chagrins de ma vie aux intérêts de voire fortune. La mienne, si j'en avais une, vous appartiendrait, si vous en aviez besoin. Je vous le dis sans craindre que vous me répondiez que la générosité est facile en suppositions , parce que j'espère que vous croyez de moi ce que je crois de vous.

— Et vous avez raison, répliqua de Lubois sincèrement troublé. Je vous remercie de votre bonne opinion : celle là... j'ai passé ma vie à la mériter. . . Cependant je vous remercie, Camille. . . je vous remercie.

Alphonse , en prononçant ces paroles, avait quelque chose d'ému dans la voix : était-ce honte de tromper ainsi Camille? était-ce remords de l'avoir méconnue ? Madame de Lubois se persuada que c'était ce dernier sentiment , et elle suivit son mari des yeux pendant qu'il se promenait dans la chambre. Oh! semblait-elle lui dire , revenez à moi... revenez à moi.

Sous l'empire de ce souhait ses yeux devinrent humides , Alphonse le vit.

— Vous souffrez toujours beaucoup ? lui dit-il.

— Moins, beaucoup moins, répondit-elle en souriant doucement.

— Pourquoi toujours demeurer seule? Vous ne recevez plus personne , repartit Alphonse d'un air d'intérêt.

— La compagnie d'une femme malade est peu intéressante... et puis, je voulais vous demander une permission. Je crois que quelques semaines de séjour a la campagne rétabliraient tout-à-fait ma santé. Je puis aller chez ma marraine. Si vous y consentiez, vous me feriez grand bien .

Dans ce désir de Camille il y avait un motif qui échappait à la pénétration d'Alphonse , et peut-être eût-il fallu le lui expliquer longuement pour le lui faire comprendre. C'est que les hommes manquent de ces délicats aperçus de la vie, qui surprennent l'esprit des

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