IL V
•226 1-E CO!«SEILLEn D'ÉTAT.
fâcheuse disposition , mais je n'y prends aucun intérêt^ si tu veux, nous ne demeurerons pas jusqu'à la fin.
— Comme il te plaira : mais qu'est-ce que tu regardes donc si attentivement?
— Moi? rien. J'ai la tête qui me bat, je me sens mal.
Alicia aussitôt se retourna vers le fond de la loge; car, en ce moment, Césarine attachait insolemment sa lorgnette sur la loge où était madame de Lubois; et, non contente de cette attention acharnée , elle la désignait du doigt en paraissant la montrer à une ou plusieurs personnes cachées dans le fond de son avantscène. Alicia avait vu ce manège, et en avait été indignée; mais peut-être n'eût-elle pas été maîtresse de cacher cette indignation , si elle avait pu entendre les paroles de Césarine.
LOGE DE CÉSARIÎSE.
— Les deux intimes sont en face. xVbandonnécsdans leur grande loge, elles me font l'effet
LE COSSEIIXEK D'ÉTAT. 227
de deux roses fanées , oubliées dans un vase. Votre femme est horriblement changée, mon cher.
— Elle est fort malade , répondit Alphonse.
— Et votre pupille, Camisard (Camisard et Alphonse occupaient le fond de la loge), votre pupille est mise comme vine marchande de bas. Regardez. . . Bon, voilh qu'elle nous tourne le dos.
LOGE DE CAMILLE
— Comment tu souffres k ce point , Alicia? Eh bien , nous allons sortir.
Alicia voulut se lever; mais elle aperçut au carreau de la loge , un visage qui la fit se retourner encore plus vivement du côté de la salle. C'était celui de Maurice.
— Qu'as-tu donc? reprit Camille ; est-ce que tu ne veux plus partir ?
— Tout il l'heure , répondit Alicia.
LOGE DE CÉSARliSE.
— Qu'est-ce qu'elle a donc, votre pupille? elle
se tourne el se retourne comme un tonton . on dirait qu'elle est assise sur un fagot d'épines.
LOGE DE CAMILLE
— Mon Dieu ! Alicla , que tu parais inquiète.
— Cela "va se passer, c'est que je souffre.
LOGE DE CÉSARINE
— Ça se calme, dit Césarine.
— Regarde-t-elle par ici?
— Qui?
— Ma femme.
— Non.
— Et ma pupille?
— Non plus ; elle fait admirer le lustre à madame de Lubois.
— Vous ont-elles vue?
— L'artiste m'a vue , j'en suis sûre.
— Ne vous montrez donc pas, Alphonse, dit Camisard.
Le second acte commença. Alicia et Camille se retournèrent vers le théâtre.
LE COSSEILI.ER D'KTAT.
LOGE DE CAMILLE
— Ah! dit Camille, il y a quelqu'un dans l'avant-scène. Une femme. . .
— Cette décoration est fort belle , répliqua Alicia.
— On ne l'a jamais remarquée.
— Sans doute, on préfère le clinquant, le faux effet d'une perspective chargée d'accidens h cette plage unie, a cette mer calme.
— C'est la première fois que je te la vois admirer... Mais quelle est donc cette femme aux avants-scènes qui nous regarde tant?
Un bruit d'applaudissement fit regarder Camille sur la scène ; c'était Mazaniello qui entrait en scène.
— Nourrit est excellent dans ce rôle , dit Alicia avec une attention marquée ; il chante sa barcaroUe avec un feu. . . Tu ne l'as pas enr tendu depuis la révolution ?
— Non.
— Il produit un effet prodigieux.
MO l,E CONSEILLER D'ÉTAT.
— C'est assurément quelqu'un de notre connaissance , dit Camille qui regardait dans la loge de Césarine.
— Ce bruit est insupportable , reprit Alicia comme avec humeur; on ouvre et on ferme les portes h ce théâtre sans précaution.
Une porte s'était en effet fermée brusquement au balcon.
— Tu as raison, dit Camille indifféremment— Mais cette femme, à sa tournure.... n'est-ce pas?...
— C'est Maurice, s'écria Alicia soudainement.
— Maurice ! . . . lui . . . où ?.. .
— Qui vient d'entrer au balcon.
Camille y jeta un regard rapide , baissa sa lorgnette, et le cœur battant, la respiration oppressée , elle détourna ses regards de ce côté de la scène.
LOGE DE CÉSARINE
— Voyons, Césarine, ne regardez pas ainsi madame de Lubois.
LE C09iSEII,I,ER D'ETAT. 331
— Ah cà, monsieur le conseiller d'étal, estee que c'est un soleil, qu'on ne puisse le contempler?
— Si elle le remarquait.
— Bah ! elle est trop attentivement occupée du spectacle avec son intime.
— Césarine, fit de Lubois , si ce n'est pour vous, que ce soit pour moi...
— Vous êtes excellent encore . . . elle me veut tant de bien, votre chère épouse. . Prenez garde que je la blesse en la regardant... Tenez, voilà qu'elle lorgne...
— Vous a-t-elle reconnue ?
— Je ne crois pas, la voilà qui regarde à côté.
— Oii donc?
— De notre côté , en arrière , au balcon. . .
— Oui , fit Camisard, c'est quelqu'un qui est entré avec assez de bruit.
— Mais ce n'est pas quelqu'un de connaissance, répondit Césarine. Madame de Lubois se détourne.
— Silence ! cria-l-on du parterre.
23i i,i: co.\si:ii.i.i:r u'État.
La barcaroUe de Mazaniello allait commencer, et l'on sait qu'à celte époque , elle était encore en vénération k l'enthousiasme patriotique du parterre.
LOGE DE CAMILLE
Camille , tremblante de l'arrivée de Maurice , disait tout bas à Alicia :
— Nous sortirons quand tu voudras.
— Quand tu voudras.
Camille fil un mouvement pour se lever, et remua sa chaise.
— Silence donc , s'écria le parterre en se tournant vers la loge.
Camille resta assise en voyant l'attention fixée sur elle.
LOGE DE CÉSARINE
— Il paraît que votre femme est bien gaie ce ,soir, dit Césarine; elle (rouble le spectacle.
La barcarolle commença ; Camille essava de concentrer son attention sur le théâtre.
Au refrain du premier couplet , li ce moment où la colère du peuple murmure en chansons sur la plage de Naples, Camille se reporta au spectacle plus \'rai et plus puissant dont elle avait été témoin. Puis, par une invincible pente de rapprochement qui va des choses aux hommes, de l'acteur qui personnalisait sur le théâtre la révolte napolitaine , Camille passa à l'homme qui avait le mieux représenté pour elle la révolution qu'elle avait vue. Le regard de madame de Lubois suivit la marche de sa pensée, et de Nourrit qui chantait avec énergie son appel au peuple , il se porta sur Maurice qui un moment avait été le peuple vrai et le rencontra debout, appuyé au fond du balcon, les yeux attachés sur elle. Camille vit qu'il la regardait ; mais quelque chose de distrait même dans ce regard fixé sur elle , lui laissa assez d'assurance pour qu'elle osât le regarder a son tour. Qu'il était pâle et triste ! qu'il y avait d'affaissement dans cet abandon de son corps appuyé au mur î « omme il semblait de-
23'i I.E CO.^SKILLER D'ETAT.
mander grâce ! comme c'était aussi une amc brisée, un cœur désolé !
LOGE DE CAMILLE
— Alicia , tu n'as rien dit à Maurice , n'estce pas?
— Tu me l'avais défendu.
— Oh ! tu as bien fait.
Camille détourna les yeux , le regard de Maurice était demeuré immobile.
LOGE DE CÉSARIIVE.
— Dites donc, Camisard, madame de Lubois regarde bien attentivement à côté de nous.
Camisard glissa un œil entre Césarine et le bord de la loge.
— C'est quelqu'un qu'elle ne connaît pas... on dirait qu'elle demande son nom k Alicia.
Tout cela se passait dans la même minute d'un bout à l'autre de la salle. La barcaroUe continuait ; le public s'animant à ce chant de liberté , ajoutait le chœur de ses mille voix
I,E CONSEILI.EP, n'KTAT. 2Î5
aux clianls des pêcheurs napolitains ; Camille se sentit prendre par cet enthousiasme qu'elle avait eu.
— Oh ! se dit-elle , quel noble élan que celui d'un peuple vers ces grandes idées ! comme il doit sentir cela, lui qui a risqué sa vie a. cette lutte ! . . .
Et son regard alla chercher encore Maurice; son regard le rencontra encore immobile , inatlentif 5 rien ne lui arrivait de ce délire populaire.
— O mon Dieu ! qu'a-t-il ?... il doit bien souffrir !...
La main de Maurice se porta à ses yeux , et ce geste sembla montrer une larme qu'il en arrachait.
— Malheureux ! malheureux ! dit tout bas Camille.
Et, par une pitié qu'elle n'avait pas eue autrefois, clic (it une légère inclination, comme pour lui dire , sous le prétexte d'une salutation ordinaire :
23(j I,E CONSEILLER U'ÉTAT.
— Je VOUS vois...
Ce mouvement de Camille sembla éclairer le regard de Maurice \ il ne salua pas , mais il releva son visage si plein d'étonnement, de joie craintive, de bonheur auquel il n'osait croire, que Camille renouvela sa légère salutation.
— Oui, disait-elle ainsi, je vous vois. . . oui. . .
LOGE DE CÉSARIi>E.
— C'est quelqu'un de la connaissance de madame de Lubois , fit Césarine , car elle le
salue.
— Qui est-ce ?
— Je ne puis voir, une femme probablement , car elle lui a fait un petit salut d'amitié.
LOGE DE CAMILLE
— Camille , veux-tu que nous partions? disait Alicia.
— Oh ! pas encore.
— Je souffre horriblement, Camille,
- — Viens donc, Alicia — Camille, prête à se lever, jeta un regard sur Maurice.
— Oli ! ne fiiyez pas. Ah ! laissez-moi vous voir, disait le visage suppliant de Maurice... Il y a si long-temps que je ne vous ai vue... oh! demeurez... demeurez...
— Encore un instant, Alicia , dit Camille.
— Oh ! tu me fais peur, Camille.
— Pourquoi ?
— Ne regarde pas Maurice ainsi.
— Eh bien , non : mais , je n'ose te le dire, Alicia; mais... voila si long-temps que je ne me suis senti le cœur heureux !
LOGE DE CÉSARINE
— Décidément , mon cher , c'est une correspondance établie entre votre femme et quelqu'un. . . Je veux voir. . .
— Non , Césarine , ne vous faites pas remarquer; ne vous penchez pas hors la loge...
— Ma foi , dit Césarine après avoir essayé