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la seule i'aciilté qui rcsle sensible, et qui Huit par se briser aussi par ces excès de tension.
Camille était arrivée a ce point ; elle voyait son malheur partout. Ce duel , elle se l'était appliqué ; tout ce qui se passait , elle le ramenait a sa situation. Alicia , secondée des conseils du médecin , chercha tous les moyens de dislraire Camille. Ce mot employé physiologiquement ne signifie pas ce qu'on veut lui faire dire. En médecine, distraire, ce n'est pas tuer la sensation là où elle est trop vive , c'est faire vivre par les organes qui s'atrophient , c'est porter la vie aux endroits d'où elle s'est retirée ; et , comme il n'y a pour chaque existence qu'une dose de vitalité, ce qu'on en donne à une autre perception soulage celle qui l'a toute absorbée. C'est sans doute ce qui a fait dire à une femme de beaucop d'esprit, en parlant de l'amour : — Le cœur n'oublie pas , il remplace.
Dans ce système de raisonnement, Alicia chercha un moyen d'occuper l'ame de Camille ;
elle espéra le trouver en lui donnant l'amour de cet art qu'elle-même adorait. Mais avant d'agir sur la pensée par la pensée , il fallait affaiblir par les fatigues du corps celle qui dominait le cœur. Alicia se voua encore k cette guérison. Ce projet formé le soir même , Alicia voulut le mettre k exécution le lendemain. Médecin plus habile, ou mieux instruit que celui qui croyait juger l'état de Camille la main sur l'artère de son bras , Alicia avait mis la main sur son cœur, et elle comprenait que chaque jour perdu rendait la guérison plus incertaine.
Dès le lendemain , elle arriva de bonne heure chez Camille; elle la fit lever, malgré sa faiblesse , et l'emmena ; elle la conduisit k pied k travers Paris. Elle prétexta qu'elle avait oublié d'écrire un mot, et la força k faire la longue course qui sépare la rue Godot-de-Mauroy de la rue de Varennes. Arrivée chez elle , Alicia força Camille a remettre, avec elle, son ateliei' en ordre, l^llc lui parla peinture,
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c;1oire , jalousie d'arlistes. Puis , quand elle vit la complaisance de Camille épuisée, elle se trouva avoir une affaire au Panthéon , une statue à voir chez un artiste.. . elle força Camille de la suivre. . . elle la fit souffrir des pieds, elle la laissa avoir froid, se plaindre de douleurs aiguës... elle fut sans pitié pour le corps, parce qu'elle voulait sauver l'âme.
Le lendemain encore , après une nuit accablée , Camille vit Alicia revenir. Il fallait encore sortir, Camille résista; on l'avait détournée de sa manière habituelle de souffrir. L'accablement de la fatigue lui avait procuré des momens d'un lourd sommeil — Ce n'était que depuis quelques heures qu'elle avait pu se remettre à penser h son aise , a retourner sa douleur dans sa blessure ; c'était sa vie , sa joie; elle s'y plaisait.
Elle trouva Alicia importune ; mais Alicia ne tint compte ni des refus ni des impatiences , elle exigea, elle voulut, et Camille la suivit encore ; et Alicia la ramena encore le soir dans
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sa maison, tellement brisée de fatigue, que, lorsqu'elle la quitta, le sommeil avait déjà gagné madame de Lubois. Huit jours ainsi , sans cesse , sans relâche , sans repos , Alicia fit souffrir à Camille cette vie de dures fatigues qui absorbe toutes les forces , et qui ôte h l'humanité pauvre et laborieuse , cette subtilité de sensations dont l'humanité riche est si fière , et qu'elle ne doit qu'à son oisiveté : comme si la Providence avait voulu , en donnant aux heureux de ce monde une faculté plus étendue de souffrir et de souffrir des moindres choses , venger le misérable des privations auxquelles la pauvreté le condamne.
Certes, cette semaine n'avait apporté qu'un bien faible soulagement aux douleurs de Camille, mais elle avait eu un résultat plus puissant : elle lui avait prouvé que son désespoir pouvait se distraire de lui-même. C'est l'imperceptible mieux du malade , fil délié auquel il attache l'espoir d'une complète guérison.
Mais que de ménngemens , que de persévé-
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rance pour qu'un accident ne vînt pas détruire le peu qu'on avait gagné , et déterminer une rechute d'autant plus profonde et plus dangereuse.
Durant les huit jours qui s'étaient écoulés , Alicia n'avait pas prononcé le nom de Maurice; sa présence dans la vie de Camille lui était seulement attestée par les manières plus polies de son mari , par le servile empressement de Camisard. Quelque chose d'inattendu prouva encore plus a madame de Lubois qu'il y avait autour d'elle une protection aussi puissante qu'invisible. Une lettre de madame deBrémont lui fut remise. Camille n'eût point su que Camisard avait reçu l'ordre de ramener la vieille dame , qu'elle eût reconnu la pensée qui avait dicté celte lettre.
Elle disait que madame de Brémont, sans croire positivement aux bruits fâcheux qui couraient sur le compte de Camille , avait espéré que sa filleule viendrait la voir pour se justifier. Elle supposait que la crainte seule avait
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arrêté madame de Lubois , mais qu'elle n'avait «ju'à se présenter chez sa marraine, et qu'elle trouverait une mère et non un juge.
Camille montra cette lettre a Alicia , qui l'engagea a se rendre sur-le-champ chez sa marraine. Camille s'y rendit , mais ne le trouva point; c'était un contre-temps.
Alicia donna ce nom a un malheur préparé avec une habileté fatale.Contentede voir obéir Camisard, elle s'imagina , parce qu'il obéissait avec empressement, que l'autorité qu'il subissait ne lui était pas insupportable. Elle ne savait pas que le tigre se couche sur le ventre au moment où il veut s'élancer sur sa proi« ; que l'esclave ne se courbe jamais si bas , que quand il veut frapper son maîlre; et si nousmêmes nous n'avons pas mis h nu la pensée de Camisard , c'est pour qu'il garde aux yeux de nos lecteurs ce respect obséquieux et désintéressé qui semblait le glisser dans la vie des autres, comme un être assez insignifiant, c'est pour qu'ils puissent juger le jour oii il le-
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vera le masque , ce que renferment de hideuse corruption, d'implacable cruauté, ces hommes à manières douces, élégantes, timorées, que la société stigmatise a peine du nom d'hommes adroits , que beaucoup appellent des hommes fins, et qui sont , il faut dire le mot, les prototipes de toute lâche scélératesse.
Le jour même où Camille reçut la lettre de madame de Brémont, Camisard avait fort indifféremment envoyé à Alicia sa loge à l'Opéra, et Alicia avait résolu d'y conduire Camille.
On jouait la Muette de Portici.
A cette époque , on doit s'en souvenir, la Muette de Portici était presque une pièce politique. Alicia se fût bien gardée de condmre Camille à un théâtre oîi des passions de cœur eussent été en scène. Pour Alicia, la Muette était une pièce où le peuple se révolte : rien de plus. Quelque sagacité de cœur qu'eût Alicia, elle ne savait pas qu'il est des momens de la vie oii le cœur se prend aux choses les plus étrangères. Elle mettait trop sur le compte d'un
commencement de folie , les étranges paroles de Camille au bois de Boulogne sur le duel dont elles avaient été presque témoins. Enfin, toutes deux se rendirent le soir a l'Opéra.
La salle de l'Opéra est un carré dont les angles opposés h la scène , sont coupés par une diagonale enfermée entre deux colonnes; dans l'espace de cette diagonale se trouve une loge de chaque côté de la salle.
La loge de Camisard était une première située entre ces colonnes et faisant le coin de gauche. Nous entendons par côté gauche celui qui est à la gauche du spectateur, regardant la scène.
Ce qu'on appelle loges d'avant-scène, au lieu d'être comme les loges du fond parallèles au théâtre, lui sont perpendiculaires et la bordent de chaque côté. Ce sont des loges profondes.
A partir de ces avant-scènes, commence le balcon <jui se trouve assez reculé pour que les spectateurs qui y sont placés , surtout s'ils
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ne sont pas sur le premier ranj^, ne puisseiU voir ceux qui occupent les avant- scènes qui sont du même côté qu'eux.
Qu'on nous pardonne cette description tant soit peu technique, elle est tout-k-fait indispensable h l'intelligence du récit qui va suivre.
Dans une ville qui a vingt-quatre théâtres ouverts tous les soirs , et qui fournit des curieux il tous ces théâtres, il est bien difficile que le drame de la vie réelle ne marche pas quelquefois chez les spectateurs, côte a côte du drame qui se joue sur la scène. Assurément nous préférerions avoir à renfermer dans un salon étroit, l'expression des passions qui s'agitèrent le soir dans la vaste salle de l'Opéra • mais nous sommes forcés de prendre la \ie comme nos habitudes l'ont faite, et les salles comme les architectes les font.
Quand Camille et Alicia entrèrent à l'Opéra, la salle était déjà pleine de spectateurs , une seule loge était complètement vide , c'était l'avant-scène située a la droite, loge vaste et pro-
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fonde, mais qui n'avait pas encore ce lii\e de tenture que lui a donné depuis la mode furieuse de l'Opéra.
Camille et Alicia, de la place oii elles étaient, au fond et h la gauche de la salle , pouvaient voir parfaitement les personnes qui se plaçaient sur le devant de l'avant-scène de droite j mais, comme en même temps elles étaient très en arrière de celle loge, leurs regards ne pouvaient pénétrer jusqu'au fond.
Le spectacle commença.
Bcènc à l'€>pna.
Le début de l'ouverture, qui procède par un cri acre et prolongé de tout l'orchestre , dans lequel les trompettes et les cors vibrent de toute leur puissance , fit tressaillir Camille , bien qu'elle l'eût entendue souvent ; mais son
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âme et ses nerfs tendus par le malheur, s'impressionnaient avec une facilité dont ellemême s'étonna. La musique la pénétrait comme un fluide ténu et impalpable , pareil à l'électricité ; le sentiment que Camille éprouva , ressemblait à un bonheur irritant. Cependant elle s'y plut : depuis si longtemps elle avait si peu vécu de sensations extérieures , qu'il lui sembla retrouver quelque chose de cette Camille passée, heureuse et forte, maintenant presque perdue et morte.
Elle se livra sans défense a la musique , et se laissa balancer aux mélodies charmantes des danses du commencement de la pièce. Ces danses n'étaient pas un bal, c'était un spectacle, elle ne les voyait que des yeux. Cette douce occupation, ce délassement de pensée, Camille le garda jusqu'au moment où parut la Muette , cette fille de la grève de Naples , poursuivie avec fureur par des Espagnols. Camille suivit attentivement l'expression mimique de celle passion sans voix j elle eut d'abord un sourire
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de pitié pour la pauvre fille oubliée, puis elle écouta tristement quand le geste raconta qu'elle avait été retenue captive. Mais lorsque l'actrice, appuyant sa main siir son cœur, eut a crier, del'œil, du visage etdu geste :— J'aime! . Camille dit tout bas en souriant :
— Pauvre femme.
Tula plains? dit Micia qui observait Camille.
— Ob ! non , répondit Camille en regardant toujours la scène ; non. Je plains cette actrice qui s'agite pour exprimer ce qu'elle ne sent pas.
— Elle est muette , reprit Alicia , elle ne peu dire : Je l'aime! avec l'accent qu'y mettrait la voix.
Mais la voix vient pour dire cela , reprit
Camille, la voix vient, quand on le senl. Je serais muette, moi, qu'il me semble que je parlerais.
Le moment de la prière ramena Camille a s.\ scrupuleuse altenlion ; elle suivit le mouvc-
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ment du chant religieux , en devenant plutùt attendrie que triste j puis , lorsque chacun se mit h genoux , Camille baissa doucement la tête comme pour s'incliner , et murmura tout bas avec une expression de regret :
— Je n'ai jamais prié , moi !
Aussitôt un vif mouvement s'opéra sur le théâtre , dans la salle , dans le cœur de Camille , dans celui d'Alicia. Sur le théâtre , c'était la muette reconnaissant son amant qui vient de se marier; dans la salle , ce fut le bruit insolent que fit une femme, qui vint se placer avec fracas dans la loge vide , aux avantscènes; dans le cœur de Camille absorbée par le spectacle , ce fut l'intérêt de la scène , qui lui fit dire :
— Trompée aussi !
Dans celui d'iVlicia , ce fut terreur; car elle avait reconnu Césarine dans la femme qui avait fait tout ce bruit.
Qu'il nous soit permis de le dirr , la scène
était posée partout , sur le théâtre et dans la salle : les luttes fictives et réelles allaient commencer. Puisse-t-il nous être donné de les reproduire dans leur ensemble et leurs détails , et fasse notre bonne intention qu'on excuse la forme que nous prenons pour arriver à ce but. Lorsque le premier acte fut fini, Camille détourna ses yeux de la scène , et ne les y reporta point. Alicia , qui estimait comme un bonheur que Camille n'eût point vu Césarine, essaya d'empêcher qu'elle ne la reconnût, d'abord en fixant près d'elle l'attention de Camille , et bientôt en l'entraînant hors de la salle. Dès ce moment, affectant un ennui , qui n'était qu'un véritable effroi, elle dit à Camille :
LOGE DE CAMILLE
-— Est-ce que le spectacle te plaît?
— Mais oui vraiment; jamais l'opéra, jamais cette pièce même ne m'a paru si intéressante.
C'est qu'elle l'écoutait avec le cœur.
— Je ne sais , reprit Alicia, si c'est fatigue ou