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rant sur elle-même , répétait avec un plus triste accent de misère :
— J'ai froid... j'ai froid...
Parmi toutes les douleurs qui brisaient aussi Maurice , cette faible plainte de Camille lui poignait le cœur, comme le cri de l'enfant qui dit : j'ai faim.
— J'ai froid , disait elle , j'ai froid. Ce mot plaintif et désolé torturait Maurice. 11 eût pu le faire cesser , il eût pu donner a Camille le secours qu'il eût donné à une étrangère, qu'il eût donné à sa sœur... il ne l'osa pas; il n'osa pas dépouiller de ses vêtemens cette femme qu'il aimait; il n'osa pas déposer dans son lit cette femme qu'il avait perdue. Cela lui eût semblé un sacrilège , un viol. Il la regardait, éperdu , troublé , pendant qu'elle murmurait sourdement :
— J'ai froid. . . j'ai froid. . .
Peut-être l'eût-il laissée ainsi, mais lorsque la chaleur du feu eut pénétré les premiers vêtemens et qu'il s'en échappa une vapeur qui
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bientôt enveloppa Camille , elle lit un effort et murmura avec l'accent d'un enfant qui pleure :
— Ah ! que vous me faites mal.
— Misérable ! s'écria Maurice , je la tue. Et, oubliant alors ses pieuses craintes, ne
voyant plus Camille que près de mourir , il arracha ces vêtemens qui la glaçaient, et sans la voir, sans la toucher, sans voir, sans toucher Camille, ne soutenant et ne sauvant plus qu'un corps qui souffrait, qu'une femme qui avait froid , il la plaça dans son lit.
Un alourdissement de tout son corps et de toute son âme s'était emparé de Camille; sans dormir, elle ne sentait plus; une bienfaisante insensibilité détendit le paroxisme de sa douleur, et sa vie et sa raison , un moment ébranlées, durent à ce moment de repos de ne pas se rompre tout-a-fait. Maurice la contemplait, cette femme ! et se rappelant le premier jour où, d'un mot , il troubla toute sa vie, il se demanda si ce n'était pas une fatalité qui l'avait amenée la où elle était, innocente devant Dieu,
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coupable devant les hommes, arrivée au dernier degré de ce qu'ils appellent l'infamie , chassée de la maison conjugale et couchée dans le lit d'un étranger.
— Je me suis dévoué a la protéger , pensa Maurice , et je la protégerai.
Cette réflexion lui rendit le souvenir. — Jusques à quand? reprit-il. Et si demain je succombe dans ce combat, que fera-t-elle , abandonnée sur cette terre? — Il demeura un moment immobile, le temps de prendre une résolution : celte résolution qui ne lui demanda qu'une minute emportait la mort avec elle j et il se dit : — Je la sauverai. Certes , il y avait quelque chose de singulièrement noble en cet homme, qui fut si long- temps a oser arracher un vêtement à cette femme , et qui n'eut besoin que d'une minute pour lui donner sa vie et sa fortune, car c'était sa vie et sa fortune dont il allait disposer.
11 s'éloigna du lit, se plaça devant une table et se mit h écrire.
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Pendant qu'il écrivait, l'afFaissement qui avait long-temps tenu Camille dans l'insensibilité , disparut doucement. Le sentiment de son être lui revint douloureux et confus. Elle se sentit vivre , mais brisée , rompue , sans s'expliquer encore d'où lui venaient ces vives souffrances qui lui déchiraient le corps... Elle ouvrit les yeux et ne reconnut rien de ce qui l'entourait. Elle se souleva un peu et vit au fond de la chambre inconnue où elle se trouvait , un homme assis devant une table... Cet homme écrivait, cet homme pleurait, car à chaque phrase , sa main portée à ses yeux , y venait essuyer une larme. Camille referma les yeux, comme pour faire cesser la vision qui l'obsédait. . . puis elle les rouvrit encore , comme si la vision avait dû disparaître... mais elle revit la même chambre inconnue. Alors elle se leva sur son séant.
Ce mouvement appela Maurice, il accourut près du lit. Camille regardait encore autour d'elle. Ce regard n'avait pas cette agitation
inquiète qui dénote la folie délirante et vagabonde qui la tenait un instant auparavant; il avait cette fixité qui annonce toute absence de souvenir du passé et la stupéfaction du présent. Camille n'était pas folle , elle se demandait si elle était folle. Tant de fois elle avait vu dans ses rêves fiévreux l'image de Maurice debout au pied de son lit , interroger sa pensée et lui dire : — tu m'aimes ! — qu'elle doutait que ce ne fût pas encore un de ses rêves d'autrefois ; en même temps elle se sentait éveillée, et ce double sentiment de rêve et de veille l'épouvantait : ses traits prirent une expression d'effroi indicible. On sentait que c'était d'elle-même qu'elle avait peur; que cette impuissance de s'expliquer ce qu'elle voyait, allait lui rendre son délire. Maurice s'en aperçut , et sachant le pouvoir d'une telle impression sur une raison déjà attaquée par tant de douleurs , il préféra lui donner le désespoir réel de sa position. 11 trembla de la laisser souifrir plus long-temps cette dange-
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relise incertitude de l'être, où la pensée tirée en tous sens, finit par se déchirer, et ne laisse au malheureux qui n'a pu échapper à ce suppHce, que quelques lambeaux de raison, qui ne sont plus alors que les heures lucides d'une cruelle folie.
— Madame, lui dit-il, vous êtes chez moi.
— Chez vous! dit Camille en se jetant vers le fond du lit... chez vous... moi chez vous... moi ici... moi...
— Madame, reprit -il, en l'interrompant d'un air froid et grave , vous vous êtes enfuie du théâtre de l'Opéra au moment où vous avez reconnu M. de Lubois : dans votre trouble , vous avez voulu aller chez mademoiselle Vanini ; la douleur vous a égarée, vous n'avez pu indiquer au cocher de votre voiture la demeure de votre amie. Vous avez frappé à vingt portes qui n'étaient pas la sienne : la violence bien concevable de votre désespoir vous a égarée encore plus. Vous avez pensé qu'elle
VOUS avait refusé sa maison ; et eii rentrant chez moi , je vous ai trouvée sur une borne de la rue, souffrant la pluie sans la sentir. Une crise nerveuse tellement violente vous a saisie, que j'ai dû vous donner sur-le-champ les plus prompts secours. Je vous ai transportée ici ; vous êtes chez moi.
— Chez vous...
— Oui , madame.
— Chez vous..., répéta Camille... Je n'ai donc plus d'autre asile , mon Dieu ! et...
Elle se regarda dans ce lit; une honte douloureuse la saisit , elle baissa les yeux et dit d'une voix où tout son désespoir passa : — Chez vous! et dans votre lit!
— Madame , dit Maurice, froidement tandis que son cœur vibrait dans sa poitrine, madame je n'ai pas dû vous laisser mourir... je dois compte de votre vie à Dieu, je dois compte à Dieu de toute vie menacée et que je puis sauver... J'ai essayé de vous sauver, voilà tout.
LE CONSEILI.ËIt D'KTAT.
Camille se tut. Honteuse, parce qu'elle comprenait déjà où elle était j elle regardait cependant autour d'elle avec inquiétude ; on voyait quelle cherchait un souvenir dans sa mémoire et que sa mémoire n'obéissait pas. Cependant cette manière droite et franche de dire la vérité h madame de Lubois, avait dissipé cette divagation de l'âme qui la fait se heurter et se briser aux obstacles qu'elle rencontre. Sans pouvoir retrouver le souvenir qu'elle appelait, Camille avait le sentiment de l'inconvenance de sa présence chez Maurice. Elle s'arrêta a cette pensée, ne pouvant remonter plus loin, et lui dit :
— Vous comprenez, monsieur, vous comprenez que je ne puis rester ici.
— Je le comprends, madame.
— Envoyez chercher Alicia.
— J'ai déjh pris ce soin.
— Je vous remercie.
Par cette manière de procéder, la position
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présente de Camille se trouva si nettement posée, qu'elle remonta facilement a la cause première de sa venue dans ce lieu; une fois qu'elle eut dépassé le moment affreux où sa raison lui avait failli, elle se retrouva en face d'événemens qui lavaient saisie et prise au corps, pendant qu'elle voyait et sentait encore.. . et, soudainement comblée de souvenirs, elle s'écria avec terreur :
Ahî je me rappelle , M. de Lubois vous
a provoqué.
Maurice voyait trop bien qu'il ne f^dlait qu'une incertitude à ce souvenir, pour qu'il ébranlât encore la raison qui l'avait ressaisi ; il préféra la vérité, et il répondit :
- Oui , madame , M. de Lubois m'a provoqué.
— 11 vous a provoqué : et que ferez-vous?
— Ce qu'il voudra.
— Et s il veut se battre ! s'écria Camille.
— Je me battrai.
— Vous voulez tuer mon mari, reprit-elle
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avec un accent si sombre qu'il alarma encore Maurice.
— Votre mari me tuera peut-être, répondit-il.
— Non , dit-elle en se reculant avec effroi , vous le tuerez.
— Votre mari me tuera.
— Pourquoi?
— Je ne me défendrai pas.
— Vous vous laisserez tuer?
— Oui.
Camille le regarda avec étonnement , mais ce n'était plus celui d'une intelligence qui ne comprend pas le sens des mots , c'était l'étonnement d'une femme qui ne comprend pas la raison de ce qu'on lui dit.
— Vous vous laisserez tuer? reprit-elle.
— Oui.
— Vous voulez mourir ?
— Oui.
— Et pourquoi, mon Dieu... voulez-vous mourir?
— Faut-il que je vous le dise? 11 s'arrêta et reprit: — C'est une faveur que vous pouvez m'accorder, madame ; c'est la dernière parole que vous entendrez de moi... la promesse que je viens de vous faire, je la tiendrai.
— Mais pourquoi vouloir mourir? répéta-telle, car cette résolution lui paraissait si inexplicable, qu'elle absorbait toute autre pensée.
— Vous êtes donc bien malheureux de vouloir mourir, reprit-elle encore.
— Je le deviendrais encore plus en vivant.
— Et pourquoi , monsieur?
— Parce que je vous aime , madame.
Camille baissa les yeux et s'enveloppa plus
étroitement dans la toile qui la couvrait, pendant que son cœur battait d'une crainte confuse à cette parole. Honteuse , troublée , elle semblait vouloir fuir le regard de Maurice ; il s'en aperçut, et continua du même ton grave , résigné et en même temps si résolu qu'il imposa à Camille :
— Laissez-moi vous expliquer ce mot , ma-
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clame ; ce n'est pas un aveu que je vous fais , si je l'ai prononcé , c'est que seul il explique ma pensée. Ne prenez pas non plus cette résolution de mourir pour une de ces vaines parades d'un amour désespéré , qui menace de la mort , parce qu'il est dédaigné ; ce n'est pas cela, madame. Je vous aime, vous ne m'aimez pas. . . . Certes , c'est affreux ; mais j'aurais pu vivre avec cette douleur... Les espérances de l'amour ne sont pas les seules qui fassent vivre le cœur d'un homme. Je vous aime , madame , je vous aime assez pour jurer que si j'avais pu vivre encore , aucune femme ne vous eût jamais remplacée dans mon cœur; mais les ambitions de la gloire et de la politique me restaient encore... je les aime aussi, madame. Toute ma jeunesse, quelle qu'en ait été la fougue, n'a pas été épuisée en plaisirs stériles; j'ai dans le cœur quelque courage , dans l'esprit quelque force, dans la parole quelque puissance, dans l'avenir une belle place à prendre. L'amour est une