IL
-iv.^
— Fais signe que non , dit tout bas Alicia à Camille.
Celle-ci obéit, et un mouvement de tête imperceptible arrêta Maurice à sa place-
LOGE DE CÉSARINE
— Voilà la pantomime qui recommence ; mais à qui donc en a-t-on dans ce coin ? l'un appelle , l'autre fait signe que non.
— Qui appelle ?
— Eh bien, ce monsieur... cet oncle de Maurice ; et votre femme fait des petits signes de tête comme ça, comme pour dire : Ne venez pas.
A ce moment Maurice croisa les mains comme quelqu'un qui implore.
Camille Ht glisser sa main jusqu'à son cœur, et l'y laissa appuyée.
LOGE DE CÉSARINE
— Ah cà , mais ça devient touchant, une main sur le cœur ; il ne manque plus que de s'envoyer des baisers.
Maurice au geste de Camille avait laissé éclater un mouvement de joie si vif, que madame de Lubois porta son doigt à ses lèvres en signe de silence.
LOGE DE CÉSARINE
— Les voilà... dit Césarine.
— Quoi ? dit de Lubois.
— Des baisers...
— Des baisers ! dit Camisard.
— Oui , ma foi , que madame de Lubois envoie au correspondant du balcon. Pardieu , j'en veux avoir le cœur net.
Elle se pencha tellement hors de sa loge , que ce mouvement frappa beaucoup de personnes , ainsi que Camille. Tous les regards se portèrent de ce côté, et madame de Lubois reconnut Césarine. Dans le même instant indivisible , elle vit cette femme qui l'avait perdue, et comprit qu'elle avait été observée et devinée ; elle se recula dans sa loge avec
lii LE CONSEILLER D'ETAT.
terreur , tandis que Césarine reprenait sa place en disant :
— Je m'en doutais, c'est le beau Maurice.
— Maurice ! s'écria de Lubois en pâlissant de rage.
Toute la haine qui bouillonnait en lui éclata k ce nom ; tout le foyer de ses passions s'alluma d'un coup , et rompit tous les cercles qui lui entouraient le cœur.
— Maurice ! répéta-t-il; Maurice! c'est impossible.
Toujours dans le même instant , Maurice , étonné du geste de Camille et de la terreur qui s'était peinte sur son visage , semblait demander quelle en était la cause.
Et en même temps un mouvement de tête de Camille lui répondait :
— Là, elle est là, mon ennemie 3 là... à côté de vous, regardez-la...
Et Césarine répondait k de Lubois :
— Pardieu , toute la salle le voit. Voyez plutôt vous-même.
i.r coivsKii.i.Kr. d'État. -'iS
El en même temps encore , Maurice , cédant au geste et à la terreur de Camille, de Lubois, a l'invitation de Césarine et a la colère qui l'exaspérait, l'un se pencha hors du balcon pour voir dans l'avant-scène , l'autre se pencha hors de l'avant-scène pour voir dans le balcon , et ils se rencontrèrent face h face , le mari d'un côté, l'amant de l'autre. Ce fut un regard de mort qu'ils échangèrent.
Camille , l'œil fixé sur cette scène , vit ce double mouvement et reconnut son mari ; elle vit ces deux visages qui semblaient s'être heurtés et défiés : alors une peur folle la prit, l'égara , lui ôta ce qui lui restait de raison ; elle poussa un cri, et s'élançant hors de sa loge :
— Oh! je suis perdue! dit-elle.
A ce cri , a cette fuite , Maurice , emporté par sa passion , quitta le balcon pour courir au secours de madame de Lubois.
M. de Lubois sortit de sa loge pour insulter Maurice.
246 I,E COniSEll.LER D'ÉTAT.
Tous ces mouvemens, ce cri, les portes violemment ouvertes, avaient attiré l'attention : on avait regardé, on s'était levé.
Maurice et Camille se rencontrèrent vers le milieu du couloir. Maurice prenait la main de Camille pour la rassurer :
— Qu'avez-vous à dire h cette femme? lui cria avec une colère furieuse quelqu'un qui la lui arracha. C'était de Lubois, qui se plaça entre Maurice et Camille.
Camille, a cette nouvelle et plus terrible apparition, recula, tremblante, folle, éperdue; elle poussa un nouveau cri , et se précipita dans l'escalier en fuyant et en criant :
— Sauvez-moi. . . sauvez- moi .
Pendant ce temps , Maurice menaçait de Lubois du même regard de rage que celui-ci lui lançait.
— Que voulez- vous, monsieur? lui disait-il.
— Je vous veux que vous êtes un misérable et elle une infâme...
— Plus bas , dit Maurice.
Il regarda près de lui... mais Camille n'y était plus.
Déjà les loges s'étaient ouvertes ; on accourait. Alicia, plus éloignée, eut peine à fendre la foule.
— Où est-elle ?. . . où est Camille?, . .
— Je ne sais, dit Maurice; elle s'est enfuie. Courez, courez, je vous en prie, sauvez-la.
Alicia descendit.
— Oui , courez , dit de Lubois ; qu'elle ne rentre pas chez moi... qu'elle n'y rentre pas , l'infâme... Je la chasse.
— Vous êtes un lâche, dit Maurice.
— Nous verrons, monsieur, dit de Lubois, demain.
— Soit.
— Je serai chez vous.
— Soit.
— Au point du jour.
— Soit.
— Courez donc aussi après elle-
248 i,E COniSEIIJ,ER D'ETAT.
Il lâcha la main de Maurice , qui , à son tour, s'élança dans l'escalier.
Pendant ce temps , le vieux Marquoy avait percé la foule, et s'était approché dedeLubois.
— C'est donc à mon neveu que vous en voulez? lui dit-il le toisant.
— Oui, fit de Lubois, toujours pale et tremblant de rage ; et si ce n'est pas un lâche...
— Oh ! pas de ces mots-là , s'il vous plaît j je réponds de lui.
— Tant mieux , j'aurai sa vie ou lui la mienne.
— Rien que ça ! eh bien , je puis vous dire que la sienne est dure a arracher.
— Eh bien ! il me tuera.
— Vous faites bien de vous en consoler tout de suite, répliqua Marquoy en s'en allant.
Quelques amis l'entourèrent pendant que de Lubois regagnait la loge de Césarine.
— Voyons, c'est pour demain, n'est-ce pas, qu'ils se sont donnés rendez-vous?
— Pour demain...
TE COTiSEIM.ER D'ÉTAT. 249
— Où ça ?
— Chez votre neveu.
— J'y serai.
Camisard était resté dans un coin 5 il ne parlait pas, il pensait.
— Enfin l'un de ces deux hommes va me débarrasser de l'autre, se disait-il. Tous deux me faisaient obstacle. Maurice! il tient un secret qui peut me perdre : il me fait obéir par la voix d'Alicia qui sans cela n'oserait s'en armer. De Lubois ! c'est toujours un rempart entre sa femme et moij elle n'est pas encore assez isolée et perdue dans ce monde , pour que je puisse lui dire, prenez ma main pour vous soutenir. Oh ! s'ils pouvaient périr tous deux !
Et ces réflexions faites , il rentra h son tour dans la loge de Césarine pour aiguillonner la colère de de Lubois, et la rendre mortelle à lui-même ou h Maurice.
Pendant ce temps , que faisaient Camille , Alicia, Maurice?
Camille , éperdue , folle , s'était échappée de
250 LE COiVSEIM.ER D'KTAT.
rOpéra, le front nu, vêtue de mousseline sous une pluie froide. Un moment elle avait couru devant elle sans voir, sans entendre, parlant, pleurant, criant. Déjà les passans s'arrêtaient, bientôt les passans la suivirent.
— Arrêtez cette femme , elle est folle , criait- on ; arrêtez.
Ces voix étrangères semblaient à Camille la voix de son mari qui la poursuivait , qui la maudissait, qui l'appelait infâme. Elle aperçut une voiture ouverte, un fiacre, elle s'y précipita.
— Menez-moi , menez-moi tout de suite , dit- elle j partez , partez , menez-moi.
— Où, madame? dit le cocher.
— Quelque part, répondit Camille avec égarement.
— Chez vous?
— Non, non... pas chez moi, il me tuerait.
— Mon Dieu î calmez-vous, madame. Où voulez-vous aller? reprit le cocher que le désordre de Camille apitoya.
LE COISSEirXER D'ÉTAT. 251
Camille sembla faire im effort sur ellemême pour rassembler ses idées — Elle demeura un instant la main appuyée sur son front, et répondit comme quelqu'un qui a ramassé tout ce qu'il possède et qui le jette a l'importun qui le lui demande.
— Menez-moi chez Alicia.
— L'adresse?
— Rue de Varennes.
— Le numéro?
— Quel numéro ?
— Celui de la rue de Varennes?
Camille regarda le cocher en face , déjà ses souvenirs étaient épuisés , et comme si elle eût senti une main qui lui eût arraché la mémoire, elle répondit d'un ton consterné :
— Je ne sais pas.
— Je trouverai , dit le cocher.
11 monta sur son siège , et partit avec rapidité.
Pendant ce temps , AHcia s'informait a la
t2''2 I K COIMSKIILt R D'ÉTAT.
porte de l'Opéra , au contrôleur, aux domestiques assemblés sous le vestibule, par où était passée une femme en cheveux , en robe blanche.
Les uns disaient , par ici ; les autres, par-lk. Camille , pensa Allcia , sera rentrée chez elle , il faut y aller. Elle fit avancer une voilure , et se rendit rue Godot-de-Mauroy. On n'avait pas vu madame de Lubois. Alicia attendit quelques minutes. L'idée qu'elle avait pu aller chez madame de Brémont lui vint aussitôt. Elle se fit conduire chez madame de Brémont. Elle trouva la vieille dame seule , et lui raconta la scène de l'Opéra. îMadame de Brémont n'en revenait pas; elle accusait tout le monde. Elle ne trouva pas une plainte pour Camille.
De son côté , Maurice s'était informé ; et n'avait appris que deux choses , traduites en termes de ceux qui empoisonnent la douleur.
D'abord : Qu'une femme criant comme une folle avait passé.
LE CUNSEiU.ER D'ÉTAT. Tti
Ensuite : Qu'une autre femme criant encore plus l'avait demandée , et avait couru après elle.
Maurice monta dans son cabriolet, et passa chez un ami pour lui dire d'être chez lui le matin, au point du jour j il ne trouva pas le premier. Il fallut aller chez un second , chez un troisième. Le malheur ne fait jamais les choses a demi. Rien ne manque aux détails des douleurs qu'il jette sur ses prédestinés : c'est un génie qui n'oublie rien.
Pendant ce temps , Camille atteignait la rue de Varennes. Dire que, durant ce trajet, Camille eut des réflexions atroces , des cris de désespoir, ce serait supposer qu'elle pouvait penser. Elle ne pensait pas : son cerveau était lié de fer et immobile comme le condamné qu'on a enchaîné de tous ses membres.
A l'entrée de la rue de Varennes, la voiture s'arrêta. Le cocher descendit de son siège , et demanda le numéro.
"254 tE CUKSEILLER D'ÉTAT.
— Quel numéro ? dit Camille qui ne savait plus ni où elle allait, ni où elle était.
— Le numéro de mademoiselle Alicia?
— Je ne sais pas.
Le cocher \it qu'il ne pouvait rien espérer de la folie de cette dame ; il frappa à une porte , et demanda mademoiselle Alicia. Ce n'était pas là. Il alla plus loin j ce n'était pas là. 11 alla encore plus loin ; ce n'était pas encore là. Il frappa à vingt portes ; ce n'était nulle part.
Il revint à la voiture.
— Je ne trouve pas , madame , dit-il ; essayez de descendre pour voir si vous reconnaîtrez la porte.
— Oui , dit Camille d'une voix ferme et résolue qui semblait résulter d'un esprit calme, mais qui n'était déjà plus que l'accent d'une insensibilité sans raison et sans souvenir ; oui , je descends...
Elle descendit et montra du doigt la première porte qu'elle vit. Elle dit .
— Voilà la porte...
Le cocher y frappa, tandis que Camille s'.nssit sur une borne. La pluie qui tombait des toits en larges gouttes , inondait sa tête et trempait ses vêtemens. . . elle ne la sentait pas.
— Madame, dit le cocher en revenant près de Camille immobile , le portier m'a répondu que ce n'était pas là.
— Ah ! fit Camille après avoir regardé le cocher fixement , ah ! elle me chasse aussi ; c'est bien... c'est bien...
— Mon Dieu !,.. fit le cocher, c'est le portier qui m'a dit...
— C'est bien ! . . . Elle sourit et reprit avec l'accent d'un enfant qui va faire un conte : — Une fois...
— C'est le portier, dit le cocher, qui m'a dit que ce n'était pas là : vous vous trompez.
Elle baissa la tête, et reprit froidement :
— C'est bien, c'estbien... Une fois, voyezvous. . .
— Madame... madame, revenez h vous..
cette dame ne vous refuse pas sa porte j seulement ce n'est pas là qu'elle demeure.
— C'est bien , c'est bien... Une fois, voyezvous , j'avais un chapeau neuf et une robe neuve... la pluie me surprit... Eh bien! pour sauver mon chapeau et ma robe, des étrangers m'ouvrirent leur porte... Eh bien! aujourd'hui que j'ai le cœur tout trempé et tout froid, ma seule amie me chasse, c'est bien... c'est bien...
Le cocher restait debout... immobile; il regardait cette jeune et belle femme , assise sur une borne de la rue , avec sa fraîche toilette de fête, ruisselante sous la pluie qui l'inondait, folle 5 éperdue , et qui semblait ne pas devoir trouver d'asile pour se mettre k l'abri du froid et de l'insulte; et, pendant ce temps, Camille riait en balançant la tête et en répétant sans cesse : c'est bien... c'est bien...
C'est ainsi que la folie arrive , quand le cerveau acharné sur une pensée , s'y heurte et s'y brise sans cesse. Malgré son ignorance, le co-
cher frémissait h ce mot sans cesse répété et toujours du même accent.
— Madame , écoutez-moi , disait-il.
— C'est bien , elle me chasse , répondait Camille, Alicia me chasse... c'est bien.
Et ils demeurèrent , lui debout , elle sur sa borne ; enfin le cocher allait implorer l'hospitalité de la première maison venue, lorsque le bruit d'un cabriolet qui roulait avec impétuosité et l'éclat des lanternes qui l'éclairaient , lui donna quelque espérance ; il courut audevant du cabriolet en appelant au secours.
— Qu'y a-t-il? dit le maître de la voiture.
— Hélas! monsieur, répondit le cocher, une pauvre dame folle. . . je ne sais pas.. . voyez, «lie est là.
Maurice , car c'était Maurice qui demeurait près d' Alicia et qui rentrait chez lui , Maurice descendit de sa voiture , averti par un cri du cœur, que c'était Camille : il courut à elle; il la vit assise sur la borne, toujours sous la pluie , toujours insensible , toujours répé-
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tant : — C'est bien... c'est bien. 11 ne l'entendit pas d'abord et s'écria :
— Grand Dieu ! que faites- vous là ?
— Je suis bien , très bien , repartit Camille du même ton insensé.
— Camille ! cria Maurice , Camille !
— C'est bien, dit-elle encore.
Maurice frémit , s'approcha d'elle et lui dit doucement , en lui prenant la main :
— Venez, Camille, venez chez votre amie, venez chez Alicia.
— Alicia, reprit Camille avec un amer sourire qui annonçait que ce nom avait réveillé en elle sinon un souvenir, du moins une sensation, Alicia m'a chassée, je neveux pas y aller.
Maurice , épouvanté de ce langage de Camille, de cet état de folie , contre lequel toute parole vient se briser impuissante et sans écho , Maurice ajouta encore :
— Non , Alicia ne vous a point chassée ; venez, Camille, suivez-moi.
— Alicia m'a chassée, vous dis-jc. Alicia
LE CONSEIM.r.R n'ÉTAT. 259
est jalouse, Alicia aime Maurice, je le sais maintenant.
La raison de Camille était tout-à-fait perdue. Maurice la prit dans ses bras pour l'enlever de la borne où elle restait.
— Ne me tuez pas , se prit-elle a crier , je ne l'aime pas,., grâce, grâce... ne me tuez pas.
Chose horrible , il fallait l'emporter à une assez grande distance, employer la force, et Camille poussait des cris affreux , en se débattant, ens'arrachant le visage. Maurice, éperdu à son tour , ne sachant que faire, que devenir, frappa a sa porte qui était h quelques pas , et transporta Camille chez lui , aidé de son domestique et du cocher.
Entré chez lui, il la déposa sur un divan. Là, Camille fut prise d'une crise nerveuse si violente , qu'elle échappait aux mains de Maurice et de deux domestiques , se roulant , se frappant la tête aux angles des meubles , essayant de se déchirer le visage, poussant des cris
LE CO^'SKILI.EIl D'ETAT.
OÙ il n'y avait plus un mot prononcé. Celte crise la sau\a , le corps prit la souffrance de l'àme. Puis , lorsque ses forces furent épuisées, cette agitation cruelle qui la brisait, s'apaisa peu à peu, et de légers tressaillemens annoncèrent seulement combien elle avait souffert , combien sa vie avait été près de se rompre. Sitôt que Maurice la vit plus paisible, il envoya chercher Alicia , et demeura seul avec elle. Mais bientôt, dans l'anéantissement où était tombée Camille, une aulre souffrance sembla l'atteindre. Aucune ne devait lui manquer! Au tremblement nerveux qui l'avait agitée, succéda un tremblement glacé... Camille? anéantie et immobile, murmurait sourdement entre ses dents , qui claquaient :
— Oh! j'ai froid... j'ai froid...
La vie a de pauvres et désolantes misères!
Maurice alluma un grand feu près duquel il plaça Camille. Mais la chaleur ne suffisait pas a ranimer ce corps glacé sous des vêtemens mouillés, et Camille, les yeux fermés, se ser-