‹ Le conseiller d'état (volume 2)Chapitre 26 sur 41 · II · texte numérisé non relu

II

a eu lieu entre moi et M. de Lubois, une querelle publique j une rencontre est nécessaire, cette rencontre entre gens qui ne jouent pas le duel, sera mortelle a l'un de nous deux.

Camille resta immobile , tremblante , attachée à la parole sévère de Maurice, qui demeurait froid , résolu , impassible devant elle. Il continua :

• — Je suppose que je voulusse me défendre et que M. de Lubois succombât : que serais-je aux yeux du monde? que serais-je aux vôtres? Aux yeux du monde, je serais l'adroit spadassin qui a tué le mari de la femme qu'il a déshonorée ; a vos yeux , je serais l'assassin de l'homme dont vous portez le nom.

Camille commença à le comprendre, une froide douleur s'empara d'elle. Maurice continua :

— Aux yeux du monde, il y aurait sur ma vie une tache d'infamie , qui me serait reprochée tout haut ou tout bas, dans toutes les carrières

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que je voudrais tenter; il y aurait sur mes mains une tache de sang qui souillerait tout ce que je dois encore faire pour vous. Car votre justification est la seule réparation que je puisse vous offrir , et vous serez justifiée , madame ; mais , moi vivant , je ne puis dire sur vous un mot qui ne vous accuse... mort, et mort de la main de votre mari, j'aurai une parole sainte et croyable.

Camille se troubla tout-h-fait^ déjà son cœur, redevenu intelligent , comprenait celte âme faite à la hauteur de la sienne, et qui lui offrait sans faste une réparation dont la mort était le premier gage.

— Qu'espérez-vous d'une parole? s'écria-ielle ; eh ! mon Dieu ! que fera une parole ?

Maurice étendit la main vers la table où il écrivait, et répondit avec quelque émotion , car sa voix grave frémissait malgré lui :

— Cette parole sera écrite et jurée , madame ; elle proclamera votre innocence ; la

tombe est un creuset où tout s'épure; celte parole en sortira sacrée , elle fera croire h la vérité payée de la vie ; peut-être fera-t-elle dire aussi que je vous aimais; mais on saura que vous ne m'aimiez pas. . . Cela suffira , madame. . . il n'y aura plus que moi de coupable; l'on vous rendra ce que vous méritez de respect... Vous m'accorderez peut-être ce que je mérite de pitié .

— Mais moi , s'écria Camille , croyez- vous que j'accepte même mon honneur au prix qu'il doit vous coûter... au prix de votre vie .^

— Oubliez -vous qu'elle est perdue , reprit Maurice avec une douloureuse impatience , qu'elle est dans cette alternative de fer d'être déshonorée en tuant , ou de périr pour être honorée? Oubliez-vous que je vous aime, et qu'eussé-je la lâcheté d'accepter une vie dégradée , je n'aurais pas même la consolation de vous la donner? Car vous ne m'aimez pas.

— Et si je vous aimais, dit Camille en le regardant fixement, si je vous aimnis, reprit-elle

LE CONSEILLER D'iÔTAT. ÎTI

en tremblant en elle-meniQ du mot qu'elle osait prononcer.

Maurice la regarda. Camille était pâle , — pâle de peur, pensa-t-il. Elle était confuse:

— confuse de son mensonge, se dit Maurice; et il n'osa croire à cette expression soudaine et hardie du cœur de Camille; il ferma les yeux , comme pour ne plus voir une si vaine espérance, et répondit en souriant amèrement :

— Si vous m'aimiez?... oli! quelle froide et folle supposition. Vous n'avez pas pensé a ces mots , en les disant ; — si vous m'aimiez , reprit-il en s'exaltant , — si vous m'aimiez , Camille ! continua-t-il, la pâleur sur le visage...

— si vous m'aimiez , ce serait encore plus affreux.

Camille se recula avec effroi , tant il y avait de douleur dans le visage de Maurice.

— Si vous m'aimiez , reprit Maurice d'une voix sourde et profonde. . . je n'aurais peut-être plus la force de mourh'. .. si vous m'aimiez , je le tuerais.

— Non, oh! non, s'écria Camille dont la résolution tomba h ce mot et dont les larmes éclatèrent.

— Je le tuerais , Camille; et quand je l'aurais tué, reviendrais-je a vous, pour vous dire • Aimez-moi encore ! pour vous dire : Maintenant nous sommes libres , nous pouvons nous aimer en paix sur la tombe de votre mari?

— Horreur ! s'écria Camille en cachant sa tête , horreur !

Maurice , que son émotion avait emporté , marcha avec rapidité dans la chambre, en laissant s'échapper de profondes exclamations; mais , en voyant les sanglots qui s'amassaient dans le cœur de Camille , il se contint, s'imposa slience, parut se calmer, reprit sa parole assurée , s'approcha de Camille et lui dit doucement et presqu'en souriant :

— Mais c'est une folie , madame , rien de rela n'arrivera , car vous ne m'aimez pas , et cela vaut bien mieux.

— Quoi ! vous le tueriez , dit Camille , les

sanglots dans la voix , les larmes dans les yeux , les mains croisées, qui demandaient grâce... quoi ! vous le tueriez !

— 11 faudrait donc mourir , reprit Maurice ému de nouveau, il faudrait mourir aimé de vous?... mourir quand ce serait l'heure de vivre !

Camille se leva sur son séant, et le regard perdu , égaré , elle lui dit d'une voix frémissante :

— Et vous n'aimeriez pas mieux cela?

— Camille ! s'écria Maurice.

— Tu n'aimerais pas mieux savoir que je t'aime et mourir ensemble !

— Camille ! répéta Maurice tremblant dans sa joie.

— Ensemble , reprit Camille , ensemble ; veux-tu mourir ensemble?...

— Camille ! répéta encore Maurice h qui tout autre mot manquait.

— Oui! mourir ensemble, car je t'aime, cntcnds-tu , je l'aime.

2S0 I.I, COSSIilIXEK D'ÉTAT.

— Camille , s'écria Maurice en tombant à genoux devant elle.... 0 Camille.... dis -tu vrai ?

— Oui, je dis vrai, reprit Camille dont la respiration était haletante... oui , je t'aime... oui, je t'aime... oh! je puis te le dire souvent : il y a si long-temps que ce mot bat dans ma poitrine, qu'il la brisait. Je t'aime... Maurice, je t'aime, laisse-moi te le dire pour toutes les fois qu'il m'est retombé sur le cœur.

Et , posant ses mains sur la tête de Maurice , elle répétait ce mot: — Je t'aime ! — avec une sainte exaltation , comme un matelot perdu sur la mer, et qui voit enfin la rive et le salut, et crie à genoux : terre... terre... terre... Le cœur de Maurice , gonflé de joie , craignait de parler , de ne plus entendre ce mot qui l'enivrait. Enfin, il dit h Camille, en la regardant et pendant qu'elle le regardait :

— Ainsi tu m'aimes depuis long-temps?

— Depuis plus long-temps que toi.

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