II
322 I.E CUKSI-JIirER D'ETAT.
— Je n'ai point dit , madame, repartit Camisard, que vous en ayez profité ; mais il est certain que vous en êtes responsable.
Camille considéra l'un après l'autre Camisard et Césarine : Camisard qui , sur ces deux cent cinquante mille francs , en avait pris deux cent mille , Césarine dont le luxe avait absorbé le reste. Elle se tut un moment, puis elle finit par s'écrier :
— Et il n'y a personne ici pour voir cela ! Alors elle se leva , et avec une énergie extraordinaire , elle ajouta :
— Eh bien, on le verra; je vivrai pour cela , reprit-elle poussée par cette pensée fixe d'étaler son malheur aux yeux du monde ; puis elle ajouta avec une froide dignité : — Madame , vous pouvez m'attaquer devant les tribunaux ; ici je ne vous connais pas, sortez.
— Prenez-y garde , dit vivement Camisard , les tribunaux vous condamneraient.
— Eh ! mon Dieu , c'est déjà fait , reprit
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Césarine. Croyez-vous que nous nous soyons endormis : tous les jugemens sont obtenus , même celui de prise de corps ; mais ça me répugne de faire mettre une femme en prison , surtout une cousine.
— En prison, moi! en prison! s'écria Camille éperdue, Camille , dont ce mot renversa toutes les idées, et qui se vit menacée d'un malheur qui avait échappé à ses prévoyances les plus exaltées; en prison! répéta- t-elle, moi , et par vous !
— Cela n'ira point jusque-là , dit Camisard ; vos amis préviendraient un tel malheur ; et , d'ailleurs, la loi vous donne un moyen de l'éviter, en abandonnant h madame tout ce que vous possédez...
— Tout ce que je possède ! reprit Camille , qu'elle le prenne, tout , le voilh , vous le voyez , tout est dans cette chambre ; je ne sais si je possède ce qui est ici , mais on me le laisse : prenez-le: tout, emportez tout, je ne c!(;-
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mande rien, rien je n'ai besoin de rien.
Tout ceci vous appartient, madame , prenezle. Oh ! reprit-elle en levant les yeux au ciel et en croisant les mains, maintenant c'est assez , assez, mon Dieu... assez... je ne devais pas vous braver... Pitié, pitié... laissez-moi mourir.
Elle lomba sur une chaise abîmée dans la douleur qui l'avait encore une fois vaincue.
— Voyons , voyons , dit Césarine , ne vous désolez pas comme ça.
Elle s'approcha de Camille , qui se recula avec dégoût. Césarine n'y prit point garde.
— Ah ça , dit-elle à Camisard , qu'est - ce que vous nous avez donc dit a l'assemblée des créanciers, que madame de Lubois avait des valeurs considérables, des rentes sur l'Etat , des diamans.
— Ah ! dit Camille en se levant , M. Camisard vous a dit cela , madame ?
— 11 n'y a pas de doute; est-ce que sans cela je serais venue vous tourmenter? Tenez ,
LE CONSI':il.l.LR D'ÉTAT. 323
au fond, je suis bonne enfant, moi , et puisque vous n'avez plus que cette chambre, gardez-la j allez, je ne veux pas vous mettre sur le pavé; je puis bien vous donner ça.
Camille s'avança vers Camisard , et lui dit d'un ton où régnait une amère exaltation :
— Monsieur Camisard , vous entendez , mademoiselle Césarine me fait l'aumône; n'avezvous rien à me donner aussi, monsieur ?
— Peut-être , dit Camisard d'une voix sombre et basse. Puis il ajouta :
— Césarine , laissez-nous , je me charge de votre affaire ; il faut que je parle à madame de la part de sa marraine.
— Je vous quitte, dit Césarine.
Elle se prépara h sortir.
— Attendez , lui dit Camille ; attendez , madame.
Elle sortit de sa chambre, la ferma à clef, et dit à Césarine ;
— Tout ce qui est ici vous appartient , madame ; prenez celte clef.
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— Je ne veux pas , je n'en ai pas besoin.
— Prenez , répondit Camille d'un ton calme ; j'aurais honte d'habiter cette chambre qui vous appartient. Ce que vous avez touché me brûlerait- je me sentirais souillée de ce que vous avez regardé ; je ne veux pas mourir de l'air que vous avez respiré. Prenez et sortez, car ici, dans ce salon oii il n'y a rien, vous êtes chez moi. Prenez et sortez.
— Ah ! c'est comme ça , fit encore Césarine ; merci... c'est bien, c'est bien , à votre aise ; nous verrons si vous ferez long-temps la Hère.
Césarine prit la clef, s'éloigna, et Camille demeura seule avec Camisard.
— Eh bien , monsieur , qu'avez-vous à me dire de la part de madame Brémont? êtes-vous chargé de quelque aumône de sa part ?
— Madame , répondit Camisard avec détermination , et comme un homme qui donne enfin issue aux sentimens qui l'oppressent de-
puis long-temps, voyez où vous êtes j pensez h ce que vous allez devenir, et écoutez-moi : ce n'est ni une aumône , ni une espérance vaine que je viens vous ofFrir, c'est la considération , c'est la fortune que vous avez perdue ; c'est...
— Ah! monsieur, lui dit Camille, n'allez pas plus loin : épargnez-vous toutes les phrases que vous avez arrangées pour me faire votre déclaration. Vous voulez me demander d'être votre maîtresse, et, à ce prix, vous me réconcilierez avec ma marraine, vous me referez riche , vous me rouvrirez les portes du monde : n'est-ce pas ce que vous avez à me dire ? eh bien , à cela j'ai à vous répondre : — Je ne veux pas.
— Mais que prétendez-vous devenir? s'écria Camisard.
— Oh ! dit Camille en souriant, je ne suis pas embarrassée de moi, j'ai un asile.
— Un asile? reprit Camisard.
ses LE COMSEiM>ER D'ETAT.
— Un asile qui ne me manquera pas, monsieur.
— Oubliez-vous les menaces de Césarine?
— J'ai été folle de les craindre , monsieur ; où je vais , j'échapperai à la prison.
— Madame , madame , dit Camisard , j'ai peut-être été l'instrument de tout ce qui vous arrive ; réfléchissez à ce que j'ai osé faire, et reconnaissez que tant de persévérance est la preuve d'un amour qui vous poursuivra partout.
— Eh bien ! monsieur , vous lutterez avec le protecteur que j'ai choisi.
— Quel qu'il soit, reprit Camisard, je vous arracherai à lui.
— Vous essaierez , monsieur , dit Camille froidement.
— Madame , faites-y attention.
— Monsieur, je suis attendue ailleurs, repartit Camille, il faut que je sorte, laissez-moi.
— Soit, nous nous reverrons, madame.
— -Vous me reverrez, dit Camille.
LE CONSEILIiER D'ÉTAT. 329
Cartiisard sortit à son tour et Camille resta seule enfin dans l'appartement désert qu'elle avait habité si long-temps. La journée était finie et le jour tombait. Bientôt Camille descendit de son appartement et quitta sa maison ; elle ne s'aperçut pas qu'elle était suivie. Un quart d'heure après elle rentra : elle portait un paquet enveloppé dans son mouchoir : elle monta chez elle et s'y enferma.
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