‹ Le conseiller d'état (volume 2)Chapitre 41 sur 41 · II. • <ii · texte numérisé non relu

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que tant d'autres, et j'ai voulu lutter avec toi. J'ai voulu faire ce que j'ai fait pour tant d'autres. •)

— Ah ! lui répondis-je alors, c'est ce que je viens, de te dire qui te fait me mépriser.

— « Non, me répondit-il du même ton sombre et résolu ; pour cela , pour cet aveu , je t'estime; pour cet aveu, je t'aimerais, si je pouvais t'aimer comme tu le mérites. Ecoutemoi, Alicia , tu es trop forte pour moi, et mot trop impérieux pour toi; il te faut un amant qui soit l'esclave de ta supériorité ; je veux être le maître de celle que j'aimerai , et ce ne sera que devant sa faiblesse que je me ferai esclave. Nous avons un pacte plus sacré a faire entre nous... Nous pouvons être amis... Voulez-vous être mon amie, Alicia? />

— Je l'aimais tant, que j'acceptai. Il le fut, mon ami , il l'a été ; mes succès, il les a vantés, il les a produits ; il a été le héraut de mon nom ne pouvant me donner le sien ; mon

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honneur, il l'a fait respecter ; ma vie , il l'a rendue riche, il l'a arrachée dès le lendemain de ce jour h la misère qui la menaçait. Le lendemain, il m'écrivait : — Ma sœur, je vous envoie ce qui vous appartient dans ce que je possède.

— Mais , s'écria Camille haletante el en se relevant, ces sermens qu'il t'a faits !

— L'insensé m'avait juré de ne jamais aimer ,une femme qui valût mieux que moi ; il m'avait dit que l'amour ne serait plus qu'un jeu de sa vie , et que notre amitié le dominerait toujours de toute la hauteur de sa sainteté ; et voilà en quoi il m'a trompée en t'aimant : il aime mieux ton amour que mon amitié.

— Alicia, Alicia, dit Camille en sanglotant; ah ! dis-tu vrai , m'aime-t-il ainsi ?

— Camille , lorsqu'il me forçait a menacer Camisard de son crime pour qu'il le défendît contre ton mari et madame de Brémont. il achetait Ion repos au prix de ma douleur.

— Et tu te sacrifiais ainsi, pauvre sœur?

— Oui, parce qu'il était près de moi pour me soutenir ; mais lorsque j'ai été surprise tout à coup par ta présence chez lui , et que je t'ai vue presque dans ses bras, alors j'ai senti que j'avais gardé une espérance au fond de l'âme, une espérance vague , incertaine , une espérance d'être aimée un jour, qui s'est enfuie de mon cœur au moment où je l'ai accusé, et qui maintenant n'y rentrera jamais, car je sais k quel point il t'aime, aujourd'hui qu'il a scellé son amour de son sang.

— ;Qiie dis-tu? Ah! c'est ce fatal duel qui nous sé[îl^e. N'est-il pas l'homme qui a voulu lucr mon mari .^

— Quoi! tu ne sais donc rien ? s'écria Alicia.

— Rien... rien... Mais qu'a-t-il donc fait?

— Ce qu'il t'avait promis, ill'a tenu... Avant d'aller s'exposer a la rage de ton mari , il avait attesté Ion innocence; il avait fait plus, Camille . et quoique ceci ne soit rien pour une àme comme la tienne , iFfaut que tu le saches.

LE COSSEILLER D'ETAT. 37S

Assuré qu'il était, qu'après sa mort tu n'aurais plus un protecteur, il t'avait léguée a son oncle, a M /de Marquoy, et sa fortune devait te revenir par les mains de ce vieillard. C'était un engagement pris par l'un et par l'autre. Le seul qu'il n'eut pas dit tout haut , parce qu'il n'eût pas trouvé de complices pour le lui laisser tenir, c'était de ne point se défendre contre ton mari.

— Il ne s'est point défendu ?

— Comment! s'écria Alicia, tu ne le sais pas? Trois fois ton mari l'a ajusté longuement et à son aise... trois fois la balle de Maurice s'est enfoncée à terre et à ses pieds .. Enfin h la quatrième, il a été frappé... aussi assassiné qu'on peut l'être quand on se laisse tuer.

— Oh! le malheureux , le mallieureux, s'écria Camille.

— Eh ! penses-tu , poursuivit Alicia , que s'il n'avait été étendu sur son lit oii il se mourait, lu eusses eu à souQrir de toutes les hor-

reurs qui t'ont frappée?... Il ne les savait pas, Camille... il te croyait protégée par madame de Brémont, il ignorait ta résolution; son oncle ne voulait pas la lui dire , et moi , je ne l'osais pas. Tant qu'il ne pouvait pas se lever pour te secourir : lui dire ce que tu souffrais.. . c'eût été le tuer.

Camille sanglotait et pleuvait en écoutant Alicia.

— Et maintenant , reprit celle-ci , voici la lettre qu'il t'écrit, et où il te demande de vivre.

— Donne , ah ! donne , répondit Camille en essuyant ses yeux pleins de larmes.

Elle lut a haute voix la lettre suivante qu'elle entrecoupait de ses exclamations éplorées ;

cf Camille,

c( Il ne faut pas que vous mouriez. Le suite cide n'est que le droit du crime et celui de « la misère, il n'y a que le remords et la pau-

l.K CONSIilIiLtll D'ETAT. 3'*

« vreté qui soient insupportables. Vous êtes . innocente, et l'amitié d'Alicia vous épar- « snera des douleurs pour lesquelles vous n'au- « riez aucune force

— Ton amilié ! dit-il.

— Oui, répondit Micia , c'est en mon nom qu'est passé le contrat qui te libère envers Césarine.

— Mon Dieu ! mais je ne puis , je ne veux

pas.

— Continue.

« Qu'un tel sacrifice de sa part ne vonspa- « raisse pas trop grand. Je puis vous dire , « moi, ce qu'elle n'oserait vous dire, ce qu'elle « aurait honte de calculer devant vous : le i( prix que lui coûte votre repos, quelque « grand qu'il soit , attaque a peine la fortune (c considérable que lui ont acquise ses talens. « Acceptez-le —

— Jamais, ah! jamais, s'écria Camille.

-- Tu oublies que c'est moi qui te sauve ,

376 IjE CUntbElIXKIt U'ETAT.

que c'est une femme, Ion amie, reprit Alicia. .. Je ne l'ai pas dit que je lui avais juré de te le foire croire.

— Et il l'a espéré ! dit Camille. Oh ! de lui, je ne le puis... de lui , que je verrais tous les

jours, oh! j'aurais honte d'être ingrate

honte d'être reconnaissante... c'est impossible... Je lui ai dit que je l'aimais... Je ne puis... je ne puis plus accepter.

— Continue.

« Rien , Camille , rien , je vous le jure , ne « vous importunera plus en ce monde. Ma « vue, la vue d'un homme à qui vous avez <; dit , dans un moment d'égarement et par p pitié pour lui, sans doute, à qui vous avez « dit que vous l'aimiez, sa vue, sa présence ne « vous reprocheront plus un aveu auquel il « ne croit plus.

— 11 n'y croit plus! dit Camille.

— INon... mais continue.

" Je quitte la France cette nuit ; je vous

LE CONSlilLLER D'KT.VT. S/7

'< laisse avec ma sœur, vivez pour elle , cl ne « lui apprenez pas à me maudire. »

— Quoi ! s'écria Camille, il part! sans doute, le désespoir dans le cœur.

— Oui . dit Alicia , il part , et depuis deux jours un testament est déposé chez son oncle ; ce testament, dont celui-ci a rompu le cachet malgré sa sainteté... ce testament dispose de toute sa fortune en ta faveur ; ce testament dit qu'il te prie à genoux du fond de sa tombe de ne pas refuser de Maurice mort , ce que tu refuserais de Maurice vivant.

— Et il part... répéta Camille avec désespoir; il part!

— Non , tu vois bien qu'il va mourir loin , bien loin , pour que sa mort même ne te touche pas , perdue qu'elle sera dans quelque obscur village d'Italie.

— Et tu ne l'as pas arrêté ! s'écria Camille,

— Camille , reprit Alicia , ce n'est pas pour moi qu'il voudrait vivre.

378 I,E COSSEIIXER D'ÛTAT.

— Je te comprends... répondit Camille ; je te comprends. — 0 mon Dieu!... s'écria-telle après un moment de silence.

— Que crains-tu?... dit Alicia qui l'avait comprise.

— Mais , le monde, le monde me salira encore j il dira que je me suis vendue.

— N'as-tu pas assez perdu ta vie pour cette vaine crainte du monde? et quelle injure le monde t'a-t il épargnée?... Laisse-le dire, le monde est un lâche , il n'injurie que ceux qui le craignent, il ne crache au visage que de ceux qui ne le foulent pas aux pieds.

— Mais toi, Alicia j toi, tu aimes aussi Maurice?

— Je l'ai aimé , Camille , et je ne suis plus que sa sœur.

> — Oh! tu en mourrais... dit Camille en regardant Alicia avec doute et désespoir.

— Camille , reprit AHcia , rappelle - toi h cette heure suprême ce que je t'ai dit autre-

LE CO.IIâEILLER D'ÉTAT. 279

fois. .. Je suis libre , moi , je suis forte , j'ai pris aux hommes leur place et leur sceptre. Je leur dispute leur gloire et leur puissance j je me sens une mission d'enseigner aux femmes comment elles peuvent s'aflranchir du joug de leur protection ,• encore quelques années , et quand je serai l'artiste le plus célèbre de mon époque ; si la fantaisie m'en prend , je choisirai un mari ou un amant, comme ils choisissent une femme ou une maîtresse pour avoir une esclave... Maurice avait raison, je suis trop forte pour lui , il est trop impérieux pour moi 5 il veut protéger et moi aussi ; nous ne sommes que deux amis.

— Alicia , jure-moi que tu vivras .

— Je te le jure ici où tu avais préparé ta mort. Je te le jure devant Dieu auquel je crois.

— Eh bien donc ! reprit Camille avec une exaltation mêlée de joie et de martyre, achevons notre sacrifice ; toi , celui de ton cœur ; moi, celui de mon honneur. . . Viens. . . viens. . .

3nl» I,E COI^SKILI.En D'ETAT.

et que Dieu que tu as invoqué nous donne lu force d'être heureuses.

Elles sortirent et quittèrent la maison que madame de Lubois avait habitée pendant huit ans de mariage. La voiture dans laquelle elles montèrent les conduisisit rue de Varennes. Elle s'arrêta d'abord devant la maison d'Alicia, et Alicia en descendit seule. Elle alla ensuite jusqu'à la porte de Maurice, et Camille en descendit à son tour. Elle frappa h la porte qui fut lente à s'ouvrir comme pour l'avertir que c'était sa vie qu'elle allait donner. Camille monta, et après avoir sonné , elle demanda à un domestique qui lui ouvrit, si son maître était visible.

— Je vais le savoir, répondit le domestique en cherchant à pénétrer le voile dont Camille s'était enveloppée.

11 entra chez son maître , et lui dit qu'une dame inconnue voulait lui parier. Maurice, occupé à écrire , entendit à peine et donna ordre d'introduire la dame. Quand Camille

LE COSSEIIXEB D'ÉTAT. ^*'

fut enlréc dans celle chambre où elle avait de toutes ses douleurs souffert la plus vive, où elle avait douté de Maurice, elle releva son voile. — Camille! Camille!... s'écria Maurice, vous, vous, ici... que venez-vous me demander?

Camille lui tendit la main, et avec un sourire trisle et doux, un regard confiant et serein , elle lui répondit :

— Je viens vous demander si vous voulez m'emmener en Italie avec vous.

Comiuôion.

Nots n'avons, poiir notre part, aucune moralité à tirer de cette histoire. Les romanciers sont gens, comme on sait, qui corrompent la société et qui la calomnient. A l'un des critiques les plus distingués de notre époque , qui a imprimé cette accusahon contre la lit-

:m I.E CONSGII.I.ER D'ÉTAT.

téralurc , l'aulcur de ce livre disait : ~ Croyezvous que s'il était possible , à l'heure qu'il est , d'ouvrir la porte d'un salon où se trouvent vingt personnes, et de mettre k nu l'histoire de ces vingt personnes dans tous ses détails et dans toutes ses époques ; et nous ne disons pas un salon donné , un quartier donné , une classe donnée, nous disons un salon, un quartier, une classe quelconques, croyez- vous qu'il ne s'y rencontrât pas plus de vices , plus de hontes , plus d'infamies que dans le roman le plus immoral?

Le critique répondit : Oui.

Si chacun de nos lecteurs veut se faire à lui-même la même question, et y répondre (ranchement; s'il veut bien regarder autour de lui , il faudra qu'il reconnaisse que dans le monde qu'il a traversé, il a trouvé mille fois, de plus odieuses histoires que celles que nous venons de raconter. Eh bien , nous laissons ii ce monde tel qu'il est fait , nous lui laissons à tirer la moralité du roman.

l.E CONSEILLER D'ETAT. 3R3

Cela se passa quelques mois après le départ de Camille et de Maurice ; c'était dans les Tuileries, par une belle journée de janvier, froide et sèche , par une de ces journées où les femmes vont promener , dans ce jardin , leurs riches toilettes d'hiver , leurs manchons et leurs fourrures.

Madame Drancy se promenait au bras de son mari , convoyée de chaque côté de deux ou trois beaux , qui ricanaient en caressant leur barbe sous leur menton, leur cravate sous leur barbe. On fit rencontre de Camisard. Madame Drancy marcha droit h lui , et l'abordant avec toutes les démonstrations d'amitié et de coquetterie imaginables :

— Mon Dieu! lui dit -elle, que je suis charmée de vous rencontrer. J'ai bien des félicitations à vous faire : vous avez été nommé député... on vous a enfin rendu justice.

— Je vous remercie de voire intérêt. On a

bien voulu me tenir compte de trente ans de II. «25

386 I.E tOSSEII.I.KR D'ETAT.

services voués a la France seule, el d'une conduite politique qui n'a jamais transigé avec les vrais principes.

— Et puis, ajouta Drancy, votre nomination est bonne, en cela qu'elle prouve combien les électeurs commencent a comprendre que la moralité d'un homme doit entrer dans ses titres à la confiance du pays. Nous avons assez de ces brouillons politiques, qui ne se recommandent que par des opinions extrêmes , il nous faut des hommes sages , qui rassoient la société sur des bases solides de religion et de morale.

— A propos , reprit Adèle , h propos de religion, vous avez eu le malheur de perdre madame de Brémont.

— Hélas! oui, fitCamisard, le chagrin qu'elle a éprouvé de la conduite de Lubois et surtout de celle de Camille...

— Qui l'eût dit ? répliqua Adèle , cette pauvre Camille.

LE COSSICILLER D'ETAT.

— Je ne sais pas , reprit Drancy , j'en ai eu toujours mauvaise idée, aussi je la voyais h peine ; elle a failli compromettre Adèle.

— Que veux-tu , repartit madame Drancy, c'était une amie, une camarade de pension. J'espérais que de bons conseils...

— Qui saluez-vous donc là? dit Camisard , qui avait à volonté la vue courte ou perçante.

— C'est madame Launay.

— Ah! Césarine! n'est- elle pas avec votre frère ?

— Oui. C'est une très aimable petite femme, bien rangée, un charmant ménage. Antoni est tout-a-fait de leurs amis. Adieu , monsieur Camisard, je vous quitte; j'aperçois madame Launay qui me fait signe, nous dînons ensemble... je vais la rejoindre.

— Un mot, fit Drancy. N'y a-t-il pas parmi les propriétés que vous a laissées madame de Brémont , par son testament , une petite mai-

l.E CONSEILLEK D'ETAT.

son près de Corbeil , avec quelques arpens de jardin ?

— Oui , oui 3 la Maison-Rouge.

— C'est cela. Eh bien ! si vous n'y tenez pas et que vous vouliez vous en défaire , je m'en arrangerai peut-être. Je suis un peu las du bruit de Paris. Je veux me retirer et vivre en patriarche.

— Nous en causerons quind vous voudrez, dit Camisard. Vous serez le voisin d'Alicia ; elle a une propriété charmante au bord de la Seine , où elle vit fort retirée.

— Eh ! eh! les proverbes sont la sagesse des nations, ajouta un monsieur beau, de ceux qui entouraient madame Drancy : quand le diable fut vieux , il se lit ermite.

— Je crois bien , reprit Adèle, qu'il y a autant de chagrin que de sagesse dans sa retraite. Camille, après tout, lui a joué un tour infâme. Alicia aimait Maurice depuis plus de sept ou

LE COSISEILLER D'KTAT. 2*9

huit ans. Us faisaient presque ménage ensemble, demeurant porte à porte.

— Ca ne sera pas si long avec madame de Lubois, reprit le même monsieur beauj une femme exigeante, impérieuse : il en sera bientôt fatigué. 11 a fallu toute la patience d'Ali cia qui lui passait toutes ses aventures. Mais madame de Lubois , je ne lui en donne pas pour six mois.

— Bon Dieu! que deviendra-t-elle? reprit Adèle d'un ton piteux.

— Pardieu ! reprit le beau en piochant agréablement la terre du bout de sa canne , elle deviendra ce que tant d'autres sont devenues... une femme entretenue.

— Eh mais! fitDrancy, il me semble qu'elle n'est pas autre chose.

Sur ce mot , on se salua et on se sépara.

Et maintenant qu'on nous permette à nous

d'écrire ici , à côté de ce jugement , la parole du Christ au jardin des Oliviers :

()ui sine peccato est vestriini, primas in illam lapidem miltat.

« Que celui de vous qui est sans péché , jette le premier la pierre à cette femme. »

VÏS DU DEUXIEME ET DERMER VOLUME,

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