I.E COKSEIIXER D'KTAT. J.V
prévenir un suicide bien décidé, pour l'espérer j mais tu meurs dans l'ignorance. Je serais complice de ta mort , si je t'y avais laissée.
Elles se regardèrent encore comme deux lutteurs en présence. C'était un calme désolant, une discussion glacée là où il semble qu'eussent dû éclater les cris et le désespoir. Camille appuya ses regards sur les yeux d'Alicia , comme pour éprouver s'ils étaient de vérité pure, et reprit :
— Faut-il que je croie à ce que tu me diras, Alicia?
— Il faut que tu y croies... Camille.
Les deux jeunes femmes étaient restées debout dans le boudoir de Camille ; l'odeur du charbon qui déjà s'enflammait se faisait sentir. Alicia , la première , en parut suflfoquée.
— Ouvre cette fenêtre , dit-elle à Camille , et si tu persistes dans ta résolution , je te jure, sur mon honneur, que je la fermerai sur nous.
— Sur nous ! dit Camille. Es-tu venue pour mourir aussi?
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— Pour mourir ou pour vivre , Camille ! selon ce que tu décideras. Ce ne sera pas la peine de me chasser, si tu veux mourir ; il y a place ici pour toutes deux , et tu ne me refuseras pas un coin de ce parquet.
— Alicia! repartit Camille , Alicia ! tune peux mourir.
Elle ouvrit la fenêtre , et plaça le fourneau dans la cheminée dont elle leva la trappe.
— Me crois-tu moins de courage qu'à toi? dit Alicia.
— Non , mais il te reste quelque chose à faire... Tiens, Alicia, voila ce que je l'écrivais.
Alicia lut la lettre d'un bout à l'autre. Son àme , qu'elle avait raidie et tenue ferme pour aborder Camille , h l'unisson d'un cœur qui prépare froidement sa mort , son Ame fléchit, se brisa h chaque phrase, et lorsqu'Alicia arriva aux dernières lignes de la lettre , ses
pleurs ruisselaient sur le papier, ses sanglots étrandaient sa voix. . . Camille, aussi demeurée droite et impassible jusque-là, s'attendrit de la voir s'attendrir, pleura de la voir pleurer 5 et quand Alicia , après avoir fini la lettre , la laissa tomber, et lui tendit les bras , Camille s'y précipita , et toutes deux pleurèrent longlemps le cœur contre le cœur. Le paroxisme de leur résolution était tombé ; elles étaient redevenues deux faibles femmes malheureuses qui s'aimaient et qui souffraient ensemble. Enfin Camille retrouva la première un peu de cette force qui l'avait si long-temps soutenue, et dit à Alicia :
— Tu vois bien qu'il faut que lu vives , Alicia, j'ai encore besoin de toi.
— Si ce n'est que cela , répondit iVlicia, un autre tiendra tes engagemens ; lis.
Elle remit un billet de quelques lignes a Camille.
« Alicia , courez chez Camille , Charles
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« Laiinay pris d'un remords de sa faiblesse , » vient de me prévenir que Césarine avait « pousse le crime jusqu'à aller faire une scène « h Camille pour l'argent que son mari a em- (< prunté à M. Launay. Cette malheureuse « veut dépouiller madame de Lubois du peu « qui lui reste... Charles n'ose lui résister. « Courez , dites h Camille que sa dette sera »f payée par vous , que toutes les précautions <f sont prises... Arrangez tout comme vous (( voudrez... Elle n'en entendra jamais par- « 1er... Courez : quoique je sache qu'elle pa- « raît assez tranquille, je n'ose penser jusqu'où « pourrait la pousser ce dernier et épouvan- « table malheur. »
— Il t'a envoyé cette lettre à l'instant? dit Camille.
— 11 y a deux heures, reprit Alicia. Quand je suis venue on m'a refusé ta porte, quand j'ai dit enfin ce que je craignais , on a parlé de l'enfoncer... Je t'ai dit pourquoi je ne l'ai pas voulu... Il a fallu aller chez un magistrat;
'Ht LE COaSEU.I.KU U'KTAT.
il a fallu avoir l'ordre d'ouvrir.... U a fallu irouveruu ouvrier... .la Mu briser laser-
rure sans bruit.
— Et tu as pensé a tout cela, Aliciaî dit Camille en lui prenant les mains.
— Maurice m'accompagnait.
-Maurice! s'écria Camille avec terreur;
Maurice , est-ce qu'il est ici?
— En sortant de chez son banquier où il avait emmené Charles Launay pour assurer ta dette, il m'a retrouvée à ta porte, disputant avec les gens de la maison qui ne voulaient pas me laisser monter; il m'a accompagnée partout, et s'est retiré quand il t'a sue vivante ; car je lui ai répondu de toi , et dans
une heure. . . il quitte Paris, il quitte la France,
etvaenltahe.
— U t'abandonne aussi.
Tu te trompes, Camille, Maurice ne m'abandonne pas , il ne m'a jamais aimée.
— Oh ! lu me trompes.
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— Veux-tu m'écouter?
— Tu me trompes.
— Ecoute-moi. Te souviens-tu du jour où j« promis de te raconter mes malheurs , s'il le fallait, pour te donner du courage... eh bien ! je vais te les dire. Camille , je sortis du pensionnat quelques mois avant toi : mon tuteur me loua un appartement dans le faubourg Saint-Germain, et plaça près de moi une vieille parente. Je ne te dirai pas les mille soins assidus dont il m'entoura , les flatteries qu'il me prodiguait, son obéissance a tous mes caprices et ces libertés de débauché que mon inexpérience attribuait a sa familiarité paternelle : l'art qu'il mit à m'enlacer fut horrible. La femme , qui me servait de tante , était d'une grossièreté que je haïssais , et il avait si bien fait que je trouvais heureux lorsqu'il venait lous les soirs, qu'elle nous laissât seuls tous les soirs. Cela fut plus long que tu ne penses : avant que Camisard ne me parlât de ses espérances , il me laissa le temps de m'accoulnmer
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au luxe dont il m'entourait , de m'en faire un besoin 5 il sait, lui qui a passe sa \ie dans toutes les corruptions , que le besoin de conserver ce qu'on a , est bien plus impérieux que le désir d'acquérir ce qu'on n'a pas. Enfin un jour il me dit qu'il m'aimait! — C'est une passion de tigre que celle de cet homme... souple et rampante tant qu'elle s'approche inaperçue de sa proie , féroce et vindicative dès qu'elle veut lui échapper.
— Oh ! je le sais , dit Camille qui écoutait avidement Alicia.
— Tu le sais ? reprit Alicia. Eh bien ! s'il t'a parlé d'amour après t'avoir sans doute poussée dans un abîme sans autre issue que l'infamie , tu dois penser quelle fut mon épouvante lorsqu'il me dit ce qu'il voulait. Imagine-toi mon effroi lorsque je le repoussai avec indignation , et qu'il me jura qu'il fallait être U lui ou perdue , et qu'il me laissa brisée dans l'âme de ses paroles , brisée de fatigue d'une lutte infâme. Le soir vint, son afifreuse
complice rentra. Songe que c'était mon premier malheur! je ne la soupçonnais pas ; elle me consola , elle me promit de ne plus me quitter • elle me combla de soins presque maternels... et ce ne fut que le lendemain que je me rappelai combien sa figure était livide quand elle me présenta un verre d'eau sucrée qu'elle m'avait préparé. A peine je l'avais bu que je m'endormis... Camille, tu parles de malheur et de mourir j tu parles d'insultes et de crimes... eh bien! Camille... moi, je m'endormis innocente et pure, et je m'éveillai flétrie et déshonorée.
— Déshonorée ! s'écria Camille.
— Déshonorée dans le sommeil , sans défense , sans pouvoir appeler ni Dieu , ni les hommes, ni moi-même, ni la mort à mon aide. Déshonorée, entends-tu... Et quand je rouvris les yeux , je rencontrai le visage de Camisard qui riait sur le mien.
— Infamie î s'écria Camille.
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— Oui... infamie, répéta Alicia que ses souvenirs bouleversaient dans l'ànie ; c'est une infamie, un crime que les lois punissent du bagne , mais a condition que la victime viendra étaler devant les tribunaux son déshonneur et sa flétrissure... à condition qu'elle rentrera dans la société pour y être montrée du doigt et poursuivie de joyeux demi-mots et d'équivoques grossières... Je le savais , ou plutôt je le susj il me le dit... Il m'étala froidement l'aspect de mon avenir parti de cette heure de déshonneur... et, après m'avoir flétrie , il me laissa avec l'efiroi de ma vengeance... Je ne me vengeai pas.
— Oh ! . . . s'écria Camille ; oh ! malheureuse Alicia! et moi, moi , où étais-je alors?...
— Huit jours après tu te mariais, huit jours après j'étais au bal de tes noces, a côté de mon bourreau , et je riais avec lui , et je te voyais heureuse, et je me disais... voilà l'avenir qu'il m'a perdu; jamais je ne mettrai sur mon front cette couronne blanche de mariée... Va, j'ai
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bien soiiflert aussi , Camille, mais je n'ai jamais pensé qu'il fût juste de mourir pour le crime des autres. Infâme de cœur et souillée , j'aurais pu tromper quelque honnête homme ! je ne l'ai pas voulu, et je me suis dit : — Je vivrai seule et par moi seule. — Si je ne suis pas un peintre sans renom , je le dois à ce malheur j Camisard m'a remis mon existence à porter avec un fardeau de plus que n'en avait l'orpheline 3 mais l'orpheline n'a pas fait comme toi. A dix-huit ans, car je n'avais que dix-huit ans, car j'étais belle aussi, tu t'en souviens, belle à faire l'amour d'un homme, bonne aussi U faire son bonheur j eh bien ! U dix-huit ans, je ne désespérai pas de ma vie, j'en arrachai une espérance, voilh tout... et cependant ce n'est pas là mon plus affreux malheur.
— Quoi ! s'écria Camille , tu as eu d'autres douleurs plus poignantes?...
— Oui , plus poignantes.
— C'est encore un crime , sans doule, qui le les a données.
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— Non, Camille, ce fut plus atfreux, ce fut l'honneur qui me les imposa.
— Mon Dieu ! que vas -tu me dire? reprit Camille à qui le ^cœur manquait de penser qu'Alicia avait si long-temps souffert seule et sans se plaindre.
— Ecoute, dit Alicia. Je commençai alors ma carrière de peintre , et je trouvai partout des hommages que je repoussai avec une froideur qui me fit plus d'ennemis que tu ne penses. Parmi tous les hommes que je rencontrai , il se forma une sorte de ligue contre moi ; c'était une tâche que chacun se donnait de me séduire et de me perdre. On dirait que la vertu des femmes est importune aux hommes ; il n'est séductions , lâchetés , infamies qu'ils n'emploient pour l'égarer, et puis il n'est mépris et outrages dont ils ne l'accablent.... Mourir, parce qu'ils sont infâmes, oh! ce serait faire une trop belle part au crimej il ffiut vivre pour oser le mépriser j il faut vivre pour oser être heureux...
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— Heureux ! s'écria Camille.
— Heureux; oui... oui, Camille... j'ai espéré être heureuse... J'aurais pu l'être, et je puis l'être encore.
— Ah! tant mieux, tant mieux , s'écria Camille; ah! si je pouvais t'y servir , Alicia
Mais enfin qu'avais- tu donc espéré?
— Le voici, le voici, reprit Alicia en essuyant quelques larmes et en rassurant sa voix. Parmi tous ces hommes qui me poursuivaient de leur amour, l'un d'eux me parut digne du mien , de celui que j'avais à lui offrir. C'était en lui , une indépendance d'idées , un mépris des lois du monde, des rigueurs de salon , des proscriptions de pruderie qui me rassurait ; c'était en même temps une puissance de vouloir, une audace , un courage a porter ses opinions les plus exaltées et ses actions les plus folles qui me charmaient, qui me prirent, qui me soumirent à lui... Je l'aimai. 0 Camille! qu'il y a dans le cœur d'endroits par où l'on peut souffrir ! Si tu savais, dans tous les longs
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détails d'un amour long-temps poursuivi , ce que j'eus à supporter : lorsque cet homme me demandait a genoux ma vie pour en f\iire la sienne , ma vie si pure , disait-il , si lu savais comme je pleurais en moi! Il y a de ces tortures qu'on n'imagine pas quand on ne les a pas subies. Lorsqu'il me serrait la main , lorsqu'il croyait avoir beaucoup osé de la porter k ses lèvres , lorsqu'il s'empressait de rassurer ma rougeur qu'il croyait si innocente... que j'avais de désespoir dans l'âme , car je le trompais .. Lui, noble, jeune, beau, amoureux, et qui m'offrait sa vie , il se faisait un remords d'alarmer une femme qui avait dormi dans les bras d'un autre... et pourtant je l'aimais , je l'aimais comme une folle. Si j'avais été pure de corps comme d'àme , je lui aurais dit : Je suis h toi... je suis à toi ; mais je n'osais pas. . cependant je l'aimais ; il fallait en finir, mourir ou me donner... Je voulus être honnête envers lui , il le fut cruellement envers moi. Un soir, que Dieu me donne la force de te le ra-
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conter, un soir, il était près de moi, amoureux , implorant, à genoux. Je pleurais aussi , et je tremblais... Veux-tu être à moi? me disait-il ; veux-tu être à moi ? — Oui, lui dis-je , Maurice.
— C'était Maurice ? s'écria Camille en reculant.
— Oui , c'était Maurice.
— 0 mon Dieu ! lit Camille en tombant à genoux et avec une expression de nouveau désespoir qui montrait qu'une espérance était entrée dans son àme , avec Alicia dans sa tombe , et que cette espérance s'en allait encore...
— Oui , c'était Maurice.. . à qui je ne voulus pas me donner, sans qu'il sût ce que j'étais... sans lui avoir avoué qu'il n'aurait que le premier battement de mon âme. Oli ! tu parles de souffrir... mais, mon Dieu, que dirais-tu si tu avais eu à subir, comme moi , ce silence d'une demi-heure qui suivit mon aveu, silence oii je voyais ma vie passer et se débattre dans
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les pensées qui obscurcissaient le front de Maurice. Tu parles d'avoir souffert, mais, mon Dieu! tu serais morte dix fois... toi , s'il t'avait dit avec son visage implacable et impérieux :
— «f Alicia , je serai ton ami jusqu'à la dernière goutte de mon sang... Je ne puis pas être ton mari ; je ne le pourrais être qu'à une condition, ce serait de tuer Camisard, et encore son souvenir se coucherait-il entre loi et moi dans notre lit nuptial. Je verrais dans la nuit son rire insultant qui me dirait : — J'ai tenu ta femme entre mes bras... — Non , c'est impossible. Quant à celui qui après ton aveu osera être ton amant , il doit se sentir le pouvoir de t'aimer tant que le cœur lui battra , et moi... »
— Toi , toi , m'écriai-je , tu ne m'aimes donc pas ainsi ?
— « Non, me dit-il, je suis coupable, je t'ai mal jugée, je t'ai crue une femme comme tant d'autres, plus rusée seulement, plus habile