I.E C0!«SE1LLER R'LTAT. IM
sur son visage et que ses yeux s'attachaient au hasard sur sa coupe et ses bijoux dispersés.
Alphonse continua en marchant avec rapidité:
— Il ne faut pas que de pareilles scènes se renouvellent.
— Oh non! dit Camille... non... il ne le faut pas. .. Et, en parlant ainsi, elle mit un genou à terre.
— Que faites-vous? reprit Alphonse étonné.
— C'est ma pauvre coupe , dit Camille en en ramassant un morceau... Voyez...
Et, avec un geste lent et triste, elle le montra a Alphonse. C'était le débris oii leurs deux noms se trouvaient gravés ensemble.
— Alphonse et Camille , dit-elle d'une voix douloureuse... C'est brisé... c'est fini.
Et les sanglots la suffoquèrent.
Alphonse se sentit a la fois ému et impatient de l'être.
• — Non, reprit-il d'un ton de voix plus doux et en se penchant vers Camille pour la relever j
132 LE GOAlSEItLER D>ETAT.
non, tout n'est pas fini si vous voulez être raisonnable.
La douleur de Camille ne s'apaisait pas , et elle échappa au geste de son mari en se penchant pour ramasser un autre débris de la coupe. Alphonse la regardait.
— Camille , lui dit-il encore , promettezmoi d'être plus raisonnable.
— Oui, monsieur, répondit Camille toujours pleurant, essuyant ses yeux, et se traînant dans la chambre pour ramasser un a un tous ces débris, que d'une main elle rassemblait sur son sein , tandis qu'elle les relevait de l'autre.
■ — Vous comprenez , continua Alphonse , qu'une esclandre pareille a celle d'aujourd'hui nous perdrait tous deux.
— Oui oui certainement, monsieur,
répondit encore Camille , qui avait recueilli le dernier morceau de sa pauvre coupe ; oui , monsieur, répéta-t-elle avec cet accent d'une âme qui a accepté tout-k-fait son malheur.
— Je VOUS le demande pour moi, dit Alphonse, dont le ton reprenait plus de sévérité à mesure qu'il voyait le succès de ses admonestations; pour vous... continua-t-il, enfin... pour une femme que je veux que vous respectiez.
A ces mots, Camille se releva toute droite; et, comme elle laissa retomber à terre tous ces fragmens ramassés avec tant de soin , il sembla que TefFroi et le désespoir qui l'avaient dominée un moment, y retombassent avec eux. Elle se releva donc grande, forte, résolue.
— Respecter cette femme ! s'écria-t-elle avec éclat.
— Oui, madame, repondit Alphonse ébranlé de ce subit changement, et fâché de la parole imprudente qui lui était échappée , mais que cependant il ne voulait pas abandonner.
Camille lui répondit par un rire haut et méprisant
— Ah î madame, ne reprenez pas ce ton , ou bien..
fta& LE CONSEILLER D'I^TAX.
— Ou bien , vous briserez encore quelque chose? Faites , monsieur, faites j quand il vous en manquera, j'irai vous en chercher.
— Non , madame , dit Alphonse amèrement; non , je serai calme , malgré vous : et c'est avec calme que je vous dirai que je veux être le maître de mes actions, que j'entends faire ce qu'il me plaira , sans que vous y trouviez rien h redire, sans que vous me poursuiviez de votre présence , sans que vous m'exposiez à devenir la risée de tout le monde.
Camille avait laissé dire son mari jusqu'à ce qu'il lui échappât une parole qui donnât lieu à quelque réponse mordante, A ces derniers mots, OLi il prétendait ne plus vouloir être la risée du monde , elle l'interrompit en lui disant :
— Vous n'avez pas besoin de moi pour cela.
Alphonse s'était résolu à supporter les épigrammes de Camille. Il avait réfléchi que peu lui importait la forme de la discussion , pourvu qu'il emportât le fond.
f.E CONSEILI.ER D'ÉT4T. t55
— C'est possible, madame, répondit-il j mais je ne sache pas que personne ait osé m^en faire apercevoir.
— C'est que quand on est aveugle on ne voit rien.
— J'y vois du moins assez clair pour distinguer ce qui me plaît et ce qui me déplaît.
— Il est certain , dit Camille d'un ton gravement moqueur, qu'il faut avoir une vue bien perçante pour distinguer ce qui vous plaît.
— Eh ! pourquoi cela ? demanda Alphonse d'un air froidement dédaigneux.
— C'est que, dit Camille en prenant un ton, un geste, une voix pointus et aigres, en imitation de la personne dont elle voulait probablement parler , c'est que c'est si petit', si maigre , si chétif !î
Elle s'arrêta; mais Alphonse se contenta de sourire.
— Il est de fait , reprit-il avec une humilité railleuse, que ce soir vous avez obtenu des succès et fait des conquêtes qui doivent vous
136 LE COltftKIIJ.ER D^TAT.
rendre peu indulgente pour les autres. Vous avez été honorée , ce me semble, des hommages de M. Lambert.
— M. Lambert? dit Camille, qui n'avait jamais entendu appeler Maurice de ce nom,
— Mais, reprit deLubois, ce grand monsieur qui fait le héros de tragédie , et qui vous suivait comme votre ombre.
— Monsieur Maurice? dit Camille.
— Ah ! fit Alphonse en jouant Tétonné, il vous a dit son nam!... vous a-t-il donné son adresse ?
— Ah ! monsieur, fit Camille avec dégoût.
— Pardon , pardon ! reprit Alphonse railleusement , c'est que lorsque , comme lui , on vit d'habitude avec des filles , on peut faire de ces maladresses.
— Je comprends.; il était dans un monde oii probablement cela se pratique ainsi : il a été , m'a-t-on dit, à l'école de mademoiselle Catherine Tochon.
— Ce n'est pas vrai , répondit de Lubois^
LE CONSEILLER D'ÉTAT. m
avec emportement , ce n'est pas vrai , c'est un fat, et il en a menti.
— Ne vous emportez pas , monsieur , il ne m'a rien dit de pareil ; et, quel que soit ce M. Maurice, je le crois trop homme d'esprit pour se vanter de si peu de chose.
— Assez sur ce sujet , madame , répondit sèchement Alphonse; assez.
Mais Camille avait trouvé une trop honne veine pour ne pas la suivre.
— Assez ; vous avez raison , d'autant que dans ce moment je crois que cela regarde un autre.
— Quel autre? dit de Lubois a qui sa jalousie inspira d'écouter même les sarcasmes de sa femme pour y chercher des renseignemens.
— Mais une de mes conquêtes aussi, comme vous les appelez en style si choisi , une de mes conquêtes qui m'a été ravie sans pitié, le beau et pâle Antoni.
13S LE CONSEIIXER D'ÉTAT.
De Lubois haussa les épaules , et répondit :
— Oh ! pour celui-là. . .
— Pour celui-là , je conçois qu'il soit peu dangereux 5 cependant à votre place... moi... je ne serais pas tranquille.... la vengeance d'une femme offensée, et justement offensée. . . .
— Eh bien ! dit Alphonse.
— Eh bien ! . . . reprit Camille, la vengeance peut égarer le cœur le plus fidèle , l'âme la plus pure , l'amour le plus exclusif.
— Pardieu ! fit Alphonse en regardant sa femme d'un air de défi, vous me feriez grand plaisir de me montrer jusqu'où elle peut aller.
— Moi ? répondit Camille qui ne comprit pas.
— Vous ! répliqua Alphonse.
— Et comment cela ?
— Eh mais... en vous vengeant.
— Voila une plaisanterie de bien mauvais goût , dit Camille sans y attacher d'autre importance qu'a un échange de vaines paroles.
— C'est qu'en vérité, je ne plaisante pas, madame , ajouta Alphonse d'un ton dégagé ;
LU COiVSEILLER D'ÉTAT* 139
c'est qu'une femme qui. . . est occupée , et qui vous laisse votre liberté comme elle prend la sienne ; c'est qu'une femme qui sait vivre enlin , me paraît mille fois préférable à ces grenadières de vertu, qui souvent n'en ont une si lourde provision que parce qu'elles ne trouvent pas à s'en débarrasser.
— Vous ne voulez pas , sans doute , dit Camille du même air calme et froid , que je croie que vous parlez sérieusement ?
— Très sérieusement,
— Vraiment? répondit Camille, toujours sur le ton de la raillerie , et vous pousseriez peut-être la complaisance jusqu'à me choisir ce que vous appelez... une occupation.
— J'y mettrais tous mes soins , répliqua de Lubois du même ton.
— Je le crois , et je vous remercie, dit Camille en continuant toujours la plaisanterie ; mais c'est inutile pour le moment.
— Ne me faites pas trop attendre , dit do Lubois.
ikO LE CONSEILLER U>ÉTAT.
— Ah ! reprit k son tour Camille avec colère et dégoût ,• ah! assez, monsieur, ne ravalons pas notre mésintelligence k des propos de mauvais lieu ; ne faites pas ma maison l'écho des repaires oii vous passez votre vie.
De tous les points par où Camille avait attaqué Alphonse , le plus sensible avait toujours été la vanité; et le mépris dont elle accablait ses nouvelles habitudes l'irritait immanquablement.
— Servez -vous d'autres expressions, répondit-il d'un air sombre ; je ne supporterais pas long-temps la manière dont vous parlez.
— Faut-il, dit Camille, que je respecte aussi tout ce monde où vous vivez , comme la personne sacrée de mademoiselle Catherine Tochon , dite Césarine , comme sans doute elle est inscrite au livre de la police qui l'autorise a faire son honorable métier?
La colère avait empêché Alphonse d'arrêter cette phrase plus tôt , et sa stupeur avait permis k Camille de l'achever jusqu'au bout»
LE COKSEILLEH D>KTAT. 14i
— Ah! malheureuse! s'écria-t-il hors de lui , vous osez l'insulter.
Le moment était venu : l'orage d'abord menaçant , et qui avait laissé échapper quelques éclats , l'orage , détourné par des incidens de discussion, s'était réformé compacte et éclatait enfin. Tout le ressentiment d'Alphonse contre Camille pour ce qu'il avait souffert au bal , tout l'orgueil de Camille s'étaient réveillés; d'une part k l'insulte faite k Césarine, de l'autre k la défense qu'en prenait Alphonse.
— Prenez garde , continua Alphonse , je puis tout vous permettre sur moi j mais tenez, croyez-moi , ne prononcez pas son nom.
Camille se prit k considérer son mari d'un air d'amère pitié.
— Oh! mon Dieu! reprit- elle d'un ton de profonde indignation , c'est donc la que vous en êtes venu! Je l'avoue, quoique je sache peu ce que sont les erreurs d'un cœur égaré , j'en ai assez entendu parler pour les excuser : il faut bien le croire, puisque tant de témoignages
4i-2 1E CONSEKJ.ER D'ETAT.
rallcstcnt, l'amour pour un être méprisable est possible et peut être sincère : je comprends encore qu'un homme , en s'avouant intérieurement la honte de l'objet auquel il s'est voué , ne permette pas à d'autres de dire tout haut ce qu'il pense tout bas : c'est une erreur de courage, d'orgueil , je la comprends. Mais que ce respect ou ce silence qu'il a droit d'imposer à tous , il le demande k la femme qui, heureusement pour elle, n'a pas une heure de sa \ie h désavouer ; qu'il lui dise tu respecteras et honoreras celle qui anéantit ton bonheur, qui déshonore le nom que tu portes, qui le traîne dans l'infamie où elle vit ; mais c'est une folie qui passe toute idée!... Mais c'est donc cela , que tout à l'heure vous me donniez en souriant d'horribles conseils que je commence k croire sincères. Il faut que mon infamie serve d'excuse a la vôtre 5 il faut que j'aie un amant pour que vous puissiez avoir une maîtresse, et plus je le choisirai bas sans doute, plus vous me remercieriez de me mettre ainsi
k votre niveau... Ah!... ah!... je ne savais pas encore tout ce qu'il y a d'indigne dans le cœur d'un homme.
La solennité sévère et exaltée de Camille diminua les dispositions violentes de de Lubois, sans changer ses résolutions ; et , n'ayant rien k répondre k ces puissantes accusations, il chercha secours dans un mépris d'une autre nature.
— Que vous preniez un amant ou non , ditil, peu m'importe; mais j'en suis venu k ce point de trouver insupportable cette jalousie d'une femme que je n'aime plus , que je n'ai jamais aimée. Ces plaintes, ces cris, ces réclamations boursoulïlées d'un amour qui me répugne, me pèsent k ce point que j'accepterai comme un bienfait tout moyen qui m'en débarrassera. Si votre austère vertu vous fait rougir de mes conseils, que votre résignation m'empêche de les renouveler a l'avenir. Taisezrvous, je ne veux pas supporter de vous ce que je ne souffrirais de personne.
— Oh! reprit Camille avec un mouvement de dédain , de personne ! de personne , ditesvous? mais, vous me croyez donc aveugle... mais cet homme dont je puis croire quelque bien , car vous m'en avez dit du mal , cet homme Ta insultée devant vous.
— Lui! s'écria Alphonse.
— Lui , devant vous • il lui a imposé silence d'un regard, il l'a fait obéir; et si j'avais voulu accepter la silencieuse protection qu'il m'offrait , ni elle ni vous n'eussiez osé m'insulter. Vous l'avez vu , cela , monsieur ! et vous l'avez souffert, et maintenant vous venez me demander k moi le silence et le respect que vous n'obtenez pas même de la politesse commune j vous venez m'imposer , la parole haute et le poing levé , ce que vous n'avez pas osé réclamer d'un homme qui vous outrageait en face; vous voulez me l'imposer, a moi, parce que je suis une femme, une femme faible, une femme, et vous le savez bien , qui n'a ni père ni frère pour la défendre! Ah! c'est plus qu'infâme...
LE CONSEILLER mÉTAT. 14^
Oui. . . oui. . . vous êtes plus qu'un infâme, \ous êtes un lâche.
La mortelle pâleur qui couvrit les traits d'Alphonse à cette insulte , la contraction funeste de ses traits semblèrent montrer qu'il était arrivé a ce degré oii l'on commet facilement un crime. 11 faut le répéter: quelques siècles avant, un coup de poignard eût pu être la réponse d'Alphonse ace mot de Camille : dans un rang plus bas, des violences physiques l'eussent puni ^ les mœurs, les habitudes d'un monde élégant , qui pardonne plutôt le crime que la brutalité , tout cela prévint les effets immédiats de la rage d'Alphonse; mais il avait été trop vivement outragé pour ne pas se venger; il prit la main de Camille, et avec ce calme livide de la fureur à son plus haut point , il lui dit d'une voix basse et mal articulée :
— Vous venez de prononcer un mot qui nous sépare k jamais!
Il sortit aussitôt de la chambre de Camille et alla s'enfermer dans la sienne.
UG l,E COMSEILIiER D'i5t,VT.
Quand un auteur crée des personnages , il est moins difficile peut-être qu'on ne le croit d'ordinaire de les rendre conséquens aux passions qu'il leur a prêtées ; mais lorsqu'au lieu de tenter une œuvre d'imagination, il rassemble des souvenirs, rappelle des observations, raconte des faits qu'il a vus , redit des paroles qu'il a pu entendre , alors il faut qu'il cherche pour sa propre satisfaction et pour celle de son lecteur les principes de ces actes et de ces paroles. Nous aurions trop d'objections a combattre si nous voulions réfuter toutes celles que chacun pourrait nous faire selon sa vie et son caractère. Combien de femmes douces et indulgentes en qui la résignation est souvent une nature, se récrieront contre la hauteur, l'amertume, Vinexorabillié de Camille î combien d'autres, frivoles, et qui préfèrent leurs plaisirs à leur amour, les trouveront sottement solennelles! combien d'autres encore, faibles et paresseuses, s'étonneront qu'on se donne tant de mal pour si peu de chose ! combien de pas-
sionnémcnt amoureuses ne comprendront pas qu'au milieu de toutes ces discussions violentes , il n'y ait pas eu un cri d'amour , un cri de prière, un de ces cris oii une femme dit : Brise- moi, tue -moi, mais aime-moi! La réponse a toutes ces objections, c'est que Camille n'était aucune de ces femmes; c'est que Camille n'était ni frivole , ni faible , ni amoureuse ; c'est que , grave d'esprit et de cœur, elle avait pris la vie au sérieux ; c'est qu'orpheline , elle s'était accoutumée à porter seule le poids de sa vie et à la défendre par une conduite irréprochable; c'est que, mariée vierge de cœur et presque enfant de beauté , elle avait cru que tout ce qu'elle avait senti d'affection pour un homme jeune, aimable, estimé, était de l'amour; et qu'à l'heure où il eût fallu que ce fût de l'amour, pour devenir soumis, implorant et s'attachant de toutes ses forces à l'objet qui lui échappait , il se trouva que ce n'était pas de l'amour.
Quant à Alphonse, qu'il eût aimé Camille, ou
148 LC GO.MSEILLER D'ETAT.
qu'il ne Feûtpas aimée , sa conduite s'explique par un mot : il en aimait une autre; bien plus, il aimait une femme indigne de cette préférence, il ne pouvait se le cacher, et Camille lui avait admirablement expliqué ses sentimens -, elle avait touché juste la partie douloureuse et honteuse de cet amour. Que la conclusion de Camille fût vraie, qu'Alphonse fut un lâche parce qu'il n'osait forcer les autres au silence qu'il exigeait de sa femme, elle-même n'eût osé l'affirmer. C'était peut-être moins une affaire avec quelques railleurs que craignait Alphonse , qu'un ridicule et par- dessus tout un ridicule inutile; car eût-il tué dix hommes en l'honneur de Césarine, il savait mieux que personne qu'il ne lui établirait jamais une grande réputation de vertu, et qu'il resterait toujours assez de gens pour témoigner personnellement de ses innombrables faiblesses.
Mais le mot de Camille , ce mot de lâche y lui avait révélé le nouveau jour sous lequel on pouvait considérer sa conduite , et il en était
aussi épouvanté que furieux; aussi toute cette nuit se passa-t-elle de son côté dans des mouvemens désordonnés de colère et de désespoir. Sa haine , sa fureur contre Camille demeuraient seules inébranlables parmi toutes ses incertitudes. Oh 1 elle l'avait cruellement blessé , il ne se sentait aucun pardon pour elle, aucun remords du malheur qu'il lui donnait : elle le lui avait trop bien rendu. Mais comment la punir? comment atteindre au sentiment qui faisait sa force pour le briser et le fouler aux pieds? comment humilier son orgueil? Car Alphonse comprenait que les douleurs de l'amour n'étaient pas de cette lutte; il y rêvait, il rongeait son cerveau pour y découvrir un moyen de jeter aussi a la face de Camille son mépris et un mépris mérité; et alors il pensa sérieusement ou plutôt il accepta par colère la supposition qu'il avait faite par bravade et par raillerie.
— Oh ! se disait-il, si elle devenait coupable ! si elle manquait aussi a ses devoirs !
icO LE CONSEILLEII C»ETAT.
Ce n'était plus a ce moment l'homme qui combat pour se sauver, c'était le vaincu qui , le corps suspendu sur l'abîme où il va tomber, s'attache k son vainqueur pour l'y entraîner avec lui. Ce fut de cette manière que se passa la nuit d'Alphonse. Camille eut d'autres douleurs, d'autres pensées 5 elles ne pouvaient avoir un aussi vaste champ à parcourir que celles d'Alphonse. Rien n'était changé dans son désespoir de la veille que la forme. La certitude de l'abandon d'Alphonse ne l'avait pas étonnée; elle en avait la conviction; elle avait même gagné a son expression nette et franche, de n'avoir plus à jouer cette comédie fatigante de tous les jours qui lui pesait odieusement.
— Nous vivrons comme étrangers, se disaitelle, soit : le monde saura que j'ai tout appris et que je dédaigne de m'en venger.
Cette condition a sa résignation renfermait tout le caractère de Camille : pourvu que le monde lui rendît justice, cela lui suffisait; son cœur acceptait l'abandon , mais non son or-
LE COaiSEILI.ER b'ÉlVT. loi
giieilj c'élait Ta l'écueil où devait se briser toute sage résolution.
— Vivons comme étrangers , avait-elle dit. Cette phrase , cette proposition eût satisfait Alphonse ; et a ce prix, peut-être, il se fût condamné h ces formes extérieures de politesse, qui suffisent à tant de femmes.
— Mais que tout le monde sache que j'ai tout appris et que je dédaigne de me venger, avait- elle ajouté.
Et voilà la condition qui était insupportable à Alphonse , condition qu'il n'accepterait jamais, à laquelle sa vanité eût peut-être préféré le déshonneur de sa femme.
Dans le premier chapitre de ce livre , nous avons mené et raconté l'histoire de nos héros année par année , une phrase pour chacune , quelques pages pour toute une vie, maintenant nous la suivons minute a minute; de longues réflexions sur une pensée d'un moment. C'est que la vie est faite ainsi ; c'est qu'elle a ses longs calmes, oîi, renfermée entre les devoirs
152 l,Ë CONSEILLER D'ÉTAT.
et les habitudes d'une existence posée, elle coule comme le cours paisible d'un fleuve régulièrement dirigé dans la parallèle de deux quais infranchissables; c'est qu'il arrive des instans où elle a plus de tumulte en quelques heures qu'elle n'en a eu durant de nombreuses années -, comme le fleuve bouillonne plus à un écueil de quelques pieds que dans les mille stades qu'il a déjà parcourues. Poursuivons donc le récit de cette nuit ; et, quelque étrange, quelque dissemblable que soit la scène qui suivit celle que nous venons de rapporter, nous tenterons de la reproduire , pour montrer à nos lecteurs tout ce qu'il y a de singuliers sentimens dans le cœur d'un homme.
Lorsque Camille se trouva seule, lorsqu'elle eut épuisé le cercle de réflexions pénibles qui absorbaient sa pensée , elle fut forcée de s'occuper des soins de sa personne. Toute l'explication qui venait de se passer avait eu lieu sans que Camille dépouillât un seul de ces vêtemens étrangers auxquels elle n'était point ac-
LE CONSEILLER D^ÈlWt, Vy?,
coutumée. La nuit était près de finir, et le bruit renaissant de la rue avait averti Camille que dans deux ou trois heures les domestiques seraient rentrés dans l'appartement. Elle songea à se déshabiller, pour ne pas être retrouvée par sa femme de chambre dans ce costume de bal qu'elle avait gardé. Elle ne voulut pas s'exposer, non a des questions indiscrètes qu'on n'aurait osé lui adresser, mais a ces lamentations plus indiscrètes encore sur la fatigue que madame devait éprouver de ne pas s'être couchée j sur le regret de ne pas être restée pour déshabiller madame; sur tous ces apitoiemens respectueux où l'on fait intervenir son dévouement pour madame; démonstrations qu'on ne peut guère arrêter que par des réponses assez sèches, pour qu'il s'ensuive, dans l'antichambre et à l'office , des conversations sans fin sur la mauvaise humeur de madame , qui ne s'est pas couchée , qui a eu une scène avec monsieur^ etc. , etc., etc. , sans oubliei* la circonstance de la pelisse de Césarine, pro-
«54 LE COXSi:iLLER D'ÉTAT.
duite au grand conseil de la table de cuisine par le valet de pied.
C'est une vraie misère , c'est presque une douleur que d'avoir à défendre sa vie contre cet espionnage intérieur qui initie les valets à des secrets qu'on ne confierait pas à son ami le plus intime. 11 existe deux espèces de personnes auxquelles , peut-être, ce qui va suivre paraîtra invraisemblable ; c'est, d'un côté, cette portion presque peuple de notre bourgeoisie oïl la domesticité se mêle aisément a la famille, où les servantes sont la seconde mère des enfans , et les confidentes de la fortune du ménage ; c'est , d'un autre côté , cette classe hautaine de la société aristocratique où les serviteurs, soit valets de chambre, soit valets de pieds, soit cochers, gens de l'office ou des écuries, sont dans l'hôtel a titre d'animaux servans, et devant lesquels on dédaigne de se taire, comme devant son chien ou son chat. A ces deux sortes de personnes , les craintes ou les scrupules de Camille paraîtront inconcevables;
celles d'en bas les appelleront hauteur, celles d'en haut les nommeront petitesse.
Camille , par position et par sa nature , était dans ce juste milieu de mépriser tout domestique pour confident , et de le craindre comme témoin. L'ordre donné la veille à la femme de chambre pouvait signifier tout autre chose qu'une querelle , a condition toutefois que le lendemain ne donnât un sens précis k cet ordre. Nous disons tout au long ces réflexions, parce qu'elles étaient celles de Camille , pendant qu'elle se tordait les bras pour dégrafer la ceinture et le dos de sa robe, tandis qu'elle se déchirait les doigts pour arracher les épingles qui l'habillaient. Les femmes qui ont l'habitude de porter un corset, savent combien il est impossible de se débarrasser toute seule d'une robe habillée. Camille, qui, outre cet obstacle ordinaire, avait l'embarras d'un costume oriental tout chargé de voiles, tout rajusté d'épingles par les soins d'Alicia , Camille faisait de vains eiforts pour
se défaire de sa tunique. Tout le monde a éprouvé, mais les femmes bien plus que nous, que, lorsqu'on est préoccupé de quelque vive espérance ou de quelque vive douleur, il ne se trouve rien au monde de plus irritant que ces misérables obstacles de toilette , qu'un gant qui se déchire, qu'une draperie qui se découd. Cette irritation , Camille l'éprouvait, et beaucoup d'autres à sa place y auraient peut-être mis fin avec une paire de ciseaux, et en coupant tout, robe , jupons , corset : mais autant valait sonner la femme de chambre pour qu'elle vît que jnonsieu?^ s ét^it retiré dans son appartement , sans daigner détacher une agrafe , lui surtout qui avait le mauvais antécédant, lorsqu'il était fier de la beauté de Camille , de s'occuper de sa toilette brin a brin , épingle à épingle , comme dit l'adolescente imagination de Chérubin; autant valait sonner la femme de chambre, que de lui laisser relever, le lendemain , les lambeaux de ce costume haché par les ciseaux , c'est-à-dire par
LE COUSKILLER «'ÉTAT. 157
la colère et l'abandon. Nous prenons beaucoup de temps à tous ces menus détails , et nous en prenons moins que Camille , qui s'épuisait en eflforts douloureux , et qui déjà , les doitgs déchirés , tachait de sang sa blanche tunique j Enfin, désespérée, elle tomba sur une chaise en se demandant : — Que faire?. . .
L'idée d'avoir recours k son mari lui était plusieurs fois venue ; mais , a chaque fois , elle l'avait rejetée. Cette répulsion fut sans réflexion , tant qu'une espérance resta k Camille de parvenir k se déshabiller seule j mais quand elle eut reconnu cette impossibilité, elle pensa k faire ce qu'elle avait d'abord repoussé si vivement ; enfin , elle finit par trouver quelques excellentes raisons pour se décider k ce qui d'abord lui avait paru si odieux. Qu'on nous pardonne de ne pas présenter toujours d'une manière apologétique les résolutions de notre Camille. Ce n'est pas notre faute si la nature est ainsi faite , que de bonne foi elle juge convenable ce qu'un instant avant elle jugeait
i:i8 IJî CONSEIIXER D'ÉTAT.
impossible : toutefois les raisons que se donnait Camille étaient bien spécieuses. — Notre division est un malheur, se disait-elle, un malheur dont je souffre seule peut-être , mais qu'il est inutile d'exposer à la risée de nos domestiques j il m'aidera à prévenir cette cruelle circonslance d'un grand chagrin , car il aurait a en souffrir : ne le voulût-il pas pour moi, qu'il le voudra poiu* lui.
Camille se leva après cette oraison mentale, et cependant elle s'arrêta presque aussitôt. Etait-ce crainte d'aborder son mari, orgueil de lui aller demander un service si petit qu'il fût? Mais que craindre après ce qui s'était passé? mais ce service en était aussi bien un pour lui que pour elle. Etait-ce, enfin, pressentiment de quelque nouvelle douleur, d'un mal dont elle n'avait pas d'idée ? Nous ne savons , et Camille n'eût pu dire elle-même ce que c'était. Elle resta encore une fois indécise à sa place. Enfin , l'heure qui sonna, le jour qui rougit de ses premiers rayons la pale
LE COMSI'ILLER D'ETAT. i'/i
clarté des bougies usées jusqu'à leurs corolles de cristal , avertirent Camille qu'il fallait se hâter. Elle quitta sa chambre , et ouvrit celle d'Alphonse sans frapper ; il était en robe de chambre, assis k une table où il écrivait. 11 demeura immobile en voyant entrer Camille ; elle se hâta de parler, pour prévenir toute question irritée qui eût pu l'irriter elle-même.
— Monsieur, lui dit-elle timidement, il m'a été impossible de me déshabiller; sans doute, vous ne voulez pas plus que moi, que nos domestiques me retrouvent dans ce costume ? Vous supposez aisément la manière dont ils commenteraient cette circonstance : c'est pour prévenir des propos fâcheux que je n'ai pas craint de vous déranger.
De Lubois considéra sa femme avec attention: outre qu'elle lui parût avoir raison , lK:rut un moment que ce pouvait être un biais pour avoir occasion de l'apaiser; peut-être aussi un pas vers un rapprochement, ou du moins une espérance de ne pas laisser la discussion qu'ils
fl«0 LE CONSEILLER D'ÉTAT.
avaient eue sur des termes aussi explicites de désaccord et presque de haine.
— Vous avez raison , lui répondit-il , je suis a vous, je vais vous suivre.
— Oh ! mon Dieu , c'est inutile, dit Camille, quelques agrafes à défaire, quelques épingles que je ne puis arracher... Je ne veux pas vous déranger.
— Non , dit Alphonse , je suis complètement à vousj mais permettez-moi d'achever quelques lignes qu'il faut que j'envoie ce matin.
Et , d'un geste qui n'avait rien que de très ordinaire, il lui fit signe qu'il allait la suivre. Camille se retira. — Craint-il de me voir chez lui? se disait-elle 5 pense-t-il que j'eusse besoin de voir le format et le satiné du papier sur lequel il écrivait, pour deviner a qui était adressée sa lettre? Mais qu'importe, chez moi ou chez lui , ce n'est plus chez nous. A peine Camille étaitelle rentrée dans sa chambre , qu'Alphonse y arriva.
— Voyons , lui dit-il , que faut-il que je fasse ? Veuillez me donner quelques instructions pour un art que j'ai un peu oublié.
Camille se sentit venir le sarcasme à la bouche pour lui répondre que peut-être il ne l'avait pas oublié pour tout le monde ; mais sa résolution l'emporta sur sa nature mordante , et elle répondit doucement :
— D'abord ces deux agrafes qui tiennent la ceinture de ma robe, et celles qui la ferment dans le dos.
Jl les défit.
— Je vous remercie, dit-elle.
Et pendant qu'elle laissait tomber sa robe a ses pieds, Alphonse , qui était resté sur son idée , sur le souvenir de ce soin qu'autrefois il avait pris si souvent , Alphonse reprit :
— 11 y a un an , Camille , il y a un an que je ne me suis trouvé dans votre chambre à pareille heure.
— Oui, monsieur, dit Camille en baissant I. Il
les yeux , et frappée de cette circonstance , oui, un an.
Alphonse devint rêveur; il lui venait de singulières pensées du passé comparé au présent. Camille ne l'interrompit pas tout d'abord; mais comme elle sentait son embarras s'accroître, elle voulut abréger cette situation, et dit à Alphonse, doucement, très doucement , assez doucement pour qu'il ne répondît rien de mal ou de brutal :
— Pardon, monsieur, tout n'est pas fini,
— Oh ! pardon pour moi-même , dit vivement Alphonse, qu'y a-t-il encore ?
— Ce jupon , c'est comme pour la robe.
Alphonse se mit en devoir de le détacher. Quand il avait défait la robe, il avait^encontré un fichu , un obstacle entre ses regards , ses mains , et les épaules blanches et pures de Camille. En dégrafant le jupon, il les vit et les effleura de ses mains; elles avaient cette fraîcheur de peau , privilège de la beauté chaste ,
LE CONSEILLER D'ETAT. lfi:î
et inconnue à la débauche dont le sang brûle jusqu'à l'épiderme.
— Vous avez froid , dit Alphonse que ce léger contact surprit d'abord.
— Non, dit simplement Camille; je vous remercie... je finirai moi-même.
Et pendant qu'il laissait tomber le jupon , comme était tombé la robe , le regard d'Alphonse, qui, au premier vêtement, avait parcouru la chambre pour se rappeler qu'il n'y avait pas pénétré depuis un an , le regard d'Alphonse se posa et s'arrêta sur cette beauté dévoilée de Camille , pour se souvenir encore que c'était une des femmes les plus merveilleusement belles qui existassent, et que cette femme était la sienne. Peut-être en lui-même fit-il quelque comparai^n, peut-être s'étonna-t-il presque de voir demeurer à leurs places ces formes admirablement profilées, et qui ne se dégrafaient pas avec la robe et le jupon , comme il lui arrivait , peut-être , de le voir ailleurs. A ce moment , Alphonse pensait : il pensait
1()4 LE CONSEILLER D'JÉTAT.
beaucoup. Caniillc, embarrassée, ne savait que (lircj elle n'osait le renvoyer, elle ne voulait pas lui en demander davantage j elle essaya de faire comme si elle ne s'apercevait de rien. A force de se tordre les bras en arrière , elle était parvenue h saisir le bout du lacet , et le dénouait tant bien que mal.
— Laissez , laissez , lui dit Alphonse en s'en emparant, j'aurai plus tôt fini.
Ce mot semblait dire qu'Alphonse allait rapidement délacer le corset, comme il avait détaché les agrafes , et cependant ce fut avec une lenteur si manifeste qu'il défaisait chacun des œillets , que Camille comprit qu'il se passait en lui quelque chose d'extraordinaire 5 elle eut voulu le savoir , et le deviner sur sa physionomie , mais il était difficile de se retourner, peu convenable de montrer de l'impatience , ou de refuser des soins réclamés dans une si singulière position , parce qu'ils n'étaient pas assez adroitement donnés. Elle demeurait immobile, confuse, tandis qu'Alphonse con-
tlnuait^ enfin , elle se hasarda de regarder dans la glace qui était devant elle. Mais, au moment 011, malgré le rempart qu'elle-même faisait a Alphonse , elle allait apercevoir son visage en se perfchant un peu de côté , elle sentit un baiser s'appuyer sur ses épaules. Pourquoi ne vit-elle pas le visage d'Alphonse avant l'instant qui précéda ce baiser? pourquoi ne vit-elle pas l'étrange expression de ses traits avant le moment où elle se retourna vivement, et oii elle se trouva les yeux sur les yeux de son mari , dont le regard la fit rougir? Par un mouvement d'enfant, elle croisa ses bras sur son sein.
— Je te suis donc bien étranger ! lui dit Alphonse en lui prenant la main.
Camille se recula plus honteuse qu'elle ne l'avait été de sa vie, rouge ; les yeux baissés , triste , presque humiliée.
— 0 monsieur! dit-elle seulement d'une voix 011 l'amertume pénétrait à peine a travers sa prière , d'un ton où la douleur se montra
iW LE CONSEILLER D'ETAT.
par quelques larmes qui s'arrêtèrent comme des perles de rosée sur la noire corolle de ses longs cils baissés.
— Pardonnez-moi V, lui dit Alphonse en la dévorant toujours du regard, c'est que vous êtes belle de la beauté des anges ; c'est qu'il faut croire h Dieu , quand on te voit, tant il y a de puissance et de grâce merveilleuses en toi.
— Ne vous moquez point , dit Camille devenue timide et troublée , et à qui le ton sincère et pénétrant d'Alphonse ne permettait pas une défense ferme et sévère 5 je sais trop, ajouta-t-elle avec un soupir, que je ne suis point belle , moi.
— Toi, dit Alphonse en se rapprochant vivement de sa femme; toi... Ecoute , Camille , jamais nulle femme n'a possédé aune si rare perfection cette beauté suave et pure qui te pare ; jamais aucune , si tu eusses usé un moment de cette coquetterie qui double la beauté , n'eût aussi invinciblement enchaîné un homme h
LE CONSEILLER D'IÊTAT. 16Î
l'adorer toujours — 11 s'arrêta comme craignant de se laisser emporter trop loin. — Mais vous , ajouta-t-il avec un sourire empreint de regrets, vous n'êtes pas une femme comme les autres ; oui , Camille , c'est votre défaut , et , sans doute , plus qu'une autre , vous avez le droit de l'avoir ; mais , enfin , c'est votre défaut; il semble que vous méprisiez ce qui rendrait tant d'autres femmes si fières et si fortes 3 vous seriez humiliée de devoir une part de l'admiration que vous inspirez à autre chose qu'à votre vertu.
— Monsieur , épargnez - moi , dit Camille , dont ce discours embarrassait les idées et le cœur, et qui ne trouvait point de réponse.
— Ah ! sans doute , dit Alphonse en s'asseyant comme un homme qui ne pense pas à sortir , ou qui oublie qu'il doit sortir , sans doute vous avez raison, c'est ainsi que cela de\rait être, ce serait plus beau, plus noble, plus pur; mais l'homme est autrement fait, on se trompe toujours sur sa nature ; il y en
a qui la croient plus parfaite qu'elle n'est^ d'autres plus méchante qu'elle n'a jamais été. Que voulez-vous, reprit-il en se levant, et comme agité d'un sentiment dont il eût voulu être maître , et qui s'échappait malgré lui ; on se trompe sur soi-même; on croit qu'on aimera toujours, et l'on n'a jamais aimé; on croit qu'on n'aime plus, et on aime encore.
— Cela serait étrange, dit Camille , en s'enveloppant d'un fichu, et en s'asseyant pour se déchausser , car elle en était réduite a faire quelque chose que ce fût , pour se donner une contenance.
— Cela n'en serait pas moins vrai , dit Alphonse vivement... et peut-être vrai pour vous et pour moi — pour vous qui avez cru m'aimer , pour moi qui ai cru...
11 n'acheva pas ; Camille avait relevé la tête et regardait Alphonse fixement. Oh ! quel tissu de pensées presque insaisissables enveloppait en ce moment l'âme de Camille! Sa vertu humiliée du triomphe de sa beauté ; son
LE GOWSEILLER D'ÉTAT. 169
orgueil de beauté , ravi de l'empire qu'elle reprenait, de cet hommage si tendre, si soumis, près des violences de tout a l'heure j sa crainte de se tromper, et de mal comprendre Alphonse , de donner trop de sens a ses paroles, ou de ne pas leur en donner assez 5 son bonheur qui semblait lui réapparaître comme une étoile propice après l'orage calmé 3 son doute même sur la conduite qu'elle avait suivie , sur l'indulgence qu'elle eût pu montrer : tous ces sentimens, toutes ces cordes vibraient a la fois dans son âme, et y produisaient un bruit confus oîi elle croyait entendre à la fois le mot : — pardonne ! et le mot : — tremble ! Dans ce délire , dans cette incertitude, le sens vrai, le sens de cette cruelle confusion de sentiment , vint soudainement a ses lèvres,
— Alphonse ! dit -elle d'une voix tremblante et faible , Alphonse , vous me faites peur. . .
— Peur ! reprit-il en tombant a genoux devant elle. . . peur ! Oh ! non. . . non 3 tu peux me
haïr, je t'en ai donné le droit , mais avoir peur! . . . 0 Camille ! tu n'oublies donc rien , toi j tu es donc inexorable pour la folie d'un instant — car c'était de la folie , cet emportement horrible qui m'a saisi la folie ne te semble pas
même excusable.
— Ah ! fit Camille , je n'y pense plus , ce n'esl pas cela.
— Qu'est-ce donc? dit Alphonse, en s'emparant des mains de Camille et en appuyant sur ses genoux sa poitrine qui battait violemment. Mon crime ? mon crime dont je suis moins coupable que tu ne penses? Un caprice que la vanité a fait durer plus d'une heure , que la colère peut-être a rendu une vengeance? Oh ! si c'est cela , tu as raison , je n'ai point d'excuse , je n'en puis avoir. . . Mais , reprit-il avec un accent profond , si c'est doute de la sincérité de mes paroles , si c'est défiance de ce que j'éprouve , oh ! alors tu as tort 5 si c'est méconnaissance de mon amour, tu as tort, Camille.
i.E gonseilli:r d'iViat. m
— Oh ! pourquoi m'en avez-vous fait douler? répondit Camille avec un accent oii parlait le regret de ce qui s'était passé et où les larmes arrivèrent malgré elle.
— Camille, reprit-il, en enveloppant sa taille de ses bras, en parlant d'une voix haletante et entrecoupée, je n'ose pas te dire que je t'aime , tu ne ne me croirais pas j mais laissemoi te dire ce qui est vrai , et il importe peu que ce soit moi qui te le dise , car tu le sais.,, oui, Camille, tu es noble, tu es grande, tu es pure , lu es belle... Je puis bien te le dire, je puis bien le voir... Oh! laisse, laisse-moi te regarder, t'admirer...
Il s'arrêta un moment, et comme épouvanté de ce qu'il osait dire :
— Laisse-moi t'aimer.
— Vous!., m'aimer !
— Oui, Camille, laisse-moi t'aimer, laissemoi retrouver auprès de toi ces premiers temps où je cherchais tes yeux , où je n'osais loucher la main, où je frissonnais k ta voix... et puis
1''- LE COi>iSEJLLER D'ETAT.
un jour... dans bien long-temps peut-être, tu me rediras ce que tu m'as dit une fois : Alphonse, je vous aime.
Et tout en parlant ainsi , tout en offrant a Camille une sorte d'avenir pour l'éprouver et lui rendre son amour, s'il le méritait, Alphonse étreignaitdans ses bras cette femme demi-nue, a qui il montrait l'honneur, le repos , le bonheur en séduction ; et elle se débattait faiblement, car Alphonse avait raison; elle n'avait aucune de ces ruses de coquetterie qui l'eussent sauvée , et par lesquelles les femmes sont si habiles a ne rien accepter sans rien refuser. Elle ne savait pas dire : Eh bien, nous verrons ; un jour peut-être, nous verrons. Pour Camille , il n'y avait que deux mots : je vous crois et je vous pardonne, je ne vous crois pas et je vous déteste. Cependant il l'avait presque attirée sur son sein... La force physique manquait à Camille pour résister; elle se leva debout; il était resté à genoux. Camille le dominant ainsi, et enveloppée de ses bras, lui
posa la main sur le front et lui dit en le reculant d'elle pour mieux le voir :
— Alphonse... dis-tu vrai, m'aimes-tu encore?
— Ah! s'écria-t-il en se relevant et en la tenant embrassée, si je t'aime encore ! Eh! qui ne t'aimerait?... Mais tu es donc folle comme j'ai été fou... mais tu t'es donc oubliée aussi... mais tu n'as donc pas pensé quelquefois que tu ferais l'amour et le désir des anges s'ils existaient... mais tu ne t'es donc jamais vue?
Et, par une sorte de délire inconcevable, moitié force, moitié étonnement de Camille, il l'entraîna devant une glace qui descendait jusqu'au parquet.
— Regarde-toi, regarde-toi... lui dit-il j vois.
Il fit un geste comme pour toucher au dernier vêtement qu'elle portait; elle poussa un cri et se cacha dans ses bras ; elle y frémissait.
— Ainsi lu me pardonnes? disait Alphonse.
— Oui.
^^h Ï.E CONSEILLER D'ÉTAT.
— Ainsi tu m'aimes aussi ?
— Oui...
— Ainsi tu es k moi encore?
Elle répondit en se cachant plus avant dans ses bras :
— Oui.
Ce mot n'était pas arrivé a Toreille d'Alphonse , qu'il se dégagea , la repoussa de lui , la tint k la distance de son bras et la regarda avec des yeux dont l'expression n'a pas de nom . Camille devint pâle et froide sans savoir pourquoi. Alors il se prit k hii rire au visage , d'un rire atrocement moqueur ; puis, parmi ce rire sous lequel Camille demeurait terrifiée :
— Oh ! oh ! la femme vertueuse, qui se laisse prendre aux flatteries dont rougirait une fille! Tu es a moi, n'est-ce pas?... eh bien, moi, je ne veux pas.
Et il sortit de la pièce en riant , de ce rire qui tintait aux oreilles de Camille... Elle était demeurée immobile k la place où il l'avait laissée , frappée au cœur d'un coup dont elle ne
sentait pas toute la portée , mais qui la tuait. Enfin la force lui manqua et elle tomba évanouie. Quant a Alphonse, il venait de venger le mot de lâche dont elle l'avait souffleté.
Telle fut l'issue de ce combat engagé au bal et dont Camille avait tant espéré !
2ltnitir0,
Quelques jours se passèrent sans que Camille voulût voir personne. Elle demeura au lit où la retint une fièvre continue , mais peu violente. C'était un accablement où la douleur frémissait encore, et ne bouillonnait plus, Ma-
l'y» I,E COlWSEILLER D'ÉTAT.
dame de Lubois avait excepté Alicia seule de Texclusion générale, mais Alicia ne vint pas, ou plutôt elle n'avait pas été exceptée de Tordre plus formel qu'Alphonse avait donné de ne laisser pénétrer personne. La douleur est comme toutes les grandes préoccupations, elle est systématique , elle ramène tout k elle , elle explique tout par ses causes. Ainsi les trois visites que tenta Adèle de Drancy chez Camille et dont elle fut informée , lui furent comme une insulte à sa position ; ainsi l'absence d' Alicia dont on ne lui dit pas la venue , lui furent comme un abandon du seul cœur qui lui restât après celui d'Alphonse perdu. Le but de de Lubois, en isolant Camille quelques jours, avait été de prévenir ces confidences imprudentes qui échappent au malheur dans son premier transport. S'il eût mieux connu Camille , il n'eût point pris ces précautions. Elle était orgueilleuse , elle était forte, elle pouvait souffrir amèrement d'avoir été deux fois vaincue j car elleTavait été le jour
Lt CONSEILLER un^îTAT. «^
OÙ Alphonse la quitta en rappelant dédaigneusement : pauvre femme. Elle l'avait été plus cruellement encore , k cette dernière et fatale explication oii elle était restée évanouie et mourante. Sans doute, sa nature hautaine se révoltait à l'idée d'accepter a tout jamais et sans défense le mépris et le malheur qu'on lui imposait , mais sa dignité se révoltait en<3ore plus du terrain sur lequel il fallait se défendre. Elle pensa que la résignation était aussi un courage j et, comme ces cœurs désolés qui allaient chercher dans le couvent une protection contre les atteintes du monde, Camille se cloîtra en elle-même et se voua a l'accomplissement de son malheur. Mais le couvent avait un avantage, avantage purement matériel 5 c'était de séparer physiquement de la vie qu'on voulait quitter ; c'était de n'en laisser arriver l'actioîi a l'âme que par le souvenir; c'était, pour nous faire comprendre tout-à-fait, une forteresse où ne pénétrait aucune de ces occasions de faillira sa volonté, qui vous appellent
a toutes les heures et dans tous les sefts, lorsqu'on ne met entre soi et le monde qu'une résolution. N'en déplaise aux âmes puissantes, il vaut mieux , en ces circonstances, un mur de pierre de taille qu'un caractère de fer. C'était un peu pour cette raison , que nos \ieux chevaliers féodaux au bout d'une longue vie de meurtres, de pillage, de combats de toute sorte , pris tout a coup d'un saint scrupule de religion , demeuraient fidèlement enfermés dans le monastère où ils se vouaient a la pénitence. Au fond du cloître , ni voyageurs mal chargés d'armes et bien chargés d'écus ne les incitaient à les détrousser , ni belles filles a les enlever, ni chevaux hennissans à les monter, ni grosses terres voisines à les conquester ; mais à coup sûr ils ne seraient pas restés si calmes dans leurs forts châteaux, ayant la lance sous la main et quelque ennemi au bout de la lance.
Donc, pour que Camille persévérât dans cette complète résignation qu'elle avait adop-
LE COMSEILLi:U D'LTAT. 481
lée , dans ce délaissement d'elle-même qu'elle pensait irrévocable , il aurait fallu que rien ne vînt agacer de nouveau sa disposition naturelle à combattre ; il aurait fallu, disons le mot, puisque depuis une heure il tourne au bout de notre plume , il aurait fallu que le diable ne vînt pas la tenter. Nous dirons comment il vint.
Une semaine s'était passée depuis la fatale nuit du bal. Camille, demeurée seule, n'avait pas été chercher hors de sa maison les consolations qu'elle ne voulait pas y laisser entrer. Cependant, un matin, a l'heure oii il ne vient guère persoane chez une femme , comme elle passait dans son salon , un violent coup de sonnette la fait écouter.
— Madame de Lubois? dit une voix de femme en entrant.
— fille n'y est pas, répond le domestique.
— Vous mentez , reprend madame de Brémont, car c'était elle 5 annoncez-moi.
— Madame , quand je vous dis. . .
182 Mî C0NS1ÎILr,ER D'ÉTAI.
— Ah! c'est trop d'insolence, s'écrie madame de Brémont; Camisard , suivez-moi.
Et, sans autre discours, elle entra, ouvrit les portes elle-même et arriva jusqu'au salon où Camille était demeurée.
— Est-ce toi, lui dit sa marraine en la voyant, qui as défendu ta porte à tout le monde ?
— Je l'aurais défendue k tout le monde, que ce mot ne pouvait vous regarder.
— Je m'en doutais. Voilà trois fois que je viens, j'espère que cela ne se renouvellera plus, entendez- vous , dit-elle en se tournant vers le domestique.
— Madame peut témoigner a gionsieur que ce n'est pas ma faute si elle est entrée.
— Ah ! l'ordre vient de monsieur , fit Camisard... C'est bon , sortez^.
— Entrons chez toi, ma pauvre Camille, dit madame de Brémont en l'entraînant dans la chambre et prenant un siège. Pauvre enfant! pauvre chère enfant !... Je sais tout.
— Quoi ! ma marraine ?
— Oui , oui , dit madame de Brémoiit , je sais tout... Et où en êtes-vous?
Camille se tut et de l'œil désigna Camisard.
— Oh , parle devant lui, chère enfant, c'est un ami : c'est un homme ; il comprend mieux ces malheurs-la que nous qui ne les sentons qu'avec notre cœur. Ce n'est pas que M. Camisard en manque , il a été jeune (le conseiller d'état se mordit les lèvres) , mais maintenant c'est un homme grave qui m'a sauvée de biens des positions critiques; enfin c'est un ami.
Camille ne remarqua pas qu'il y avait eu des positions critiques dans la vie de madame de Brémont.
— Voyons , continua madame de Brémont , où en êtes-vous?
— C'est monsieur qui vous a informée de ce qui s'est passé chez M. Derby? demanda Camille pour ne pas répondre à la question de sa marraine.
— Ce n'est pas lui , et je lui en veux : qu'on ne se mêle pas des affaires des étrangers , ceLi.
I»4 LE COIKSEILLER D'ETAT.
se conçoit, mais qu'on ne "veuille pas avertir une amie du malheur qui frappe sa fille adoptive , car tu es ma fille adoptive , c'est une fausse délicatesse.
Camisard fit un geste d'excuse.
— Allons, Camisard, vous avez eu tort, n'en parlons plusj c'est une niaiserie à votre âge.
Le conseiller d'état se mordit encore les lèvres.
— Qui donc vous a instruite? reprit Camille qui s'alarma dès ce moment de la manière dont madame de Brémont avait appris sa mésintelligence avec son mari.
— Mais , répondit madame de Brémont , c'est une de tes amies, Alicia, qui s'est aussi présentée deux fois chez toi et qui a été constamment refusée.
— Pauvre Alicia! dit Camille qui la plaignait de l'avoir injustement accusée.
— Pauvre Alicia , pauvre Alicia, reprit madame de Brémont , je suis charmée qu'elle ne l'ait pas vuej elle t'aurait fait faire encore
quelque imprudence. C'est bien assez de t'avoir entraînée chez ce Derby.
— 0 ma marraine! je vous jure que ce n'est pas elle.
— Ta , ta , ta , fit madame de Brémont , je n'en crois rien. C'est une tête folle; je ne dis rien contre ses mœurs , mais ce sont de très mauvais exemples que de telles personnes ; une fille de vingt-cinq ans qui n'est pas mariée, qui va seule dans le monde comme unpandour. Ce n'est pas pour vous faire un mauvais compliment, Camisard , mais vous l'avez horriblement élevée, un jeune homme n'aurait pas été plus inconséquent. Enfin les cheveux blancs n'amènent pas la sagesse dans toutes les têtes.
Le conseiller s'emporta un morceau des lèvres.
— Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit , reprit madame de Brémont : parlons de toi... Oui, ma chère enfant! Alicia, alarmée de ne pouvoir pénétrer chez toi, te croyant malade, morte, qui sait? est venue m'avertir et elle m'a
ISfi LE COIKSEILLKR D'ÉTAT.
tout dit. Ah çh , c'est donc vrai que ton mari a une maîtresse , une fille de théâtre , qui s'appelle... Vous devez savoir ça , Camisard, vous qui, en qualité d'administrateur des hôpitaux , avez vos entrées dans tous les spectacles, et c'est bien singulier qu'on tire les premiers revenus des pauvres, qui ne devraient venir que de la charité chrétienne, de si mauvais lieu ; et c'est bien cruel qu'un homme religieux , qu'un homme respectable soit obligé d'aller porter -sa surveillance dans de pareils endroits ! Enfin c'est comme ça, il faut faire son devoir; Dieu nous tient compte des sacrifices qu'il nous^ coûte.
Elle poussa un soupir, nous ne pouvons décider si ce fut par componction ou pour reprendre haleine. Elle continua :
— Voyons, comment s'appelle cette fille?
— Césarine , répondit Camisard. Mais son nom ne fait rien a l'affaire qui nous amène chez madame de Lubois.
— Vous avez raison. Elle s'appelle donc Ce-
LE CONSEILLER D'iÉTAT. *8-
sarine? Hum! voila encore im de ces noms qu'on ne voit que sur les affiches de spectacle. Du resle, je ne les en blâme pas ; ces gens-là font bien ; il n'est pas nécessaire qu'ort prostitue les noms des saints a de pareils métiers. — Celte Césarine donc est la maîtresse de ton mari?
— Qui , ma marraine , répondit Camille qui tâcha de compenser par le laconisme des réponses la longueur digressive des questions.
— Et sans doute il lui donne beaucoup d'ar-
gent ?
— Je ne sais pas , dit Camille.
— Oh ! cela doit être , reprit madame de Brémont; tout notaire qu'il est, ton mari a toujours vécu avec ce qu'il y a de mieux j il a un peu les grandes manières. Les gens comme il faut ont toujours énormément donné a ces créatures-la. Tiens, par exemple, mon oncle M. de Robery, l'ancien intendant du Querci , s'est ruiné pour une fille de l'Opéra; il est vrai que cette Césarine n'est pas de l'Opéra, je crois; et puis tout ça est bien déchu depuis la révo-
1S8 LL CONSUILLLR D'ÉTAT.
liition. Il n'y a guère plus de mœurs nulle part : c'est égal , il y en a bien assez pour ruiner un notaire qui n'a pas deux cent mille livres de rente comme mon oncle : ce n'est pas pour ça que je lui ai porté quatre cent mille francs... non pas... non pas... il faut l'arrêter a temps j je ne veux pas payer ses folies j non pil*..r non pas...
Et elle se trémoussa sur son fauteuil, s'y en- . fonçant tout-a-fait et en répétant indéfini- s ment : non pas. . . non pas. . . Camille ne répondit rien , elle avait trop a. penser et sur l'espèce d'intérêt que lui témoignait sa marraine et sur le nouvel aspect que lui présentaient les désordres de son mari. Lorsque madame deBrémont eut épuisé les non pas... non pas... elle reprit ses idées par le tournant ordinaire qu'elle s'était formulé pour sortir de ses digressions et rentrer dans la voie de ses pensées.
— Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit, les affaires auront leur temps j c'est de toi , ma pauvre enfant, ma bonne chère Camille,
qu'il faut que nous parlions. D'abord, il faut que je te gronde. Comment, une femme comme toi , dans ta position , s'exposer a aller chez ce Derby , un homme dont on raconte des histoires inouies , un homme chez qui l'on rencontre des gens de toute espèce!
— J'avoue que j'ai eu tort, dit Camille j mais, grâce a M. Camisard , qui a bien voulu rester près de moi...
— Je te comprends, je te comprends, reprit madame de Brémont , tu veux dire que tu peux bien aller dans un salon oii va un conseiller d'état , un homme de la gravité et de l'âge de Camisard.
L'impatience de Camisard tourna au pâle.
— D'abord , continua madame de Brémont, il a tort ; cependant c'est bien diiOférent , c'est un homme : et puis il est grand amateur de tableaux, il est forcé de voir ces gens-lkj il les fait beaucoup travailler. Je sais bien qu'il lui suffirait d'aller le matin dans leurs ateliers, mais Camisard est outré en tout , il craint de
IdO LE CO!\iSEIM.LR D'ÉTAT.
les humilier, s'il n'allait chez eux amicalement.
Cam isard fit tm geste.
— Je vous conçois, mon cher, reprit rapidement madame de Brémont , c'est au fond un bon sentiment ; mais avouez que ce qui est sans importance pour un homme d'un certain âge , est très inconvenant pour une jeune femme comme elle.
Camille souffrait horriblement de ce bavardage incohérent , qui touchait a chaque instant à la blessure de son cœur, sans y porter remède. En cette circonstance, madame de Brémont ressemblait a un chirurgien qui vient pour réparer une fracture , et qui d'abord s'empare du membre brisé et le quitte pour discourir sur la maladie ; qui le reprend pour le requitter et rediscourir sur autre chose , et qui recommence trois ou quatre fois ce cruel manège. Camille avait de plus misérable que le malade , en pareille circonstance, de n'oser se plaindre. Enfin , Camisard, qui comprit sa
LE CONSEILLEU D'ÉTAT. iVfl
douleur , et que la conversation de madame de Brémont blessait aussi pour sa part , Camisard prit la parole , et peut-être nos lecteurs trouveront ~ ils dans ce qu'il conseilla à Camille, les derniers traits de ce caractère dont quelques-uns nous paraissent suffisamment indiqués par madame de Brémont.
— Ce que vient de dire madame de Brémont, sur ce qui s'est passé, est parfaitement juste. Toutefois , reprit Camisard , la grande question reste à décider j quelle est la conduite que doit tenir madame de Lubois?
— Mais c'est la chose la plus facile du monde, reprit madame de Brémont 3 je vais aller trouver Alphonse , c'est un charmant garçon, fort aimable , fort spirituel , qui a toutes sortes de bonnes qualités , mais à qui je dirai tout franc et tout net : — Mon cher ami, vous vous conduisez fort mal avec votre femme. Je vous ai prêté quatre cent mille francs pour la rendre heureuse. Primo , je retire mes fonds de chez vous , et j'en dirai les motifs à tous ceux de
iQi LE CONSEILLER D>ÉTAT.
VOS cliens qui sont mes amis, en les engageant d'en faire autant. Voyez si cela vous convient ou si vous aimez mieux rentrer honorablement dans votre ménage. Et puis nous verrons ce que notre notaire répondra à cette proposition.
La vie a des filons de malheurs qui , s'ils n'ont pas partout la même densité , n'ont point cependant de solution de continuité. La visite de madame de Brémont pouvait être pour Camille un repos de ses tortures de la veille , une consolation où elle se fût soulagée par des larmes , et reconfortée par une espérance j mais la tournure que madame de Brémont donnait a sa protection , avait pour Camille quelque chose d'odieux et de mercantile qui la blessait dans tout ce qu'elle avait de sentimens élevés et délicats. L'idée d'aller voir marchander son repos , qui ne pouvait plus être son bonheur, au prix de quatre cent mille francs, lui serrait le cœur d'humiliation. Le taux du marché importait peu. Du moment
que le respect peut se vendre, il n'a plus de prix. La duchesse qui répond: — Vous m'en direz tant ! a l'homme qui avait monté l'enchère de sa vertu à dix millions ; cette femme se fût vendue pour trente sous , si elle avait été dans la misère j sa vertu n'existait pas. Madame de Brémont eût-elle payé d'un milliard la bonne conduite de de Lubois pour sa femme , le bonheur et la dignité de celle-ci n'en étaient pas moins perdus pour elle. Malgré tout ce que Camille avait de reconnaissance pour sa marraine, tout ce qu'elle s'imposait de vénération aveugle pour ses bienfaits , la condition de celui-ci lui parut inacceptable.
— Non , dit-elle, ce ne sont point des menaces qui peuvent me rendre l'amour et la considération.
— Comment, des menaces ! s'écria madame de Brémont; mais , ma chère enfant , je le ferai comme je le dis... tu ne me connais pas. Crois-tu que l'embarras de trouver un autre placement m'arrête? non pas, non pas, non
m LE CONSEILLER D'ÉTAT.
pas 'y tu es ma fille , et je te protégerai. Oh, je le mènerai, monsieur ton mari, de manière à ce qu'il s'en souvienne.
Camille, réduite au silence, désespérant de faire comprendre sa délicatesse a sa marraine, ne put s'empêcher de verser quelques larmes. Camisard vint a son secours.
— Permettez , dit-il a madame dcBrémont, sans doute , votre moyen est parfaitement excellent, mais il est trop violent et serait peut-être inutile. Alphonse peut vous rembourser sur l'heure et sans se gêner , et peutêtre, si on lui met si sèchement le marché à la main, il est homme a accepter. Le temps , ma chère madame de Brémont , est un grand maître , il cicatrise des blessures qu'on peut rendre incurables en voulant les guérir trop vite. Il faut gagner du temps.
— Vous avez raison , dit vivement Camille, qui était charmée de pouvoir reprendre son malheur comme elle se l'était arrangé.
— Et que comptes-tu faire , dit madame
de Brémont, avec ton syslcme de temporisation?
— Hélas ! souflfrir et attendre.
— Ah ! souftVir et attendre , reprit vivement madame de Brémont, voila encore de ces mois d'aujourd'hui, qui me crispent de la tête aux pieds. Je ne comprends plus les femmes : attendre et souffrir ! il ne manquait plus que d'ajouter sentimentalement : et mourir.
— Peut-être , dit Camille , dont le désespoir
ne tenait plus contre toutes ces attaques hru~ taies.
— Voila... voila, reprit madame de Brémont ; mais c'est une monomanie , comme vous dites je ne sais oii. . . oui, ma chère , c'est une maladie ; certes , ce n'est pas un monde que ce qui t'arrive 3 ce n'est pas une monstruosité qui ne soit jamais advenue à personne. C'est, après tout, un malheur fort vulgaire , comme il s'en trouve partout , comme nous avions a en supporter beaucoup autrefois, et peut-être beaucoup plus qu'k présent. Mais ,
nou3 ne parlions pas tout de suite de mourir* Ah! de notre temps, et il n'y a pas des siècles de cela, je ne suis pas vieille comme Mathusalem j de notre temps on était plus sage ; on prenait son parti , on se séparait : ou bien , si pour des raisons de convenance , et ce sont celles qu'on ne respecte pas aujourd'hui , si pour des raisons de convenance, on était forcé de rester ensemble , on vivait chacun de son
côté mais on ne mourait pas; il n'y avait
pas le moindre scandale.
Camille, quoiqu'elle eût vécu sous la protection de madame de Brémont depuis son enfance , n'avait jamais été dans l'intimité de sa pensée. Toujours en pension, tant qu'elle n'avait pas été une jeune fille , et mariée au moment où elle le devenait, elle n'avait presque jamais reçu de madame de Brémont que ces conseils vulgaires par lesquels on recommande la vertu et la bonne conduite , a la grosse , et sans y attacher d'autre sens que de pouvoir se dire en cas d'événement : Ah! je
LE CONSEILLER l>>ÉTAT. ÏO"
l'ai pourtant bien prêchée. Ce fut donc avec une peine toute nouvelle qu^elle découvrit le fond du caractère de sa bienfaitrice , a travers sa loquacité. Enfin Camisard, qui vit, aux larmes silencieuses de Camille, combien elle souffrait de cet entretien , répondit doucement :
— Madame de Brémont a raison , mais peutêtre la violence de votre douleur vous a-t-elle empêchée de la bien comprendre. Croyez-moi , je connais un peu les hommes.
— Je le crois, dit madame de Brémont avec un petit hochement de tête et un petit sourire au passé ^ qui assurément voulait dire : monstre! — Allez, allez, reprit-elle, c'est une pensée à moi. Camisard continua.
— Je connais aussi Alphonse; son premier, son seul défaut peut-être , est de vouloir paraître indépendant. Eh bien! je dois vous le dire : cette retraite absolue que vous voulez vous imposer, lui semblera un reproche perpétuel de sa conduite, et Dieu sait si, entraîné
par cette vanité de ne céder a rien , il ne persévérera pas dans son abandon. Pardonnezmoi, ditCamisard, en prenant un ton humble, pardonnez-moi, madame, de donner à une femme d'une vertu, et je puis dire d'un mérite comme le vôtre : pardonnez-moi de vous donner un conseil si vulgaire ; mais vous devez le savoir mieux que moi , le courage est souvent plus grand pour lésâmes élevées a faire comme tout le monde qu'à suivre leur propre nature. Eh bien î madame, il faut que vous ayez ce courage, il faut que vous ayez l'air de prendre votre parti, comme disait si justement madame de Brémont. Que votre mari vous voie calme , naturelle, indifférente comme si rien ne s'était passé. Si une occasion de plaisir se présente , ne la refusez pas ; si de nombreuses invitations vous appellent hors de votre maison, acceptez-les. D'abord , votre mari trouvera cela fort commode , mais bientôt son caprice pour cette Césarine n'étant plus aiguillonné par la contradiction , se fatiguera de sa liberté ; Al-
Lte CONSEilXER D^ÉtAT. %9»
phonse aura bientôt ses heures d'ennui et de solitude , oii il lui faudra rentrer chez lui ; c'est alors qu'il commencera a sentir combien il a gâté sa vie ; c'est alors que des réflexions faites, en secret, et qu'il ne repoussera pas, parce qu'elles ne lui seront pas imposées, lui montreront l'indignité et surtout la maladresse de ses procédés j c'est alors qu'il appréciera le trésor qu'il a perdu , alors qu'il voudra le ressaisir. Et , comme il faut tenir compte même des défauts des hommes dans les bonnes résolutions qu'ils peuvent prendre, peut-être alors sa vanité voudra reconquérir cet amour qu'il croira avoir perdu ; il y mettra tous ses soins , tout son cœur, et vous le retrouverez, madame, croyez-moi , vous le retrouverez ce qu'il a été , bon, confiant, dévoué.
— Voila absolument ce que je te disais tout k l'heure, reprit madame de Brémont, voila qui est parfaitement raisonnable.
— Ce sera peut-être bien inutile, dit Camille.
WQ I/E CONSEILLER D>ÉTAT.
— Inutile ! inutile ! s'écria madame de Brémontj oh ça! ma chère enfant, quand on ne veut rien tenter, on n'arrive à rien; tu ne monteras pas sur les tours de Notre-Dame en restant là assise dans ton fauteuil,
— Pardon, ma marraine, répondit Camille, choquée du ton de madame de Brémont, ton qui , pour la première fois de sa vie , ne lui semblait pas une franchise originale , pardon , mais au point où en sont les choses...,
— Pardon pour moi-même , dit vivement Camisard en prévenant à la fois les refus de Camille et les exclamations fâcheuses de ma^ dame de Brémont, qui produisaient l'effet con-, traire à celui qu'elle croyait obtenir. Pardon ; madame de Brémont a parfaitement raison , le mot impossible est trop souvent une excuse de l'impuissance ; trop souvent encore une excuse de ce que je pourrais appeler la désertion de soi-même, pour que vous puissiez vous en armer. Vous voulez céder sans résistance ; mais a ce compte, madame, la vertu n'aurait.
pas même le droit de se plaindre , ou plutôt , elle ne serait plus la yertu , car la vertu veut dire aussi courage. Vous voulez mettre le vôtre à souflfrir; eh bien , madame, c'est peut-être de l'égoïsme.
— Oh ! dit Camille , de l'égoïsme !
— Pardonnez-moi ce mot, madame , je n*ai pas osé dire davantage. Véritablement ce n est pas un bon sentiment que celui qui , s'enferniant dans la forteresse inaccessible d'une conduite irréprochable , laisse froidement s'égarer ceux qu'il pourrait ramener dans la bonne voie. Que diriez-vous, et soyez indulgente pour la comparaison, que diriez-vous de soldats qui , sûrs de leur courage et de leurs armes, et certains de ne pas être vaincus, verraient sans pitié la fuite de leurs camarades , et se refuseraient aies secourir, parce qu'ils ne se sont pas bravement battus? ils auraient tort pour les malheureux que la nature n'a pas aussi fortement partagés — ils auraient un plus grand tort, et je vous demande de ne pas sourire de la per-
202 LE COmSEII.I.F.R D^ETAT.
sévérance de ma métaphore , ils auraient , dis-je , un plus grand tort , c'est celui d'abandonner la patrie commune , le drapeau fraternel. Eh ! madame , le ménage est presqu'une patrie 5 la considération du nom qu'on porte ensemble, est une sorte de drapeau auquel il faut sacrifier bien des ressentimens , quelquefois bien des droits. Ce que je vous dis la , madame , vous l'eussiez senti de vous-même , si vous aviez eu le bonheur d'avoir des enfans : et comme il vous arriverait peut-être , s'il en était ainsi, de devenir exigeante pour des intérêts pécuniaires que vous sacrifieriez légèrement aujourd'hui, parce qu'ils ne regardent que vous seule , il vous serait aussi venu a lapensée que vous deviez maintenir ou rappeler dans le chemin de Ihonneur celui dont vos enfans doivent porter le nom. Ces devoirs, qu'une mère serait coupable de ne pas remplir , il serait peut-être cruel k l'épouse de les abandonner : vous ne le ferez pas. Prenez donc le seul moyen possible de rendre a votre mai-
son ce respect que vous ne voulez garder que pour vous seule. Quelques têtes frivoles ne vous comprendront pas , tous les esprits distingués vous apprécieront Je ne parle pas des amis qui vous seront reconnaissans , vous ne me connaissez pas assez pour que j'aie le droit de parler à votre cœur.
. — J'essaierai, dit Camille, devenue pensive aux dernières paroles de Camisard , et prise a cette subtilité de vertu qui la lui montrait plus grande à tenir une conduite vulgaire, qu'a s'en créer une exceptionnelle.
Le raisonnement de Camisard revenait , dans son sens, a cette maxime adroite du déisme : Peu de philosophie rend sceptique ^ beaucoup de philosophie rend religieux. Maxime qui met sur la même ligne l'extrême ignorance et l'extrême savoir. Madame de Brémont faillit gâter tout l'effet du sermon de Camisard par un mot.
— Et puis, après tout , dit elle, ça te distraira .
20^ LE CONSEILLER D'ËT\T.
C'est ce dont Camille ne voulait a aucun prix : mais Camisard para encore ce coup avec une persévérance qui devait avoir un but caché , et commença par l'imperturbable phrase avec laquelle il faisait tout accepter a sa vieille amie.
— Madame de Brémont a encore parfaitement raison ; oui , madame , quoique votre désespoir s'en révolte , cela vous distraira de ces préoccupations solitaires qui ôtent à l'esprit sa justesse, et, permettez-moi le jeu de mots si c'en est un, sa justice ; préoccupalions qui font du malheur une sorte de verre grossissant , a travers lequel le mal paraît énorme : et vous devez vous le bien persuader, ce ne sont pas les esprits faibles, les cœurs médiocres qui sont exposés a ce danger, ce sont toujours les intelligences fortes, les âmes passionnées. 11 faut que vous ayez encore celte puissance sur vous-même de sortir quelquefois de votre position pour la juger sainement. Ce n'est pas, et vous devez me trouver
LE COIKSEILLER D'ÉTAT. îti
bien rhéteur pour un conseiller d'état , ce n'est pas de l'intérieur d'une forteresse qu'on juge les parties accessibles, et....
— C'est bon , c'est bon , dit madame de Brémont , que l'éloquence imagée du conseiller d'état commençait a ennuyer , c'est bon : Camille a entendu raison , et elle suivra mes conseils ; n'est-ce pas , mon enfant ?
— Oui , ma marraine, dit Camille mal persuadée, mais obéissant a cette loi fatale de l'humanité, qui résiste au cri instinctif et droit de la conscience , pour suivre la vaine route du raisonnement dont on a fait ce faux dieu qui s'appelle la raison.
— Voilà qui est convenu , dit madame de Brémont à Camille , il faut te distraire , t'amuser , et puis nous verrons ; mais , au moins , plus de bal chez des Derby, et surtout plus de demoiselle pour chaperon j car voilà le plus mauvais de ton imprudence ; si encore tu t'étais fait accompagner par une femme mariée !
206 l-E C01\SEII.LCR D'ÉTAt.
— Oh ! j'aurais été forcée d'avoir recours a madame Drancy, et...
Elle s'arrêta pour ne pas dire du mal de quelqu'un.
— Et tu aurais mieux fait , repartit madame de Brémont.
— 0 ma marraine! fit Camille presqu'en souriant.
— Ma chère enfant, elle est mariée, répondit madame de Brémont en faisant sonner ce mot. Je sais hien qu'on en raconte des horreurs j mais enfin son mari est la , et s'il ne s'en fâche pas, c'est qu'il n'y en a pas tant qu'on en veut Lien dire j et puis, je te le répète , elle est mariée , voilà l'essentiel.
— Vous savez qu'on nous attend au bureau central de bienfaisance , dit Camisard , qui craignait l'effet des explications de madame de Brémont.
— C'est vrai, reprit celle-ci. Viens, chère enfant, viens me voir... Je viendrai aussi : oh ! nous ne t'abandonnerons pas. A la bonne
LE CONSCILI En U>KTAT. 207
heure, te voilk plus contente... Cette chère Camille ! Adieu , adieu.
Et elle s'envola avec Camisard , et laissa Camille en proie a ses réflexions. Madame de Lu- ♦ bois pesa long-temps dans sa tête les avis de conseiller d'état, et ne se trouva pas éloignée de les suivre, mais pour une toute autre raison que celles qu'il lui avait données. Camille avait écouté cette conversation avec le ressentiment, au fond de l'âme , de la dernière injure d'Alphonse. Toutefois , ce ressentiment n'avait pas agi d'abord sur sa détermination , mais du moment qu'elle pensa k engager de nouveau la lutte , elle ne consentit pas a arrêter sa victoire à la limite qu'on lui avait marquée. Ce n'était plus l'abandon d'Alphonse qu'il fallait faire cesser , c'était l'horrible insolence de son injure quïl fallait punir. Enfin , de tous les discours de Camisard, une seule idée resta dans l'esprit de Camille , celle de revoir son mari revenir à ses pieds : non que Camille voulût reconquérir cet amour qu'on lui promettait ,
SOS LE COMSEILLER D^ÉTAt.
mais parce qu'alors elle pourrait lui refuser le sien. Cette idée, long-temps méditée, longtemps chauflfée au feu exaspérant de la réflexion, arriva à faire crier au cœur de Camille dans un moment de colère : Oh ! quand pourrai- je lui dire aussi : je ne veux pas.
Si quelque chose eût pu prévenir cette funeste résolution dans l'esprit de madame de Lubois , c'eût été la vulgaire acception que madame de Brémont donnait aux sentimens que Camille tenait toujours dans une sphère élevée. Et qu'on nous permette ici et à propos de ces deux femmes, de montrer comment la forme des idées est souvent si puissante, qu'elle nous trompe complètement sur le fond. Madame de Brémont était une de ces natures communes qui, dans Fâge où l'esprit adoptelesidées qui seront celles de toute sa vie , grâce à celte vulgarité même , trouvent juste, bon et convenable tout ce qui est. Jeune et belle avant la révolution de 89 (madame de Brémont avait 65 ans en 1850) , elle avait imaginé que la vie
devait se passer nécessairement comme elle la voyait se passer alors , et qu'elle ne devait jamais se passer autrement. La révolution politique qui l'exila , lui parut une maladie de la France, et la différence des mœurs qui s'étaient établies en raison de cette révolution , lui semblait une conséquence de cette maladie. Au fond, il y avait bien toujours des maris qui trompaient leurs femmes , des femmes leurs maris, des enfans qui abandonnaient leur père , ou s'en moquaient ; mais cela se faisait autrement : et , à son insu , cela choquait madame de Brémont par les dehors plutôt que par le fait lui-même. Rien n'eût été odieux à madame de Brémont comme de voir entrer chez elle un jeune homme de notre époque, en frac, en bottes, en pantalon et légèrement aviné -, mais il n'est pas sûr que, s'il eût eu le bas de soie mal tiré , la veste débraillée, le jabot de malines et les manchettes en désordre, elle n'eût pas dit : Que voulez-vous;
il faut que jeunesse se passe. De ces petites I. i4
choses aux grandes, il existe une plus intime liaison qu'on ne croit. Pour ces sortes de gens, il n'y a plus de religion du moment qu'il n'y a plus de bedeaux , d'ornemens d'or et de châsses de cent mille écus dans une église ; c'est à peine s'ils comptent le prêtre pour quelque chose. N'avons-nous pas une bourgeoisie énorme qui dit piteusement qu'il n'y a pas de monarchie la oiiil n'y a pas d'habit k la française? Eh bien, cette façon de sentir s'applique à tout dans de pareils esprits : ce qui leur semblait naturel fait de telle façon , leur paraît immoral fait de telle autre. Voyez ce qui se passe en littérature. De combien d'anathèmes la piètre comédie de l'Empire n'a-t-elle pas écrasé le drame moderne? Est-ce donc qu'il a inventé des crimes, des ridicules, des saletés nouvelles ou inconnues a la scène ? Point ; mais c'est qu'il les présente sous une forme qui choque les habitudes prises. De combien de milliers de pièces à étouffer de rire le cocuage n'a-t-il pas fait les frais? De dix mille peut-être, et c'était fort in-
LE COi^SEILLER D'ÉTAT. 2U
noccnt : mais que nos auteurs modernes le prennent au sérieux et l'appellent adultère , et toutes les consciences se révoltent. Pourquoi? parce qu'il y a un âge où l'on se fait à la vie pour le reste de ses jours, et qu'il n'y a que de rares exceptions qui s'acclimatent aux mœurs a mesure qu'elles changent.
Donc Camille, qui , peut-être par sa nature, peut-être aussi par celle des idées sérieuses de notre époque , donnait un but élevé et puissant a sa résolution , s'en fût-elle détournée, si elle l'avait considérée sous le même aspect que le faisait madame de Brémont, si elle eût pensé que sa conduite se traduirait par la phrase vulgaire : elle a pris gaîment son parti. Mais elle avait trouvé dans Camisard un auxiliaire de ses idées dont le style m^mî^ avait plus que balancé les mauvaises expressions de la marraine. Toutefois, Camille n'avait encore rien résolu, lorsqu'elle eut a subir deux nouveaux entretiens dont l'un la jetta bien loin de ses premiers sentimens de résignation, et dont le
812 LE COWSEII.LER D'LTAT.
second la détermina complètement a suivre les conseils de Camisard.
Après la visite de madame de Brémont, elle reçut celle d'Adèle Drancy.
— Chère amie , lui avait dit Adèle en entrant, voila deux fois que je suis venue. Tu as été malade j c'était bien fait pour çaj mais j'espère que maintenant tu prendras un peu de coujrage. Il ne faut pas t'y tromper, ce n'est pas en pleurant que tu ramèneras ton mari... Tiens, c'est un misérable.
— Adèle, dit Camille , je ne me plains pas, et je me plaindrais que j'aurais soin d'employer des expressions plus convenables.
— Oh ! c'est que tu ne sais rien, chère petite, répondit Adèle, tu ne sais pas comme ils font des gorges chaudes de ta scène avec ton mari, lorsque vous êtes rentrés. C'est ce mauvais plaisant de Farcy, un des élèves de mon mari, qui a arrangé l'histoire 5 ce n'est pas que ce ne soit très drôle pour ceux qui ne te con-
LE COiXSElLLI.U D'tlAT. 21,3
naissent pas , mais c'est abominable pour tes amis.
— Quelle scène, s'écria Camille, et quelle plaisanterie a-t-on osé faire sur moi?. . . sur moi, répéta-t-elle.
— 0 bon Dieu î ma chère, il ne faut pas
t'alarmer plus que cela ne le mérite mais
c'est une peste que tous ces petits rapins; ils n'ont pas plutôt vent d'une sotte histoire, qu'aussitôt c'est une caricature, et pis encore, une scène. J'ai entendu Farcy raconter la sienne, j'ai cru que j'en mourrais de...
L'expression du visage de Camille arre(a madame Drancy à la dernière parole qu'elle allait prononcer.
— Adèle, lui ditCamille, jene te comprends pas ; une sène, des histoires, que veux-tu dire? e'est affreux... Oh! que s'est-il passé?
— Mon Dieu! mon Dieu! que je suis désolée de t'avoir conté cela! C'est une sottise, ma pauvre Camille , une de ces choses qui arri*
21/i LE GOIVSEII.LER D'ETAT.
vent k tout le monde ; j'ai eu à les subir comme les autres j c'est une folie qui s'oublie en quinze jours et dont il ne faut pas t'occuper.
— Oh ! tous ces ménagemens sont plus affreux que la vérité , repartit Camille palpitante ; parle , je t'en prie. — Qu'a-t-on dit? — qu'at-on osé dire?
— Rien, ma chère, reprit madame Drancy ;. mais tu sais bien ce que c'est qu'une charge d'atelier.
— Non, dit Camille étonnée.
— Tu n'as donc jamais entendu Henri Monnier conter une de ses charges ?
— Une fois, en effet, reprit Camille en cherchant un souvenir éloigné, à la campagne, je me rappelle... je ne sais quoi... un M. Prud'homme... mais qu'y a-t-il de commun entre une pareille plaisanterie et moi?
— Eh bien , dit Adèle comme avec impatience , Farcy en fait une sur ton mari et toi :
ca s'appelle le Dieu et la Bayadère , du nom du ^ dernier opéra d'Aubert.
Camille se passa la main sur le front et reprit avec un accent nerveux :
— Mon Dieu! c'est ma faute, sans doute... mais je ne te comprends pas. . . Une scène, une charge d'atelier... le Dieu et la Bayadère... toutes mes idées sont brouillées... que veuxtu dire?...* 0 mon Dieu!.... je rie comprends pas...
Elle se mit a pleurer.
— Eh bien ! eh bien ! dit madame Drancy, qui, étonnée de ce que Camille ne la devinait pas h sa première phrase , crut véritablement qu'il y avait désordre dans ses idées , et qui pensa devoir lui porter secours en les empêchant de s'égarer davantage... Eh bien! que vas-tu t'imaginer? Voyons, calme-toi , voici la vérité : Je ne sais trop comment on a appris ce qui s'était passé entre toi et ton mari quand vous êtes rentrés de chez Derby , k moins que
ce ne soit Alphonse qui l'ait racontée k Césanne et Césarine...
Finissons la phrase pour Adèle , et disons ce qu'elle ne voulut pas dire : Césarine a Drancy , Drancy à sa femme , sa femme a Farcy, Famant de trimestre.
— Eh hien ! s'écria Camille.
— Eh bien! Farcy s'est imaginé de vous mettre en scène tous les deux , toi avec ton costume de Bayadère et Alphonse en divinité de l'Inde... et puis c'est la scène de l'opéra a peu près... que sais-je, moi... Tu veux le séduire... tu fais des grâces... tu. ...je ne peux pas te dire tout ca; et il finit par répondre en te reponssanty^ ne veux pas ! C'est niais. . . c'est stupide... continua Adèle, ça ne vaut pas la peine de s'en occuper.
— 0 mon Dieu ! dit Camille en laissant tomber a terre ses regards qu'elle avait jusque-la tenus fixés sur madame Drancy. Oh î rinfàme î oh ! les misérables î . . .
LE COI^SEILLEn D'ETAT. 217
Elle se tut et demeura immobile... Un coup de sonnette qui x'etentit dans l'appartement la fit tressaillir. ,
— Pardon , dit Adèle embarrassée de l'effet qu'elle avait produit et charmée de n'avoir pas un plus long interrogatoire a subir, c'est moi qui ai prié mon frère de venir me prendre ici; je suppose que c'est lui... je voulais te le présenter» mais, une autre fois, plus tard...
— Oui... oui, dit Camille haletante et les yeux fixes, une autre fois... quand tu voudras. va, qu'il n'entre pas.
Et, dans un état d'égarement complet, elle poussa madame Drancy hors de la chambre. A ce moment, il lui semblait qu'elle allait paraîl^re nue et sans voile au regard de ce jeune homme , qui avait du entendre aussi celte cruelle histoire , oii sans doute les détails avaient été comptés un a un , et elle retouiba sur son siège en répétant :
— Oh ! rinfàme !. . . oh ! les misérables !
Que de pleurs , que de cris éclatèrent a la fois dans l'âme de Camille ! que d'imprécations déchirantes brisèrent sa poitrine et y retombèrent désespérées ! Si celui qui tient ce livre est un homme , qu'il se réjouisse , car lui, si un pareil malheur, un outrage si épouvantable l'atteignait a cette heure , il peut jeter ce livre pour courir à une épée , à un pistolet , pour courir a celui qui a mis ses profondes et saintes douleurs a la merci de la risée des plus indignes j il peut aller le frapper au visage et le menacer a la poitrine ; mais, si c'est une femme qui parcourt ces pages, qu'elle pleure sur Camille , qu'elle pleure sur elle-même , pauvre femme , car ni mœurs , ni lois ne lui ont rien laissé pour se défendre, pour se venger de si effroyables horreurs. C'est dans ces mouvemens funestes de l'âme où la pousse en riant la frivolité détestable du monde , c'est dans ces désespoirs de l'impuissance, que la femme se révolte et accuse la société, accuse Dieu. C'est
alors que vaincue , comme Brutus , elle se demande si la vertu n'est pas un vain mot. Que pouvait faire Camille ? Les lois ont donné un tuteur aux enfans , mais à côté de ce tuteur elles ont mis un recours lorsqu'il trahit ses devoirs. On a bien donné à la femme un protecteur et un recours, le protecteur c'est le mari, le recours, c'est la loi, mais la loi formule la trahison du mari; pourvu qu'elle n'habite pas le toit conjugal , elle peut marcher le front levé. Heureux ceux qui trouvent cela juste et respectable , heureux ceux qui n'ont pas vu souffrir !
Camille, brisée , foulée aux pieds , se sentit un moment le besoin de mourir. C est la seule vengeance des femmes , la seule qui jette sur celui qui la tue un peu de réflexions fâcheuses; on va alors jusqu'à dire :
— C'est un vilain homme , il a fait mourir sa femme de chagrin !
Camille pensa donc k mourir, elle y pensa
2Se LE CO:\SEILLEn D'ÉTAT.
avec désespoir, puis avec sang-froid. Alicia lui; sauva la vie. Qu'on nous pardonne l'expression y mais il nous semble qu'on n'a jamais assez compté dans notre existence les paroles, les idées comme des événemensj on ne tue pas toujours avec le fer et le poison , on ne sauve pas toujours en vous retirant des flammes ou de l'eau. La vie a des pensées où elle se noie, des espérances où elle reprend terre v Alicia arriva au moment où Camille manquait de force pour aborder à l'une des rives de sa position f pour accepter le silence résigné qu'elle avait résolu d'abord en elle-même, ou pour tenter la lutte que Camisard lui avait montrée possible. Alicia la surprit au moment où elle en était venue de la résolution de mourir à la manière dont elle l'exécuterait. En entrant dans la chambre de Camille , Alicia lui vit faire un geste d'impatience , comme si elle avait été maladroitement dérangée dans une occupation ordinaire. C'est une chose remarquable, comme la douleur et le déses-
LE COIVSEILLER D'ETAT. 221
poir arrivés a leur extrême degré , reprennent l'aspect , les paroles , le ton de la vie commune
— Je t'importune ? dit Alicia.
— Non , dit Camille , je pensais h quelque chose.. .
— A quoi? demanda Alicia en l'observant.
— Arien..,, je ne sais une bagatelle,
je l'ai oubliée.
— Tu me trompes , Camille , je viens de rencontrer Adèle , elle m'a dit ce qu'elle t'avait appris.
— Elle a bien fait , tu es une amie aussi ;
je ne lui en veux pas.
m Puis elle se mit a regarder autour d'elle
avec un air d'indifférence qui avait quelque chose de fou : des sons distraits et inarticulés lui vinrent à la voix , comme si son âme parlait malgré elle. Alicia la comprit.
— Camille, dit-elle, je ne te quitte pas.
2'22 I E COIVSEIIXER D'ÉTIT.
Puis, elle reprit : Les misérables le feront mourir.
Ce dernier mot frappa trop juste à la préoccupation de Camille, pour ne pas la faire résonner : c'est la corde d'une harpe qui gémit lorsqu'un instrument étranger frappe le ton auquel elle est montée.
— Oh ! dit Camille , je n'ai pas besoin de cela pour eux.
Alicia s'épouvanta du ton froid et abandonné dont Camille parlait ; elle voulut l'arracher a tout prix de la pensée qui la tuait , et elle lui répondit :
— Et ils ne demandent pas mieux.
Elle» crut avoir réussi , car Camille souleva la tête, la regarda et demanda :
— Qui ?
— Eh bien , eux , ceux qui rient de ta douleur... ils riraient de ta mort.
— Ce sera , en effet , bien plaisant , dit Camille en retombant dans cette fixité de
pensée qui passait dans ses yeux par la fixité du regard.
Alicia crut un moment qu'elle était venue trop tard, que le suicide était consommé ; elle se jeta à genoux devant Camille pour la voir en face, car celle-ci avait la tête penchée sur sa poitrine , et ne regardait plus Alicia. Leurs yeux se rencontrèrent alors. Alicia avait peur déparier. Camille n'avait rien a lui dire, rien à lui demander : c'était une pauvre femme comme elle. Nulle espérance ne sortait de cette mutuelle observation des yeux. Tout à coup Alicia se lève et sonne violemment.
— Que vas- tu faire ?
— Je vais envoyer chercher madame de Brémont.
— Pourquoi? dit Camille en s'élançant vers elle.
— Je ne sais pas , répondit Alicia en éclatant en larmes , mais c'est ta marraine , c'est ta mère, puisque tu n'en as pas d'autre... c'est
elle qui répond de toi au monde.... il faut qu'elle soit ici , car je ne sais pas ce que tu as
fait.., je ne sais pas ce que tu veux faire
Camille ! cria-t-elle en la pressant dans ses bras, en l'arrosant de ses larmes, je ne veux pas que tu meures. , . non , Camille , ma sœur. . . mon amie.», non...
Et Alicia pleurait si cruellement, qu'il se trouva qu'elle était plus désespérée que Camille y que celle-ci la crut plus malheureuse qu'elle , et que sa forte nature se réveillant alors, elle s'oublia pour la consoler.
— Non , lui disait-elle en la calmant , en essuyant ses larmes , non , je ne veux pas mourir... non , tu es folle.
Un domestique parut.
— Que veut madame ?
Cette subite apparition coupa les sanglots et les larmes d' Alicia : c'était comme un verre d'eau glacée jeté au visage de quelqu'un qui a le hoquet. Cependant elle ne se remit pas assez vite pour répondre , ce fut Camille qui
s'en chargea ; elle prit la première phrase qui lui tomba sous la parole, comme pour chasser un animal importun, le premier objet qui se présente sous la main.
— Mademoiselle Vanini dînera ici , vous mettrez un couvert de plus.
Le domestique se retira , elles se retrouvèrent seules.
— Oh ! lui dit Alicia , tu m'as épouvantée.
— Merci , merci , répondit Camille , tu as raison , j'ai été folle un moment ; je ne puis te dire ce qui se passait en moi quand tu me parlais: j'étais morte, je me voyais la, sur ce lit , froide , pale , glacée ; je voyais la consternation de ceux qui entraient dans ma chambre , j'entendais leurs cris 5 je voyais Alphonse accourir... je le voyais me contempler , tuée par son indignité , el je cherchais sa pensée Mais je t'avais oubliée,
Alicia , je t'avais oubliée , ma sœur , je suis ingrate ; je ne voyais personne pleurer autour
de moi.
L ir,
226 LE COMSEILLEK D'ÉTAT.
— Comment as-tu osé avoir cette aflPreuse pensée de momnr ?
— Tu sais ce que m'a appris Adèle , et tu me le demandes ! dit Camille.
— Et c'est a cause de l'ignoble plaisanterie de son amant ?
— De son amant ? reprit Camille.
— Oui , ce Farcy est son amant.
— Et elle ne l'a pas fait taire ! s'écria madame de Lubois.
— Un autre s'en est chargé, dit Alicia.
Camille n'osa pas demander si c'était son mari , elle eut peur d'apprendre que non ; mais elle le sut malgré elle , car , après un moment de silence , Alicia lui dit :
— Est-ce que tu connais Maurice Lambert?
Camille devina qui l'avait protégée ; mais , par un étrange sentiment de trouble au nom
LE COÎiSElLLER D'iÎTAT, 227
de cet homme , elle ne. voulut pas entendre dire formellement que c'était lui, et répondit sur-le-champ :
— Non , tu sais hien où je l'ai rencontré. Mais , reprit-elle rapidement, j'ai vu ce matin madame de Brémont et ton tuteur, M. Camisard.
— Mon tuteur, dit Alicia étonnée^ au fait, reprit-elle en souriant, c'est presque le directeur cwil de ta marraine , elle lui confie tout. Et que t'a-t-il dit ?
— Oh ! ma marraine a été excellente , elle voulait s'interposer entre moi et Alphonse. Je l'en ai empêchée.
— Tu as bien fait, dit Alicia , ton mari l'aurait tournée contre toi.
— Contre moi ?
— Oui... oui, contre toi: s'il ne l'a pas tenté , c'est qu'il n'en a pas trouvé l'occasion , mais il est capable d'y parvenir avec ses phrases passionnées et hypocrites j car il est plus hypo*
•2-28 I.E COIïSKIIXER D'ETAT.
crile que tu ne crois., Mais enfin, maintenant que ce vertige de douleur est passé , que comptes-tu faire , Camille ?
— Hélas ! ma pauvre Alicia , dit madame de Lubois, tristement replacée en face de sa position , que veux-lu que je fasse? Je souffrirai, et j'attendrai que Dieu m'accorde de ne plus souffrir.
— Encore cette odieuse pensée! cette odieuse pensée de mourir! Camille, toi en qui je croyais du courage.
— Et a quoi me servirait-il , Alicia , si ce n'est a supporter patiemment ma douleur?
— Il faut qu'il te serve à la vaincre.
— Tu en parles bien facilement.
— Qui te l'a dit , reprit Alicia d'un ton profondément soucieux , qui t'a dit que moi , pauvre fille , sans parens , sans amis , comme toi , je n'ai pas eu a supporter de plus vifs chagrins que les tiens?
LE C,0.1iSi:iLLEIi D'ÉTAT. 229
— Toi! tu me l'aurais dit, répliqua vivement Camille , tu serais venue k moi , si tu avais eu de ces chagrins qui tuent l'avenir.
— Non, répondit Alicia, je ne te les ai pas dits. Quand le premier et le plus épouvantable m'a frappée, tu ne pouvais pas être ma confidente , tu étais encore une jeune fille orpheline et dépendante; lorsque le plus douloureux m'a atteinte, tu ne pouvais me comprendre , tu étais une heureuse femme.
— Mais maintenant tu me les diras ! reprit Camille avec une amitié suppliante.
— Maintenant je ne le puis plus, un serment solennel m'interdit de te parler du premier. Je ne voudrais pas t'avouer l'autre, et cependant, reprit-elle avec une sorte d'enthousiasme , serment et honte , j'oublierais tout pour toi. Ecoute , s'il te fallait l'aveu de mes secrets pour te sauver, pour te faire comprendre ce qu'une femme peut avoir de cou-
, rage , je te le forais : je ne serais pas humiliée
230 LE COiliSElLLEK D'ÉTAT.
devant toi. Pour te sauver de toi-même , Camille, je te confierais ce qtie je ne dirais pas à ma mère , si elle sortait de la tombe et me le demandait à genoux. Tu me regardes, Camille, tu te demandes quand et comment cetle fille de vingt-cinq ans, que tu as vue toujours librement porter sa vie, a pu subir de ces malheurs qui tordent l'éime et la sèchent en sa fleur. Tu ne te rappelles aucun jour de tristesse dans nos quinze ans d'amitié , et cependant j'ai bien pleuré, mais j'ai pleuré seule, j'ai pleuré dans la nuit. 0 Camille ! j'ai de l'orgueil aussi, moi : jamais je n'ai donné à mes ennemis la joie d'une de mes larmes. Et toi, a ta première douleur, toi, tu parles de mourir. x\h ! c'est de la faiblesse , c'est une faiblesse indigne de toi,
Camille restait stupéfaite de ce langage d'Alicia. En ce moment elle se trouvait petite devant cette femme qu'elle avait l'habitude de dominer. Elle en revenait a cette phrase d'é-
LE CONSEILLER D'ÉTAT. 2St
lonnement incr(^diile qui lui était d'abord échappée.
— Toi aussi, Alicia, tu as souffert ! souffert d'un abandon infâme peut-être?
— Oh ! reprit Ahcia , se laissant emporter k ses souvenirs propres , un abandon ! qu'est-ce cela? Tu as voulu mourir pour l'insulte d'un misérable qui t'a fait le sujet d'une plaisanterie. Pauvre Camille , tu ne sais pas a quel jeu plus horrible on peut jouer l'honneur et la vie d'une femme, plus que son honneur, Camille , plus que sa vie ! Oh î si j'osais te dire ce que j'ai souffert! Mais non, reprit-elle vivement et en essuyant quelques larmes, c'est toi qui es malheureuse, car tu es faible , c'est loi qu'il faut secourir, car tu t'abandonnes. Je te parle de moi, c'est a toi qu'il faut penser... Voyons, réponds-moi, que t'a dit ta marraine ?
— Mais, répondit Camille que l'agilalion d' Alicia préoccupait, elle m'a dit beaucoup de
choses que je pourrais résumer en un mot... elle m'a conseillé de prendre un parti.
— Et qu'entend-elle par-lk?
— Mais, de voir le monde , de chercher les plaisirs, et, s'il faut te le dire, reprit- elle d'un air dédaigneux , de me distraire.
— Eh hien ! elle a raison. Que ce soit dans le but de te distraire , comme elle entend ce mot , je ne te le conseillerais pas ; mais que ce soit pour ne pas donner à celui qui t'insulte l'odieux triomphe de ta douleur; pour qu'il sente dans toute sa force qu'il est tombé si bas a tes yeux qu'il est devenu impuissant à te faire du mal , pour l'accabler de ton indifférence, s'il le faut, de tes succès.
— Ah ! dit Camille , veux-tu me faire jouer le sot rôle de coquette ?
— Non , dit Alicia , mais je veux que tu prennes ta place de femme comme toutes devraient la prendre; que tu n'acceptes pas
rhumiliation , parce qu'on te jette l'humiUation 5 que lu ne sois pas honteuse , parce que ton mari se déshonore. Crois- moi , Camille, si les femmes avaient davantage éprouvé combien il leur est facile de se passer de cette protection des hommes, qu'ils leur font payer si cher, elles ne demanderaient qu'à elles-mêmes l'appui qu'elles mendient d'un mari. Vois les quelques femmes qui ont osé tenter leur fortune; parmi les clientes de ton mari, vois cette riche fabricante d'étoffes.
— Madame L...? dit Camille.
— Eh bien, dit Alicia, elle possède d'immenses capitaux ; elle a des milliers d'ouvriers, n'est-ce pas ? cependant elle est rude et grossière , et les plus musqués élégans de la bourse la reçoivent dans leurs salons. On lui donne pour amans trois ou quatre de ses plus beaux commis , et les maisons les plus prudes ne se fermentpas devant elle .et ce sont les hommes, CCS rigoristes sans pitié contre la femme faible
284 l'E CONSEILLER D'ÉTAT.
qui les lui ouvrent. Pourquoi? Parce qu'elle s'est faite une vie indépendante , parce qu'elle a une force qu'on respecte , parce qu'elle tient rang d'homme dans la société. Oh ! je te le répète, si les femmes employaient la moitié de leur persévérance et de leurs facultés a entreprendre les carrières qu'elles se ferment ellesmêmes par l'habitude qu'elles ont de s'en croire incapables , elles auraient bientôt obtenu cet affranchissement que les plus hardies demandent aux lois. Ce n'est pas ainsi qu'agissent les hommes : ils envahissent jusqu'aux arts et aux métiers futiles, que leur frivolité semblait rendre indignes d'eux ; bientôt il ne nous restera plus que la servitude du ménage. C'est notre faute , c'est. . .
Elle s'arrêta d'elle-même, et reprit doucement :
— Et ce sera aussi ta faute, Camille, si, trai-r tée comme tu l'as été , tu ne t'affranchis pas , non des devoirs de l'honnêteté , mais de cet
LE CONSEILLER D'ÉTAT. 2r.
esclavage qui efface pour ainsi dire la femme de la société , le jour oii son mari ne la compte plus pour quelque chose dans la vie. C'est assez se faire le satellite d'un astre appelé mari , et qui croit nous plonger dans les ténèbres de mort, parce qu'il nous retire la lumière; n'empruntons notre éclat qu'a nous-mêmes, et il n'y a que nous qui le pourrons ternir.
— Ma bonne Alicia, dit Camille en souriant, tu parles en artiste qui a une gloire, en femme dont le nom lui est personnel , et qui lui a donné l'autorité du talent.
- — Et celle de la vertu , reprit vivement Alicia. Ah î le monde serait trop détestable , s'il ne la reconnaissait pas. Camille, ose te montrer dans le monde , seule avec ta beauté admirable et ta conduite si irréprochable , et bientôt on se demandera quel est le mari de cette femme qui marche isolée ; et lorsqu'on en sera arrivé à cette question, la réponse sera facile et victorieuse , la vérité s'en chargera. Mais si tu te renfermes dans la solitude, on
t'y oubliera , et peut-être fera-t-on plus , on t'y calomniera. Tu n'as pas le droit de le permettre. Si j'étais législateur, je punirais l'homme Yolé qui n'accuse pas ses fripons : ce qu'on appelle pitié en ce cas, est presque toujours la crainte d'une peine à prendre ; c'est son repos qu'on paie de quelque argent, le vice qu'on encourage. Camille , il faut suivre les conseils de ta marraine.
— J'y suis bien résolue , répondit Camille, qui avait pensivement écouté les paroles d'Alicia.
Et pourtant , en paraissant céder aux avis de ceux qui l'entouraient , Camille n'obéissait qu'h sa propre nature , qu'a cet orgueil personnel qui avait été si profondément blessé. Ce n'était pas pour ramener par les regrets son mari dans une voie honorable, comme l'avait dit Camisard , que Camille voulait rentrer dans le monde. Il eût fallu , pour que madame de Lubois cédât à un pareil motif, qu'elle eût éprouvé pour Alphonse une de ces passions
ïiE CONSEILLER D'ETAT. 253
extrêmes qui se sacrifient k l'idole qu'elles adorent, qui donneraient leur sang pour reteindre la pourpre tachée du manteau olympien dont elles la couvrent. Maintenant , nous pouvons le dire : Camille n'avait jamais aimé son mari dans le sens oii nous entendons le mot aimer. Ce n'était pas non plus pour prendre sa place de femme forte dans la société , que madame de Lubois voulait y rentrer; Camille n'avait pas sa force dans la tête , son cœur seul était audacieux. D'ailleurs, elle ne s'était pas accoutumée, comme Alicia , à cette vie indépendante que celle-ci avait menée 5 elle n'avait pas vécu dans ce débat perpétuel des idées sociales qui avaient été l'étude et la nécessité d' Alicia j elle n'avait pas eu , comme elle , a voir son nom mis dans la discussion publique a côté de ceux des peintres les plus célèbres -, elle ne tenait pas rang d'homme, selon l'expression d' Alicia , et ne se souciait pas de cet avantage. Logiquement, Camille comprenait les idées de son amie, parce qu'elle avait une lucidité d'esprit qui eût
25S LE COKSEIIXER D'ÉT/\T.
suivi dans leurs développeniens les plus liante.^ considérations du droit humain • mais ces considérations n'arrivaient pas a son cœur, elles lui répugnaient même. Camille avait une pudeur d'âme qui lui faisait peur de cette vie audacieusement offerte en vue du monde j elle était trop femme dans le sens habituel des mots pour se poser dans la société sur une ligne si tranchée. Toute vertu de femme comme toute beauté ne lui paraissait noble et pure que voilée. Elle ne comprenait pas qu'Alicia pût regarde»' sans rougir la nudité d'un modèle : elle n'avait pas cette préoccupation de l'art qui, dans la nature physique, ne voit que des lignes , dans la nature morale , des principes.
Si donc elle n'eût eu que les raisons de Camisard et d'Alicia pour faire ce qu'ils lui conseillaient , assurément elle n'y eût pas consenti; mais, ainsi qu'elle avait écouté le conseiller d'état, de même elle avait écouté son amie avec un désir dans le cœur. Au fond de sa
pensée il y avait le dernier mot d'Alphonse , cette ironie impudente , ce mépris fatal dont il Pavait accablée , et c'est ce qu'elle ne voulait pas accepter, c'est ce qu'elle voulait venger à tout prix.
MXovaic.
A partir de ce jour, Camille commença, ou plutôt reprit les habitudes d'une femme de vingt-cinq ans , belle et dont la fortune lui donne accès dans ce que le monde a de plus élégant. Sa vie intérieure prit même une régu- I. 16
larité de dissipation , un ordre de désordre qui la lui rendit plus supporta])lc qu'elle ne l'avait pensé. Tous les jours à deux heures, la voiture était prête pour le bois, ou, si le temps menaçait, pour quelques visites- tous les soirs, l'heure delà toilette revenait marquée, comme celle des repas , pour le bal , le concert ou le spectacle.
Aucune explication nouvelle n'avait eu lieu entre de Lubois et sa femme : ils se voyaient à table et y causaient du dehors sans affectation, sans ironie. De Lubois seul avait des momens passagers de sarcasme où il laissait apercevoir malgré lui que sa vanité ne s'arrangeait pas aussi bien que sa passion pour Césarine , de la liberté que Camille lui laissait si facilement. L'homme veut bien abandonner, mais il compte un peu sur les regrets qu'il inspirera. On dirait presque qu'il y a dans son cœur cette très mauvaise pensée qui peut se résumer ainsi : que ce n'est pas la peine de mal faire pour ne pas faire de mal.
lÊ
LE COIVSEILLEK D'ÉTAT. 243
L'inutilité est la pire des humiliations. Alphonse la subissait quelquefois cruellement, en voyant le ton parfaitement naturel et aisé de Camille; et certes, si son amour-propre ne s'était pas rattrapé souvent a la supposition que tout cela était un rôle merveilleusement joué , il eût éclaté et peut-être interdit a sa femme celte conduite qui déjà produisait l'effet qu'Alicia avait prédit.
A force de voir et de rencontrer dans le monde et partout cette femme jeune , belle et seule, tous ceux qui la connaissaient demandaient qu'était devenu M. de Lubois j ceux qui ne la connaissaient pas, s'informaient de ce qu'elle était, et la médisance rencontrait une trop bonne occasion d'être juste pour ne pas raconter les folies de de Lubois. Toutefois, comme Camille fût ressortie trop intéressante de ces récits , on lui gardait sa part de mauvais propos , elle semblait bien facile h consoler; quelques-uns mêmes disaient qu'elle était ravie de ce qui était arrivé, attendu qu'elle y
244 IJE COWSKILLER D'IiTAT.
Iroiivail le droit de mener cette vie frivole et de plaisir dont elle avait été long-temps sevrée, et qui était pour elle le bonheur. Les amis mêmes de Camille prirent quelque chose de cette commode opinion sur son compte ^ ils n'allèrent pas jusqu'à prouver qu'elle était heureuse de sa nouvelle vie, mais ils supposèrent qu'elle en était moins malheureuse, iVIadame de Brémont n'y vit pas autre chose (ju'une distraction qui avait vaincu la douleur, Alicia une occupation qui la fiiisait taire.
Comme tout le monde, ces deux femmes jugaient Camille par elles-mêmes; madame de Brémont, parce que sans doute elle était sortie de ses fameuses positions critiques par ce moyen. Quant à Alicia, atteinte deux fois en sa vie de véritables malheurs, elle avait trouvé , dans l'étude de son art, une consolation si puissante , qu'elle imaginait que toute occupation devait avoir un semblable pouvoir, Elle n'avait pas calculé que cette contemplation de l'art où s'absorbe l'âme pour vivre
dans un autre ordre d'idées que celui qui nous importune, dans d'autres temps que ceux qui nous pèsent, avec des êtres de sa propre création qui nous remplacent le monde dont on se retire, est un bienfait dont il faut remercier le ciel et dont le privilège n'appartient à aucun autre effort de la volonté. Qu'importent le bal, le spectacle, le concert, la promenade, pour distraire un cœur de la pensée qui le ronge ? Le bal et les promenades, n'ont- ils pas des femmes heureuses , avec leurs maris qui vous disent a chaque pas : Pauvre femme abandonnée î Le spectacle et le concert n'ont-ils pas des cantatrices renommées dont la voix n'a qu'un mot pour une âme en torture : il est avec la rivale ?
Ainsi , malgré les apparences , la douleur de Camille , son ressentiment s'aigrissaient chaque jour davantage. Dans toute autre position, elle eût trouvé les mêmes excitans. Orpheline, il ne manquait pas autour d'elle de femmes protégées par leur famille qui ,
par cet appui seul, l'avertissaient de son isolement; pauvre, elle eût rencontré des femmes que la fortune eût vengées , si elles eussent été trahies comme elle. Le cœur des malheureux est si ingénieux à se torturer du bonheur des autres qu'il trouve toujours a envier. Ce n'est qu'à ce qui lui manque qu'il regarde ; et s'il arrive , comme pour Camille , que le malheur souffert soit une de ces injustices qui font douter de Dieu et du devoir , on comprend combien le cœur peut s'exaspérer par cette application brûlante de toutes les joies qui l'entourent à la blessure ouverte qui le déchire.
Dans celte vie où les âmes passionnées s'engagent trop facilement, il y a des écueils qu'elles évitent d'abord avec une extrême précaution , et sur lesquels cependant la fatigue delà route finit par les entraîner. De tous ces écueils, le plus redoutable c'est le bonheur du vice; celui-lk irrite , insulte et fait blasphémer. Celait un odieux spectacle pour madame de
I^ CONSEILLER DȃTAT. V^l
Lubois , que l'impunité heureuse des désordres de madame Drancy. Bien souvent, pour tenter la justice du monde, l'idée de paraître avoir un amant avait surgi dans le cœur de Camille parmi les désespoirs auxquels elle se livrait dans la solitude. Cette idée de rage, pour ainsi dire , elle l'avait repoussée avec terreur dans les momens de réflexion. Ce n'est pas sans dessein que nous employons ce mot de terreur; en effet, si ce n'eût été que sa vertu , son respect pour elle-même qui eussent ramené madame de Lubois a des pensées plus conformes à toute sa vie , ce retour eût été plus calme; et, tout en s'accusant d'avoir eu ces pensées, elle n'en aurait pas tremblé. Un sentiment vague et qu'elle n'osait approfondir lui disait que pour elle une pareille action ne serait pas un jeu, non par rapport au monde , mais par rapport à elle-même. Elle éprouvait une sorte de vide en soi qui se montrait à elle pour la première fois; elle croyait s'apercevoir qu'elle n'avait point encore aimé, et que la
soif d'aimer la prendrait peut-être , si elle s'y exposait.
C'est alors qu'elle repoussait toute idée d'accueillir les hommages d'un homme, il n'en était aucun auquel elle appliquât cette crainte ; Camille n'avait encore peur de personne que d'elle-même , mais elle en avait peur. Aussi , après ces réflexions reprenaît-elle avec plus de vivacité sa vie de bruit et de plaisir , car l'infortunée en était venue a avoir besoin de s'étourdir sur deux sentimens , sur ses regrets et sur ses désirs.
Les regards de deux personnes l'avaient suivie avec attention dans sa nouvelle vie, ceux du conseiller d'état et ceux d'Adèle Drancy. Le conseiller d'état l'avait jugée venue k ce point où une femme se compromet facilement; Adèle Drancy, a cet instant oii une femme se console tout- a-fait. Ce fut à cette période de l'état du cœur de Camille et des observations de Camisard et de madame Drancy qu'arriva la scène suivante.
Camisard avait coutume de venir voir très souvent madame de Lubois: sans vouloir pénétrer l'intérêt qu'il y mettait , nous dirons qu'il avait presque mission pour ces visites. Madame de Brémont était partie pour son château et l'avait , par suite de la procuration générale qu'il tenait d'elle pour la gestion de ses affaires, chargé de surveiller Camille. Dans les plans de la bonne dame , qui peut-être étaient ceux du conseiller d'état , une retraite a la campagne eut paru une désertion du champ de bataille; et , au lieu d'emmener Camille , ce qui peutêtre lui eût sauvé bien des douleurs , elle la laissa à Paris, sans guide, sans amis, car Alicia venait de partir pour l'Italie, où ses études de peintre l'appelaient depuis long-temps.
Très souvent Camisard avait fait preuve , vis-a-vis de Camille, d'une rare complaisance pour ses caprices de jeune femme. Il était toujours prêt à l'accompagner au bois, en soirée, lorsqu'elle était seule, ce qui lui ai'rivait souvent à cette époque de l'année , au mois do
250 LE COi^SËILLCR D'ETAT.
juin , saison déserte pour les promenades grillées de Paris.
Peu à peu cette complaisance était devenue une sorte d'habitude , et déjà quelques remarques avaient été faites a ce sujet.
Un jour, Camille demeurée chez elle, pendant une de ces chaudes soirées où on laisse venir la nuit en contemplant Fair à travers une fenêtre ouverte , en jetant sa pensée sur tous les nuages qui passent, pour courir le vide avec eux, Camille vit entrer chez elle Adèle Drancy. Madame de Luhois s'était fatiguée à penser seule, elle éprouvait cette lassitude de l'esprit lorsqu'il a long-temps discuté avec lui-même , et qu'il semble avoir besoin d'un interlocuteur qui, pour nous servir d'une expression de théâtre, lui donne la réplique. Ce fut donc avec moins de retenue qu'h l'ordinaire , que Camille reçut Adèle ; et, après tous les propos oisifs qui sont le préambule de toute conversation 5 Adèle , assise k côté de Camille , finit par lui dire, d'un ton bien difficile à définir,
LE COiUSEILLER D'ÉTAT. 2Ô1
d'un ton qui tient un peu de la fille et un peu de la femme dont l'amitié a le droit de tout oser :
— Je suis bien aise que tu ne sois pas sortie ce soir avec ton conseiller d'état.
— Mon conseiller d'état , reprit Camille d'un air presque fâché , mais en souriant.
— Ma foi , je crois qu'il t'appartient aussi complètement que possible : il est fou de toi.
— M. Camisard ! dit Camille en riant cette fois de bon cœur ; c'est toi qui es folle , je te jure qu'il ne se doute pas plus de sa passion que moi.
Adèle parut réfléchir , puis elle reprit :
— Comment ! il ne t'a pas fait le plus petit aveu ?
— 11 a trop d'esprit pour se donner un pareil ridicule.
— Toi qui en as autant que lui , tu te le donnes bien.
— Quel ridicule ? reprit Camille.
— Mais celui d'écouter avec plaisir les hommages surannés de l'ancien séducteur de ta marraine.
— Le séducteur de ma marraine? dit Camille fort surprise.
— Et le tuteur indigne d'Alicia.
— Qu'entends-tu par-la? demanda sérieusement Camille.
— Je n'entends rien de bien certain au sujet d'Alicia, quoique dans le temps la subite disparition d'une certaine cousine , et les égards tremblans de Camisard pour Alicia , permettent de croire qu'il y a eu quelque chose de grave entre eux 3 mais quant a ta marraine, c'est une histoire si vieille , qu'elle n'est plus vraie , quoiqu'elle ait été fort amusante dans son temps j il n'y a que toi qui ne la saches pas.
— C'est une plaisanterie, dit Camille. M. Camisard a quarante-cinq ans , ce me semble ; ma marraine en a soixante-cinqj je ne vois guère a quelle époque ou a quel âge , M. Ca-
LE CONSEILLER D"'t;TAT. 233
inisarcl eût été ce qu'on appelle le séducteur de madame de Brémont.
— A l'âge où un jeune homme de vingt ans finit ses études par une femme de quarante.
— Madame de Brémont , dit gravement Camille, est une femme qui n'a jamais donné prise h. la calomnie.
— Aussi se garde-t-on bien de la calomnier, on raconte...
— Mais enfin que raconte-t-on ?
— Madame de Brémont , dit Adèle en s'accoudant sur le bras de son fauteuil et en se penchant vers Camille qui l'écoutait d'un air réservé , madame de Brémont venait de rentrer de l'émigration, elle avait trente -huit ans très sonnés, mais elle était encore belle. C'est l'ordinaire de toutes ces grandes femmes à traits caractérisés , elles ne sont jamais très jeunes, mais elles ne deviennent pas aisément vieilles. Ta chère marraine aidait autant que possible à sa nature , et relevait sa jeunesse par toutes sortes de moyens cosmé-
254 • •- CO.^SEILLER D'ÉTAT.
tiques et moraux. Les premiers lui ont coûté beaucoup d'argent , les seconds lui ont valu l'aventure suivante. Tu sais aussi bien que moi qu'une femme reste jeune par ce qui l'entoure autant que par elle-même ; les amans rajeunissent mieux que le rouge. Or, madame de Brémont se rajeunissait autant qu'elle le pouvait; mais cependant avec ménagement pour sa figure et sa réputation j c'était une teinte rosée de carmin et de galanterie admirablement fondus dans des restes de beauté et de réputation de vertu. Camisard était auditeur à cette époque. Une des missions de cette belle jeunesse administrative que Bonaparte n'employait pas à la guerre , était de lui conquérir le faubourg Saint-Germain , tandis que ses soldats lui conquéraient l'Europe. Le faubourg Saint-Germain et l'Europe étaient les deux grandes ambitions de Napoléon. Autant le grand homme se montrait sévère pour les aides-de-camp h épaulettes , qui faisaient trop complètement les honneurs delà maison de leur général , au-
tant il était indulgent pour ses aides-de-camp civils lorsqu'ils compromettaient quelque vertu aristocratique. Il y tenait d'autant plus que les élégans du noble faubourg faisaient de terribles ravages dans les camps impériaux. Les femmes des sénateurs et grands de Pempire avaient alors l'espiit de croire beaucoup plus a la noblesse de leurs amans , qu'à celle de leurs maris, preuve qu'elles comprenaient très bien l'aristocratie. Si aujourd'hui elles font étalage de celle de leurs époux , c'est parce qu'elles n'en ont point d'autre à espérer. Enfin c'était une lutte, un combat. Dans les rangs des auditeurs , Camisard était assez peu en honneur , car il était vierge de tout triomphe de cette espèce : dans l'armée d'outre- Seine, madame de Brémont avait été inaccessible k toute autre passion qu'à celle de ses alliés. Cette conquête était donc le but de beaucoup d'intrigues. Camisard la tenta. Ce fut en pleine séance de mauvais sujets qu'il annonça son entreprise ; il fut défié et
256 I.E CO!XSEILI,ER DlÎTAT.
jura d'apporler des témoignages écrits de sa victoire. C'était le coup de maître du Cid , c'était sauter h pieds joints au sommet de l'échelle que d'autres gravissaient échelons à échelons. Pour y parvenir, Camisard prit le chemin que tout homme habile choisit pour arriver aux bonnes grâces d'une femme : il se fit les goûts et les passions qu'elle avait , elle était dévote, il alla a la messe j elle affectait un rigorisme de toilette complet , il se boutonna jusqu'au menton. Madame de Brémont avait vu Camisard , dans le monde , sans le regarder ; a la messe , elle le remarqua. Elle ne lui en témoigna rien , mais elle avertit le curé que c'était une conquête k faire , un homme à avoir dans le conseil de l'empereur. Le curé prit la balle au bond , et de la messe il fit passer Camisard a la confession. Il paraît que la confession fut une confidence , et le bon curé, tout alarmé, annonça k madame de Brémont qu'il ne fallait pas compter sur ce jeune homme j que ce n'était pas la foi , mais l'amour
LE CONSEILLER ïi'ETAT. 257
qui lui donnait celle ferveur si singulière. A ce mot, madame de Brémont rougit, et demanda le nom de la femme. Le malheureux ne Favait pas voulu dire. La bonne dame sourit ; elle se doutait un peu de la vérité , mais ne voulait pas que le confesseur en sût plus qu'il ne lui convenait : elle sut bon gré a Camisard de sa discrétion. Alors elle commença à manéger de son côté , tandis que Camisard poursuivait du sien. Cependant ce n'était pas impunément que Camisard se frottait à ce monde de prêlres et de nobles : l'espoir de l'accaparer lui avait valu des demi-confidences sur la puissance et les menées de ce parti , et, en homme de cette école politique, dont le chef a été prince de toutes les aristocraties, il garda son présent à l'empire , et mit son avenir sous la sauve -garde d'une restauration possible. Cette raison, et probablement quelques autres qui se découvriront un jour, donnèrent a l'entreprise de Camisard une toute autre issue que
celle que ses camarades en espéraient. Sommé u 17
par eux de dire ses progrès auprès de madame de Brémont, il déclara sur l'honneur que c'était une vertu inabordable. Un de ses amis , qui soupçonnait sa défection , lui dit assez brutalement qu'il faisait l'hypocrite ; un duel s'en suivit, et Camisard tua son meilleur ami pour la vertu de madame de Brémont.
— Je ne vois pas , dit Camille , comment celte histoire peut en faire douter.
— Personne n'en douta alors , dit Adèle , et personne n'en douterait encore aujourd'hui, sans une gvossesse indiscrète qui nécessita une absence dont on n'a jamais bien su la résidence.
— Et qui t'a dit que cette grossesse fût véritable? 11 n'y a personne autour de madame de Brémont qui doive laisser soupçonner l'existence d'un enfant non avoué.
— D'abord, fit Adèle, il est peut-être mort j et puis les enfans trouvés ne sont pas payés par le peuple pour que les grandes dames n'en usent pas.
— C'est une horreur ! répondit Camille j et qui t'a conté cette belle histoire ?
— Un homme que tu ne connais pas, mais dont je t'ai parlé déjà, je crois , une fois; et, d'ailleurs^ c'est a propos de toi qu'il me l'a apprise.
— A propos de moi ? reprit Camille.
— Oui , c'est en me parlant des assiduités de Camisard qu'il me disait : Si madame de Lubois connaissait l'homme qu'elle laisse pénétrer si facilement dans son intimité , elle s'en repentirait cruellement. Et, comme je m'étonnais de ce propos sur un homme généralement respecté, il m'a dit ce que je yiens de t'apprendre.
— Et quel est ce monsieur, repartit Camille, qui prend un soin si délicat de ma réputation ?
— Un drôle d'homme , en vérité , répondit Adèle : on ne sait si c'est un mauvais sujet ou un homme rangé ; il vit avec tout le monde , connaît tout Paris....
1(00 LE COniSEILLEK D'ETAT.
— Son nom ? demanda Camille d'un ton légèrement altéré.
— Je te le nommerais que cela ne t'apprendrait rien ; il s'appeUe Maurice Lambert.
— Maurice Lambert ! dit Camille à qui ce nom revint encore cette fois comme celui d'une sorte de protecteur inconnu et invisible. Mais avant qu'elle eût eu le temps de prononcer une autre parole ou de faire une réflexion , Adèle continua :
— Mais pour en revenir au point dont nous sommes parties, réponds -moi sincèrement, comme on se parle entre femmes, entre amies : Camisard ne t'a pas fait la moindre confidence?
— Aucune , répondit madame de Lubois assez sèchement , d'abord parce que je ne pense pas qu'il ait a m'en faire , ensuite parce qu'il doit savoir que je ne suis pas femme k les entendre.
Le ton glacé de Camille parut déconcerter Adèle y elle se tut un moment , et reprit bien-
TiE CONSEILLER D'ETAT. 2fil
tôt après , en se penchant sur le dos de son fauteuil :
— Que veux-tu , ma chère , je te croyais tout~k-fait décidée.
— Décidée a quoi ?
— Mais a ne plus t'inquiéter de ce que fait ton mari.
— Il me semble que je m'en inquiète fort peu.
— Oh ! ma chère , tu ne m'en feras pas accroire sur ce chapitre. Ta conduite avec Camisard est une preuve que tu espères rappeler ton mari. Si tu avais sérieusement pris ton parti , ce ne serait pas avec un homme comme Camisardj il me semble que tu es assez jeune et assez belle , pour n'en être pas réduite au galant Camisard. C'est tout simplement un épouvantail dont tu veux faire peur k ton infidèle ; car je suis bien sûre qu'il n'y a rien de sérieux entre toi et le conseiller d'état; c'est une tentative pour exciter la jalousie de Ion mari , et l'idée n'est pas absolument mau-
262 LE C091SEILLER D'ÉTAT.
vaise ; mais que veiix-lu faire d'un Camisard? Aussi Alphonse en rit comme un fou , et il a dit la-dessus un mot de notaire assez plaisant : il prétend que ta marraine te Ta donné en avancement d'hoirie.
Cette femme avait une adresse ou une nature fatale qui lui faisait presque toujours rencontrer juste l'endroit par oii elle devait irriter Camille. Ce n'était pas méchanceté , c'était abandon de sa propre dignité qui la laissant sans ressentiment contre les propos dont elle pouvait être l'objet , l'empêchait de comprendre le mal qu'elle faisait aux autres. C'est aussi un des privilèges de la grossièreté poussée a l'excès, d'avoir la faculté de tout dire; elle vous saisit si brusquement a la gorge , qu'elle vous tient étranglé avant que vous ayez pu crier : assez. C'est ce qui était aussi arrivé de la dernière phrase d'Adèle. Camille en avait été si stupéfaite, la pensée et la forme lui en avaient été si surprenantes^ qu'elle avait écouté Adèle jusqu'au bout. D'ailleurs le premier sen-
LE CONSEILLER D>JÉTAT. 2(iS
liment de dégoût qui avait saisi Camille avait été sur-le-champ remplacé par un vif mouvement d'indignation contre Alphonse , et ce mouvement fut si vif, qu'elle s'écria soudainement :
— Ah ! j'aurais dû faire ce que j'avais résolu.
— Quoi... ? dit Adèle,
— J'aurais dû m'enfermer chez moi, y rester seule , y souffrir seule.
— Pour que Camisard vînt t'y consoler secrètement? Ce serait bien pis.
— Ah ! fit Camille vivement , en voilà assez sur M. Camisard.
— Comme tu voudras , mais c'est que j'ai beaucoup a t'en dire sur un autre.
— Quel autre ?
— Ah cà , reprit Adèle en s'approchant et en baissant la voix , écoute-moi sans te fâcher, ceci est k la fois une plaisanterie et une chose sérieuse.
— Je t'écoute , répondit Camille.
264 LE COIVSEILLER D'ETAT."
— Avec ta manière de faire la belle , ma chère , avec ton grand air de duchesse , ta beauté souveraine , tes succès dans le monde , tu ne fais pas d'hem^eux et tu fais une foule de malheureux.
— Ma chère amie, dit Camille en posant la main sur le genou d'Adèle , je ne veux ni me fâcher ni te dire quelque chose de pénible ; restons-en la de notre conversation , il y a des confidences que tu peux vouloir me faire, mais que je ne veux pas entendre. Je suppose que tu me comprends.
— Soit , répondit Adèle d'un ton piqué , je te demande bien pardon de ce que je ne t'ai pas dit. Cependant tu me permettras de te faire observer que quand on se donne la fausse réputation d'avoir un adorateur , il faut qu'il en vaille la peine.
— Et sans doute celui que tu avais à me proposer , dit Camille d'un ton sec , en vaut la peine.
— 11 me semble, repartit Adèle assez aigre-
LE COIXSEILLER D'ETAT. 265
ment, que mon frère Anloni vaut bien M. Camisard.
— Qui? demanda Camille^ dont ce nom désarma toute la colère, tant il portait de ridicule avec lui 5 qui? le sentimental Antoni?
— Eh oui ! dit Adèle en saisissant au vol le moment d'abandon de Camille , ce pauvre garçon est fou de toi.
— Tant pis pour lui, répondit Camille , en reprenant son ton sec 5 je lui crois toutes sortes de mérites , mais je n'y suis pas sensible.
— Es-tu folle , de croire que je te parle sérieusement de son amour? Non. Mais il m'en obsède , il en perd la raison. Ajoute a cela la belle passion dont Césarine s'est prise pour lui k partir du jour du bal de Derby, ce jour où il l'a conduite très respectueusement jusqu'à sa porte , sans vouloir rien entendre h ses agaceries , et tu comprendras tout l'ennui qu'il me cause , d'aillant que c'est un cerveau brulo capable d'une folie en règle.
2m l,E CONSEILLER D'ÉTAT.
— Quoi ! dit Camille , cette Césarine , elle aime ton frère ?. . . mais Alphonse !
— Eh bien , fit Adèle , qui se sentait le droit de tout dire puisqu'on l'interrogeait, du moment qu'il paie, on le trompe; c'est la règle. C'est une espèce de mari... parmi ces sortes de femmes, reprit-elle en s'apercevant de son propre laisser -aller. Oui; depuis le jour où Antoni a résisté , elle l'accable de lettres à propos de tout ; elle s'est fait peindre dix fois chez mon mari et dans tous les costumes possibles , pou? voir Antoni dans l'atelier. Cela coûtera plus de dix mille francs à M. de Lubois.
Les étonnemens se succédaient dans l'esprit de Camille; elle n'en était déjà plus a l'amour d'Antoni : elle pensait à son refus d'être un des mille préférés de Césarine , à la passion subite de cette fille pour ce jeune homme. L'idée de l'expliquer par une sorte de rivalité que Césarine voulait encore établir de ce côté, et l'idée de lui enlever cette adoration lui tra*
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versèrent Fesprit j mais elle l'en chassa rapidement. Peut-être allait- elle en finir pour jamais avec Antoni, et probablement elle allait signifier k Adèle de cesser ses confidences j lorsque l'idée d'enlever Antoni a Césarine se mêla tout à coup a une autre , et fit naître dans l'esprit de Camille un de ces bizarres projets qui nous surprennent comme des révélations du ciel, et qui se présentent a nous tout armé? de leurs conséquences; c'était un plan de campagne complet qui venait de saillir aux yeux de Camille. Elle s'arrêta comme un prudent général qui, sûr de l'habileté de ses manœuvres, n'en prend pas moins tous les renseignemens nécessaires , et elle dit k Adèle :
— Ton fi^ère est , dis - tu , un cerveau brûlé ?
— Une âme de feu.
— Oui , reprit Camille , un de ces jeunes hommes qui mènent les passions au rebours de la vie commune , un de ces héros qui prouvent l'amour comme d'autres la haine , un homme
26R LE COi\SElMiER D'ETAT.
enfin capable de foire sérieusement la plus folle plaisanterie?
— Je ne sais trop ce que tu veux dire, répondit Adèle ; mais il t'aime, et tu feras de lui tout... ce... que... tu... voudras.
Camille n'entendit pas la finesse de ces derniers mots adroitement détachés, car elle était revenue a la pensée de son projet , et il lui souriait beaucoup, car elle-même lui souriait déjà.
— Eh bien ! . . . dit-elle , eh bien ! . . . tu peux me présenter...
L'embarras de répondre si directement a la confidence d'Adèle , en agréant les visites de son frère , arrêta Camille , quelque besoin qu'elle eût de ce nouvel auxiliaire ; mais le hasard lui sauva cet embarras : une voix qui parlait haut dans le salon la fit écouter.
— Entrez donc, jeune homme, disait Ca-^ misard. Madame de Lubois vous permettra bien d'attendre votre sœur chez elle.
— Qu'est-ce donc? demanda Camille k Camisard qui entrait avec Antoni.
— C'est M. Leroux, dit Camisard (Antoni fit une mine singulière j il ne pouvait supporter qu'on l'appelât Leroux), c'est M. Leroux que j'ai rencontré devant votre porte , allant et venant avec la régularité d'un pendule; je l'ai abordé; il m'a dit qu'il attendait madame Drancy, et je n'ai pas voulu le laisser ainsi s'ennuyer lorsqu'il y avait ici deux belles dames à admirer.
— Je vous remercie tous deux, dit Camille d'un ton qui pouvait être très poli ou très sec, selon l'interprétation des auditeurs; vous, monsieur Camisard, de m'avoir amené monsieur; vous, monsieur Antoni, de votre discrétion a ne pas troubler les confidences de deux amies ; mais on ne peut pas mieux arriver. . . tout est dit.
— Oui , tout est dit , répéta Adèle avec une prodigieuse intention de finesse qui eût vivement choqué Camille si la muette contempla-
270 LE COIKSEILLER D'ÉTAT.
tion 011 était Antoni ne l'eût pas assurée qu'il n'y avait rien compris.
— Quelles étaient donc ces mystérieuses confidences? dit Camisard en prenant place avec une aisance qui, pour la première fois, parut a Camille être trop familière.
Ce qu'on peut faire de chemin dans l'intimité des habitudes d'une femme , est prodigieux , lorsqu'elle est occupée ailleurs et qu'elle ne surveille pas suffisamment ce qui se passe a côté d'elle. Camille voulut juger jusqu'où Camisard croyait être arrivé 3 et, jetant la conversation dans un de ces thèmes généraux où l'on peut tout demander et tout répondre sans avoir l'air de parler pour soi , elle dit :
~ Le mot confidence mystérieuse est assez mal choisi pour notre entretien : nous parlions très vaguement d'un sujet sur lequel Adèle et moi ne sommes pas d'accord.
— Puis-je vous offrir une médiation ? dit Camisard.
— Ah! fit Camille, vous êtes un homme
LE CONSEILLER D'I^TAT. ni
trop sévère pour que je ne sache pas d'avance votre opinion, et puis, il se mêle a tout cela une question de cœur , et je vous crois peu indulgent de ce côté j mais, ajouta-t-elle, voici M. Antoni ;' il est jeune et cependant grave j je serais curieuse de connaître son opinion k ce sujet.
— Hélas ! madame, répondit le pâle jeune homme , je serais un mauvais juge ; j'ai ôté ma raison de mes sentimens ; au premier aspect le monde m'a paru si odieux , que j'en ai détourné ma vue pour la concentrer sur une espérance, et je puis dire que je ne le connais pas pour l'avoir trop bien jugé.
— Ceci devient difficile a comprendre, dit Camisard : on ne juge guère les choses que parce qu'on les connaît.
— Pourquoi? repartit Antoni. Croyez-vous qu'on ne puisse pas juger sur le seuil de la vie comme sur celui d'un mauvais lieu, que c'est un réceptacle de vices et de crimes ? Et celui qui , au lieu de s'y engager et d'en étudier les
odieux détails s'est reculé en lui-même et s'est retiré dans la solitude de son âme , peut dire qu'il ne le connaît pas pour l'avoir trop bien jugé.
—-Voila qui est plus subtil que vrai, répliqua Camisard ; car si on se l'ecule de la porte d'un mauvais lieu, on ne se retire pas de la vie , si ce n'est par le suicide ou la retraite au désert; et du moment qu'on y est, c'est qu'on n'a pas fait retraite. Avec votre système, je me serais fait trapiste, ou je me serais brûlé la cervelle.
— Vous avez raison , dit Antoni d'une voix émue j il faudrait faire cela si , a travers l'obscurité oii l'on marche, on n'avait aperçu une étoile au ciel, un ange sur sa route, une espérance de bonheur à laquelle on voue les labeurs de sa vie dans le secret de son cœur, sans espérer de les lui faire accepter un jour.
Le mysticisme du langage d'Antoni , et l'adresse de sa déclaration étourdirent Camille, qui avait pensé que c'était tout-a-fait un niais, comme peut être niais un notaire et un avoué;
elle ne connaissait pas cette langue entortillée de mots sans précision , de pensées sans netteté et dont usent volontiers les hommes et les femmes soi-disant passionnés, qui avec ces grandes phrases, espèrent tromper les autres, et quelquefois se tromper eux-mêmes. Camille voulut rompre la conversation sur ce sujet , et reprit :
^ — Ainsi , ma chère Adèle , nous voila entre deux hommes, dont aucun ne peut nous dire si une femme est une espèce de paria, une sorte d'esclave , contre lequel tout outrage est permis, sans qu'elle ait le droit de représailles.
La question élait trop clairementposée pour ne pas être comprise par les deux prétendans, et chacun crut devoir lui donner une solution à son profit.
— Madame, répondit Camisard, je crois peu
aux grands mots de paria et d'esclave , je vous
en demande bien pardon. La vie n'est pas un
malheur pour la plus belle moitié du geilre
humain; sans cela , il y aurait rébellion. C'est I. 18
27/i LE CONSEILLER D'ÉTAT.
aujourd'hui en morale comme autrefois eh politique, un despotisme tempéré par les mœur». Certes, les devoirs d'une femme, a les prendre au pied de la lettre du code , sont un esclavage 5 mais les lois ne sont pas en vigueur. Toute femme qui souffre d'un contrat qu'elle seule tient rigoureusement , ne doit peut-être son malheur qu'à son rigorisme. Le monde comme l'église a des indulgences pour elle ; seulement, il faut les acheter par quelques concessions. Et quelles sont ces concessions? des précautions qui souvent sont les plus doux attraits de ce qu'on ose; c'est quelquefois le mystère qui est l'asile des saintes voluptés de l'âme, comme un boudoir est celui des plaisirs de l'amour; plus souvent c'est un prétexte banal d'intimité , quand le mystère semble trop gênant.
11 se tut, mais personne ne répondit; il était entré trop avant dans le vif de la question; il voulut s'en assurer :
— Quand on ne donne pas leurs noms aux
LE COIVSEILLER D'ÉTAT. 275
«choses, ajouta Camisard en souriant, il est difficile de se faire comprendre ; mais vous seriez de mon avis, si je vous disais que l'une de ces concessions, la dernière, par exemple, entre pour beaucoup dans les succès des cousins , et des frères des bonnes amies.
— Et quelquefois dans celui des tuteurs, dit Adèle qui prit pour elle et Antoni la dernière partie de la phrase du conseiller d'état , et qui voulut , comme dit Figaro , le payer en sa monnaie.
Si l'on n'avait été dans le sombre crépuscule d'une soirée avancée , on aurait vu rouair le front madré de Camisard.
Camille comprenait parfaitement Camisard; elle jugea trop bien , qu'il la croyait arrivée h ce point où on démoralise les idées générales d'une femme afin d'en profiter personnellement, pour ne pas vouloir entendre jusqu'au bout la morale du conseiller d'état : elle feignit donc de ne pas avoir aperçu l'attaque directe d'Adèle et reprit :
— Vous avez raison , monsieur Camisard ; et la vie, prise sous cet aspect, peut être, sinon heureuse, du moins supportable; mais j'arvoue qu'il y faut une dextérité qu'il est difficile ide posséder du premier coup , une perpétuelle attention qui doit décourager bien des femmes et les porter a prendre un parti bien plus décisif.
-^ Et bien plus compromettant , dit Camisard. Mais en vérité, madame , celles qui s'effraient, devraient prendre courage en voyant combien celles qui n'ont rien de leur esprit s'en tirent aisément.
Ceci était à l'adresse de madame Drancy ; elle se réserva d'en tirer satisfaction. Camisard continua.
— Entre nous soit dit , et nous pouvons tout dire, puisque nous parlons sur des généralités, le mariage est, grâce à nos mœurs , une chaîne fort élastique ; on peut la tendre , chacun de son côté, à une bien vaste liberté 3 l'essentiel, c'est de ne pas la rompre. Elle a même cela
de merveilleux , qu'après avoir été ainsi tendue , elle se resserre et redevient étroite comme si on avait toujours marché côte à côte. Que de vieux époux que l'âge a confinés au coin du même feu en sont la preuve ! Combien, se retrouvant ainsi dans la vieillesse, se félicitent de s'être montrés indulgens à une autre époque! Tout cela semble impossible aux âmes nobles , et cela est pourtant ainsi. Je n'y ai pas cru, et je ne voudrais y faire croire personne ; mais l'expérience est un maître qui vous enseigne la vérité quoiqu'on en ait.
— Je vous comprends , dit Camille ; tout cela dépend beaucoup du choix qu'on fait. Un prétexte d'intimité pour tout le monde et la certitude d'une discrétion à toute épreuve , et
Elle s'arrêta :
Elle ouvrait l'oreille et se mêlait à une conversation qui la révoltait , mais elle avait une expérience k faire, et, comme un opérateur curieux , elle se résignait a m>ettre les doigts
dans la boue au fond de laquelle elle voulait voir. Antoni lui vint en aide , en fournissant ;i Camisard un antagoniste qui le poussa, par la vivacité de la discussion , a mettre a nu toute sa pensée. Il prit au vol la phrase de madame de Lubois , et s'écria :
— Et tout cela n'est que vice et infamie ! c'est ce monde et ses contrais honteux dont je vous disais qu'il faut détourner la vue. Qu'ils conviennent a ces cœurs corrompus qui calculent Pamour comme un trafic de bourse, pour n'y jouer que le superflu de leur considération et s'en garder le nécessaire avec le plaisir pour bénéfice, je le comprends. Mais monsieur, pour ces âmes privilégiées ou plutôt maudites, qui ne tiennent aucun compte de ces odieuses transactions et les méprisent, qui ont soif d'un amour exclusif, ce n'est qu'un malheur déplus que vous leur proposez ; a celles-là , il faut une âme de leur trempe , une âme qui leur dise : Tu souffres et je souff^ix; unissons nos douleurs dans le mystère profond d'un amour in-
connu. Il faut que la femme puisse dire à l'homme a qui elle confie sa vie : Le jour où l'on saura que nous sommes coupables, nous mourrons • et il faut qu'il accepte et qu'ils tiennent parole.
Antoni avait assez bien commencé , mais la conclusion de son amour sentait trop le cinquième acte d'un drame fameux , pour ne pas avoir montré le bout de l'oreille de ce rôle , appris au théâtre et récité dans le monde.
— Pardieu , dit Camisard , voilà un beau dénoûment, d'autant mieux choisi qu'il est immanquable. Pensez-vous qu'un amour demeure long-temps inconnu dans le monde , lorsqu'il existe? On est déjli bien heureux qu'il ne soit pas soupçonné avant d'exister.
— Alors , répliqua Antoni avec le dédalji qu'on éprouve pour un homme qu'on va battre, a quoi servent ces prétextes, ces concessions , ces petits et hypocrites mensonges dont vous parliez comme du voile impénétrable de touîc passion ?
2S0 I-E COUSEllJiER D'ÉTAT.
— A quoi ils servent , monsieur Camisard avec impatience, eh ! mon chose la plus vulgaire , à faire comr monde , à signer pour ainsi dire sa formule reçue , comme on finit î par des mots que personne n'écr fliire croire et auxquels personne mais qu'on ne peut cependant om manquer a toutes les convenances, pas qu'on ait foi aux simulacres dont on couvre sa conduite , mais les exige. Vous, monsieur, vous Fhomme que vous méprisez : je suis viteur , et cela veut dire pour lui , c signifie pour vous. Eh bien ! on voui de cacher sous les mêmes termes d tion , les sentimens de votre vie, et on vous accorde d'avoir l'air de rer j il me semble que l'échange (
voulait frapper un grand coup , je > tous deux ; mais je m'imagine que avoir tous les bonheurs ensemble qt contrer un cœur d'un amour absolu ceux dont parle M. Antoni, et d'obte amour de se plier à ces convenances voltent. Je me rappelle que c'est vo l'avez dit, monsieur Camisard : l'efFc difficile pour un noble cœur est de fai le vulgaire. J'avoue que je ne trouve] mérite , et je me mets en scène par si position, je ne trouverais aucun mér nir d'un homme rompu et presqu servilités de la vie, tous ces petits mé si nécessaires à l'honneur d'une fem ils me deviendraient bien chers, si je gardés par une âme pour qui ils se sacrifice de toutes les heures.
262 I,E COaiSlill.LliR D'ETAT.
toni j le dédain était manifeste d'un côté, aussi bien que rencouragement de l'autre.
Caniisard, pris a son propre piège et blessé cruellement de la dédaigneuse épigramme de Camille,jugea qu'elle avait de beaucoup dépassé le point de démoralisation où il croyait l'avoir amenée , et qu'Adèle avait travaillé souterrainement a ce résultat : il se proposa d'en tirer parti. Quanta Antoni, Camille lui parut un de ces anges tombés, qui se relèvent plus purs; et, appliquant à Camille un des vers dramatiques et iaédits d'un poëme de son école , il pensa que l'amour allait ... refaire à son âme une virs^inité.
La seule madame Drancy douta de la sincérité des paroles de Camille ; mais, comme elles répondaient a ses projets , et que ce n'est point l'ordinaire de l'esprit de repousser une espérance qui se présente de travers, Adèle la redressa en l'expliquant par un mouvement de vengeance qui, bien dirigé, pourrait bien avoir rcfticacité de l'amour.
LE CONSEILLER D'iÎTAT. 'iS.".
Camille demeura donc seule dans le secret de sa pensée , et ce fut dans cette disposition de chacun que ces trois personnes se séparèrent : Antoni ivre d'amour, M. Camisard avec un désir encore plus ardent d'arriver, désir qui ne répugnait plus a se servir de moyens ouvertement haineux pour réussir , madame Drancy incertaine , mais espérant , Camille avec un nouveau plan de conduite bien arrêté.
21 quoi jjert un Tintant.
Au bout d'un mois , il n'était question dans les médisances des salons et des foyers de théâtre où Césarine avait emporté à sa suite le nom de Camille , que de la passion d'Antoni pour madame de Lubois. La ma-
286 l.V. CONSEILLER D'ÉTAT.
nicre dont elle l'accueillait donna un moment créance à certains bruits de succès qui toutefois ne dépassèrent pas alors ces cercles de mauvaises mœurs pour qui trois visites consécutives d'un homme à une femme , sont une preuve irrévocable de la défaite de celle-ci. Dans le premier mouvement de sa colère , Camisard avait été sur le point de défendre madame de Lubois de manière a la compromettre à jamais. Admirable perfidie des femmes que le conseiller d'état avait apprise probablement dans leur commerce assidu. Mais pour des raisons de profonde corruption, il se départit de ce système. Au troisième jour, il devina que l'accueil de Camille à Antoni était un jeu; et, n'abandonnant point l'espérance d'atteindre le but qu'il s'était proposé , il ne voulut pas faner du moindre souffle de calomnie la belle réputation de vertu qu'il avait le projet de flétrir pour son propre compte. C'était moralement la surveillance de ces impudiques liberlins , qui défendent par des soins protecteurs
rinnocence d'une belle enfant , qu'ils se gardent le plaisir raffiné de démoraliser k un âge convenable.
Quant a Adèle , elle voulait trop de bien \\ Camille pour n'être pas crue sur son compte, et son désespoir de la résistance de madame de Lubois, défendait celle-ci mieux que toutes les protestations d'Antoni.
En butte aux questions de ses amis, a celles de Césarine , il avait toujours répondu par une admiration sincère, mais amplifiée de grands mots, pour la vertu de Camille. Les hommes d'esprit ne doutaient pas un moment qu'il ne dît vrai , tant Antoni leur semblait ridicule ; les femmes de sens n'étaient pas bien sûres qu'il ne fût que discret , tant il leur paraissait beau. Les premiers momens de l'assiduité d'Antoni avaient donné quelque espérance a Camille , car de Lubois en avait paru sérieusement alarmé , mais il avait habilement sondé Antoni, et celui-ci l'avait
rassuré , sans s'en douter, parla partie ridicule de sa passion. Alphonse savait à sa femme un tact d'esprit qui ne lui ferait jamais accepter sérieusement un hommage aux longs cheveux pendans , et qui procédait par élégies en stances ayant pour titre Amour à elle. Il mit donc habilement Antoni sur le rang de Camisard 5 il le rangea parmi les essais maladroits tentés sur sa jalousie, et en fit à Camille un nouveau petit ridicule qu'il propagea heureusement dans l'intérêt de sa vanité d'homme et de mari.
Camisard ne fut point sans en avertir Camille; mais celle-ci n'en tint compte, car l'espoir d'exciter la jalousie de de Lubois n'entrait qu'en seconde ligne dans le profit qu'elle comptait tirer de la passion d'Antoni. D'ailleurs, elle savait qu'Alphonse n'était devenu indifférent que par la certitude oii il était de l'impossibilité d'un pareil rival; en conséquence, le dédain persévérant de son mari , sa façon de tourner tout ce qu'elle faisait contre elle , ren-
LE CUIVSEILLER D'ÉTAT. 289
dirent son projet plus précieux à Camille , et elle pensa enfin a le mettre au jour.
C'eût été une curieuse succession de scènes, que celles qui se passaient entre Antoni et Camille. D'un côté, cette passion plutôt rêvée que sentie , et qui , par cela même exagérait l'expression de son dévouement 5 d'un autre côté, cette acceptation si formelle de l'amour d'Antoni en face du monde, et si retenue dans l'intimité, que lui-même s'en serait étonné, si sa poétique en fait de passion n'avait pas trouvé naturelprécisémentce qui ne l'était pas du tout.
C'est en le maintenant dans ce travers d'esprit, que Camille put arriver à lui faire la proposition suivante. N'oublions pas qu' Antoni n'avait que vingt ans, et qu'a cet âge, on vit de bonne foi dans la vie et surtout dans les rêves qu'on en fait.
On était déjà arrivé au milieu de juillet
i83o ; madame de Lubois était avec Antoni I. 19
•2<>0 LE COIVSRILLER D'ETAT.
dans sa calèche, ses chevaux l'emporlaient rapidement vers le boisj la journée avait été brûlante et le soir n'était supportable que par l'absence seule du soleil ; l'air était chaud et absorbant , et depuis dix minutes la voiture roulait sur les bas-côtés poudreux des Champs- Elysées, sans que madame de Lubois et Antoni eussent échangé une parole.
11 y a de ces heures indicibles de bonheur , où le silence est une ivresse, dont le charme , une fois épuisé, ne se retrouve jamais j bonheur qui , malgré les délices et les émotions ignorantes d'un premier amour, n'appartient qu'a celui qui se comprend et s'apprécie luimême. Ces heures, ce sont celles oii, lorsque toute la vie d'une femme vous a dit qu'elle vous aime, on la sent calme et délivrée des inquiétudes douloureuses qui ont long-temps pesé sur elle 5 ce sont les heures oii, dominée par l'amour, bercée par l'oubli du passé et l'espérance qui vole devant l'àme , on voit son cœur se gonfler de joie et ses yeux de larmes.
OÙ la parole est prête pour le dernier aveu. Oh ! qu'a de pareils momens, il est doux de courir k son côté , sur des roues qui vous emportent, et font passer autour de vous tous les objets! vaines images du monde dont on semble se dégager sans cesse et qui vous laissent seuls ensemble. Quel charme alors de poser ses yeux sur ces regards vaguement jetés en avant, sur ces lèvres à demi ouvertes, qui sourient et frémissent en aspirant en longs soupirs l'air tiède dont cette femme inonde sa poitrine ; quelle sereine volupté , de tenir son corps qu'elle oublie, pressé contre le nôtre; de se la rappeler si craintive et de la sentir si confiante ; de se souvenir de l'effroi qu'elle a eu de son amour et de voir la joie qu'elle en éprouve j et de se dire, rien qu'avec le cœur : Cette femme est a moi! . . . Oh! si ces extases du ciel ne descendaient sur les hommes que comme des éclairs, c'est ainsi qu'il faudrait vivre avant d'avoir inscrit au front de sa divinité : Tu n'es qu'une femme. Ou bien, si l'on pouvait pré-
Yoir qu'un jour viendra , où l'on recommencera une pareille course avec une place entre soi , oii s'asseoira l'ennui , c'est ainsi qu'il faudrait mourir.
Ce n'est point pour dire ce qu'éprouvaient Antoni et Camille , que nous avons essayé de peindre dans de vaines paroles la souveraine joie d'un tel moment : c'est, qu'a les voir tous deux si jeunes, si beaux, si silencieux, entraînés avec une rapidité dont ils ne paraissaient pas s'apercevoir, on eût pu croire qu'ils s'enivraient ainsi d'eux-mêmes. Mais il n'en était rien. Camille méditait son projet, Antoni se créait un avenir k sa guise j ni l'un ni l'autre n'étaient k l'aise dans le présent. Camille était sortie ce soir-lk avec la résolution de s'expliquer avec Antoni; celui-ci lui en fournit le moyen.
Ce n'est pas impunément qu'on habitue son cœur k l'image d'une femme ; et , quoiqu'on se trompe souvent sur la force véritable de la
passion qu'elle vous inspire, on ne s'accoutume pas moins a la voir comme le but de ses désirs. Il est possible que ces désirs demeurent long-temps calmes, lorsqu'on a, comme Antoni, relégué sa passion dans un rêve d'amour frénétique. Amour singulier qui dédaigne les longs combats , les cbastes retenues du cœur, et veut que l'âme, pour être grande au sens de cette nouvelle poétique , procède comme la féroce lubricité des courtisanes et crie a
une autre âme : Tu me veux me voilà.
Mais, pour en rester dans ces termes décidés de la passion moderne, il faut ne plus avoir vingt ans : il faut ne pas sentir tout son cœur bouleversé à l'approche de la femme qu'on aime , et en même temps timide et à genoux devant elle. Le pauvre Antoni en était là. Cette femme assise a ses côtés , qui lui donnait tant de droits apparens et dont il n'eût pas osé toucher le gant, lui devenait femme malgré lui. Son front pur et empreint de pensées, ses yeux à demi clos par la médi
•294 Mi CONSEILLER D'ÉTAT.
tation , celte bouche vermeille entr'ouverte sur ces dents qui scintillaient d'un émail humide , ce corps souple affaissé dans le pli de la voiture j celte élégance de tout son être , qui se trahissait sous la mousseline vaporeuse dont elle était voilée, toute cette femme enfin le troublait au-delk du cœur , et il la regardait avec un sentiment de désir et de crainte plus fort que lui, lorsque Camille s'aperçut de son attention. Quelle femme si pure ne voit l'émotion qu'elle inspire ? Celles sur qui cette émotion peut réagir baissent les yeux et se couvrent de leur paupière comme d'un bouclier. Mais Camille soutint le regard d'Antoni sans le redouter, et lui dit gravement :
— A quoi pensez-vous?
— Je pense , répondit Antoni, qu'il y a des gens qui , me voyant ainsi près de vous , me croient bien heureux.
— Comment fentendez-votis ? lui dit Camille.
— Je n'oserais vous dire , reprit Antoni , comment l'entendent les plus timides , et il peut s'en trouver dont la parole serait si hardie que vous rougiriez de l'écouter.
Il y avait un sincère mouvement d'amour dans ces paroles d'Antoni , et elles touchèrent Camille , il lui vint un remords de se jouer de la passion de ce jeune homme , mais ce remords ne dura que l'instant où Antoni avait cessé d'être ridicule parce qu'il avait été naturel. Il r enfourcha tout aussitôt ses grandes phrases et rendit a Camille son impitoyable indifférence. En France , la seule chose qu'on ne puisse pas être impunément , c'est être ridicule. Le génie et l'argent , ces deux grands privilèges d'avoir tous les vices, n'ont pas même pu le supporter. Antoni redevint ridicule; il trouva une phrase a poésie pour dire ce que son instinct d'homme amoureux lui avait inspiré de taire , et il continua :
— Ils disent peut-être en Ire eux : Cchii-la
096 I.E COl\SEILLER D>ÉTAT.
a élevé ses regards jusqu'à cet ange et lui a demandé le ciel, et l'ange , à son tour, a baissé ses regards vers lui et le lui a envoyé.
Il y en avait assez de cette phrase pour calmer les scrupules de Camille ; Antoni était en verve, il ajouta :
— D'autres, peut-être, crédules en l'apparence des choses qui frappent les yeux, disent : Voila celui p our qui il n'y a plus de mystère dans celte femme , celui qui la sait du cœur et des yeux : et ils se trompent, madame, et je suis triste , car je suis^ seul dans notre existence.
Ceci était passablement clair pour Camille, et nous demandons la permission de ne pas le traduire littéralement à nos lecteurs, mais madame de Lubois Ctait toujours embarrassée dans la filandrerie des mots d' Antoni. Cependant, il était temps pour Camille de faire de cette passion ce qu'elle voulait en faire ; elle se
décida donc a arriver h son but ; et , comme elle désespérait de ramener Antoni a. l'expression vulgaire du caprice qu'elle voulait lui imposer, elle prit le parti de le suivre dans les régions pathogiaques où il tenait son lan-
gage.
— Vous avez raison , lui dit-elle , et l'indifférence que je mets a supporter ces propos vous est une preuve que je me suis dégagée des chaînes pesantes que ce monde impose aux âmes véritablement nobles. Mais , monsieur, vous-même y tenez peut-être plus que vous ne pensez.
— Moi , madame, reprit Antoni, je n'en ai jamais subi aucune.
— C'est peut-être pour cela , c'est parce que vous n'avez pas eu a les rompre que vous les croyez légères. Vous m'aimez, monsieur?
Antoni tressaillit j il n'avait pas encore prononcé ce grand mot, qu'il gardait pour un jour
39S l'E CONSEILLEB D'ETAT.
d'explosion et dont la ressource lui était si froidement ravie. Camille continua :
— Vous m'aimez , et moi, sais-je pour y répondre quel est votre amour?
— Oh î reprit Antoni , c'est l'amour du solitaire pour la vision céleste qui descend dans son désert.
— Non, reprit Camille, c'est l'amour aveugle de tout cœur qui commence la vie, pour la première femme a laquelle il trouve quelque ressemblance avec l'être qu'il a rêvé. Mais, monsieur, demain, peut-être , tuera votre illusion et... la mienne... avec la vôtre.
La répugnance que Camille éprouva à prononcer ces derniers mots, le rouge que leur fausseté fit monter k son visage , se traduisirent pour Antoni en craintive retenue et en sainte pudeur. Camille poursuivit :
— Oui, monsieur, l'avenir peut vous dés-
enchanter le présent , en vous montrant que vous vous êtes trompé.
— Madame !
— Ecoutez, monsieur, reprit vivement Camille qui , arrivée au fatal aveu qu'elle avait a faire , voulut s'en débarrasser sur-le-champ ; écoutez, l'avenir peut vous jeter aux séductions d'une femme dont l'adroite coquetterie vous fasse honte de cet amour pur que vous avez pour moi. Eh bien! comprenez-moi, sans qu'il me faille prononcer un nom indigne d'être dit entre nous... comprenez-moi; je veux que cet avenir soit le passé ; je veux que vous ayez posé vos lèvres au bord de cette coupe qu'on dit si enivrante ; et si , après avoir goûté ce breuvage^ vous revenez a moi, encore pur et calme , alors. . .
Elle s'arrêta parce qu'elle n'avait plus rien a dire qu'elle voulût dire; mais, s'emparant de l'étonnement profond qui se peignait dans les yeux d'Antoni, elle reprit :
300 LE CO!\St:il.LER D'ÉTAT.
— Vous ne m'avez point comprise.
— Je ne sais, madame, si j'en dois croire ce que vos paroles semblent renfermer, mais ce qu'elles demandent
— N'est pas l'ordinaire des femmes vulgaires, dit aussitôt Camille; elles craignent une rivalité et défendent qu'on l'affronte; moi, monsieur, je veux que vous la rendiez complète , je veux que vous mesuriez ce qu'il peut y avoir de charme et d'amour dans les bras de cette femme; j'en veux la preuve... ou je ne croirai rien de cet amour si pur que vous m'offrez ; alors seulement je saurai ce qu'a de force ce cœur qui est descendu dans l'abîme et qui en est remonté pur; alors, je ne craindrai plus cet avenir qui m'effraie, car, comme je vous l'ai dit , il sera devenu le passé.
Malgré tout l'alambiquage des phrases de Camille, sa proposition n'en étaitpas moins si extravagante qu'elle confondit Antoni lui-même. Une femme qui demande en preuve d'amour qu'on se fasse l'amant d'une autre , n'est pas
une idée de tout le monde. Un plus adroit qu'Antoni eût démêlé , sinon le vrai sens, du moins une raison plausible à ce caprice. 11 était d'assez forte portée dans la position de toute femme de pouvoir dire à sa rivale : J'ai ordonné à l'homme qui m'aime de vous avoir^ il vous a eue, parce que tout le monde le peut, et il vous a laissée , parce qu'il avait hâte de se débarrasser de la pénitence qui lui était infligée. Entre femmes de rang égal , c'eût été un droit d'impertinence admirable a qui l'aurait su conquérir ; mais de Camille a Césarine rien ne pouvait exister de semblable. Ce n'était pas a une pareille créature que madame de Lubois prétendait faire honte , ce ne devait donc être qu'à son mari. Un Camisard l'eût deviné. Antoni , tout en ne saisissant pas le but vrai de ce qu'on lui demandait , n'avait pas non plus foi à ce but apparent d'épreuve amoureuse j cependant, sa manie de voir le bizarre et l'excessif comme la vraie nature d'une passion âJhomme ^ le persuada mieux que Ca-
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mille elle-même n'eut pu faire. Ce fut donc après un long silence qu'il répondit a madame de Lubois :
— Camille , je ne sais si vous êtes un ange ou un démon : n'importe ! vous m'avez dit : Voilà oii il faut que tu ailles , j'irai. Le ciel ou l'enfer connaissent seuls le secret du cœur des femmes : n^importe ! pour vous , je flétrirais le repos éternel d'un ange dans ce monde j pour vous , je goûterai les baisers impurs pendus en étalage aux lèvres d'une courtisane : Vous n'oublierez pas que c'est vous qui l'avez voulu.
— Mais, dit Camille, j'en veux la preuve.
— Je vous la donnerai, madame, reprit Antoni sérieusement, et alors...
C'était la la question , et c'était la que commençait l'improbité du marché de Camille , car elle ne voulait rien rendre en retour de ce
qu'elle exigeait. Elle esquiva une première fois en reprenant :
— Ce que je veux encore , c'est un mystère absolu.
Elle craignait que de plus avisés n'éclairassent Antoni , et qu'une indiscrétion qui pouvait arriver jusqu'à Césarine, ne fit encore tourner cette ruse contre elle-même.
— Je me tairai, madame; mais quand j'aurai obéi , serai-je encore a vos yeux digne de vous dire : A vous, Camille, ma vie, mon âme, ma vie... a vous?
— Alors , monsieur, dit Camille , je vous répondrai.
Nous ne prétendons pas excuser la mauvaise foi de Camille, quoique ce soit un être de notre prédilection. Et, s'il fallait être juste, nous devrions reconnaître qu'en cette circonstance, Antoni était le plus honnête des deux dans la véritable acception du mot.
304 LE GOiKSEILLER D'ÉTAT.
Le bon jeune homme ne douta pas que la réponse promise par Camille ne fût telle qu'il la rêvait. Quand on demande à un homme une preuve d'amour quelle qu'elle soit, et qu'il la donne, son droit est d'espérer une récompense , et Antoni se crut assuré de celle que devait mériter un dévouement si prodigieux que le sien. Il faut le dire pour excuser Antoni j il était, dans la vie réelle, le produit de cette vie fantastique écrite dans la poésie moderne. Ce n'était pas un caractère de sa nature que celui qu'il s'était fait; il l'avait trouvé séduisant dans les livres et les drames en vogue, et le jouait sincèrement comme le meilleur qu'on pût prendre. Antoni se fût peut-être habillé en berger du temps des succès d'Estelle et Némorin -, probablement aussi , il eût été fort prétentieux à la corruption , s'il avait été de l'époque des Liaisons dangereuses et de Faublas , et il eût fait des cantates à Cincinnatus , lorsque le Romain trônait, les jambes nues sur le théâtre , et le tout nu sur les
LE C01VSEILLER D'ÉTAT. 305
toiles de l'empire. Que, si on nous conteste la vérité de cette influence , nous aurions en preuve mille faits vrais k fournir , et la plus triste serait peut-être cette manie de suicide, qui a pris naissance dans la dramaturgie des pièces et des romans actuels.
Kcuolutimu
C'est ainsi que se passait la vie de Camille , tout enfermée dans un intérêt dom.estiquc si exclusif qu'on l'eiit beaucoup étonnée si on lui eût dit que des événemens auxquels elle se croyait tout-a-fait étrangère , allaient
bientôt donner une nouvelle direction h sa douleur.
La sottise des bourgeois en France est de se prendre pour sages lorsqu'ils ne se mêlent pas des affaires publiques , et l'argument le plus irrésistible qu'ils opposent aux hommes qui s'en préoccupent est de demander : Qu'est-ce que cela vous fait ? Leurs femmes ont surtout la prétention de se soustraire à la politique. Celles qui permettent qu'on substitue dans leurs salons une conversation grave au galantisme et k la médisance des petits propos , sont en général tournées en ridicule , par celles qui préfèrent échanger entre elles des adresses de marchandes de modes et de couturières , ou parler de la littérature du Gymnase et de la musique de rOpéra-Comique. Elles ne peuvent comprendre , que leur existence , et jusqu'à leurs frivoles passions , aient intérêt k l'ordre social et politique. Pourvu qu'on maintienne la sécurité du bal et la liberté de ta toilette,
elles n'en exigent pas davantage. Quelquesunes même se rappellent, sans désespoir, combien les Prussiens étaient meilleurs walseurs que les Français : et les invasions de i8i4 et 18 1 5 ne leur furent vraiment désagréables que parce que le hois de Boulogne en souffrit.
Ceci n'est point de l'amertume injuste contre les femmes , c'est de la vérité fâcheuse h reconnaître , fâcheuse a dire. Cette disposition de leurs habitudes a même cela de remarquable qu'elle les pousse h agiter plus bruyamment leur vie insoucieuse avi chant des orchestrés , a mesure qu'il sort de la foule populaire un grondement sourd qui promet quelque tempête. Jamais plus de fêtes ne semblèrent attester la joyeuse satisfaction de la France , que dans l'hiver de i85o. Aujourd'hui que toute l'Europe chancelle, les journées ne sont pas assez longues pour satisfaire aux fêtes , aux bals , aux concerts qui nous appellent de tous cotés. Toutefois serait-ce sagesse et non
folie, celle incurie de TaYenir qu'on ne justifie point par des raisonnemens, mais qui a une raison d'être, puisqu'elle est? tiendraitelle à celle conviction instinctive qu'il n'y a plus de calculs possibles contre un avenir si incertain que le nôtre? Au milieu de ce conflit d'idées qui ne laissent aucune institution tranquille sur sa base, pas même celle de la propriété et du droit d'hérédité, n'est-ce pas prévoyance que de jouir le plus grandement possible de tout privilège et de toute fortune , tandis qu'on les possède encore , puisqu'en définitive ils paraissent devoir tous tomber dans une vaste mise en commun pour être distribués k nouveau ? Car, espérer que la société se reconstituera sans privilège et sans inégale et injuste partage des richesses, c'est s'imaginer que l'humanité ne sera plus ni ambitieuse ni servile , ni mi-partie composée de fripons et de niais.
Mais laissons l'avenir, dont il est peut-être bien audacieux de vouloir mesurer la portée ,
LE COIKSCILLER D'ETAT. 311
et retournons à ce passé dont les causes sont encore si contestées , que les uns regardent comme un événement qui a tenu a une maladresse de général , la révolution que d'autres considèrent comme le résultat inévitable de la volonté de tout un peuple.
En vérité , le passé est si près de nous par la date, qu'on est tenté de ne le rappeler que par son nom , et de croire qu'il va se représenter k tous les esprits tel qu'il s'est accompli , foudroyant, lumineux, magnifique j puis, lorsqu'on réfléchit aux sentimens qu'il a excités , aux espérances qu'il a fait naître, aux promesses dont il fut accompagné , on s'aperçoit que tout cela est si oublié , sî éteint , qu'on désespère de rendre probable ce qu'on a h raconter, si on ne remet les lecteurs en scène , si on ne leur rend idée de cette solennelle époque. En effet, en est-il beaucoup qui se souviennent encore de cette fusion de toutes les existences en une seule , de cette abdication de tout intérêt particulier, et, pour ainsi dire.
ai2 LE COi\SEILLEK D'ETAT.
de tout nom palronimique qui fit que, pendant trois jours, tout le monde s'appela Peuple?
Ne remontons pas plus loin que le moment où l'opinion publique , insultée par les ordonnances de Charles X , lui demanda compte de l'outrage. Aujourd'hui nous ne pourrions plus aller au-delà de cette époque , et expliquer, par des motifs honorables, la lutte législative qui finit par le combat populaire de Juillet. Aujourd'hui il ne nous est plus permis de dire ce que nous croyions alors , que cette opposition persévérante qui dura quinze ans , voulait l'abolition des privilèges politiques et des monopoles de toute espèce; qu'elle avait en elle le besoin d'une liberté large pour tous; qu'elle avait soif de déchirer les lâches traités de 181 5, honte des hommes qui pliaient le front de la patrie aux ordres des étrangers , horreur de ceux qui aguérissaient leurs soldats a des combats contre les citoyens. Aujourd'hui qu'elle a pris la place qu'elle convoitait , nous savons que toute sa pensée est satisfaite ;
aujourd'hui, il nous faudrait avouer que la révolution de Juillet fut une duperie. Mais alors on avait foi à toutes ces paroles démenties depuis , à toutes ces probités maintenant si dévorantes, a toutes ces indépendances devenues si serviles , à ce respect de la justice qui se pavane si insolemment dans l'arbitraire. On y croyait et avec cette puissance de la foi qui est la plus forte de toutes les forces humaines, on renversa le trône qui faisait obstacle h l'application de toutes ces belles théories.
Le plus grand mal, il faut le dire; le plus grand mal qu'aient fait a la France les apostasies de ceux dont elle avait fait ses apôtres , ce n'est pas de lui avoir refiisé les choses pour les» quelles elle a combattu. Non : car nous ne supposons pas qu'eux-mêmes aient la prétention d'imaginer qu'il faudrait autre chose qu'un souffle du peuple pour les faire disparaître de leurs pouvoirs usurpés; mais ils ont fait pis que de tromper le pays , ils l'ont démoralisé >
ils lui ont rendu suspecte toute parole , ils lui ont fait soupçonner tout dévouement.
Quelles garanties peuvent offrir des hommes nouveaux, qui n'aient pas été ruinées par ceux qui régnent a présent? Est-il nécessaire d'être né parmi le peuple? faut-il avoir été soimême victime de l'arbitraire? est -il utile d'être resté long-temps conséquent a ses doctrines? doit-on avoir été proscrit? Est-ce assez d'avoir exposé sa tête en conspirant ? faut-il aussi l'avoir offerte aux balles des Suisses ? Tout cela sujSit-il pour aimer le peuple , détester l'arbitraire , ne pas mentir à ses antécédens , rapporter les lois d'exil , et ne pas ordonner le massacre des citoyens ? Rien de cela ne prouve rien.
Nous pourrions compter un à un les hommes dont la vie aurait pu répondre d'eux à tous ces titres , et qui les démentent cruellement aujourd'hui. Que ceux qui mènent la société ne s'y trompent pas , c'est au mépris pouf l'humanité qu'inspire leur conduite, qu'ils doi
LE COi^SlilLUiR D'ÉTAT. II j
vent d'être encore ou ils sont. Dans la persuasion qu'on n'a rien a gagner k les chasser , on s'épargne la peine de les mettre a la porte : c'est le maître qui à son dixième domestique se résigne à être volé par le dernier qu'il prend.
Ce découragement de la liberté , ce doute de la vertu politique n'existaient pas en i83o.
Ce fut donc une merveilleuse chose que le soulèvement unanime de la population pour venger une injure qui , a vrai dire, ne s'adressait qu'indirectement a elle. Tous les grands mots qui semblaient dire de grandes choses sonnèrent à la fois le tocsin. C'étaient les mandataires du peuple qu'on chassait du temple de la loi , les transfuges de Gand qui souffletaient de nouveau la dignité nationale , le despotisme des prêtres et des nobles qui ressaisissait son sceptre brisé en 89. A toutes ces voix le peuple répondit. Paris fut un surprenant théâtre où se joua de bonne foi le drame sublime de raffranchissement d'un peuple.
3{<> LC COTtiSEILLER D'£TAT.
El (l'abord , ce mouvemenl spontané qui lit lever tout Paris à l'heure où la moitié de sa population dort encore.
Pourquoi , a la ])reniière ligne de ce Moniteur, distribué à six heures du malin, chacun alla-t-il aussitôt éveiller sa femme et ses enfans, pour leur lire ces ordonnances dont sans doute ils ne comprenaient pas la portée, mais dont il semblait qu'il fallait donner avis a sa famille , comme d'une catastrophe au ciel , qui pouvait changer la face du monde ? pourquoi, quand chaque maison se trouva ainsi éveillée , chaque homme se hata-t-il de sortir de chez lui, et alla-t-il aborder son voisin, qu'il n'avait jamais salué, pour lui demander s'il savait la nouvelle ? pourquoi de la, courut-on chez tous ses amis pour leur crier : debout! pourquoi se répandit -on dans les rues pour se montrer et regarder? d'où vient qu'on se crut autorisé à entrer dans des maisons oii on n'avait jamais eu accès , pour dire me voilà; (ju'on se donna des rendez-