T rfWMîH.i.rn n'*^T\T, sr
VOUS an\ journaux , conimo un Fonnii . sans V rtiv i onnn ; qu'on oncombra los rafos on on s'ahslrnail tVallor ; qu'il ^o Iroiiva <1(S milliers do rrionrs pour tous ces journaux nnprovisés, ol qui dosoht^issaicnl à Taulorité ; que la police domoura inoric devant celle premic^re prolcslalion ; que des honimCv*^, emprisonnés sur parole dans des maisons de sanUS sYchappcrent pour cire de ceux qui cMaicnl libres à celle heure ; qu'on oublia loule afVairc d inlérct personnel , cl que chacun vint s'offrir aux autres en se rcconnuandanl h lous ? CVst qu'il V eul un premier cl universel mouvement de surprise, qui eut besoin de l'alleslatiou publiqiu^ de la cité, pour croire kee qu'on avait osé contre la France; q\ie ce fui comme un appel mutuel et général de loule la population . qui, en sVpendanl a Iravers la ville, tlisail a tous les yeux : Insensés, compleznous, cl repcnlez-vous.
Mais, le lendemain, quand on vil la i;endarmcrie se porter aux abonls »lcs journaux
:M8 le COnSElIiLKU D'ETAT.
pour exécuter la loi nouvelle , ranger ses canons aux portes des ministres pour les défendre ; quand on sut les régimens consignés dans leurs casernes, les cartouches prêtes, les munitions ordonnées , souvenez-vous de ce bouillonnement sourd de la population , des ateliers déserts , des boutiques fermées , de ces rassemblemens où la parole était au plus hardi, de ces messages qui couraient d'une réunion a l'autre, de ces milliers de protestations dont chacun se croyait le distributeur obligé , de ces paroles d'indignation qu'on échangeait en courant , de cette curiosité qui allait longer les files de cavalerie, pour voir le lieu du combat , s'il fallait l'engager ; et puis , plus tard, quand on fut assuré de la persévérance du pouvoir; quand on eut épuisé, sans bruit , les provisions des débitans de poudre , qu'on eut arraché les dalles de son toit pour en faire des balles, qu'on eut battu la pierre de son fusil , nettoyé son canon, vous souvientil de cette soirée du mardi , où l'on alla don-
LE CONSElI.IiER D'ÉTAT. 3l9
lier une dernière chance au repentir de la royauté , oii l'on s'assembla devant les troupes, en poussant des cris de vive la Charte , qui avertissaient les coupables de prendre garde ? Il était encore temps ! Ils répondirent a cet avertissement par des coups de fusil : vm homme fut tué.
Cet homme , on le prit , on l'attacha sur une planche, on le porta sur les épaules, on le promena dans les rues de Paris , on le montra à ceux qui étaient dans les rues , k ceux qui étaient aux fenêtres. C'était la suprême signification de la volonté royale- les ordonnances étaient signées avec du sang.
Mon Dieu ! qui n'a pas vu cette solennelle promenade du cadavre , escortée de flambeaux j qui n'a pas entendu ce grand cri qui le précédait et le suivait , disant ironiquement : — Laissez passer la justice du roi ; — qui ne l'a pas suivi a travers la cité indignée et frémissante -, qui ne s'est pas arrêté près de lui lorsqu'il fut déposé sur les marches de
la Bourse , et que chaque passant vint étendre la main sur sa tête en jurant vengeance, tandis que brûlait alors ce corps-de-garde de gendarmerie dont les flammes éclairaient ces milliers de têles si pressées que d'en haut elles semblaient un pavé noir, ouvert par une fosse au fond de laquelle était un cadavre; qui n'a pas frémi à ces acclamations de la multitude qui soulevaient l'air jusqu'à la nue et lui envoyaient les flammèches de l'incendie; qui n'a pas été témoin de tout cela, peut jouer encore avec le peuple; mais malheur à qui l'a vu , et qui l'a oublié ; qui a oublié ces presses scellées le matin et battant le soir , ces hommes écrivant la main sur leurs armes , les plus délicats s'offrant a des travaux de manouvrier , les plus soigneux du calme de leur intérieur oubliant leurs maisons où s'alarmaient leurs familles ; nuit sans sommeil , où tout Paris , illuminé de ses mille réverbères, s'éteignit en une heure ; où tous ses murs revêtus d'insignes royaux , se dépouillèrent de leur
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livrée et qui se dissipa vite, courte qu'elle était, pour montrer au soleil la cité en veste debout et le fusil à la main.
Et ce jour , vous qui l'avez vu , je vous atteste , jamais rien de pareil a-t-il été dans la puissance des rêves d'un homme? La vie habituelle de la cité suspendue tout à coup ; ces rues oii ne bruissaient plus les murmures continus, ni des équipages, ni des charrettes; oîi ne s'entendaient plus ni ses crieurs de marchandises ambulantes , ni le piétinement de ses mille passans ; ce silence coupé de fusillades et de détonations d'artillerie -, ces combats épars dans la cité , et bientôt enfermés entre des barricades qui s'élevaient à droite, à gauche, devant, derrière; ces grands arbres séculaires des boulevarts tombant comme des arbrisseaux sous quelques coups de hache ; la cité se découronnant de son diadème de verdure pour se faire des remparts ; ces milliers d'hommes de tout âge, de tout rang, se divisant par pelotons, comprenant au premier
i-lî LE CONSEILLEÏl ll'ETAT.
mot Tordre de bataille , partant ceux-ci pour la porte Saint-Denis , ceux-là pour le Pont- Neuf , les autres pour l'Hôtel-de-Ville , et quand tous furent là où le sang coulait , cette solitude qui s'ajouta au silence et qui laissa six heures durant les rues désertes avec Tincertitude dans toutes les maisons ! !
Quelle soirée terrible succéda à cette terrible journée ! comme on se cherchait pour savoir les succès de chaque combat, chacun ignorant où on était vaincu , où on était vainqueur ! Puis cette seconde nuit de veille , où tout Paris se dépava pour se barricader , les femmes et les enfans se mêlant aux hommes faits , les maîtres de la science prêtant mainforte aux ordres du vieux soldat qui ne sait pas lire, les pauvres donnant la moitié de leur pain aux riches qui ignoraient où demeurait le boulanger ; les cafés , les cabarets ouverts à tous venans , où rien ne se comptait , ni la dépense faite ni la dépense payée j les uns fournissant tout ce qu'ils pouvaient, chacun payant
(le tout ce qu'il avait. Immense confiance, oii personne ne fut dupe que le peuple qui se faisait tuer pour refaire un pouvoir non moins tyrannique que celui qu'il démolissait ! spectacle intraduisible , tant il demanderait de magnificence et de précision, d'ensemble et de détails pour dire tout ce qu'il avait d'extraordinaire et de surhumain ! tragédie sublime qui se jouait par huit cent mille habitans sur une surface de dix lieues carrées, là a la lueur des flambeaux , ici dans les ténèbres , dans les rues et dans les maisons ! Et cette journée de victoire qui suivit cette journée de combat , et ce drapeau qui , observé des banlieues de Paris , se plantait pas à pas dans la cité , et disait aux populations en attente autour du champ de bataille : la victoire du peuple est en marche. Il partit de l'Hôtel-de-Ville , il arriva au Louvre, du Louvre il vola aux Tuileries, des Tuileries a l'arc de triomphe de l'Etoile -, el quand il eut tracé ce sillon victorieux , il ne resta plus un soldat dans la ville de Paris , et
les luneltes braquées de plusieurs milles sur les édifices de la cité , s'abaissèrent alors , n'ayant plus rien a voir.
Mais ceux qui étaient dans la cité virent ce fier et joyeux enthousiasme , que versa alors toute la population dans ces rues hérissés de pavés , oii osaient alors se montrer les épaulettes d'or des généraux oubliés la veille j on né leur demanda pas l'heure oii ils étaient sortis ; on ne s'enquit pas s'ils avaient combattu ; on eut un sentiment unanime de joie indistincte pour tout ce qui vivait et qui voyait ce soleil si beau. Un moment on comprit Dieu, centre de tout l'univers et sentant par tous les organes de tout êtrej un moment toute cette multitude de huit cent mille hommes n'eut qu'une âme qui sentait : le peuple vécut. Tout cela n'est plus , mais tout cela fut ainsi un jour, un jour où tout le monde s'aborda comme frère, et se crut des droits aux sentimens de chacun. Qu'importaient a ce moment , il faut le dire , les douleurs partielles des vainqueurs et des
vaincus , l'héroïsme de ceux-ci et de ceux Ih ; plus tard on pleura sur la défaite et peut-être aussi sur la victoire. A ce moment il y eut un sens universel et unique qui domina de su joie toutes les douleurs la où elles auraient pu se ressentir, comme serait celui d'un homme qui vient de briser ses fers et qui ne sent pas au soleil et à l'air qu'il salue de sa liberté , quelques meurtrissures qui ont déchiré ses membres.
Certes , cet événement fut une révolution plus profonde que ne le montrent les apparences; ce n'est pas seulement un trône qu'elle a renversé , ce sont les bases plus fondamentales de la vieille société , qu'elle a ébranlées et lézardées de toutes parts. Et, sans vouloir prendre cette immense secousse comme péripétie d'un si frêle récit que le nôtre , nous di^^ rons qu'elle fut si puissante, que son action se lit sentir sur les intérêts mêmes, dont la ténuité semblait devoir lui échapper, comme ces larges tremblemens de terre qui déplacent
326 LE CO!«SElLLER D'ETAT.
les mers et déracinent les forêts et les palais, changent aussi le cours d'un obscur ruisseau , et renversent Thumble toit et la frêle plante qui rampe a son pied.
Camille , il faut le dire, avait peu occupé sa vie d'intérêts ou de soins politiques. Son mari, dans la position mixte d'un homme d'affaires, dont les relations touchaient a toutes les opinions, ne les laissait guère pénétrer chez lui ; et, bien qu'il tînt, par le penchant de son esprit , au parti qui avait pris en haine les nobles et les prêtres, l'amitié de madame de Brémont, qui l'avait rendu le notaire des meilleures fortunes du faubourg Saint-Germain, lui imposait une certaine retenue. De cette façon, Alphonse passait, politiquement parlant, pour un de ces hommes sages et modérés , qui depuis se sont si bien d^Y^û^t^ jasie-milLea ^ et dont ce nom est, à notre sens , une admirable définition : car, on ne peut pas se constituer mieux le centre de tout , et tout rapporter a soi et a son intérêt , que ne le font ceux , je ne
dirai pas de cette opinion , mais de ce sentiment.
Madame de Lubois avait cependant entendu bourdonner autour d'elle ce murmure politique , qui annonçait depuis un an l'orage prêt à éclater, mais le murmure se perdit bientôt dans le cri de sa propre douleur, jusqu'au jour où sa douleur se tut devant la voix immense qu'éleva le peuple dans les journées de Juillet.
Elle vivait dans l'espoir de tenir bientôt d'Antoni un moyen de vengeance ; mais elle ne s'apercevait pas qu'en échange de cet espoir, elle en avait donné un autre , et qu'il se trahissait dans la tenue confiante , dans la parole assurée du jeune fat. Elle n'apprit point que Maurice l'avait fait taire avec une fureur qui étonna tout le monde , un soir que le pale jeune homme avait osé dire : — Ah ! si je voulais. Et Camille ne pensait qu'à ses projets lorsqu'arrivèrent les terribles ordonnances.
Dans les premiers momens de cette nouvelle, il y eut un rapprochement entre madame de
Luijois et son mari. Ils purent s'aborder l'un l'autre par un point où ils n'étaient , d'aucun côté , hérissés de reproches et de torts, et de Lubois sortit le premier jour , comme firent les autres, pour aller voir, entendre et juger. Tous les jours, il rentra par inslans dans sa maison, pour dire à sa femme : Voilà ce qui se fait, voilà ce qui se prépare. Il était exact , elle était inquiète. Ainsi se passèrent le lundi, le mardi, le mercredi. Le soir même de ce jour, l'entretien fut long et animé entre eux; il y avait tant à apprendre et à conter ! Us demeurèrent tard ensemble ; lui exalté par le mouvement sublime de la population, électrisé par celte atmosphère électrique qui domina vingt-quatre heures tous les calculs et tous les dissentimens ; elle, s'électrisant au contact des récits de son mari ; et , quand l'heure du repos arriva pour tous deux, tous deux se quittèrent amis , sinon comme époux, et se serrèrent la main en se disant : A demain.
liK CONSEILLER D'ÉTAT. 329
— A demain , dit Alphonse , c'est le jour où tout bon citoyen doit, sous peine de lâcheté, montrer qu'il sait combattre pour la liberté de son pays.
Deux jours avant , ce mot, prononcé par les plus audacieux, avait étonné et fait frémir beaucoup de mères et d'épouses; a ce moment, il n'était déjà plus qu'une chose ordinaire , comme tout le monde la faisait. La contagion des bonnes choses a anesi ses jours de puissance, comme celle des mauvaises. Il suffit de se rappeler cet unanime courage qui soutint sur l'échafaud de la terreur toutes les victimes de la sûreté populaire. Dans ces milliers d'exécutions , si elles avaient été éparses dans vingt siècles, on n'eût eu à citer que quelques exemples de cette sublime abnégation de la vie ; dans ces innombrables charretées de condamnés qui se poussaient au pied de l'échafaud, on n'a trouvé qu'une heure de lâcheté -, c'est que la nature est faite ainsi, qu'elle s'inspire de ce qui l'entoure et se sature, pour ainsi dire, des.
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seiitimens où elle vit. A cette époque de 95 cela était vrai dans les deux camps ennemis : on prenait hors soi un courage pour tuer comme un courage pour mourir. 11 en fut de même en i83o : chaque homme fut brave de la bravoure de tous , chaque femme fut dévouée du dévouement de toutes.
Ce fut donc sans effroi , sans cris , sans étonnement que, le jeudi matin , madame de Lubois vit son mari venir lui dire adieu , un fusil il la main, un paquet de cartouches à la ceinture. De tout ce qui s'était passé entre elle et son mari , rien ne lui revint en mémoire. Elle fut toute au moment présent; et, comme aux temps heureux où il sortait pour traiter des affaires d'intérêt , il ne lui était jamais venu à l'esprit de retarder ses sorties ou de hâter son retour par ces petites simagrées d'amour et d'ennui que les femmes mettent aisément en balance avec les intérêts les plus graves; de même, en cette circonstance , Camille ne jeta pas a rencontre de la décision de son mari ses
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petites peurs de femme; elle le laissa partir comme autrefois ; pour elle il sortait pour Taffaire du jour -, pour elle , il allait accomplir le devoir de son état d'homme et de citoyen.
Ce sentiment de Camille, elle en fut d'abord exclusivement dominée ; mais à mesure que les heures se passaient et que le bruit du combat, devenu presque sans péripétie par sa continuité , excita moins son attention , elle pensa au nouveau jour sous lequel son mari se montrait a elle. Camille , long-temps retenue par sa vie monotone et régulière, dans cette idée, que le bonheur était dans le calme et l'accomplissement de ses devoirs , s'était aperçue depuis qu'elle en était au malheur , qu'un sentiment avait manqué à sa vie , celui du culte et de la foi dans un être supérieur dont on se pare, dont on est fière en soi par ce qu'il a de noble; et dont on est aussi la seule pensée, pour tout ce qu'on a de dévouement k lui rendre.
Jusqu'à ce jour, Camille avait peu compris
la mission de l'homme dans ce qu'elle a de grand. Resserrée dans la société de notaires et d'avoués , les esprits supérieurs dont le nom lui arrivait, étaient pour elle des êtres a part , en dehors de sa sphère. Enfin, Camille, si nous l'avons bien fait comprendre , était une âme recluse dans les habitudes d'un monde médiocre et qui pensait que là était toute vie convenable , comme les femmes d'Orient , nées avec des sens de feu et une tête intelligente endorment tout cela dans l'habitude du harem et de l'opium.
C'était dans cette manière d'être que Ca-^ mille avait vécu jusque- la, ne songeant pas qu'elle fût de la nature de ceux qui ne vivent pas comme tout le monde , pensant encore moins qu'elle pût être liée par aucun sentiment a nulle de ces existences privilégiées. Lorsque Alphonse fut parti, quand la lassitude d'écouter les bruits extérieurs la força a réfléchir sur ce qui se passait, elle se fit une idée confuse de la grandeur de certains inté-
LE COIXSEILLER D'ETAT. 333
Vcts et de celle de ces hommes qui s'en portaient les défenseurs, et elle éprouva un singulier sentiment de joie en croyant que son mari venait de se ranger parmi ces hommes. Camille en était k un moment où son âme devait prendre un nouveau développement: atteinte à la fois de ce désir de donner sa vie h une grande préoccupation ; et, de cette révélation du nohle rôle que l'homme peut jouer dans notre société, elle eut, disons-nous, un étrange mouvement de joie. Ce que son cœur cherchait lui sembla apparu, et, pour comble de bonheur, apparu dans son mari.
— Oui, se disait Camille, c'est un délire cruel que celui qui s'éloigne de moi, mais, ce délire ne préjudicie point a ce qu'il se doit comme homme. Je puis lui reprocher beaucoup , mais je lui dois cette justice , qu'il est brave, qu'il est fort^ et pour cela, je lui dois mon estime, mon dévouement... elle ne disait pas mon amour. Il y avait entre la nature il'Alphonse et celle de Camille quelque chose
SMt LE CONSEILLER D'ÉTAT.
de discordant , qui répugnait a ce mot , mais madame de Lubois se sentait un si singulier et si nouveau besoin d'appuyer son être à quelqu'un , que , trouvant un point par où elle , pouvait se rattacher a son mari, elle s'y précipitait de toutes ses forces. Son mari lui redevenait un ami précieux , un époux honorable , et Camille, en honnête femme qu'elle était, s'en applaudissait. Ce mouvement de son cœur amena Camille a réfléchir à quel prix Alphonse s'élevait ainsi vis-k-vis d'elle : c'était au risque de sa vie, c'était en allant affronter un combat où les victimes étaient déjà nombreuses. Alors, des inquiétudes sérieuses, des inquiétudes tendres la pressèrent. Cet homme qu'k présent elle pouvait et devait estimer, cet homme, son mari, dont elle portait le nom , un nom qui redevenait honorable , plus qu'honorable, distingué, elle l'avait laissé partir sans un encouragement, sans un regret, sans une sympathie.
— Qu'ai-je fait? se disait-elle j il me croira
insensible a ce qu'il a de noble et de bon en lui; peut-être me croira-t-il indigne de le comprendre , peut-être assez injuste pour ne pas le reconnaître ! et s'il lui arrivait malheur! oh! je serais bien plus coupable.
Alors elle s'alarma, elle s'alarma tout-a-fait, en femme qui a eu un tort dont elle s'accuse; et, comme l'esprit n'entre pas dans une voie sans la poursuivre jusqu'au bout , elle se rappela qu'Alphonse lui avait donné des années entières de bonheur et de considération. Alors elle plaida pour lui mieux qu'il n'eût pu faire luimême. Et, pendant ce temps, les domestiques couraient Paris : ils avaient ordre d'aborder tout ami , tout client d'Alphonse , pour s'informer s'ils ne l'avaient point rencontré. Ils rentraient, et personne de ceux qu'ils avaient interrogés n'avait vu M. de Lubois. — C'est qu'il est aux endroits où l'on se bat; allez, disait elle , allez. Ils partaient et revenaient , mais ils n'avaient rien appris encore. — C'est que vous n'avez pas pénétré au cœur du danger,
r>o m: co:\seiller d'iStat.
et c'est là qu'il est, j'en suis sûre, k l'endroit le plus exposé : allez, allez,., retournez. Mais, lorsque la timidité du domestique eut avoué qu'acné avait deviné juste , et qu'il n'avait osé se risquer parmi les balles et la mitraille, elle ne douta plus qu'Alphonse fût au plus dangereux du combat , elle s'écria qu'elle irait ellemême. Le domestique voulut en prouver l'impossibilité : et, comme elle ne tenait compte de toutes ses excellentes raisons, il lui déclara que monsieur avait ordonné à ses gens de la retenir par la violence si elle tentait de sortir. L'esprit de Camille était tourné a tout bien prendre. Cet ordre de son mari lui parut a la fois une précaution pour elle et une prévoyance du danger auquel il allait s'exposer. Elle le remercia d'avoir prévu son inquiétude -, de ne l'avoir pas crue indifférente a son salut. Alors, elle attendit avec résignation, tant que le combat qui résonnait encore dans la ville lui dit : Il est encore nécessaire oii il est. Mais, lorsque les derniers coups furent expirés , quand Paris se
senlit libre, quand les rues affluèrent d'hommes et bientôt de femmes, elle attendit avec impatience : — il ne venait pas : pourquoi? Elle bâtit dans son imagination toutes les raisons pour lesquelles il pouvait ne pas venir. Puis, quand le temps fut expiré pour l'accomplissement de toutes ses suppositions, elle se retrouva en face d'une terreur qu'elle s'était voilée longtemps et de toutes les manières. — Il ne vient pas : il est donc blessé j mais il se serait fait transporter chez lui : il est donc mort j -r- mort î son mari ! Ah ! que ce mot lui redevint saint et grand lié a celui de mort! Son mari, avec qui elle était comme séparée d'âme depuis si long-temps, mort! c'était affreux : mais mort sans qu'elle se fût réconciliée avec lui , sans qu'elle lui eut pardonné et demandé pardon; ah! c'était épouvantable, horrible, c'était un regret éternel!... et cela devait être, car la nuit était venue , la soirée était avancée, dix heures venaient de sonner.
Deux domestiques étaient dehors ^ ils ne I. 22
;i.18 LE CONSEILLER D'ÉTAT.
rentraient pas ; ils avaient donc un malheur à lui annoncer : ils reparurent; ils ne savaient rien. C'en était fait , elle n'osa les interroger davantage. Elle n'eut pas la force de leur demander s'ils avaient soulevé la tête de tous les cadavres épars dans les rues ; mais elle se crut la force de l'oser; et , avec ce désespoir impérieux qui se fait obéir, parce qu'il démontre qu'il y a un plus grand danger a le laisser agir sur lui-même qu'à l'exposer même à des chances de mort, elle ordonna à ses domestiques de lui livrer passage, et elle sortit seule de sa maison. Il était onze heures.
Elle savait où l'on s'était battu, elle savait où on avait établi des ambulances; elle voulait aller partout : et puis, elle avait en elle cette confiance qui persuade qu'on cherchera mieux qu'un autre , qu'on profitera mieux d'un renseignement stérile pour un indifférent , qu'on verra tout , qu'on n'oubliera rien.
D'abord , en sortant de la rue Godot-de-
Mauroy , et en remontant les boulevarts , dominée par l'exaltation à laquelle elle s'était livrée, elle ne s'étonna point des premiers obstacles qu'elle rencontra. Elle franchit légèrement les arbres couchés en travers et répondit à quelques cris de qui vwe avec un accent si ferme , qu'elle traversa les divers groupes qui veillaient à chacune de ces barricades, sans qu'on l'arrêtât ni l'interrogeât. Elle marcha ainsi quelque temps, ne pensant à rien autre chose qu'à son but et sans prendre de route déterminée pour y arriver. Ce ne fut qu'a la hauteur de la rue de Richelieu , qu'elle se demanda où elle devait s'adresser d'abord j Camille se décida à se rendre à la Bourse où se trouvait une vaste ambulance : elle prit la rue de Richelieu, où ce n'étaient plus déjà, comme sur le boulevart, des troncs d'arbres a franchir; c'étaient des monceaux de pavés irrégulièrement jetés les uns sur les autres , et qui , plusieurs fois , roulèrent sous les pieds de Camille et les meurtrirent péniblement. Enfin elle
84fl IK CONSEILLER D'IÊTAT.
atteignit la place de la Bourse , et se trouva en face de ce vaste monument silencieux, éclairé de quelques lampions fumeux , qui gisaient sur les marches. Elle arriva près de la grille et fut arrêtée par un spectacle qui la glaça d'horreur.
Deux hommes, portant une échelle comme on fait une civière, descendaient lentement un fardeau recouvert d'une toile hlanche. La rougeâtre lueur des lampions dessinait ces hommes en noir sur la blancheur du monument, et ne profilait que vaguement le fardeau qu'ils portaient. A peu près au milieu des marches , le premier, ayant fait un faux pas , l'échelle leur échappa et un corps roula sur les degrés et s'étala en travers avec ce flasque abandon d'un cadavre dont les membres pendent au hasard. Camille poussa un cri et demeura immobile , collée h la grille , les yeux fixés sur ce spectacle horrible et silencieux. Les deux porteurs reprirent leur mort , le replacèrent sur l'échelle , et , descendant tout-
a-fait le perron , tournèrent sur le flanc du monument et s'enfoncèrent dans un petit caveau au fond duquel brillait une lumière tremblante ^ puis, un moment après , ils en ressortirent, Tun tenant l'échelle sur son épaule, l'autre la toile blanche sous son bras,
La terreur de Camille était à son comble ; une affreuse question se présenta : — à quelle de ces deux salles fallait-il demander son mari? Dans celle oïl l'on vivait encore? Et, si nulle voix ne répondait: — me voici] descendrait-elle dans l'autre pour voir si l'un des cadavres qui s'y entassaient, répondrait à son investigation : — le voilà? Elle ne savait que faire, ses genoux tremblaient j et, quoique sa résolution ne fût pas ébranlée , elle s'arrêtait devant son exécution : cependant, elle tenta un effort désespéré sur elle-même et se présenta a la porte de la grille.
— Que voulez- vous? lui dit la voix d'un homme qui veillait a celte porte.
— Je cherche mon mari, répondit Camille.
— Il n'y est pas, dit la rude sentinelle.
— Merci , dit Camille.
Singulier et caractéristique dialogue! L'homme qui veillait répondit sous l'impression de sa consigne : consigne qui ne coulait pas laisser pénétrer les affections intimes dans ces hôpitaux où chaque lit pouvait devenir le théâtre d'un désespoir, qui eût embarrassé la pitié égale qu'il fallait h tous les blessés, consigne qui eût laissé pénétrer Camille, si elle avait répondu : J'apporte des linges aux blessés. Ce jour-la , on n'acceptait que ce qui était fait pour tous. Singulier dialogue, disonsnous , où Camille répondit : merci, comme déchargée d'une horrible crainte , et le cœur tellement plein de la sainteté de son projet, qu'il lui semblait qu'il dût rayonner autour d'elle et apprendre a tous ce qu'elle voulait et qui elle était. C'était au point qu'a ce mot : il n'y est pas, elle ne pensa point qu'il eût fallu que cet homme la connût pour lui répondre si pé-
LE CONSEILLER D'iStAT. 343
remptoirement. Sans faire aucune de ces réflexions, Camille s'éloigna 5 déjà elle avait tourné la Bourse et s'engageait dans la rue Notre -Dame -des -Victoires pour aller aux Petils-Pères , oii elle savait que se trouvait une autre ambulance. Toujours c'étaient de pénibles obstacles a franchir, qui, sans rebuter Camille , la fatiguaient à son insu. Comme elle allait passer une barricade , deux hommes se croisèrent.
— Où allez- vous ? dit Fun.
— A l'Hôtel-de-Ville porter celte liste de blessés et cette liste des morts qu'on a pu reconnaître.
— C'est une bonne précaution , dit l'autre ; car, demain au point du jour, il faudra enterrer tous ces cadavres.
Ils s'éloignèrent et continuèrent chacun sa route.
— A l'Hôlel-de-Ville ! pensa Camille ; oui ,'
.Wi LE CONSEILLF.R D'ETAT.',
c'est là qu'il faut aller ^ la , je saur saurai s'il est mort.
Après le spectacle effrayant qi d'avoir sous les yeux , elle sentit q rage suffirait a peine à feuilleter < morts , pour y trouver un nom , ( au - dessus de ses forces de feuil ainsi dire, ces tas de cadavres amc la dans la ville pour y trouver soi l'Hôtel-de-Ville, répéta-t-elle ; et soudainement la direction de ses i elle gagna la rue Montmartre, la i gueil, la rue Saint-Denis.
Dans ce centre de la ville , la Camille était moins pénible. De posés à la crête des barricades, de:
allumées aux fenêtres, lui sauvaier de l'obscurité j mais, d'un autre cô ricades qui, sur le boulevart, et
descendait iiilrépidemenl, long-tci par la fermeté même de sa marche :
qu'elle fut sur le point d'atteindre des Innocens , déjà plusieurs fois ell bûché et s'était aidée de ses main; genoux pour franchir les obstacles taient. Elle s'était assise sur une bo silence, la solitude, la fatigue la dom sentit fléchir son âme comme son c< trou\a le cœur douloureux d'un près de malheur. Cependant , une vive s'échappait d'un rez-de-chaussée, ave mure de voix, lui fit espérer un c elle pourrait se reposer un instant être apprendre quelque nouvelle.
Camille se remit donc en mardi la haute barricade derrière laquel magasin éclairé et ouvert. Arrivée i
.(^r> LE COSSEILLER D'ÉTAT.
— Oui , père Launay, disait un charbonnier en s'adressant à un vieillard qui Fécoutait d^m air de triomphe ; oui , Charles s'est battu comme un vrai crâne , il les descendait comme des moineaux.
Launay ! c'était le nom de la mère de Camille, Charles celui de son cousin. Le café, 011 , tout enfant , elle avait reçu des morceaux de sucre de la libéralité de son oncle , était agrandi, mais il avait gardé son enseigne , c'était encore Festaminet du Petit-Univers. Camille oublia que, depuis long-temps, depuis son enfance , elle n'avait revu son oncle que rarement ; que , depuis son mariage , Lubois avait écarté le plus possible celte parenté de bas étage et de mauvais goût, et qu'elle-même, habituée à voir toute sa famille dans madame de Brémont et plus tard dans son mari , avait laissé faire celui-ci. Dans le désordre de ses idées , elle ne se rappela que ces noms qui avaient été amis de son enfance ; elle s'élança donc vers Festaminet ouvert; et, oubliant les
précautions qu'il fallait prendre pour descendre du sommet de cette haute barricade , elle posa le pied sur un pavé mal assuré , il se détacha de la masse, et Camille tomba affreusement en poussant un cri aigu. Son pied avait tourné , et lorsqu'elle se releva , elle y sentit une violente douleur. On était accouru de l'estaminet; on entourait Camille, on l'interrageait ; c'étaient quelques hommes du peuple , compatissant a toute peine physique , qui l'enlevèrent et la placèrent sur une chaise en lui offrant un verre de vin. Charles, attablé dans un coin où il buvait force petits verres d'eau-de-vie en racontant les exploits de la journée, vit entrer une femme et n'y prit point garde autrement que pour se lever, la regarder de loin et dire a son père :
— Tiens, voilà la bouteille d'eau-de-vie.
Le père Launay, au contraire, s'approcha de Camille et l'ayant un moment considérée, recula , se rapprocha , et finit par lui dire d'un air stupéfait :
— Je ne me trompe pas... comment , c'est vous ?
— Oui, dit Camille pâle et brisée, oui , c'est moi.
— Eh ! mon Dieu î reprit Launay , que faites -vous dans ce quartier et à pareille heure ?
— Je cherche mon mari qui est disparu depuis ce matin.
— Pauvre femme ! murmurèrent toutes ces rudes voix qui l'entouraient. — Oui , continua le charbonnier , il y en avait aussi des bourgeois, des braves gens, qui se sont battus. Comment qu'il est fait, votre mari?
— Il s'appelle M. deLubois, ditCamille.
— Connais pas, reprit le charbonnier. Puis élevant la voix : ^-Y en a-t-il ici qui connaissent M. de Lubois?
— Moi , dit Charles , je le connais et je l'ai vu il n'y a pas une demi-heure.
— Vous l'avez vu, monsieur ! s'écria Camille
en voulant se lever, mais incapable de se soutenir sur son pied foulé.
— Eh bien , donnes-en des nouvelles à celle petite dame qui est sa femme, a ce qu'il paraît, dit le charbonnier.
Charles sauta par-dessus la table en s'écriant :
— Sa femme ! Puis se plaçant devant madame de Lubois : Vous êtes donc ma cousine? ajouta-t-il.
— Oui , monsieur, lui dit Camille ; et vous avez vu mon mari ?
Charles regardait Camille avec curiosité j il considérait cette élégante , qui aurait pu être sa femme , devenue , k son dire , une grande dame qui méprisait ses parens. Un sourire de mauvais vouloir accompagnait l'inspection qu'il faisait de Camille.
— Oui , je l'ai vu , reprit-il , je l'ai vu monsieur mon cousin pas plus tard qu'il y a une demi-heure.
350 LE COSSE lîXER D'ÉTAT.
— Et il n'était pas blessé? dit Camille.
— Blessé de quoi ? répliqua Charles en ricanant , blessé d'être resté tout le jour enfermé chez sa maîtresse ?
— Sa maîtresse ! sa maîtresse ! répéta-telle ; c'est impossible... impossible , vous \ous trompez... vous ne le connaissez pas.
— Que si, je le connais , dit Charles avec un air de colère concentrée; elle aussi, je la connais avant lui.
— Césarine ! reprit Camille de plus en plus étonnée.
— Catherine Tochon, répondit Charles avec un nouveau ricanement plus sombre ; elle a aussi pris un beau nom comme tant d'autres.
Camille posa la main sur son cœur, et baissa la tête, les yeux fixes, la bouche entr'ouverte, quelque chose d'anéanti.
— Tiens , crièrent plusieurs voix , Catherine Tochon ! la petite qui a tenu le comptoir ici il y a cinq ou six ans ?
— Celle-là , dit le père Launay , que cet imbécille de Charles voulait épouser.
— Ah bien ! elle lui en aurait fait voir, la cocote , reprit une voix.
— C'est possible , répondit Charles; je l'ai aimée, voila tout et maintenant... enfin suffit.
— Maintenant tu en perds la tête, dit le père Launay ; qu'as-tu été faire chez cette?...
— Ah ! mon père, dit Charles brutalement, n'en dites pas de mal , elle vous a fait gagner assez d'argent.
— 11 est vrai, reprit le charbonnier, que jamais l'estaminet n'a été si achalandé ; y en avait des petits farauds d'étudians qui venaient tourner a l'entour.
— C'est possible encore, dit Charles; mais ils se sont brûlé les doigts a la chandelle.
— Ouais! dit le charbonnier, et ce grand avec qui tu t'es battu , et qui t'a planté un coup d'épée si soigné.
— Monsieur Maurice... dit Charles, oh ! ce-
lui-là, je lui pardonne , parce qu'enfin c'est lui qui lui a fait son état et qui l'a mise au Conservatoire. D'ailleurs, aujourd'hui, tout est oublié. S'il m'a planté un coup d'épée dans le ventre , il m'a garanti hier d'un coup de lance qui m'eût piqué un peu plus avant; je l'ai laissé à l'Hôtelde-Ville, et il m'a promis de venir.. .
— Eh ! mon Dieu 1 dit le charbonnier , elle se trouve mal, la voilà qui tombe de la chaise ; un verre d'eau, quelque chose , allons...
En effet , Camille , frappée au cœur de cette révélation épouvantable, qui défaisait d'un mot tout le rêve qu'elle avait bâti durant tout le jour , Camille, à qui venaient ainsi coup sur coup tous ces noms qui entraient plus ou moins dans le désespoir de sa vie , Camille se trouva prise d'un serrement froid et douloureux dans la poitrine , qui , se joignant à sa souffrance physique , la fit défaillir tout-à-fait. Pendant que le père Launay lui faisait respirer du vinaigre, et que l'attentif charbonnier lui glissait
quelques gouttes d'eau dans la bouche , on dit tout bas a Charles :
— Comment vas-tu te vanter devant cette dame d'avoir vu son mari chez sa maîtresse , ca l'a troublée.
— Bah , répondit Charles , elle sait ce qui en est, d'ailleurs elle n'a que ce qu'elle mérite 3 elle a voulu s'élever, elle nous a méprisés... eh bien... tant mieux... ça apprendra aux autres a se tenir à leur place.
Camille était déjà assez revenue à elle pour avoir entendu ces odieux propos.
Honteuse de ce qu'elle avait espéré , indignée de ce qu'elle avait découvert , révoltée de ce que disait Charles , étourdie , presque folle de tout ce qui s'était passé en elle et de ce qui se passait autour d'elle, elle se leva avec une force désespérée , et dit, d'une voix qui mentait à ses paroles :
— Maintenant que je suis tranquille, je vous remercie : je puis rentrer chez moi.
3H I E COKSKIM.KR DÉTAï.
Et, comme elle se dirigeait en chancelant vers la porte , pendant que le père Launay lui disait : — Nous ne vous laisserons pas partir comme ca... elle se heurta contre un homme qui entrait, et sans doute elle serait tomhée de nouveau , s'il ne l'avait retenue dans ses bras.
Comme le coup léger qui frappe la capsule et fait détonner le fusil fortement chargé , ce faible accident détermina l'explosion de tout ce qui remplissait le cœur de Camille : ses larmes éclatèrent soudainement, elle se laissa aller dans les bras de cet homme , baissant la tête qu'elle cachait dans ses mains , et poussant de douloureux gémissemens. Camille était arrivée a un de ces momens où une douleur poignante , aiguë , multiple , mais mal comprise encore , et à qui la réflexion a manqué pour se reconnaître , s'échappe en exclamations et en cris confus comme elle.
— Mon Dieu , disait-elle , mon Dieu , mon Dieu... oh! emmenez-moi.
LE COÎXSEILLER D'ETAT. 355
Celui qui la soutenait, tout en la conduisant vers un siège , demandait a voix basse quelle était cette dame. Launay lui répondit :
— C'est ma nièce, c'est madame de Lubois.
— Madame de Lubois ! s'écria Maurice en relevant la tète de Camille et en la regardant fixement , ne pouvant associer dans sa pensée le nom de madame de Lubois avec le titre de nièce de M. Launay. Camille , a cette voix qu'elle avait entendue si rarement , qu'elle croyait l'ignorer, mais qui se trouva avoir gardé un écbo dans son âme, Camille, li son tour , regarda Maurice , et ses larmes et ses sanglots s'arrêtant soudainement , elle recula en s'écriant :
— Vous , monsieur !
Il y avait dans l'accent de madame de Lubois une terreur profonde comme k l'approcbe d'un fantôme long-temps redouté et qui vient enfin.
Une supposition affreuse s'établit soudain dans la tête de Maurice. Madame de Lubois a
35G li- CONSEILLER li'ÉTAT.
cette heure chez un homme qui l'appelait sa nièce , venait-elle enfin , abandonnée qu'elle était de son mari , demander un asile à sa famille oubliée , et en était-elle repoussée avec dérision? Le regard que le jeune homme jela sur le vieux Launay , lui demanda tout cela , car Maurice tremblait de prononcer une parole qui frappât juste. Launay allait lui répondre , lorsque Camille se hâta de dire :
— Je me suis blessée en descendant celte barricade. Je venais voir mon oncle, monsieur; je l'ai vu , je vais retourner chez moi. VoiFa tout. Si mon cousin Charles veut bien m'accompagner, il m'obligera.
— J'en suis désolé, dit Charles, mais on m'attend au corps-de-garde , on peut se battre encore demain matin , et je veux y être.
Maurice s'approcha de Camille, et lui dit d'un ton qui avait quelque chose d'un triste reproche :
— Je vous aurais offert ce service, madame,
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sans VOUS demander pourquoi vous étiez ici , et je vous l'offre encore.
— Acceptez , madame , dit le père Launay, acceptez , c'est un digne jeune homme.
— Acceptez, reprit a. voix basse le charbonnier, Charles est k moitié soiil. C'est plus convenable.
Ce mot , sorti de cette bouche grossière , sonna étrangement à l'oreille de Camille; l'avis de cet ouvrier qui sentait que Camille serait mieux placée sous la protection d'un homme de son langage et de ses habitudes, lui donnèrent à penser que son refus étonnait et pouvait dénoncer une raison secrète facile a deviner. Elle existait , cette raison secrète , mais Camille avait trop préjugé du discernement de ceux qui l'entouraient ; ils ne l'auraient certes pas soupçonnée; mais elle crut devoir la cacher a tous, comme elle eût voulu se la cacher à elle-même. Maurice lui iiûsait peur : cependant elle accepta, et répondit ii Lambert :
358 LE COIKSEILLER D'ETAT.
— Pardonnez -moi , monsieur, c'est une peine que je ne voulais pas vous donner.
— Mais vous êtes blessée , avez-vous dit , madame ? reprit Maurice. Une voiture , c'est impossible.,, un autre moyen
— Une civière > dit quelqu'un.
Camille pâlit. Elle avait vu une civière occupée place de la Bourse , et il lui vint au cœur la crainte de Juliette , condamnée à se coucber vivante dans une tombe.
— Elles sont toutes prises pour les blessés, répondit une voix.
— Ce n'est rien , dit Camille , je marcherai , monsieur : je suis forte , j'ai du courage.
Maurice regarda son pied.
— Vous ne feriez point deux cents pas amsi.
— Cependant , s'écria Camille, je veux partir.,, je le veux... je... il le faut absolument, monsieur. . . venez. Il faut que je sois chez moi avant que mon mari...
Elle s'arrêta. Maurice devint plus pâle, il ne
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savait que penser, et n'osait s'informer. Pour qui donc est-elle sortie? se disait-il. Cependant il voyait Camille résolue.
— 'permettez, madame, reprit-il; en entourant le pied et la cheville de bandes très serrées, la douleur sera moindre et le pied plus ferme.
— Oui , oui , dit Camille , faites et hàlezvous, je vous prie.
Elle s'assit. Elle était plus calme, et pendant que Maurice à genoux devant elle , serrait son pied avec force , Camille causait avec son oncle , lui parlait de sa fortune que celui-ci disait avoir portée plus haut qu'elle ne croyait peut-être.
— Je puis donner deux cent mille francs h Charles, disait-il 3 il aurait la femme qu'il voudrait , mais il me tourmente bien avec celte petite...
— Cela finira, répondit Camille en l'intei-rompant.
— Oh! c'est une rusée coquine , reprit le
vieux Laiinay , vous en savez quelque chose aussi. Enfin , enfin... Dieu est juste...
— Oui , répondit Camille , en baissant la tête, Dieu est juste... Il devrait l'être du moins.
En parlant ainsi , elle vit qu'elle avait oublié son pied sur le genou de Maurice , et le retira vivement.
— Essayez , madame , lui dit Lambert, essayez si vous pourrez marcher.
— Très bien , répondit- elle en se levant. Adieu, mon oncle, adieu. Venez me voir — venez...
— J'irai, repartit le vieux oncle , j'irai. Prenez-en bien soin , monsieur Maurice.
Et lorsqu'elle sortit , tout le monde se leva et la salua d'un air d'intérêt.
Quand ils furent à quelques pas de la porte, Lambert dit a Camille :
— Si vous voulez, nous suivrons la rue Saint- Denis jusqu'au boulevart , une fois là , notre